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PREAMBULE

Ce sont ici deux fragments d'un volume : Passer qui, écrit avant les Paroles devant la Vie, eût dû paraître avant elles.

L'auteur traversait alors une crise assez longue d'inquiétude devant le mystère impénétrable des choses intérieures, et la brutalité des choses extérieures.

Ce n'était pas sans influer sensiblement sur son œuvre. "

Trop d'acuité, pas assez de santé peut-être, c'était là les moindres défauts d'analyses qui voulaient refléter la vie.

Nous eussions sans aucun doute laissé dormir dans nos cartons, comme tant d'autres ces pages, si elles n'avaient déjà figuré il y a

quelques années dans des périodiques, et s'il ne nous avait semblé qu'elles pussent montrer la transition entre nos Contes des Ténèbres chargés des mêmes sentiments, des mêmes angoisses, et la première partie du présent recueil, méditée avec beaucoup plus de sérénité.

Paris, octobre idi2.

Paroles devant soi-même

PAROLES DBYANT LA VIB l3

A Jean Clary et à Marcel Rien.

Conçu hâtivement, dans une matrice déformée par le corset, les bals, la vie artificielle ; fils d'un homme absorbé par la mathématique, la spéculation abstraite, les sciences ; né dans ce monstre hybride de pierre et de fer : la Ville ; ayant tété le lait pauvre des seins anémiés de la citadine dégénérée, sensuelle, meilleure à l'amour du mâle qu'à celui de l'enfant ; poussé dans la moisissure des plâtres, la poussière méphitique des papiers peints ; amoureux des tapis épais, des tentures étouffantes ; n'ayant joué qu'aux jeux macabres des jouets de bois et de carton bouilli ; ne connais-

sant qu'un soleil avaricieux qui aventure avec regret ses rayons au travers d'un air parcimonieux d'oxygène, mais, en revanche, riche de carbone, de suie, de détritus goulus ; n'ayant guère vu de verdure que celle des murs de la cour vaste comme un puits, d'horizons que ceux d'une salle d'étude sombre et grincheuse, je suis l'indéniable fruit de la grande cité.

En fait de courses fortifiantes sur la terre mère et régénératrice, parmi les arbres dont la sève juvénile pénètre, dont l'haleine vivifie, il me souvient des cabrioles de mon esprit à travers mille légendes, mille représentations hypothétiques, mille images venues de quel antre de mon imagination puérile I De gymnastique, sortie celle de mes doigts traçant sur des feuilles blanches des dessins noirs je n'en vois point, sinon celle d'un cerveau jonglant avec des idées. Je connais la voix de

l'homme — ce n'est pas celle de la forêt. Je connais la rumeur de la foule — ce n'est pas celle de la mer — et pour avoir escaladé quelques hauteurs à fleur de terre, je ne puis croire m'imaginer la cime de la montagne.

De tout cela, je suis resté petit, étroit de poitrine. Mon corps ne trouve son équilibre que sur le reposoir en zigzag des chaises ; dans la station debout, il n'a de solidité qu'à l'accoudement des consoles, des chambranles ou des cheminées.

L'univers ? Il entre tout entier dans ma chambre, pas encore assez resserrée, puisque je ne me trouve bien que blotti entre les ailes d'un coin, que mon lit s'enfonce dans l'angle <lu mur où seulement j'ai chance de trouver la sécurité nécessaire, et qu'en dernier ressort j'accumule tout mon espace sous le minuscule dôme de mon crâne.

Mes carreaux ouvrent sur la façade de la

maison d'en face, beaucoup trop loin cette façade, je ne pourrais pas m'y raccrocher si je glissais dans l'abîme à pic de la rue. Aussi, ai-je voilé ma fenêtre de rideaux à ramages. Des oiseaux peu remuants s'y posent sur de» branches immobiles, et se satisfont de cette sagesse inaccessible aux êtres migrateurs.

Je ne crains point le vertige : ma main se porte aisément à tout ce qui m'inpressionne. Ainsi, me suis-je accoutumé aux situations exactes. J'ai suffisamment de mon mystère intérieur sans vouloir m'en laisser détourner pour résoudre les énigmes extérieures. J'ai si peur de me sentir écraser par la vastitude de l'infini, que je me complais à la sensation rassurante du limité. La gangue de mes vêtements me donne à tout moment la certitude que je ne suis pas abandonné dans un monde sans bornes. J'aime l'encombrement de mes meubles. Ils me poussent leur coude anguleux dans les

côtes. Mon ventre rencontre leur ventre maÛu. Mon regard s'allie à leurs yeux de cuivre et d'acier poli et se plaît à leurs verrues. lis font le gros dos et tendent à ma volonté une dorsale servile. Ils sont fardés et coquets et, comme la femme, ils ont des secrets. Leurs caresses sont moins charnelles que les siennes, mais du moins ne portent jamais avec elles la lassitude de la satiété. En eux, tout est prêt pour ma vie, ils sont là pour la combler et fidèlement attendent mon caprice, jusqu'à ma mort.

Je ne me trouve bien, je l'ai dit, que calfeutré dans le cube de ma chambre . Mon fauteuil me tend les genoux. Assis et méditant, je suis, je le sais, ridicule. Mes jambes sont en X tordu ; une seule a communication avec le sol, l'autre, en l'air, semble toujours prête à prendre son vol dès la moindre alerte. J'ai le dos courbé comme un gros arc inhabilement

construit d'un tronc de chêne rachitique. Mon coude repose sur ma rotule pendant que la base du triangle dont il forme le sommet, lie à mon épaule, mon menton. Mon front, penche en avant, comme la tête du pavot qui va laisser glisser sa graine pour féconder la terre. Je sens mon crâne si lourd qu'il ne tient plus à mon corps par la racine fragile du cou que par son poids même. Je le sais en équilibre instable sur la lance delà colonne vertébrale, et tout à l'heure, un souffle un peu fort, venu de ma fenêtre, va le faire rouler sur le parquet ou me le précipiter sur le corps et m'en écraser. Je suis Sisyphe voulant porter le rocher au haut de la Montagne, Atlas soutenant l'Ouranos. Mon crâne n'a-t-il pas la sphéricité de l'Univers ? Le temps et l'espace vivent en lui. Par lui j'ai le souvenir du passé des hommes et je vibre de la moindre ondulation de l'éther. Fils de tout ce qui fut, frère de tout ce qui

est, père en participation de tout ce qui sera, je n'existe que de la nuque au sinciput cependant. Mais la petite boîte oblongue d'os suffit à contenir le monde et sa vie.

Les races, mes races, sont en moi, cohortes nombreuses se chicanant des lambeaux de territoire. Chaque ancêtre pousse son sang, et c'est à qui m'en fera entrer le plus du sien dans lès veines, à qui montrera le plus de son tempérament dans le mien. Aussi, compteraisje pour peu de chose dans ma propre entité, si les caractères, s'entendant un peu mieux entre eux, faisaient d'abord l'assaut commun de ce qui peut le plus les gêner : mon moi contemporain.

Tiraillé à droite et à gauche, sollicité partout à la fois, je ne cède pas un pouce. Mon premier devoir fut de délimiter les droits de chacun proportionnellement à leur actualité. Je mis soigneusement de côté tout ce que me légua

l'hérédité et, conservateur subtil d'un musée, j'aménageai les salles et je rangeai les bibelots par utilité et par affinité. Je sais de tout ce qu'il faut prendre et ce qu'il faut laisser.

Parfois, profitant de mes doutes, de mes lâchetés ou de ma lassitude, la cohorte des idées impersonnelles, anonymes, m'assaille. Elles secouent la poussière qui les recouvre et, de tout leur effort, se vêtent, pour un instant, de couleurs chatoyantes et chaudes. Avec leur bouche en cœur, leurs lèvres de miel, leur regard en amande, elles pensent me vaincre aisément. Terrassant les raisons incertaines encore, parce qu'elles se cherchent et hésitent, sans soutien dans les routes de ténèbres entre feu et glace, elles espèrent se rendre maîtresses de la situation. Mais mon amour de l'avenir est un sûr et fidèle gardien. Poussé par lui dans l'arène des pensées, je dois, dompteur cruel et sans pitié, me livrer aux hécatombes puri-

fiantes. Dans ces combats nécessairesje ne me fais pas grâce à moi-même. Pour conserver telle idée forte déjà, quoique pas encore mûre, je sacrifie telle autre qui m'est chère par sa douceur, mais gène sa sœur et retarde son avènement. Maintes jolies fleurs sont des parasites qu'il faut, sans scrupule, faucher ras, dût-on quelquefois le regretter. C'est pour une moindre qu'il m'arriva d'offrir en holocauste une valeur, et j'ai plus d'un jour pleuré sur la tombe d'une morte de la veille.

Des mouvements s'élaborent en moi.

Ma table vautre sur quatre courtes pattes un gros ventre. Tandis que je suis en surplomb sur elle, elle me fouille les entrailles de son mufle dur. Sur son dos rouge, s'étale le formidable entre-croisement des plans et des volumes.

Vingt objets sont attentifs à mes moindres gestes et. dès que j'ai besoin d'eux, s'offrent à mon regard. L'encrier, gastéropode bossu, sale comme un crapaud, me montre par une gueule irréellement ouverte, l'abîme noir d'un gosier bourbeux ; il ne se lasse pas de recevoir, jusqu'au fond de l'âme, les piqûres vives et nombreuses de ma plume. Il est le puits d'où s'extraira de quoi matérialiser ma pensée. Grâce à lui, je pourrai communiquer à mon papier les frissons multiples de mon être, en tracer graphiquement les phases et par les linéaments obtenus, juger mieux mes batailles internes, en guider l'essor, parachever la victoire.

Mon papier ! il m'envahit de plus en plus. Par monceaux multicolores, il pèse sur la table, se faufile entre les livres, glisse à terre, gagne les murs. Il n'y a pas de formes qu'il n'ait prises pour capter mon attention et faire que je ne sois jamais las d'aller à lui et de m'en emparer.

Déjà, les cinq colonnes de mes doigts se sont serrées, sœurs peureuses, les unes contre les autres. Elles mènent haut la hampe conique du porte-plume et courent à la guerre pacifique. Eiles se courbent et ramassent dans ma tête des rudiments épars de pensées, les organisent en armée, les ordonnent et leur ordonnent, et tracent sur l'écran d'harmonieuses vermiculures. Elles s'énervent et ragent de ne pouvoir suffire aux commandements de mon cerveau pressé. Sans cesse envoyées, sans cesse rappelées, elles viennent et partent, reviennent et repartent, montent et descendent et,toutàcoup, s'arrêtent, reviennent en arrière, barrent, balafrent, tachent et retournent tracer plus loin.

Maintenant, voici qui est fait. Cent feuilles ont été recouvertes comme des fils ténus d'une toile d'araignée, et pour quelle proie arrêter cet inextricable filet ! Souvent une malheureuse

petite phrase qui est si loin de ce qu'on avait désiré qu'on ne la reconnaît pas. Trente phrases enfin se suivent, qui ne me traduisent pas mieux, mais dont il me faut contenter pour aujourd'hui.

Alors, un papier vierge m'offre la blancheur symétrique de sa fleur. Mes yeux suivent presque seuls le travail mercenaire de mes doigts, pendant que ma pensée vagabonde autre part, parmi les mille prairies de l'esprit.

Pourtant, le subconscient est là aussi comme un chien en arrêt. Subitement choqué par quelque chose de malséant, il me tire ; je retombe de haut envoyant l'insipidité décevante d'un alinéa qui, déjà tant de fois recommencé, est aussi mauvais que la première fois. Et ce sont mes seuls corps à corps avec l'âpre nature.

Lorsque je suis las de la lutte, il m'arrive d'abandonner les remparts de mon logis. Ivre de solitude et de labeur, je suis, dans la grande

lumière du dehors, comme Œdipe chancelant de la nuit de ses yeux.

Dans la rue, ce n'est pas la chaussée que j'aborde, ni même l'alignement des becs de gaz et des platanes. On peut me voir écorchant d'une épaule les maisons. Lorsque je rencontre le creux d'une porte ou d'une rue, un abîme s'entr'ouvre sur moi. Le bruit strident de ce vide m'affole. Je pâlis et raidis mon échine. Je tâche de ne pas regarder, car il attire le vide qui est en moi, ce vide, et me dévore. Il me faut la protection des hautes murailles. Je suis le nain qui se tapit aux pieds du bon géant. Je respire mieux dans les ruelles et les impasses où les toitures se baisent sur l'humidité des ruisseaux. J'aime le son du plein, du compacte. Je halète dans l'intangible.

J'ai l'horreur indescriptible des carrefours et des places. Là, c'est le vertige immense du désert. Effaré, je ne sais plus d'où je viens, où

je vais. A droite, à gauche, ce sont les boyaux sans fin des avenues, c'est l'océan de l'espace, c'est promis, l'engloutissement. Des flots d'air m'envahissent et me remplacent. Plus rien en moi qui soit de moi. J'appartiens à l'atmosphère et ne me pense plus. Je suis pour moimême un étranger et ne puis parvenir à retrouver mon centre de gravité. J'oscille d'une sensation à l'autre sans arriver à persévérer en une seule.

Je nepeux plus me passer du bruit monstrueux de la ville. Mon cerveau a toujours baigné dans cet alcool titanique. Un bourdonnement énorme et perpétuel fait de mon corps une cloche. Chacune de mes cellules vibre à l'unisson des ondes aériennes. Je suis une parcelle du fracas humain et j'entends chanter mes nerfs comme les cordes d'une harpe sous la caresse du vent.

Surtout... oh! surtout, ne me parlez pas du silence, du vrai silence, épais à vous faire

croire à la mort universelle ! Je l'ai connu une fois. Ah! je ne l'oublierai jamais. Le silence... Mon cœur bat alors comme éclatent des coups de tonnerre. Mon sang fait dans mes veines un tintamarre de houle ; mes poumons, en leur flux et reflux, agitent des varechs et des goémons. L'air y entre en sifflant, s'y jette à toute volée, comme une cataracte, donne bestialement du front et de la hanche dans toutes les cavernes, fait son tour de propriétaire bourru et repart, saoul, la tête lourde, la bouche pâteuse en faisant félir mes bronches. Cependant, le forgeron continue à mes pouls, à mes tempes, son monotone et mystérieux ouvrage. En cadence, toutes ensemble, avec une régularité hallucinante, un milliard de petites limes s'attaquent à mes cellules, les usent lentement, patiemment, et abandonnent à la dérive des canaux sanguins leurpoudre morte, et dans mes usines s'élaborent sans arrêt les chyles, les sucs et les acides de

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toutes sortes. Les laboratoires regorgent d'analyses, et des produits sont à peine fabriqués qu'ils sont déjà distribués. Les occultes ouvriers ne chôment guère et pas une molécule qui ait perdu un atome, sans se le voir immédiatement remplacer. Ah! l'affolante, l'odieuse répétition des mêmes faits minuscules, aux mêmes moments dans tout mon organisme crispé ; Thorreur terrifiante de la conscience dans le silence, le silence et son bruit épouvantable.

C'était dans la campagne... dans la campagne avec des plaines ! La plaine... Je perds pied. Je ne comprends plus rien, il n'y a plus d'homme, il y a un corps girant sans appui dans l'espace. La terre tournoyante m'ayant précipité dans l'insondable volume de l'immensité, le ciel est sous mes pieds. Il me semble que je viens de boire à même l'univers et que j'en suis ivre à l'infini.

Chaque point du monde m'arrache ce qui

lui appartient. Par milliers, des bataillons de fluides se ruent sur moi, me lardent et me lacèrent. L'air est ravi à ma poitrine, mon sang passe dans les arbres, avec leur sève. La terre vise mon abdomen et le soleil enfonce ses vrilles dans mon cerveau. Il n'est pas jusqu'aux fleurs qui ne me subtilisent des parfums; aux pierres qui ne me réclament leur calcaire ; aux sources qui ne me demandent leurs sels.

Et je ne sais vraiment point comment résister à cette mêlée héroïque où toutes les catégories de mondes se disputent mes dépouilles, leur bien !

devant la

nouvelle demeure

Pour Francis Grierson.

Dans cette demeure où je suis aujourd'hui pour la première fois, plusieurs siècles ont passé.

... Quelle sinistre leçon ! Je me terre de plus en plus dans un lugubre besoin d'inexistence. Ce passage de siècles en soi ne représente rien. Mais au creux du temps quelques centaines de nichées humaines se sont tapies pour passer avec eux. Ah! elles ont trop réussi ! Combien ce qui est fini est neutre pour ce qui va finir ! Pourtant je veux trouver des traces. Il faut... il faudrait découvrir... Puisque je suis ici — et j'y marquerai une étape — puisqu'ici je

poserai un peu le fardeau temporaire, je me ferai livrer le secret. Voici, bien examinée, la pièce : six parois et c'est tout. Trois dimensions — je ne parle pas des autres, je ne les connais pas — c'est sans doute une belle révélation, mais, peut-être un peu purement géométrique, elle ne me suffit pas. Vers l'orient le mur, légèrement oblique, donne du crâne au plafond-couvercle, courbe ses épaules, rentre son ventre et finalement efface ses jambes pour enfouir, de chaque côté d'une fenêtre, curieuse monture rectangulaire d'azur qu'il chevauche, ses pieds dans le plancher... A l'occident, le mur ne rend pas la courbette mondano-diplomatique de celui de l'orient. Il se tient raide et guindé comme un vieux militaire. Un peu engoncé même, le trop correct bonhomme me lasse avec son attitude royale. Fait-il état de cette espèce de blessure noire et triste qu'il semble bien avoir reçue de la lame

lumineuse de son partenaire ? Cette blessure, elle est comme l'ombre exacte de la clarté d'en face, son reflet négatif, son irritante et maussade contradiction. Qu'on pousse sur elle le bandage de la porte et qu'il n'en soit plus parlé avant le temps; nous y reviendrons.

... Je ne dirais rien du plafond si... Il est bas et me rassure pleinement. Il triomphera de toute mon angoisse d'être si petit sous le ciel si haut. Mais pourquoi ce boyau de stafFe qui l'encercle ? Ces perles, ces pirouettes me donnent l'impression d'un chapelet de ganglions, arrachés à qui sait quel prédécesseur. Quant au parquet il me raye Pâme et me fait semblable à une sombre éto'fe londonienne.

A l'est, la cheminée ouvre une gueule noire de suie et montre des lèvres sales de valétudinaire.

Ce qui m'affole, c'est l'horizon ouest 1 II faut avouer aussi qu'il est épouvantable. Je n'ai pas

encore l'habitude des murs nus, et je suis devant eux comme devant le désert. Pas un grain d'ombre, et pas une gibbosité, et pas un creux. C'est le détraquement subit de mon appareil optique. Lancé avec la force brutale de ce qui rencontrera tout de suite un obstacle à sa liberté de s'étendre, mon regard ne s'est pas méfié. Or, il ne rencontre rien. Pas de lutte et pas de bras le corps. Il est comme le poing abattu pour écraser le fer, et qui tombe sur le vide, ou le bras qui soulève un haltère de carton quand il s'attendait au lourd métal. Je raisonnerai quelque jour mon effroi de la ligne droite, et dirai pourquoi la nature a horreur de la surface plane. Pour le moment, j'erre dans la divagation visuelle. Mon œil est en plein vertige. Il ne sait à quelle paille de sauvetage se raccrocher. C'est ainsi que, tendu par l'effort de s'arrêter quand même, il découvre que la tenture de papier émet des rayons verts. Il

suit, dans l'espace, leur âpre lutte avec la lumière blanche du royaume des sept sages si étroitement unis. La puissance de la discorde a toujours été appelée à triompher de celle de la concorde. Les rayons verts s'emparent des autres, les dévorent, et enfin détruisent la vieille harmonie du septemvirat.

C'est assez, c'est assez, j'arrache du carnage mon front, mais avant que je ne sois revenu de mon émotion, ma prunelle suspend, partout où je la pointe, des cercles verts en quantité innombrable.

... Il faut tout de même que je découvre ces trois siècles et leur armée de locataires. Où sont-ils ? Le miroir insipide, à ma question anxieuse, répond par moi que je connais suffisamment pour ne plus interroger son insignifiante énigme. Quant à l'âtre, il a gardé la laine

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noire de leurs béliers de flammes, mais n'a rien retenu de plus.

Puis-je vraiment me contenter de si peu ? Ce qu'il me faut voir c'est tout ce que je ne vois pas. Des vies ont commencé ici et s'y sont terminées. D'autres, dont on ne savait pas l'histoire, sont venues soudain dont on ne sait où, ont séjourné quelque temps et sont parties sans dire vers quoi. D'autres, après avoir ici et là traîné, au gré de cent aventures, y ont échoué, lasses et flapies, sans courage d'aller voir ailleurs et n'en sont sorties que figées dans l'étroit linceul. Telle qui y rit vendredi, dimanche y pleura ou vice versa. Toutes y connurent l'amour et la haine ; les cris de la volupté et ceux de la douleur; la jalousie, le désespoir, les regrets et ces cent bataillons bénis contre ces dix mille bataillons maudits dont chacun a le cœur si lourd.

Ah ! plus d'un homme qui passa dans la rue

quelque jour de fièvre, et qui mâchonnait luimême de vieilles rancœurs, reçut comme un éclat pointu de verre, droit à l'âme un coup précis qui venait de là-dedans. Baissant le dos il emporta un peu plus d'amertume dans sa demeure où l'attendait, bien chargé déjà pourtant, son propre mauvais sort. Quel atome fut celui qui fit déborder le vase ? Car ce fut de lui que vint le déchaînement de houle dont naquit plus tard quelque révolution. Eh bien 1 tout cela ne peut pas avoir à jamais disparu ! Ce stupide logis ne peut pas avoir tout oublié !

Pourtant je ne vois rien !

C'est cette poussière qu'il faut interroger. Venue de la seule usure dune terre campagnarde, elle a connu les beaux jours de regarder pousser le blé. Tombée dans un ruisseau, elle fut recueillie par la feuille riveraine d'un roseau. La brise la chassa. Elle accrocha l'azur, mais elle est devenue grise d'avoir gagné la

ville, dansé dans les usines, couru les gueuses en guenilles. Elle a visité trente-six domaines sur la rose folle des vents, chu dans la boue des rues, d'où un pied l'a montée ici. Accueillie par d'anciennes poussières, elle fut adoptée par l'interstice de deux lames de parquet, ou se jeta dans la dévotion de quelque coin grave. Mais je ne saurai pas la distinguer de la poussière toute neuve qui vient à l'instant de se détacher d'un agglomérat où elle n'avait plus sa place, poids mort qui fatiguait la masse.

... Je crois que je n'en sortirai rien. C'est désolemment neutre et creux ici. Trois siècles sont morts en cet asile autant que sur tout le reste de la terre, en pure perte comme sur tout le reste de la terre. Mon Dieu ! que ces siècles sans but étaient bêtes et vides, que nous sommes donc bêtes et vides, que ces murs sont donc bêtes et vides ! Il leur en est assez passé entre les pattes pour avoir quelque chose

à dire : or, ils sont sourds et muets comme des pots. Une envie furieuse s'élève en moi de frapper à coups de pied leur ventre. Je rage et trépigne. Le plancher fait un bruit de souterrain et les murs s'en tirent par un dédaigneux silence. La cheminée garde son attitude de sphinx, et je n'espère rien obtenir de mieux de ces brutes.

... Misère ! Gomment puis-je arriver à être si seul dans un antre où deux mille âmes ont vécu... Il y a une traîtrise. Les passés sont tapis dans les lambris, lémures hypocrites qui me guettent et attendent le moment propice pour jaillir et se précipiter à la curée de mon àme. La vermine, née de leur sang impur, me courra sus la première et troublera mon sommeil. Des microbes sauront trouver le lit tiède de mon estomac et le couloir de mes intestins. Mes yeux seront couverts d'un voile. De vieilles idées salies et ratatinées tirailleront mon

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crâne. L'air que j'aspirerai sortira du poumon des morts. Ces mouches ont un vol lourd du suc des cadavres. Leurs pas laisseront sur ma chair des traînées visqueuses. Cette chambre sent le rance, la colle, le plâtre, la suie mouillée, la peinture et le renfermé. Mes bronches sont embarrassées comme un arbre sous la brume de l'automne. Le parquet subit des fermentations et se gondole. Le plafond s'écaille : il a la maladie de tous ceux qu'il couvrit. Quant aux murs, les horreurs de bêtes ont assez de leurs poils verts pour m'halluciner. Je devine le travail lent des pierres qui, tout à l'heure, vont se lâcher la main et m'engloutir...

Par portes et fenêtres, j'ai fait passer un orage au travers du corps de mon logis. Le feu, l'eau rendue impure par les canalisations

de plomb et toute la machination humaine, ont nettoyé le plus gros. L'atmosphère allégée sent moins la mort. Le soir, que nous sommes allés chercher si loin, traverse les vitres, pénètre et s'installe partout. La lassitude s'empare de moi. Je ne résiste pas et m'affale sur un divan, un bras sous la tête.

La fatigue étant chez moi en souveraine, abuse de sa royauté. Elle a chassé de ma paupière le sommeil et retient, pour lui jeter dans l'oreille de sottes confidences, l'insomnie. Mille idées biscornues, profitant de la porte ouverte, m'assaillent. Devant les murailles agrandies par l'ombre, je me sens de nouveau saisi par l'épouvante du désert. Oh ! ce tombeau... ce tombeau plus lugubre que ceux des morts sans conscience... ce tombeau où je suis réduit à vivre une mort consciente si je ne veux point faillir à mon devoir d'homme î Ne point faillir... il y a longtemps que j'ai failli à mon

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devoir. Qu'y pouvais-je faire en vérité. Je ne suis pas mon propre ouvrage. Je ne suis pas mon propre fils. Je suis le fils de mon père, et qui, pis est : je suis le fils de mes frères, de tous mes frères et de leurs familles.

Pour être moi, libre et responsable, il me faudrait tuer, et détruire jusqu'à la dernière parcelle de ses cendres, tout ce qui s'est mis à ma place ! Mais puis-je revenir à mon jour vierge ? Ah ! les serres, le bec de leur dégénérescence ne me lâcheront jamais. Je ne suis plus fait pour vivre selon la vraie loi de l'homme. Coucher sur la terre est devenu impossible à celui qui possède, derrière lui, des générations de pantins macabres à qui il faut des sommiers à ressorts, des matelas de laine, de la plume et du linge, des écrins et des boîtes à coton. C'est grotesque et lamentable, mais c'est ainsi. Depuis qu'on a imaginé de faire cuire les aliments dans des casseroles, d'entourer ses yeux

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d'inventions de sauvages et de se coiffer de haute forme, nous n'avons plus le sens de rien, car nous avons depuis longtemps perdu l'instinct.

J'ai peur aussi de ma solitude. Rien n'est terrible comme la première solitude. Le mystère du silence vous déclanche d'incompréhensibles sonneries aux oreilles. Le temps glisse sur ses pieds de ouate, à pas comptés. Les boiseries arthritiques font craquer leurs os . On entend s'user la matière et choir la poussière. La poussée du moisi fait sur la pierre comme un frottement de velours. La terre marche sur le chemin de l'espace. La lune fait cliqueter ses rayons aux atomes de Téther. L'effort des molécules pour se maintenir en forme dégage de la chaleur qui vous traverse le corps. Le travail mauvais de l'acide carbonique, venu des usines de votre poitrine, s'exerce à semer la désunion dans Tair et s'attaque à l'azote comme

à l'oxygène. Et cela n'est rien, mais l'énorme mélancolie de la substance qui se livre enfin ! On sent ses sanglots d'enchaînée vers notre liberté d'homme qui va, vient, façonne et rêve pour agir. J'hérite la gestation douloureuse de leur pensée. La solitude met une soudure à notre commune âme, et nous forge le même émoi.

C'est assez, le suaire de mon insomnie est suffisamment tramé. Etant chevauché par la peur de tout ce qui n'est pas moi, et n'osant pas m'avouer la fuite, j'argue pour sortir quelque prétexte : la beauté de la nuit, etc. Je sors, sans regarder derrière moi, satisfait du fallacieux prétexte d'aller chercher des aventures nocturnes.

La rage du guerrier me possède. Mon bras s'élève et s'abaisse brandissant le marteau. Ce

ne sont pas des clous que j'enfonce dans une muraille, c'est une massue que j'entre dans des crânes. Je suis plein d'héroïsme, et la gloire suit mes pas, je suis haut et ivre. Si cette muraille a quelque chose à dire, je le saurai bientôt. Je lui ferai rendre tout le secret dérobé. Je frappe au front, je pique au torse I Ah 1 cacheur d'azur, nous moisissons sous ton ombre tutélaire ! Tu nous voles l'air de nos poumons pour tes bronches et nous fais penser menu et voir petit. J'accrocherai à ton flanc tant de choses que pas un de tes poils ne m'apparaîtra plus. Ouf ! Je ruisselle et ce gueux de mur n'a pas rendu l'âme. Le voilà pourtant qui porte un éden : tableaux, consoles, gravures, friperies et vieilleries. Exactement ce qu'il faut pour me prolonger dans le temps et l'espace.

En somme, un bel aspect tout de même. Je me reconnais assez bien ici. La muraille res-

semble à un pilier manubiaire. Tout ce que nous avons vaincu ! Les deux cuisses dont elle enjambe la fenêtre, simulent suffisamment l'arc de triomphe. Il y a du bon. La victoire est à moi ou je ne connais rien à la psychologie des désossés qui ont élu domicile ici. Toutes leurs manies dérangées, c'est de quoi les faire fuir. Je ne veux pas contempler mon ouvrage par petits morceaux. Laissons passer du temps et afin de nous surprendre, nous regarderons tout d'un seul coup d'œil.

Je cours à ma fenêtre. Bien des puissances l'ont maniée avant moi, mais elles ne sont pas maîtresses de ma lumière. A moi le jeu du store et des rideaux. Avec deux cordes je commande au soleil, à l'azur, à l'air, au bruit. Je tire, et déjà le ciel met une peau de zèbre. Le soleil étranglé me montre vingt-deux langues qui ne perdent pas le nord, gardent leur 45° et tombent par terre droite comme des vieilles

demoiselles de province, si elles ne s'arrêtent en route, bons chiens candides, à rne lécher le visage et les mains ; je ferme ma fenêtre, selon mon droit. Je me pends à une nouvelle corde, et les vingt-deux langues de feu s'étriquent et disparaissent derrière les joues cramoisies de mes rideaux. Maintenant plus de pitié, je saisis ma porte qui grogne, et l'envoie s'affaler dans l'huisserie. Elle se tait; je suis chez moi ici et j'y commande en maître. Fort bien, j'ai suffisamment fait sentir ma force pour aujourd'hui. Je prends la lèvre de mon lit, la retourne en dehors. La gueule du monstre est là, pantelante et livide. Je m'enfonce, et le fauve referme sa mâchoire. C'est le profond engourdissement, je dors. Plus de lumière.

Je dors estime façon de parler. Consciencieusement je me suis étalé sur le dos, la nuque collée au bourrelet du traversin et déjà voici l'effet désiré. La paralysie se montre, matière grise,

informe et d'apparence flasque. Elle se glisse en moi, épouse ma forme et tout à coup raidit ses muscles. Je comprends qu'elle a une poigne de fer lorsqu'il m'est impossible de remuer un membre. C'est bien fini. Je suis enchapé rudement. Alors, comme je trouve cela idiot, je hargoule dans un coin obscur de mon crâne le sommeil et le jette par-dessus bord. Me voici bien et dûment éveillé, me semble-t-il. Je me le prouve par la clarté de mon raisonnement et la perspicacité de mes yeux à dénombrer et membrer les choses normales qui m'entourent : des fleurs grosses comme des maisons se battent dans une cage d'or pour le cœur léger d'un ruisseau roulant dans mon miroir de véritables diamants jaseurs; un gros bonze de Chine guette avidement le coup mortel, pour se jeter sur la vaincue, et pomper son sang martyr afin de rester jeune et beau aux yeux en olive d'une madone de tapis persan ;

un crapaud de pouf est fasciné par Pœil qui ne bat jamais du cil de la pendule; deux incunables que les cheveux blancs n'empêchent pas de procréer une ribambelle de bouquins, dont les couvertures s'arrachent subitement pour se reformer en théorie de veaux pleurant et mugissant, s'aiment d'amour. C'est assez précis ; donc, puisque je suis éveillé, je vais voir de curieuses choses.

D'abord, précipité de ma fenêtre, je tombe dans l'escalier où je roule de marche en marche, comme un bolide, traverse plusieurs étages de caves et arrive au labyrinthe inextricable de la mort. Des murs bas et longs se roulent, se déroulent, se lovent, se recroquevillent sous le lourd soleil accablant. Ils sont blancs sur le sol blanc. Toute cette poussière scintille et travaille de la lumière. Par son sable fin, le claquemeut des pas sans chair est résorbé. Des deux côtés

de la route, des cubes attendent les casseurs d'os.

Derrière les étranges murs lumineux de la ville étrange, des murs encore, bas et blancs, se coupent en tous sens. Partout des rues étroites et tortueuses qui s'emmêlent, se démêlent, s'enlacent, s'embrassent, se repoussent, s'encastrent, se perdent, se retrouvent, se heurtent, se gênent... et point de maison, et personne. Sur la cuve de la terre, pèse le couvercle énorme d'un ciel d'étain déchiqueté à l'horizon par les coteaux feuillus. Une forêt de squelettes murmure agitant des bras las, secouant des fruits de mâchoires brisées et des feuilles d'omoplates. Des doigts effilés, des côtes en lames jaillissent du sol, et des vertèbres volent comme des chauves-souris silencieuses.

Or, le passant de la ville ne se rencontre là qu'avec soi-même, épouvantablement. Le silence des avenues claquemure toute pensée

autre que la pensée d'effroi, oppressante comme un tombeau. Le cœur du passant solitaire est lourd de ne plus battre et ses artères se désespèrent de ne plus rien rouler. Tant de siècles sont derrière, tant de siècles sont devant, et plus un pauvre petit jour pour soi ! Alors, à quoi bon s'obstiner, il vaut mieux prendre la route de l'entonnoir de nuit. Des arceaux de thorax y conduisent. Le vent pétillant l'accompagne et chante dans des flûtes aigres.

Pour moi, je vis venir fort tranquillement à moi ce nouveau qui était Moi. Dans la blanche horreur de la gelée, la lune ayant atteint son summum de clarté froide, j'aspirais, à petits coups gourmands, de larges bouffées d'un vieux brûle-gueule J'avais des désirs de mort universelle, à l'opposé d'une unique vie : Ma Vie. Ainsi me trouvai-je rapidement dans un immense cachot droit et irrémédiablement clos, tellement clos que rien n'était concevable hors de lui. Il

était tout, loin du temps et de l'espace, car il n'était rien. Le voici : il possède quatre murs ni finis, ni infinis, des murs mathématiques. Il est peuplé des bruits du silence et de mouvements morts. L'Unique-Moi se trouve là, une lanterne sourde à la main, une main sans poids, qui prend sans efforts des positions.

Le nitre des murailles ruisselle de lueurs partout où le frappe la lumière, et l'Unique a le corps penché sur l'ombre insondable.

Avec leur pose identique, ils sont là, interminables et secs, couchés sur d'identiques dalles funéraires, alignés et raides les cadavres. Les mains se joignent pour prier, la lâcheté ne perdant pas ses droits.

Ils sont de couleur terreuse. Leurs orbites creuses sont fouillées par l'impalpable inconnu ou l'angoissante ténèbre. Ils semblent scruter le néant pour y chercher quoi ? Leurs sourcils sont des scalpels inquiets et leurs lèvres

meDacent ou s'humilient. Quant aux crânes, ils en disent long sur les vices et les mauvais desseins. Et TUnique-Moi continue sa monotone promenade. Ses tempes battent avec l'effrayante rapidité du vol des lucifuges. C'est qu'il a là, alignée devant lui sur l'identique pierre funéraire, toute l'humanité de jadis et de plus tard, une quoique innombrable, froide de maux et de trépas. Et, sur chaque front, l'Unique pose un doigt émacié. Et son propre front saigne abominablement de Peau, que glace le vent des voûtes. Et l'unique, sa vie à soi, la Vie, a peur de tous ces morts qu'on a fait avec elle, et ses pieds glissent dans des flaques dont elle n'approfondit pas la substance, et qui sont les yeux de tous les morts qui ne voient plus. Puis, tout à coup, sa peur se change en volupté. L'Unique-Moi est seul. L'humanité n'est pas. Tout est mort, hormis sa volonté omnijuge et omnisciente. Et il sent qu'il veut sauter sur ces

cadavres. Ses pieds fous voudraient talonner, talonner les nez, talonner les bouches, talonner les seins. C'est l'ivresse de la vie oubliée par la mort, toute cette mort qui ne mourra jamais ! Mais le geste automatique venu de la nuit des genèses et pour la nuit des buts, est là qu'il faut accomplir sans relâche. L'Unique doit continuer sa route, et son doigt toucher les fronts des cadavres à jamais raides et froids. La tâche entreprise sans effort l'épuisé et le lasse à la longue. L'énervement, commençant à prendre son corps comme clavier, trille en son être. une valse fébrile. Quoi, fera-t-il dix mille ans la même chose aussi stupidement que la terre, la lune, le ciel et ses étoiles ? Il s'agite sur ses plantes et veut se reculer. Mais son dos rencontre la muraille. Il veut se relever, mais ses épaules rencontrent la muraille. Il veut retirer son doigt, mais le geste primordial est son maître et n'obéit à personne. Et son

doigt continue à toucher les fronts, sans relâche, les fronts des cadavres roides et froids, et sa face sue du sang qui tombe par terre avec un clapotis léger.

L'Unique pourtant veut échapper à l'obsession magnétique qui le poursuit, et tâche à briser son crâne qu'il projette à coups redoublés sur la voûte. Mais la voûte est impalpable et il n'a conscience d'aucun choc. Il lâche enfin sa lanterne sourde, la lanterne avec laquelle il a cherché un homme, avec laquelle il s'est en vain cherché, lui qu'il ne trouvera jamais, et la lanterne fait un floc sinistre. Aussitôt dans la nuit, son bras se dégage. Trop tard, beaucoup trop tard, parce qu'il en a assez. Il veut tourner contre lui une main meurtrière. Mais son corps est impalpable et ses ongles s'enfoncent dans le néant...

Et TUnique tombe de plomb sur les genoux, dans les flaques grasses qui sont les yeux de

tous ces morts qui n'ont jamais, jamais vu! Et il n'entend plus que des grouillements insolites dans les chairs, et les craquements des muscles morts qui se détendent.

Et la muraille fond en larmes de sang, sur l1 Unique-Moi, mort comme les autres depuis tant et autant de siècles, et qui s'obstine dans les gestes macabres des vivants.

PAROLES DEVANT LA VIE jQ

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