L.l LEGENDE
>t au I(Hn, dans une contrrc inaccessible, iii burf:^ sacre du nom de Mf)ntsalvat. [Jn temple lumineux, auijuel la terre n'a rien de comparable, s'y dresse dans sa fjloirc et son éclat. Dans son enceinte, au fond du sanctuaire, des cœurs pieux adorent, nuit et jour, le saint calice où Dieu versa son sani^ divin ; youx être confié à la ^ardc des hommes d'un cceur simple et pur, ce vase fut ajijiorté î\ la terre jiar les anj^es. Chaciue année, descend du ciel une colombe l>lanche pour rendre à sa vertu miraculeuse une force nouvelle. C'est le Saint-Graal . Quicontjue l'adore et le sert est assuré d'un jK)uvoir surhumain, l^ln (luehiue lieu (juc son ilestin le mène, le Graal le soutient (piand il combat pour le <'• " * la vertu. Mais tel est le pouvoir du Graal tju i dévoilé, il s'évanouit ; une loi sévère ordonne à ses chevaliers de rester inconnus ; s'ils révèlent leur (jualité, ils perdent leur puissance, ils doivent aussitôt s'éloigner et rcj^aj^ner la m<>ntat^ne s.iinti-.
6 La légende.
C'est pouniuoi je vais vous quitter. Je vous ai été envoyé par le Graal ; mon père Parsifal est roi du Graal, et Lohcnf^rin, son chevalier, c'est moi. «
Ainsi (lit le chevalier au cygne au moment où il va s'éloigner pour jamais d'Eisa.
Ce récit, (jui amène le dénouement de Lohengrin, pourrait en (juelque sorte servir d'avant-propos à Parsifal. Il définit le caractère et le lieu de l'action. Seulement, dans Parsifal, c'est un adolescent, simj^lc de cœur et d'esprit, que nous voyons lutter pour atteindre aux plus hautes destinées et devenir roi de l'ordre du Graal, tandis que dans Lohengrin^ c'est un chevalier, déjà en possession du pouvoir surhumain et accomplissant une mission divine, dont les exploits chevaleresques nous sont contés.
Le sujet de Parsifal, comme ceux de Lohengrin, de Tristan d Yscult, du Tannhœuscr, a été emprunté par Wagner aux romans d'aventures et aux poèmes épi(iues du moyen âge. Par un procédé analogue à celui des trouvères puisant la matière de leurs légendaires récits dans des chants nationaux et des traditions antérieures arrives jusqu'à eux soit par la transmission orale, soit par la transmission littéraire, le maitre de Bayreuth a réuni et condensé dans son drame les traits principaux de toute une série de poèmes du moyen âge relatifs à Parsifal.
Ces poèmes sont nombreux. La légende sur la(iuelle ils sont fondés a fait l'objet de quantité d'adaptations littéraires en vers et en prose, non seulement en Allemagne, mais aussi en Angleterre et en France. C'est en français, toutefois, tiu'clle parait
La légende. 7
avoir revêtu p(^ur la première fois la forme du poème épi<jue au conimcnccrncnt du xii*^ siècle, et c'est de !à qu'elle a passé dans prescjue toutes les littératures.
Pour le fond, les fables (jui ont donné naissance au Pcrccval français sont de beaucoup antérieures au xii«-' siècle; leur origine se perd tlans la nuit i\cs temps. D'ailleurs, la j^Iupart des poèmes chrétiens du moyen â<,'e ne sont, en réalité, cjue <\cs> transformations d'anciens mythes païens, les uns venus de l'Orient, de la Grèce et de l'Italie; les autres, et ce sont les plus nombreu.x, nés i>ur le sol même de la Gaule et de la Germanie, ou importés du Nord par l'invasion des races germanitjues. Les romans relatifs au Graal ont leur source dans les anciens chants gaéliciues ou celtiques, hymnes religieuses, chants de guerre, chansons mytholof^i(iues, ballades redisant les exploits des héros nationaux, invocations mysticjues aux divinités de l'ancienne Gaule, de l'Armori(|ue païenne, du pays de Galles, de l'Iùosse.
Certains de ces chants sont arrivés justju'à nous, mais très altérés, probablememt par des versions et des interpolations successives. On y démêle, à travers des allusions mvtholo^icjues et historiques, le ressouvenir des mythes communs à toutes les races indoaryennes. Les contes du Graal, i>ar exemple, se rattachent à l'histoire d'un bassin merveilleux rempli d'herbes maf^icjues et doué d'une vertu part: ' . celle de conférer le don de sagesse et de pi. , .. ..- .
La coupe d'Hermès chez les Egyptiens et les corbeilles des Dyonisiaques (i) dans l'ancienne
(1) Fétcs consacrcc> à Dcmétcr et a Dionysos (.Bacchu* et ccrwj.
8 Lci léi^cmle. '
Grèce jouent un rôle à peu près analof^ue ; de même encore la pierre sacrée des Arabes c|ue l'on conserve à la Kaaba (i) de la Mecque. Il y a là différentes manifestations d'une même croyance, se rattachant à l'idée d'une rédemption après la chute; et cette idée, dans le cours des siècles, subit naturellement l'intlucnce des milieux et du temps, elle se trnnsfnrmf à l'infini.
Le bassin dont parlent les anciens chants gaéli(|ucs, et (jui donne à celui qui le possède pouvoir surhumain et satisfaction de tous ses désirs, a été remis de temps immémorial à un guerrier fameux au moment où il se promenait au bord d'un lac d'Ecosse. Un nain et un géant sortent des eaux et lui font ce don précieux. Dès lors, il est tout puissant, il remporte la victoire partout : ce bassin magique, toutefois, ne tarde pas à être l'objet des convoitises de tous, et il devient ainsi la cause de luttes sanglantes et de combats meurtriers. Les mêmes passions véhémentes s'allument dans les lùldas Scandinaves autour du fameux trésor des Nibelungen, le Nibclimgcnhort.
Ce bassin celtique est, très probablement, l'écuelle où les prêtresses druidiques recueillaient le sang des victimes offertes aux dieux et d'où elles tiraient des présages.
(i) Le Kaaba est un édifice carré de douze mètres, élevé dans la principale mosquée de la Mecque, une sorte de temple qui, selon la tradition, fut l);\ti par Abraham ]>our lui servir d'oratoire. Mahomet, après la prise de la Mecque, détruisit les idoles ipion avait introduites dans le temple et le rendit au culte du vrai Dieu. La Kaaba renferme une pierre noire vers laquelle les Musulmans doivent se tourner dans leurs prières et qu'ils viennent baiser avec vin profond respect.
La légende
L'emblème religieux devient bientôt un objet symbolique ; il découvrait à ses adorateurs la science de l'avenir, le mystère du monde, le trésor des connaissances humaines ; il donnait l'inspiration poétique. Comme les objets du culte chez tous les peuples, il joue un grand rôle dans l'histoire de la nation celtique, ainsi que plus tard, dans l'histoire des peuples christianisés, l'hostie et le calice où se célèbre le ^ sacrifice « de la messe. On peut même se demander si cet emblème ne dérive pas de l'autre. Il est avéré tju'un grand nombre de prati(iues de l'Eglise catholiiiue dérivent directement d'anciennes croyances païennes et de traditions du culte druidique.
Lorscju'après les premières conversions, dans les Gaules et en Angleterre, la lutte s'établit entre les sectes religieuses rivales, le prêtre chrétien et l'ancien barde celticiue, prêtre et poète tout à la fois, un autre emblème s'ajoute au bassin ensanglanté : la lance sanglante, l'arme cjui symbolise d'abord la résistance aux conquérants étrangers et qui devient ensuite l'emblème sacré de la foi persécutée. C'est sur la lance cjue les Celtes jurent haine et mort aux oppresseurs et aux persécuteurs de leur religion. - Le pays des Logriens (i) périra par la lance sanglante -, chante le barde Taliésin (VI*^ siècle), et Chrétien de Troies répète cette prophétie dans son PcrctTal :
Si est escril qu'il est une euro Que tous les roiaumes de Logrcs.
Dont jadis fu li ticre al Oj^res.
Ert détruite par ccle lance.
(i) LAnf;lcterrc.
lo La légende.
Il est écrit qu'il est une heure Où le royaume de Logres.
Qui jadis fut la terre aux Ogres, Sera détruit par cette lance.
A mesure (jue le christianisme se répand, ces symboles changent de caractère et de signification. L'Eglise transforme habilement à son profit toutes les traditions des peuples t|u'elle conquiert aux nouvelles croyances. Le bassin druidique devient tantôt le bassin où fut placée la tète de saint Jean aj)rès sa décollation, tantôt le bassin où Joseph d'Arimathie recueillit, selon la légende, le sang qui coula des plaies du Christ. La lance druidique devient
la lance
Dont Lottgis {i)ferit eî costé Du Roi de sainte majesté.
L'épée brisée de Wotan, que Siegfried parvient seul à reforger, la bonne épée qui donne la victoire à (jui sait la manier, cette arme devient « Fespée de quoi S. Jchanz fn décolez -.
Tous les symboles de l'ancienne religion passent lie la sorte au service du culte nouveau. C'est ainsi encore que les luttes qui, dans les anciens chants, s'engagent entre les guerriers pour la possession du bassin merveilleux, de la lance sacrée et de l'épée (jui donne la victoire, se transforment peu à peu, au souvenir des croisades, en luttes héroïques pour la possession des rcliciucs du Sauveur.
(i) Lonnis est le nom donné par le moyen àgc au soldat iiui frappa de sa lance le loté du Christ sur la croix.
La légende. ii
Parmi ces reliques, il en est une qui, pendant près de deux siècles, a hanté l'imagination de trois ou cjuatrc générations successives, inspiré tous les poètes, préoccupé les princes et les rois, fait l'envie de tous les déshérités : c'est le Saint-Graal.
Les linguistes se sont perdus en conjectures sur le sens et l'origine de ce mot : Graal , qui ne se trouve clairement expliqué dans aucun des poèmes qui s'en occupent. Le Graal est, pour les poètes et les lecteurs du xii*^ siècle, un objet connu, qui n'a pas besoin de définition.
Au moyen âge, on donnait le Saint-Graal ou Saingral, comme une corruption de sang rcal, satig royal, par allusion à la légende d'après laquelle Joseph d'Arimathic aurait recueilli le sang du Christ (du Roi), dans le calice même où Jésus avait consacré le pain et le vin. Il désigne ce calice même, transmis aux descendants de Joseph et apporté par eux en Occident, où il devient la source d'innombrables bienfaits pour ceux qui le possèdent.
D'autres le font dériver du mot corail (Korrallion en grec, Coralliiim en latin). C'est la thèse de M. Gustave Oppert. Elle a ceci de plausible qu'elle exiiliciue pour(|uoi, dans le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, le Graal est une pierre précieuse api^ortée jadis sur la terre par des anges et confiée par eux à la garde d'une confrérie religieuse qui s'intitule «- les chevaliers du Graal -. Dans le poème allemand sur le Combat des c/iauliiirs à la Wartburg, il est tait allusion à une pierre lumineuse toml)ée de la couronne cjue les anges rebelles avaient fait faire pour Lucifer et que l'archange Michel lui arrache du
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front. " Cette pierre est le Graal «, dit le vieux poème. l'allé a exactement les mêmes vertus que le Ijassin diuidi(|uc, et h- plat ou le calice de Joseph d'Arimathie.
Une troisième version fait dériver le mot Graal <lu i)rovençal ifra::al, <^ra::au ou grial^ grasale en bas hilin, (jui sif^'nifie littéralement plat, bassin, vase. M. Fauriel, l'historien de la poésie provençale, retrouve aussi le mot avec cette signification dans la langue basque. C'est l'interprétation qui nous parait la plus rationnelle, car non seulement elle s'accorde avec les données historiques et légendaires, mais elle est étymologiquement la moins compliquée. Aussi est-elle aujourd'hui le plus généralement adoptée.
Au demeurant, que le mot soit d'origine orientale, gaélicjue ou provençale, il est certain, qu'il apparaît pour la première fois dans les poèmes français du xii*^ siècle, et qu'il y désigne tantôt un vase merveilleux, tantôt une pierre précieuse, ou le calice dans letiuel Jésus consacra le pain et le vin, (ju le bassin dans leciuel Joseph d'Arimathie, iïAbariiiiacic, disent les vieilles chroniques, recueillit le sanL( du Sauveur. A côté du Graal, figurent tantôt l'épée de saint Jean et la lance saignante, (luehjuefois, mais plus rarement, des fragments de la croix vX les clous c|ui transpercèrent les membres du Christ.
Ce n'est pas tout. S'etant assimilé les symboles de l'ancienne religion des Gallo-Germains, l'Eglise s'enqnira parallèlement des types légendaires des
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héros nationaux p(jur on faire des défenseurs de la foi, quelquefois des martyrs et des saints. C'est ainsi (jue Perceval, le type accompli du chevalier chrétien, au service de l'Eglise et de la foi, est tout uniment un dérivé de Moi-van, le héros de la Bretagne, cjui, peu de temps après la mort de Chailcmagne, souleva les Bretons contre Louis le Pieux, et prit le titre de roi. La légende profane en avait fait le type accompli du roi patriote et dévoué à son peuple. Les ballades bretonnes relatives à ce personnage racontent comment Morvan nacjuit d'une mère restée veuve et fut élevé dans les bois, comment il rencontra, un j'iur, un chevalier bardé de fer, (ju'il i^rit jiour saint Michel, comment s'éveilla en lui le goût des aventures. Pendant dix ans, il parcourt victorieux les pays les plus éloignés; finalement, lorscju'il revient au pays, il apprend que sa mère est morte de douleur en le voyant s'éloigner d'elle.
C'est l'histoire même, au nom près, de l'erce\al le Gallois. Comment les légendes relatives à Morvan se transformèrent et devinrent le roman de Percei'al le Gallois, c'est ce cjuc l'histoire littéraire n'a pu justju'ici clairement cxpliciuer. L'Angleterre possède une très vieille légende, qui met en scène un enfant élevé, comme Morvan, par sa mère, restée veuve, arrivant à l'adolescence ignorant du métier des armes, cjui bientôt y excelle, accomplit toutes sortes de prodiges, met en tuite les sorcières de (ilocestcr et reconcjuiert lin bassin dans lequel se trouvent une tète sanglante et une lance saignante. Il a accompli ainsi une prophétie' qui subordonne la délivrance du pays et la
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fin d'une longue série de crimes et d'actes de venf^'cance à la rentrée de ces symboles en son pouvoir. Le héros de ce roman s'apj^elle Perediir, (jui sii^nifie cherchent de bassin.
Ce Peredur serait le prototype du Perceval français. Il présente, en effet, de grandes analogies avec lui. On retrouve dans les premiers poèmes français une foule d'aventures absolument identiques à celles du roman gallois. Seulement, il n'existe de celui-ci cju'une copie manuscrite du xiV^ siècle, de beaucoup postérieure, par consécjuent, aux manuscrits français de Perceval. De là, parmi les historiens et les philologues, d'interminables discussions. Pour les uns, Perceval n'est qu'une version française amendée du /^^7T^//r gallois; pour les autres, c'est, au contraire, le Pcrcdnr cjui est une adaptation britannique du poème français, auquel on aurait mêlé des traditions locales, afin (le le rendre plus sympathique aux lecteurs anglais. C'est l'opinion du savant éditeur du Par::ival allemand, M. Simmrock (i). 1\IM. de la Mllemarcjué et San-Marte tiennent pour la i>riorité de Peredur, sinon dans la forme où il est parvenu jusqu'à nous, du moins pour le fond de l'histoire. Il y a une ))robabilité en faveur de cette opinion ; l'aveu de Chrétien de Troies qu'il a composé son poème d'après un livre que lui avait prêté Philippe d'Alsace, comte de Flandre. Or, on sait ()ue ce prince passa (luchiucs mois en Angleterre en 1172, c'est-à-dire
(i) Voir: le P«j»-xifa/ de Wolfram d'Eschenbach, traduit par M. Simmnxk. Appendice, vol. II. Le roman de Pirtdur se trouve dans le Mabinogion, ou Livrt rougi, recueil île romans gallois publiés d'après un man«s*-rit du xiv« siècle, par Lady Charlotte Guest. Londres, 1849.
La légende. i5 -r
peu de temps avant l'éjîuque où l'on j)lace fjénéralemcnt la composition du Pcrccval de Chrétien.
Il est à remarquer, en outre, (juc dans le Ptrediir, il n'est pas (jucstion du Graal, mais que le bassin sanglant et la lance druidiciuc, évidemment plus anciens que le Graal chrétien, sont le ])ut et la conclusion de l'aventure.
Reste à explicjuer la transcription de Pcrcdiir en Perceval. M. de la Villemanjué admet que Percerai est une traduction française de Percdur. Mais on ne voit pas bien la filiation des cleux mots. Peredur, nous l'avons dit, signifie : chercheur de bassin. Le n(3m français n'a aucun rapport, ni par l'étymolop^ie, ni par le sens, avec le nom gallois. Que signifie au juste Perceval ?
Les poètes et prosateurs du moyen a,L;c ont des opinions très variables à ce sujet. Pour les uns, Perceval veut dire : (jui passe à travers tout, de perce, percer, et val, vallée ; d'où le nom de Perceforèt donné plus tard à Perceval; d'autres l'appellent Perlesvaux (par les vallées), et même Parluifet, - pour ce qu'il s'estait fait pur lui-même -, dit l'auteur du Perceval en prose dont l'unique manuscrit a été publié par M. Ch. Potvin. Celui-ci pense (juc Par- Inijet serait la traduction du latin : per se valens, d'où Perseval, qui vaut par soi-même. Cette interprétation a le mérite de s'acconler avec le caractère du héros, (pii ne doit rien (|uVi sa bonne nature : Car il tenait de nature, dit Chrétien de Truies. ICn Allemagne, une explication plus comi)li(iuée encore a été donnée. T^c philologue Guerres, rattachant toute la légende «.lu (iraal à îles origines orientales, fait
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dériver le nom de l'ciccval, Parzival en allemand, (le l'arabe : parséh, pur, ct/al, niais, simple. Parzival voudrait donc dire : le Pur simple^ l'ingénu sans tache. Wafjner a adopté cette origine et cette signification du nom. Mais il y a un double inconvénient à cette ctymologic : la première, c'est {|ue le nom allemand de Parzival est incontestablement entré dans la poésie germanitjue j)ar l'intermédiaire du français Pcrccval, où les deux mots parséh ci /al ne peuvent trouver leur application ; la seconde, et elle est décisive, c'est que, d'après les arabisants, le mot J'ai n'existe pas dans l'arabe. Ainsi s'écroulerait tout l'édifice philologique laborieusement élevé par Gœrres et adopté, on ne sait pourquoi, par Wagner. Cette querelle, toutefois, offre pour nous un certain intérêt, en ce ciu'elle explique l'orthographe Parsifal, adoptée par le maître de Bayreuth.
Quoi qu'il en soit de la priorité de Percdur ou de PcrciTal, ce cjui est intéressant pour la filiation et les transformations successives de la légende primitive de Morvan, c'est que, dans le Peredur, elle est déjà mêlée à un autre cycle de lais ou contes bretons ; je veux parler des chants relatifs au noble et chevaleresque roi Artus.
Artus ou Arthur, lui aussi, est un héros légendaire. Dans Us chants les plus anciens, il personnifie avec son conseiller, le barde Merlin, la résistance aux envahisseurs, aux Pietés et aux Saxons, oppresseurs des Kymris. Artus n'est pas un personnage absolument liistoricjue. Il est une sorte de résumé des traditions nationales relatives aux anciens rois ou chefs bretons
Quant à Merlin, c'est un personnage mi-réel, mi-lé-
La légende. 17
fjcndaire. Il est certain ({u'il a existé un barde de ce n(jni, et l'on a, de lui et d'autres bardes, ses contemporains : Anieurin, Taliésin, Ly\varch(vi<^ siècle), des poômes narratifs, lyrlcjucs ou didactiques, remplis fl'allusions douloureuses î\ la patrie, à la famille, à la relif,Mon clruidiciue menacées, et de rci^rcts pathétic|ues et touchants donnés aux héros tombés pour la défense de la patrie.
Merlin parait avoir été un défenseur ardent de la religion druidique; ses jioèmes sont pleinsd'invectivcs contre les prêtres chrétiens; il traite les moines d'imposteurs, de libertins et de méchants ; il leur prête toutes sortes de vices, jusfju'à la t,doutonnerie (i).
Par la suite, l'imai^ination populaire a fait de ?ylcrlin un nécromancien ; il est devenu V Enchanteur Merlin; et, dans cette nouvelle tradition, on devine encore une fois l'inHuence de l'Eglise. Pour déraciner les anciennes croyances, elle jette la suspicion sur ceux (jui les exaltent. Merlin a des accointances avec le dial)le, avec Vennetiii ; c'est un faux prophète, un sorcier (2). Même la cour du roi .\rtus, après avoir été longtemps, avec ses chevaliers de vertu parfaite et de courtoisie si délicate, l'idéal des rois et des princes, linit ]")ar n'être plus (ju'unc cour où régnent la volupté et le dévergondage.
(l) De la Vii.LEMARyrt : L'Enchantnir Merlin.
(ï\ Le moine Gildas, contemporain de Merlin et .auteur d'une chronique latine des rois bretons, lance toutes les loudrcs de son éloquence contre les bardes et en particulier contre Merlin, dont rétemel honneur est d'être resté passionnément lidcle à son roi et aux traditions nationales, tandis que le moine Gild.is s'était mis au service d'un usurpateur, soutenu par les étrangers envahisseurs, mais ckrituii. — De la Villemarv>i'k : L'Enikattitur M tri in.
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\'A\ passant d'Anf^letcric en France, ces deux ordres de légendes se confondent avec un troisième cycle : celui de la confrérie du Graal chrétien.
Cette légende est proljablcment d'origine provençale ; elle l'est certainement dans sa forme chrétienne. C'est dans les Pyrénées, sur les confins de ri^spagne, pays du merveilleux et des ennemis du christianisme (les Maures), (jue le moyen âge place la montagne où s'élève le temple du Graal : Montsalvat, corruption tlu latin mons salvationis, montagne du salut, ou du provençal mont saltvage, c'est-à-dire sauvage.
Le plus ancien poème connu où ces trois cycles se trouvent réunis, est \cPcrccval de Chrétien de Troies.
On n'a que peu de renseignements sur ce remarquable poète, dont l'inllucnce sur ses contemporains et sur toute la littérature du moyen âge fut extraordinaire. Il était d'origine champenoise et il vécut dans différentes cours, celles de Hainaut, de Flandre et de Champagne ; il fut protégé par la comtesse Marie de Champagne, fille de Louis VU et de la reine Aliénor; plus tard, il fut aussi très choyé par Philippe d'Alsace, comte de Flandre. C'est à peu près tout ce que l'on sait de sa vie. La date de sa mort n'est pas même connue, mais l'on estime généralement qu'elle tombe avant la fin du xii« siècle, entre ngi et iig5.
Sur ses œuvres, en revanche, on a des renseignements plus précis. Avant de mettre en vers français ce (|uc l'on appelle la - matière de Bretagne -, c'està-dire les contes bretons cjui ont inspiré tant de
La légende, 19
jKjcmcs cpicjues et de romans d'aventures du xi*-' au xiii*^ siècle, il avait '\vï)\\.é\QS Métamorphoses cVOxiàe^ ce qui tendrait à prouver cju'il était clerc, c'est-àdire membre de ([uelcjuc communauté relii^dcusc. Il nous a])iirend lui-même qu'il avait mis en français les épisodes de Pélops et de Philoméle. De ces deux poèmes, le premier est perdu ; le second vient d'être retrouvé. Chrétien de Troies avait ensuite composé, vers 1160, un Tristan qui est perdu, puis Ercc^ léîi^ende bretonne; Cligcs, dont le sujet est emprunté à une ancienne légende orientale sur la femme de Salomon, enlevée à son mari par une ruse dont elle est complice; le poète champenois y mêle toutes sortes de fictions empruntées aux contes bretons; vers 1170, il écrivit ensuite le Conte de la Charrette ou Lancclot du Lac (inachevé), dont la comtesse Marie de Champaj^nc lui avait fourni le sujet, et, un peu après, Ivain ou le Chevalier au lion; ces deux poèmes sont tirés des contes bretons; enfin, vers II 75, il composa son dernier et son plus important ouvrage, Percerai H Galois oit le Conte del Graal, d'après un - livre -, comme il dit lui-même, sans doute un j)oème anglo-normand, que lui avait prêté Philippe d'Alsace, lequel, en 1772, avait passé qucl(}ues mois en Angleterre à guerroyer contre Henri II (1).
Chrétien passa sans conteste, aux yeux îles écrivains de son époque et du siècle suivant, pour le meilleur poète français, et son école dura presijui- justju'à
(1) Cil. POTVIN : Introdiu tion .lu pcèmc -lo Ptnnal U Gallois: Gaston t'ARis : La Littiralurf fraiiiiiisf au moyn àcr
20 La léf(cnde.
la fin du xiv*^ siècle. UMistoirn littéraire de France, ce grand monument élevé j^ar les liénédictins à la gloire des lettres françaises, dit cju'il méritait sa réputation " par l'invention, la conduite et particulièrement j)ar le style qui l'élève par dessus tous les poètes de son temps «. Le grand mérite de Chrétien de Troies est plutôt, cependant, dans la forme. - Il prenait, dit un auteur du xiii'^ siècle, le beau français à pleines mains et n'a laissé après lui qu'à glaner. - Il a créé, en quelque sorte, la poésie chevaleresque et la poésie de l'amour;
Chrétien de Troies dit mieux
Du cœur navré, du dard des yeux.
Que l'on ne pourrait vous en dire.
répète encore, un demi-siècle plus tard, Huon de Méri. Ce fut, à tous égards, un vrai poète et un grand écrivain. Ses œuvres sont faciles à lire, pour peu (ju'on veuille se familiariser avec les mots et les formes grammaticales tombées en désuétude. C'est une initiation cjui ne demande ni beaucoup tle travail, ni un grand effort, grâce aux grammaires et aux excellents glossaires de la langue du moyen âge. On sera, d'ailleurs, bientôt récompensé de ses peines par l'intérêt et le charme que dégage ce vieux poème.
L'aveu de Chrétien (ju'il a composé son poème de Ptrccval d'après - un livre - in"ouve qu'avant lui, il existait en Angleterre une histoire de ce personnage, conte, roman ou poème rédigé probablement en latin. Mais c'est son œuvre qui popularisa cette légende et (|ui, devenue rapidement célèbre, fut
La légefide. 21
prise aussitôt pour modèle et inspira un nomurc considérable de récits analogues. Il trouva des imitateurs non seulement en France, mais partout au dehors : en Allemagne, en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, jus(iu'en Norwège et au Portugal. L'un des monuments de la vieille langue portugaise est un poème de Perca'al, imité du français. Le chef-d'œuvre de la littérature germanique au moyen âge, c'est le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, (]ui cite expressément Chrétien de Troies parmi les auteurs dont il s'est inspiré.
Grâce à cet immense succès, le poème de Chrétien fut continué en France de diverses façons. Une première suite semble avoir été composée sur des notes laissées par le poète champenois; deux autres continuations, l'une du poète Menessier,qui fut au service de Jeanne de Flandre, petite- nièce du comte Philippe, sous les auspices du(iucl le poème avait été commencé; l'autre, de Gerbert de Montreuil, à qui l'on doit un joli conte, le Roman de la Violette, racontent les aventures de Gauvain, le neveu d'Artus, le plus célèbre des chevaliers de la Table Ronde, (jui, dans le roman de Chrétien, est frécjucmment le compagnon d'aventures de Perceval. Seulement, l'histoire de Gauvain n'a plus cjue de vagues rapports avec le Graal.
II y a d'autres grands poèmes sur le Graal et Perceval. Le poète franc-comtois Robert de Boron en composa un vers le commencement du xiii« siècle (i). Robert de Boron rattache jilus directc-
(i) Un philologue allemand, M. Birch-lIirchsfclJ. a émis l'opinion que le poème de Robert de Boron était antérieur à celui de Chrétien de Troies.
22 La légende.'
ment encore que Chrétien de Troies la légende du vase sacré au cycle breton. Il composa, à cet effet, une sorte de trilogie : Joseph (TA rimathie ou le Petit Saint-Graal, — Merlin^ — Percevais dans laquelle le barde et enchanteur breton, engendré par le diable pour combattre le Christ, mais rattaché à la bonne cause par sa connaissance du passé et de l'avenir, forme un lien naturel entre l'histoire des premiers prodiges du Saint-Graal et le poème qui nous montre ce Graal finalement conquis par Perceval et transporté au ciel après sa mort. Malheureusement, nous ne possédons de l'œuvre de Robert de Boron que le premier poème (i) et un fragment du deuxième; le troisième est perdu, et il ne nous en reste que des imitations en prose. Le Joseph d'Arimathie fait connaître ce que c'est que le Graal et annonce qu'il sera porté en Occident et plus tard trouvé par un chevalier de la race de Joseph d'Arimathie; — le Perceval raconte comment ce chevalier trouva le Graal et mit ainsi fin aux « merveilles « de Bretagne ; le Merlin sert de transition entre ces deux poèmes en transportant la scène en Bretagne, en introduisant Arthur ou Artus, et en faisant, par Merlin,
M. Gaston Paris ne partage pas cette opinion et pour de bonnes raisons. Robert de Boron dit lui-même qu'il avait fait une première rédaction de son poème « avec Monseigneur Gautier, qui était de Montbéliard » ; cela semble indiquer que la deuxième rédaction, la seule que nous ayons, a été écrite après la mort de Gautier de Montbéliard, c'est-à-dire après 1212. Dés lors, Robert de Boron n'a guère pu écrire son premier ouvrage avant la composition du Ptrccval de Chrétien de Troies, qui ne doit pas être postérieur à 1180.
(i) Le poème de Robert de Boron a été publié, d'après l'unique manuscrit connu, par M. Francisque Michel, sous le titre de Roman dn Samt- Graal, B«^rdcaux, 1H41
La légende. 23
rappeler le sujet du premier poème et prédire celui du second (i).
C'est par ce Merlin que nous apprenons ce qu'était la Table Rofide. Au fond, cette institution se rattache à l'antique tradition des assemblées de chefs de clans bretons. Ces assemblées se tenaient sous la présidence d'un chef suprême élu, appelé Guortiguern ou Roi; elles avaient lieu régulièrement aux principales fêtes de l'année et, exceptionnellement, dans toutes les circonstances importantes. On y discutait les questions de législation et les intérêts du pays. Le moyen âge en fit une sorte d'assemblée de l'élite du pays.
Un jour (juc le roi Artus tient sa cour à Carlion, Merlin lui rappelle la Sainte Cène et l'épisode de la trahison de Judas. Après la mort du Christ, Joseph d'Arimathie se retire avec son - lignage -, c'est-à-dire sa famille, et quchjues disciples dans le désert, où ils souffrent la faim. Jésus alors apparait à Joseph et lui ordonne de faire une table à l'image de celle cjui servit pour la Sainte Cène et de placer sur cette table le " vaissiel -, c'est-à-dire le plat ou le vase, qu'il avait conservé et qui était celui où Jésus et les Apôtres avaient mangé. Quand Joseph a accompli ce que le Seigneur lui a ordonné, et ([ue toutes les personnes de sa suite se sont assises à la table, celle-ci se couvre
(i) Merlin annonce au roi Uter que Ui place vide à la Table KonJc ne sera remplie qu'au temps de son successeur Artus. et cela par un homme qui n'est pas encore né et qui d'alxjrd accomplira l'aventure du Graal. C'est de Perceval qu'il s'agit. Voyez le Merlin, en prose. . " i. la
Sociiti lits Ancitns Ttxtcs français, et la Littiraturt fran^aist au ',>âr
M. Gaston Paris.
24 Lci légende. '
de mets. - Qui à celé table povait seoir, il avait raccomplissemcnt de son cœur -, dit la vieille chronicjue. A la table, une place reste vide. C'est celle qu'occupait Judas à la Sainte Cène, le jour où Jésus annonça (ju'il serait trahi par un de ses disciples. Les auteurs du moyen âge, amplifiant le récit de l'Evangéliste, ajoutent que Judas fut chassé de la table par Jésus ; Jésus lui signifie même qu'il est exclu " de la compaignie de Dieu ->. C'est à ces paroles que se rattache l'idée morale de la Table Ronde. Ceux qui restèrent avec Jésus, c'étaient les purs, les vrais disciples, les " chevaliers r de loyauté parfaite, les fidèles. De là, l'indignité qui frappe ceux qui sont exclus. Lorsque Joseph d'Arimathie fonde la deuxième table, il n'a autour de lui que des fidèles qui, tous, participent au festin miraculeux servi par le Christ en personne ; l'infidèle n'y aurait pas été admis. De même la Table Ronde n'admettra que les chevaliers de vertu accomplie. Le Graal,qui renouvelle incessamment le miracle de la table de Joseph d'Arimathie dans le désert, ne dispensera pas ses grâces à ceux qui ne sont pas dignes en tout point de le contempler.
Voilà, tout entier, le symbole de la Table Ronde. S'asseoir à la table du roi Artus, cela équivaut, en quelque sorte, à un brevet de noblesse, c'est la reconnaissance officielle de la valeur, de la courtoisie, de l'honneur d'un chevalier. Sans aller chercher bien loin, on pourrait retrouver, dans nos clubs aristocratiques modernes d'Angleterre et de France, le dérivé de l'institution chevaleresque du moyen âge.
Seulement, à cette ciiociuc. à l'idée de chevalerie se
La légende. 25
joint l'idée relii^icuse. La chevalerie était la réunion des deux choses qui occupaient le moyen âge: la religion et la guerre. Aussi, lorsque sur les conseils de Merlin l'Enchanteur, le roi Artus fonde la Table Ronde, c'est au nom de la Très Sainte Trinité qu'il l'institue (i). De militaire qu'elle semble avoir été au début, la Table Ronde finit par être militaire à la fois et théocratique. Etre de la Table Ronde, c'est être un preux chevalier et un bon chrétien.
La Table Ronde et le Gra;d sont désormais indissolublement liés l'un à l'autre. Juscju'au xiv*^ siècle, on ne parle plus de l'une sans faire allusion à l'autre. Les fictions primitives de la légende, interprétation poétitjue et généralisation de faits réels, d'événements historicjues, s'altèrent de plus en plus par l'adjonction d'éléments empruntés aux Evangiles et aux mystères de la religion nouvellement implantée. L'absorption par l'Eglise de toutes les traditions nationales est complète.
Non moins curieuse est la transformation des mêmes mythes en passant d'un peuple à l'autre. Ils se chart;ent d'allusions nombreuses aux traditions locales, aux mœurs particulières, aux anciennes croyances religieuses de leur nouveau milieu ; l'idée est comme un tleuve dont les flots s'enllent des eaux secondaires des contrées (Qu'ils traversent. L'Allemagne emi^runte à la l'^rance, comme la France
(i) Voyez le Mnlin en prose publié par la Sociitidts Ancttns Tfxttj.
26 La légende.'
avait emprunté à l'Angleterre, qui elle-même doit beaucoup aux Scandinaves. Ces échanges sont d'ailleurs réciproques. La Chanson de Roland, qui est par excellence l'épopée française, est sortie de traditions essentiellement germani(iues. Les deux j:)lus beaux monuments poétifiues du moyen âge germanique, la chanson des Nibelungen et le Parzival, sont l'un d'origine Scandinave, l'autre d'origine celtique et française. Le Dante, l'Arioste, même le Tasse ne peuvent s'expliquer si l'on ne tient compte des influences du Nord sur l'imagination méridionale. C'est une erreur profonde, et malheureusement trop longtemps enseignée, que tout nous vienne des Grecs et des Romains. Les grandes migrations de peuples au v*^ siècle ont amené dans toute l'Europe, du Nord au Midi, un choc prodigieux des idées, des souvenirs, des mœurs propres à chacune des races qui ont pris part à ce mouvement extraordinaire. Il en est résulté une sorte de libre-échange de la pensée et la constitution d'un capital poétique commun auquel toutes les nations ont fait successivement des emprunts (i). Le même fond poétique donne ainsi naissance à des productions très diverses de caractère et d'esprit, selon le moment de leur éclosion et la nationalité des auteurs de leurs adaptations successives. Ily a là un mouvement intellectuel et artistique très curieux
(1) Voir, à ce sujet, l'excellente introduction à la Chanson dt RoUnd de M. Adolphe d'AxTil, qui résume parfaitement tous les travaux antérieurs sur cet intéressant sujet et en expose largement les données essentielles. — La Chanson di Roland traduite du vieux français par Adolphe d'A\Til, Paris,
J. Allumcl, iSOy.
La légende. 27
à étudier, où se marquent déjà nettement les caractères particuliers (ju'auront les différentes littératures de l'Europe centrale à leur période d'entier épanouissement. Il suffit, ici, d'indiquer d'une façon sommaire ces principes.
On en conclura que le protectionnisme poéti(iue et l'ostracisme prononcé par un peuple à l'égard des prpductions artistiques d'un autre constituent le phénomène le plus attristant et le plus inexplicable qui soit.
lUSTUIRE ET POESIE
V. caractère commun à la plupart des poèmes chevalercsciues du moyen âge est de mettre 31. <^n scène des in^^énus, des innocents, des ignorants. On nous les montre aux prises avec toutes les difficultés de la vie, les ruses de la nature, qu'ils surmontent ou écartent par la fermeté du vouloir, par la persévérance, par le courage, par l'abnégation en toutes circonstances.
Il y a un sens profond et éminemment poétique dans ce spectacle de l'homme privé de tout appui, né hors de la société, élevé en dehors des règles ordinaires de la vie, luttant avec énergie, sans défaillance, contre tous les obstacles qui se présentent à lui, et arrivant finalement à dominer ses contemporains par la force acquise dans les épreuves subies. En retraçant les impulsions désordonnées d'une àme cjui s'agite sous l'action des seules inspirations naturelles, du remords de la faute commise, de la douleur physique ou morale, elles retracent l'histoire éternelle du genre humain. L'idée qui est au
3o Histoire et Poésie.
tond est toujours celle de la fatalité insurmontable : l'oracle prédit, l'homme veut détourner la menace, et tout arrive pour démontrer combien est aveugle l'esprit des faibles mortels et par quels chemins l'inexorable destinée sait ressaisir sa proie. Ces histoires sont émouvantes comme des souvenirs de la première jeunesse; il s'en dégage comme un parfum d'avril ; elles évoquent en chacun de nous des images de notre propre passé; et si elles laissent comme un regret de cet autrefois, elles y ajoutent toute l'ampleur des sentiments, toute la grandeur des choses qui sé}:>arent la courte et humble histoire de l'individu de l'histoire infinie et rayonnante de l'humanité.
C'est cette grandeur et cette profondeur du sentiment ([ui ont attiré Wagner et qui l'ont retenu prisonnier, depuis le moment où, renonçant au drame historique après Ricnzi, il est entré dans le domaine du drame légendaire avec le Vaisseau-Fantôme.
Tannhœuser, Lohengrin^ Tristan et Ysetilt^ VAttfieau du Nibeliing, enfin Parsifal; tous ces sujets, qui sont en dehors de l'histoire, l'ont captivé par leur caractère profondément humain. En quoi son intuition de philosophe et de grand poète a merveilleusement servi le musicien.
La poésie et la musi(}ue, en effet, sont une simplification, une sublimisation, pour nous servir d'un mot hardi de Liszt. Elles sont condamnées à généraliser si elles veulent s'élever. Elles s'abaissent, au contraire, dès qu'elles cherchent à spécialiser. De tout temps, les plus grands poètes ont été ceux cjui ont exprimé les idées les plus simples, les vérités les plus gêné-
Histoire et Poésie. 3l
raies. Parce que l'être humain n'a qu'une façon de sentir et de penser, en dépit de toutes les variétés que les circonstances de temps et de lieu, la difTérence des races et des tempéraments, le milieu social même apportent à l'expression du sentiment et de la pensée, le fond de l'une et de l'autre reste universellement le même. Qu'importe, au bout d'un certain temps, la manière dont se sont manifestées dans l'individu les crises du cœur et de l'esprit, si l'on n'y retrouve les lois générales du développement des passions humaines ? Les particularités finissent toujours par s'effacer et se noyer dans les ensembles. C'est ce (jui fait que l'histoire proprement dite est imj")roprc à la poésie. Elle n'étudie les évolutions et les révolutions de la politique cju'au point de vue de la part plus ou moins large qu'y ont prise le caprice ou les erreurs de quekiues personnages, c'est-à-dire qu'elle s'occupe plus spécialement d'accidents trop personnels pour nous révéler des lois générales. La vie réelle des peuples, c'est-à-dire de l'humanité, elle la soupçonne à peine; ce tju'il y a de sourd, de continu, de moral dans l'action anonyme des masses, échappe fatalement aux calculs et aux perspicacités de l'historien trop préoccupé des faits matériels et de l'exactitude des documents. Ouand l'histoire veut comprendre et recueillir les témoignages de ces influences inexprimées, c'est à la poésie (ju'elle doit s'adresser; car c'est par la poésie seule qu'elle pourra explicjuer tout ce que les aspirations des races, éléments impondérables, ajoutent de force aux idées, donnent de puissance et d'audace aux individus, d'impatience ou de faiblesse aux gouvernements.
32 Histoire et Poésie.
La poésie est donc d'un intérêt plus constant et plus élevé que l'histoire, parce qu'elle est l'expression la plus complète, la plus pure de la vie d'un peuple. On n'a point à dégager ses enseignements des faits cjui les cachent ou les travestissent; ils sont clairs, positifs, universels. Aussi, les abstractions de la légende, histoire poétisée, ont-elles toujours été plus favorables au poème dramatique que les réalités sèches et insipides de l'histoire:. Faites, si vous le voulez, le compte des tragédies historiques que le théâtre a vues depuis l'antiquité, et mettez en présence les drames fondés sur la légende purement imaginaire ou inspirée de traditions historiciues; je crois qu'il n'y a pas longtemps à hésiter. Pour dix chefs-d'œuvre nés de la légende, depuis les Erynnies, VŒdipe-Roi et les Iphigénie^ jus- (}u'à Faust, en passant par Hamlct, Macbeth, le Roi Lear, le Cid, combien de drames historiques qui se soient vraiment empares de la mémoire des hommes? La fiction et la réalité se tiennent de plus près que ne l'admet généralement la critique moderne ; ainsi que l'a dit Victor Hugo, « elles surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu'il leur découvre (i) ".
Si j'insiste sur ce sujet, ce n'est pas pour justifier Richard Wagner d'avoir préféré le drame légendaire au drame historique : ses œuvres sont là et suffisent à la défense de sa thèse favorite sur l'essence du théâtre lyrique; j'ai voulu simplement rencontrer l'un des préjugés courants les plus tenaces en dépit
(i) Préface des Burgraves.
Histoire et Poésie 33
de l'évidence des témoignages qui le détruisent, à savoir que le théâtre vit de réalité. Le théâtre, comme toute forme d'art, vit de poésie avant tout, c'est-à-dire d'abstraction et de quintessence. La vérité matérielle de l'action n'importe pas plus dans le drame jiarlé que dans le drame chanté ou lyrique. Ce qui importe, c'est que les personnages soient dans la vérité du sentiment humain, c'est-à-dire dans la logicjue de leur caractère et de leur situation, de leur être moral; à quoi la légende n'a jamais été un obstacle, au contraire, car on peut dire de toute légende que sa vérité est hors de toute conteste quand le succès l'a consacrée. Les fictions de la légende sont tout uniment un moyen plus ou moins ingénieux de faire saillir vivement et tout, en relief la vie des hommes et des choses dans leur vérité absolue, supérieure, débarrassée des contingences qui débilitent l'intensité vitale. Elles sont nécessairement factices, puisqu'elles ne sont point naturelles; elles ne seraient plus dignes de l'art, si elles entamaient la vérité des réalités humaines; mais du moment qu'elles ne l'altèrent pas, elles sont à leur place sur le théâtre, dans le poème dramatique comme dans toute autre forme d'art, parce que, indépendamment de l'intérêt qu'elles peuvent offrir à l'esprit par leur ingéniosité, elles fournissent, par leur souplesse et leur variété, d'inappréciables ressources au poète révélateur des âmes; elles placent immédiatement les personnages et le sujet de l'action au-dessus de la réalité habituelle, dans la réalité supérieure et plus vraie de la vie artisticiue, c'est-àdire de la vie conçue dans sa totalité et sa plénitude idéales.
34 Histoire et Poésie
Aussi, (juoi (jucn pense l'école actuelle de critique, les légendes ne sont nullement des productions d'un art simple et naïf, des récits s'adressant à des esprits peu cultivés; elles sont, au contraire, des œuvres très subtiles, infiniment évocatrices, et philosophi- (luement plus vraies c[uc l'histoire, par exemple, ou le roman d'étude tiré de la vie réelle ; parce qu'elles se meuvent au-dessus des contingences et des accidents de la réalité brutale clans le monde des apparences, dans la sphère des âmes où, seule, est la vérité humaine.
Bien entendu, il en est de la légende comme de tout poème, de tout livre, de toute œuvre d'art ; il faut savoir dégager ce que les poètes, artisans de la pensée diffuse d'une race ou d'une époque, y ont mêlé d'étroit et de personnel. C'est à la sagacité de chacun de faire la part de l'individu dans ces créations générales, et d'aller bien au fond rechercher ce qu'il y a de liberté et de vérité dans les symboles et les abstractions de la poésie populaire. Seulement, combien sont-ils qui, ayant parlé de ces antiques traditions et les appréciant, se sont donné la peine de lire d'un bout à l'autre ces délicats poèmes du xii<^ et du xiii^ siècle? Le compte n'en serait pas long à faire. L'ignorance où la plupart des écrivains sont, en France, des véritables origines poétiques de leur littérature est si extraordinaire qu'on a pu lire tout récemment, dans un grand journal littéraire et quelque peu académique, une longue étude où un professeur, sorti de l'Ecole Normale, n'hésite pas à avouer son étonnement en découvrant que, dans sa Lcgcndc des sihUs, Victor Hugo s'est inspiré direc-
Histoire et Poésie 35
tcment des vieux poèmes du xii« et du xiii'-" siècle. Et cet aveu a passé pour une précieuse découverte !
Cette ignorance s'explique d'ailleurs; c'est à peine s'il existe quekjues rares rééditions de nos vieux auteurs, lesquelles, tirées à un très petit nombre, ne se sont naturellement pas répandues. On en trouve des exemplaires assez fréquemment dans les ventes de livres de bibliophiles fameux ; ces exemplaires ne sont pas même découpés ; on ne les a pas lus ! Etonnez- vous, après cela, cju'à l'apparition des drames de Wagner la critique se soit trouvée si désemparée et si incompétente !
Quand il fut question pour la première fois du Parsijal, (juclques-uns rouvrirent leur histoire littéraire et y découvrirent, (juchiucs-uns avec surprise, le nom de Chrétien de Troies et la mention de son Perccval. C'était donc un sujet français, cjucl triomphe ! Et l'on se contenta de reproduire les trente ou quarante lignes consacrées par les cours de littérature au moyen âge à ce gracieux et doux poème. Nul ne s'est avisé jusciu'ici de le relire et de l'analyser. Il y a cependant un réel intérêt à comparer entre elles les adaptations successives de cette matière et de saisir, pour ainsi parler, sur le vif, en pleine élaboration, la transformation que subit le mythe primitifdans l'imagination du poète moderne. Cette comparaison oflVe plus iju'un intérêt littéraire, il s'en dégage un grand enseignement esthéticiue.
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FERCEVAL
.1 cxpli(iué précédemment comment les j)rimitives traditions de Brctaf^ne, aux- (juelles Chrétien de Troies emprunte le récit des aventures de Pcraral, se sont peu à peu imprégnées d'idées chrétiennes. Le poète champenois, tout en sacrifiant beaucoup à ces idées, demeure cependant fidèle à la philosophie profonde du mythe primitif, cjui met en scène l'homme tout nu, si je puis ainsi dire, en lutte avec tous les obstacles et toutes les difficultés de la vie Le personnai^e moral de Perceval est tracé, d'un l)out à l'autre du poème, sans une défaillance, d'une main à la fois très ferme et très sûre. Dès le début de son poème. Chrétien en exprime la philosophie tout entière :
Qui petit sèinc', petit qucult ; [cueille) Et qui auqucs recueillir veult,
[Auques^ fïaliijuiJ, un peu.) En tel lieu sa semence espandc [Répond: SI sch:»:: i.i id lu-n
38 Perceval.
Que fruit à cent doubles lui rende; Qu'il en puisse recueillir le centupk.) Car en terre qui rien ne vaut Bonne semence sèche et faut.
Et, après nous avoir averti que l'histoire qu'il va nous conter est le conte du Graal qui est le meilleur conte que jamais on ait dit en la cour royale, il entre immédiatement en matière :
Ce fu el temps qu'arbres florissent, Feuillant bocages, prés verdissent (Les bocages se couvrent de feuilles.) Et les oiseaux en leur latin Doucement chantent au matin.
Et toute riens de joie flame, (cliose) [flambe)
Que le fieux à la veuve dame
De la gaste forest soutaine [solitaire) Se leva.
Le fieux (fils) de la veuve dame, c'est Perceval le Gallois. Dans le manuscrit du poème conservé à la bibliothèque de Montpellier, le roman débute de la sorte sans préambule explicatif. A Mons, existe un autre manuscrit, dont M. Ch. Potvin a publié une édition complète ; il contient un chapitre préliminaire de douze cents vers environ, qui manque dans tous les autres manuscrits connus, mais qui est fort important. Il nous explicjuc comment le père de Perceval ayant été « occis « dans un tournoi public, sa mère Kamuellès se réfugie dans un bois, pour y élever son fils unique. L'auteur nous apprend aussi ce que c'est que le Graal et comment les chevaliers de la Table Ronde se sont donné pour mission de
Perceval. 3g
défendre partout l'honneur des - damoiselles r,. H décrit la misère dans laquelle se trouve le pays, par suite de guerres incessantes et des méfaits des « mauvais rois " du pays de Lofjres, c'est-à-dire l'Angleterre :
Li roiaumes tourna à perte, La terre fut morte et déserte.
Si que plus ne valut deux noix
Il est aussi cjuestion, dans ce préambule, de pucelles qui gardaient des puits, allusion évidente aux fées de Bretagne et probablement aussi au bassin (puits) de Ceridwen, la Cércs des Bretons, la déesse de l'abondance, qui nourrit le genre humain. Par suite des débordements du roi Awangons, les pucelles, c'est-à-dire les fées, ont quitté le pays, et, au lieu de les voir, comme autrefois, - issir - des puits la coupe d'or à la main.
Avec lardés, patcs et pain.
Toile blance et écucllc D'or et d'argent,
pour reconforter celui qui passait, partout règne la misère et la désolation. C'est alors cjuc les chevaliers du bon roy Artus, ayant cntcMidu - ces aventures reconter »<,
Tous jurèrent communément A garder cfTorciément
Les pucèles
El à détruire le ligna^^o
De ceux (jui leur firrnt dommage.
40 Perceval.
Ces quelques indications préliminaires sont bonnes à retenir, car elles indiquent, dès rorigine, le rôle attribué par Chrétien de Troies à Perceval : c'est un réformateur, il rétablira l'ordre et la prospérité dans le pays avec l'aide des chevaliers de la Table Rf)nde, grâce surtout à la puissance que lui donneront le Saint-Graal et la lance
Dont Longis férit le costc Du Roi de sainte majesté.
Ce chapitre préliminaire du manuscrit de Mons nous apprend encore une particularité très importante et caractéristique : Lorstjue Kamuellcs, la mère de Perceval, apprend la mort de son mari,
Souvent se pâme et se lamente Et se claime : « Lasse, chétive.
(s écrie) Dolante, pourquoi suis-je vive
[vivante) Quant j'ai perdu mon bon seigneur Qui tant me portait grand honneur ! »
Dont se rescrie à moult hauts cris. .
Et maudisrt l'heure que fut née Et nourrie, et engendrée, Pour souffrir si mortel dolor.
Lors, ouissiez et cris et plor
[VOUS auriez entendu) [pleurs) Qu'il n'est hom. si dur cœur eut, S'il la véist, dolant ne fut.
(j^M», la voyant, n'aurait eu pitié d'elle.)
Pendant .<?ept mois, elle demeure ainsi dans son château, n'ayant d'autre souci que son fils :
Percœal. 4 1
Maintes fois s'était pourpensée Comment elle le garderait.
Que jà chevaliers ne serait.
Que armes ne saurait porter.
Ni chevalier n'ùrait nommer,
{u'eitUndraii) Qu'en lui fut tout temps ses confors.
(Qu'il eut toujours toutes ses aises.) El s'il par armes estait mors
(Et que s'il devait mourir par les arnus,) Comme sont son oncle et son père Elle méisme qu'crt sa mère,
(EUc-mëme, qui était sa mère.) S'occirait tôt de deuil après
(Se tuerait de douleur après lui.) Ni jamais jour ne vivrait mais.
(I-'l ne vivrait /•<ix un jour de plus.)
Alors que fait-elle? Elle convoque ses gens, leur fait SCS adieux sous prétexte d'aller en Ecosse, leur commande de garder soigneusement ses terres jusqu'à son retour; puis, au lieu d'aller en Ecosse, elle se réfugie dans une forêt solitaire, afin d'y élever son enfant loin de tous, loin du bruit et du monde, et surtout, trait charmant et délicat, loin de toiiif chrcalerie.
Le roman proprement dit commence au moment où Perceval a atteint sa c|uatorzième année. Maintes fois déjà, il a chevauché par la forêt, chassant le cerf, poursuivant les oiseaux de ses w gaverlos » (Héches) ; chaque fois, sa mère incjuiète l'a couvert de baisers en le revoyant, et lui a recommandé de fuir, si jamais il rencontrait
des gens appareilles
Comme s'il fussent de fer couverts.
42 Perceval.
c'cst-à-dirc des chevaliers. - C'est le diable, lui a-t-elle dit. Gardez-vous d'eux et ne vous arrêtez pas; mais dites votre Credo et revenez aussitôt en arrière. » Les maternelles recommandations ne servent de rien.
Un jour, — ce fut el temps qu'arbres florissent, — Perceval s'égare dans la forêt, plus loin (ju'il n'avait coutume, tout réjoui
Par la douceur du temps serein Et par les chants qu'il oyait
[entendait) Des oiseaux qui joie faisaient ;
lorsqu'il voit venir à lui cinq chevaliers, couverts de leur armure, cjui « menait grande noise ", c'est-à-dire faisait grand bruit dans la forêt.
Sa première idée n'est pas de se signer, comme le lui a recommandé sa mère ; bon sang ne peut mentir, et Perceval n'est pas né pour fuir. Il veut aller droit à ces diables et les chasser; il les attend, le javelot levé ; mais quand ils sont près de lui et
Qu'il vit les écus formoyants [frcmissants) Va les haubicrs clairs et luisants.
Va lis lamrs et les écus
(Itouclùrs) <Juc nnrciucs mais n'avait vus;
{jamais il n'avait fMs) Va vit le vert et le vermeil Reluire contre le soleil, Kt l'or et l'azur et l'argent...
Il dit : « Ha ! sir«^ Dit-u, merci ! Ce sont aiiK'^s qu«> je vois ri ! »
l'.t \c luins, (|ui lia pa.s lui, Ir hfins, qui ne craint
Perceval. 43
pas les diables, se jette à genoux et se prosterne devant ces êtres inconnus.
" Enfant, lui dit le chef de la tn^upc, n'ayez pas peur.
— "Je n'ai point peur, par le Sauveur du monde - , fait le jeune homme. «• X'êtes-vous pas Dieu ? •.
— " Non, sur ma foi.
— " Qu'êtes vous donc ?
— >* Je suis chevalier, r,
Chevalier ! le mot redoutal)lc csi prononcé, le mot de la destinée du héros. En vain, le chef de la troupe lui demande des nouvelles de cintj chevaliers et de trois pucelles (jui doivent errer dans la lande et c|ue Perceval pourrait avoir rencontrés. Perceval n'entend rien ; il voit des lances, il voit des boucliers, il v(jit des cottes de mailles, et il n'a (ju'une préoccupation, c'est de se renseigner sur ces objets cjui le frappent pour la première fois. On le ijuestionne, il n'écoute pas la (juestion; c'est lui, au contraire, cjui interroge les chevaliers sur ce qu'ils sont, sur ce tju'ils font, sur le nom des armes qu'ils portent, ce qui lait iliie au maître des chevaliers :
«< Je quidois, bcnii doux ami.
(croyais) Nouvelles ajipicndrc de toi.
Va tu les vœux ouïr do moi. »
[apf^rendre)
Ne pouvant oux-mèmcs en tirer aucune parole, les chevaliers le laissent, échangeant leurs impressions sur ce - niais - cpii ne sait rien de la chevalerie, ne répond droit à aucune (piestion,
44 Pcrceval. •
Et «1( iii.indc kanke il voit
iii tout ce qu'if) Luiutai nt a nom et qu'on en fait.
Ice)
Chrétien a des traits charmants pour peindre la naïveté étonnée de son héros. Un moment, Perceval demande aux chevaliers si c'est ainsi, tout couverts d'armures, <iu'ils sont nés. Cette sotte (|uestion amène le clicvalicr à lui explitjuer que ses armes et sa (jualité lui viennent du bon roi Aitus. Ainsi, Perceval apprend en une fois tout ce qu'on voulait lui cacher, et, (juand il retourne vers sa mère, bien que, selon notre poète,
Galois sont tous par nature Plus fols que botes en pâture,
il repasse en son esprit tout ce qu'il a vu et entendu. Alors commence une scène d'une délicatesse touchante entre l'enfant et la mère qui avait le cœur noir et d(jlcnt à cause de - sa longue demeure « (absence); le poète nous la montre accourant au devant de lui :
Car, comme mère qui moult l'aime.
Court contre lui et si le claime :
^(i sa rencontre et rappelle) Beau ficux! beau fieux! plus de cent fois.
Le premier mouvement de Perceval est de raconter à sa mère les choses merveilleuses qu'il vient de voir dans la forêt :
«» Mère, ne me solic/-vous dire
(.W*aviez-voHS f>as coutume de me dire.)
Ouo li an^^os de Dieu, notre sire.
Sont si très birl (ju^oncqucs nature
[TelUment beaux que jaiuais la nature)
Nf fit plus belle rrèaturc? »
Perceval. 46
La mcrc pressent i|uel(jue malheur, elle veut lui donner le change, elle le prend entre ses bras
Et dist : « Beau fieux. à Dieu te rends Car moult ai prant peur de toi.
ipeur pour Un) Tu a veut, si com je croi.
[vu) Les anges dont la gent se painent,
{Dont les f^ens ont peur.) Qui occient quanqu'ils ataingnent. »
{Tuent ceux qu'ils attei fanent.) — « Non ai, non, mère! non, ai non!
[XoH, non ! mère, non ! noti^:
Chevaliers dient qu'ils ont nom. »
[disent-tls'
Chevalier ! toujours chevalier ! La mère « se pâme » à ce mot :
M Ha lasse ! com suis mauballie !
(Hélas! que Je suis malheureuse!} Beau doux fils, de chevalerie Vous cuidais-je bien garder,
[Je croyais bien vous garder.
Ni que ja nui n'en vcissiez.
[Que jatnais vous n'en vissiez.) N'être chevalier déussiez !
[Ni que vous ne da'insste: jantius chevaUer.)
Le malheur (jucllc redoutait est accompli. Italie a beau se lamenter, elle se trahit elle-même dans ses plaintes, en laissant percer la fierté de sa race : « Car je suis née de chevaliers et des meilleurs de la contrée ». VA tristement elle lui raconte la mort de son père, de son oncle, de tous les siens, dans les tournt)is et les luttes homicides. Perceval l'écoute i
46 Perceval.
jicinc, il veut être chevalier, c'est sa destinée et nul ne l'arrêtera :
— u A manger, fait-il, me donnez.
Ne sais de quoi m'araisonnez !
Mais moult irais volontiers Au roi qui fait les chevaliers.
Et jou irai, quoi qu'il en poist.
(Et f irai, quoi qu'il en couU.)
La pauvre mère n'essaie même pas une résistance
ciu'ellc sait devoir être vaine.
Trois jours après, elle le laisse partir pour aller trouver le roi Artus :
... M Or, ai-je deuil moult grant, Biau fieux, quant jou aler te vol ».
lui dit-elle; et elle lui donne de touchants conseils :
M Si vous trouvez, ne près ne loin, Dame qui d'aide ait besoin Ou pucèle déconseillée,
[ahandonnce, satu conseil) La votre aide appareillée Leur soit, s'elles vous en requièrent;
{Si elUs vous la dimandent; Car toutes honneurs y afièrent.
Car vous en aurez beaucoup d'honneur.) Qui à dames honneur ne porte, La soie honneur doit être morte.
(son) Dames et pucèles ser\'ez.
Si serez partout honorés.
Et si aucune en priez. Gardez que vous ne l'ennuyer. »
(.Wejaites rien (/mi lut dépLuse.)
C'est k- code tout entier de la courtoisie cheva-
Perceval, 47
Iercs(iue, au(juel la pauvre mère ajoute aussi d'autres maximes de bonne conduite :
M Beau fic'U, encor vous veux dire cl :
[eux] Jà, en chemin ne en hùtel.
N'ayez longuement compagnon Que vous ne demandiez son nom ; Le nom sachez et la personne, Car par le nom connalt-on l'homme. »
Elle lui recommande de n'avoir commerce cju'avec les preudommes (hommes sages) :
u Biau fieu, aux prudhommcs parlez,
(aux hommes snfes) Avec les prudhommes allez ; Preudom ne forconscillc mie
[Ne conseille jamais mal.) Celui qui tient sa compaignie ;
d'aller pieusement à la messe et de prier Notre-Seigneur; puis elle « l'appareille » et tendrement l'embrasse :
Plourant le baise au départir La mère (jui moult cher l'avoit Et prie Dieu que il l'avoit.
[k conduise) H Beau fitnix, fait-rllc. Dieu vous maint
(dotiMe) Joie plus qu'il lU' m'en lein.iint.
{Plus de joie qu'il ue m'en a donnée
Va Perceval se met en nmtc. Quand il s'est rl<»igné
Le jet d'uiir pierre meiuie,
c'est-à-dire aussi loin (jue peut pnrter une petite pierre lancée, il se retourne et \nii de l<»in sa mère
48 Perceval.
affaissée à la tête du pont, comme si elle était morte. Mais il ne s'arrête pas ; le destin le pousse ; il fouette son cheval qui l'emporte au loin à - grande allure ». Alors commence pour lui la vie errante qui ne se terminera qu'après qu'il aura conquis la royauté du Graal. Ses premières aventures achèvent de peindre la simplicité de son âme. C'est l'adolescent sauvage, inconscient du bien ou du mal qu'il fait, l'innocent (|ui suit aveuglément les impulsions de sa nature, le iiice, le «/rti5, comme l'appelle Chrétien de Troies. Il suit à la lettre les conseils de sa mère, mais il les applique tout de travers. Ainsi, au cours de sa première chevauchée, il voit un pavillon tendu
En une prairie bièle, Lés le sourt d'une fontenelle.
(Près la source (Tune fontaine.) El lit, toute seule gisait (au liC)
Une damoiselle endormie.
Toute seule, sans compaignie.
Allées étaient ses pucèles
{ses servanUs) Pour cueillir floretles nouvelles.
La vue de cette jeune femme le ravit et, sans sourciller, il entre dans le pavillon. Mais
Ses chevaus si fort hanita [Son cheval si fort hennit.) Que la damoiselle l'ol.
[rentfndit) Si s'éveilla et tressaillit ; [elle)
Et li vallet, qui niccs fut, [lit li jeune homme qui était niais.) Dibt : i< Pue cU'. je vous salu
Perceval. 4g
Si comme ma mère me l'apprit.
Ma mère m'enseigna et dit
Que les pucèles saluasse
En quel lieu que je les trouvasse. »
La i)ucéle de peur tremble
pour le vallct, qui fol lui semble.
« \'allet, fait-elle, tiens ta voie.
[va t'en) Fuis, que mon ami ne te voie. »
Perceval, (|ui ne craint rien, insiste :
« Ains vous baiserai, par mon chef!
[Ji vous embrasserai.) (ie'U)
Car ma mère le m'enseigna.
La damoisellc se défend, mais Perceval est le plus fort :
Si l'embraça moult niccment, (1res ttiiiisement)
Car il ne savait faire autrement
La baisa, voulût elle ou non, Vingt fois, si comme le conte dit.
Puis il aperçoit à son doigt un anneau orné d'une émeraude moult claire; cet anneau lui plaît, il le veut :
" Eucor, fait-il, me dit ma mère.
Qu'en votre doigt l'anel présisse.
[L'anneau je prisse.) Mais que plus rien ne vous fcisse.
{ fisse \ Or ça, l'anel, je veux l'avoir. »
Toutes les recommandations maternelles, il les exécute de la même manière. Quand il a enlevé l'anneau de la damoisellc, il mange un pâté (ju'il
5o Perceoal. .
trouve dans le pavillon ; puis, bien reconforté, il prend congé d'elle :
« Dieu vous saut, falt-U, belle amie.
[iauvt] Mais, pour Dieu, ne vous poist il mie [ f'exnt-l-il f<is) De votre ancl que jou emport?
\j'emforU) Car, ains que je meure de mort
(Car, vrai, que jt nuure.
Le vos gucrrctlonnerai-gié.
Si jt ne vous cm rùompeuse.) Je m'en vais à votre congié. »
Et il s'en va sans autrement se soucier du sort de la belle, ne se doutant même pas de la portée de ses actes. En somme, on ne peut imaginer rien de moins chevaleresque que ces premiers exploits de notre héros. Aussi, quand il arrive pour la première fois à la cour du roi Artus, où il entre à cheval, faitil assez médiocre apparition ; les dames, il est vrai, trouvent belle prestance à ce vallet sattvage, mais les chevaliers le prennent pour un fou :
Nul qui crt là ncl tient à sage.
Trouvant Artus pensif et muet, il tourne si l)rus(iucmcnt son cheval qu'il abat le chapeau du roi.
Le sénéchal, pour le railler, lui offre les armes d'un chevalier cjui vient de faire injure au roi en empx)rtant sa coupe d'or.Perceval, qui ne sait rien de la chevalerie ni des usages des combats, n'hésite pas, va sur le pré, provoque le chevalier et le tue d'un coup de javelot. C Vst son premier exploit. Il s'empare en-
Perceval. 5 1
suite des armes du chevalier et renvoie la coupe d'or au roi Artus. Cette prouesse fait naturellement grande impression : le fou du roi saute et trépigne de joie. S'adressant à Artus, il lui dit :
..." Doux rois, si Dieu me saut {Si Dieu me sauve.) Or approchent vos aventures; De fclonesques et de dures En verrez avenir souvent ! »
Le poète sait habilement accroître ainsi l'intérêt qui s'attache à son personnage, en laissant entrevoir que Perceval est appelé à de hautes destinées. Artus regrette déjà de n'avoir pas retenu le vallet sauvage, et il reproche à son sénéchal, Kex (i), de l'avoir laisse partir sans le faire chevalier :
...... Ahi! Ahi!
Kex, com m'avez hui corecié I
(Vous m'aves aujourd'hui courroucé.) Qui assenet et adrécict
(En disant au varlel Le varlet à armes éust
De se procurer des armes.) Tant que }>oi aidier s'en séust
(/lt'<ï«/ (ju'il saclu se servir.) Et del écu et de la lance I
{du bouclier) Bon chevalier fut sans doutance.
(aurai/ éU)
(i) Chrétien de Troics fait de Kex an nom propre. Ce mot est un nom rninimin do la Langue du xii' siècle, que Ton trouve orthographié k/if, tus. kfMX, et qui signifie cuisinier, tlu l.itin coqiiMS. De là, le mot mcKlcrnc m.iitrc queux.
52 Perceval. '
Mais il ne sait ne poi. ne bien,
(Sailsi peu dt chou.) D'armes et de nul autre rien, Que nés traire ne saverait
(Que même iV ne saurait tirer L*esi)ée. si métier avait.
L'ipû, s'il avait à combattre.) Or siét armé sur son cheval ;
il.e voilà assis tout armi; S'enconterra aucun vassal
S'il rencontre un vassal. ) Qui, pour ses armes gaengnier.
(gagner) Nel cloutera à mehagnier, [N'' hésitera pas à F attaquer.
Tôt mort et méhaignié l'aura,
// Vaura bientôt attaqué et tué.
Car défendre ne se saura,
Car Perceval ne saura se défendre.) Tant est nices et bestiaux. »
{niais) (béte)
Pendant ce temps, Perceval a poursuivi sa route, revêtu des armes du chevalier rouge qu'il vient de tuer. On le voit ensuite apprenant le métier des armes chez un l^on " preudomme," dont il a découvert le château chemin faisant. Trait caractéristique et charmant : Perceval se souvient constamment de sa mère et de ses recommandations ; rencontrant le preudomme - par sus le pont -, Perceval le salue poliment :
Perceval a bien retenu
Ce que sa mère lui apprit
Car il le salua et dit :
" Sire, ce m'ensegna ma mère. >>
— « Dieu béncic toi, biaux frère! »
Perceval. 53
Fait le preudom, qui nicelot (i) [Qui reconnut Au parler le connut et sot.
A son farUr qu'il était naifet sot.)
Le vieilLard lui donne d'ailleurs de bons conseils:
Ce qu'on ne sait peut-on apprendre Qui y veut peiner et entendre, Fait le preudom, beau amis ciers.
(cher) Il con\ienl à tous les métiers Et cœur et peine et us avoir;
(usage, exercice; Par ces trois peut-on tout savoir (2)
Ce preudomme qui accueille si cordialement le nicelot, Chrétien de Troies l'appelle Gonemans de Gelbort. C'est Perceval qui l'interrogea ce sujet, un jour qu'ils se promènent ensemble.
Lors, s'en vont andui, côte à côte,
(tous deux) Et li varlet dit à son hôte :
« Sire, ma mère m'enseij^na Qu'avec homme n'allasse jà Longtemps, que son nom ne séusse.
Et s'cle m'enseigna jà voir.
Je veux le votre nom savoir. »
« Biaus ami cier, fait le preudom.
(cher) Gonemans de Gelbort ai nom. »
C'est le prototype du bon chevalier Gurnemanz du Parsi/al de Wagner. Il y a un charme extrôme-
(i) Nie/lot, diminutif de nice, niais, naïf.
(2) C'est-à-dire j^ar ces tr..is .h.. ses, i.ir le .nurage. le travail et rexercice, on peut tout apprendre.
54 Perceval.
ment délicat clans tout cet épisode du poème de Chrétien de Troies, tjui nous montre comment peu à peu l'intelligence de son héros s'éveille. Le bon Gonemans de Gelbort l'invite à rester tout un an chez lui, s'il lui plaît, au milieu de ses propres enfants; mais Perceval commence déjà à éprouver des sentiments (ju'autrefois il ignorait. Il ne peut rester; il se rappelle maintenant son brusque départ de la maison maternelle et la douleur, alors incomprise, que sa mère eut en le voyant s'éloigner. Il voudrait la revoir :
« Sir(?, ne sais si je suis près Del manoir où ma mère maint,
{demeure) Mais je pri Dieu que il m'y maint,
{ment) Tant qu'cncor la puisse véoir,
(voir) Que pâmée la vit céolr (qui) (choir)
Au chef del pont devant la porte.
Si ne sai s'ele est vive ou morte De deuil de moi, quant la laissai Cal pasmée, bien le sai ; (tombée)
Et pour çou ne pourrait pas être.
Tant que je séussc son être.
Que je féissc long séjour.
Ains m'en irai demain au jour. »
Et, en effet, Perceval, dès le lendemain, prend congé du bon prcudomme cjui le ceint de son épéc, l'embrasse paternellement et lui adresse comme dernière recommandation, avant le départ, celle de ne jamais abuser de ses avantages dans les combats avec les chevaliers.
Perceval. 55
Ainsi se dessine de plus en plus nettement la morale du roman, (jui est de nous montrer comment la religion, l'éducation et l'expérience de la vie transforment un caractère fruste et brutal, corrigent la nature et adoucissent les sentiments.
Nous ne suivrons pas Perceval dans toutes les aventures où la légende et la fantaisie du poète lui font jouer un rôle.
Longtemps il erre de château en château, accomplissant des exploits de toute nature, déjouant toutes les embûches, combattant le roi du Chastel mortel d'où - la bonne créance (c'est-à-dire la foi chrétienne), avait été ôtée " ; consolant la belle Blanchefleur, nièce de Gonemans, (jui lui raconte ses malheurs et lui demande d'aller délivrer les chevaliers et les demoiselles prisonnières à Gringaron ; partout où on lui dit d'aller, il va d'un cœur léger, il chevauche, il ferraille, il rencontre des hommes et des femmes dont il apprend à connaître les souffrances ou les joies, et insensiblement nait en lui le sentiment de la compassion. L'image de sa mère affaissée, pâmée à la tète du pont, devant la porte, ne le ijuitte pas. Le poète nous le montre même, un matin, priant ardemment
Damlcdicu, le sovcrain père.
Que il doiul trouver sa mère Pleine de joie et de santé.
Pendant cju'il prie de la sorte sur le bord de la rivière, il voit venir à lui, dans une barc|ue, le roi Pécheur, jiersonnage assez énigmaticjue, chez Chrétien (\i^ Troies, dont le type est dessiné plus nette-
56 Perceval,
ment chez Wolfram d'Eschenbach. Chrétien nous apprenti cjue ce roi l^écheur " ^it en langueur -, mais il commet une singulière méprise; il prend lepithète pécheur pour une allusion à la pèche; il n'a pas bien connu, vraisemblablement, la légende qui se rattache à la maladie du roi.
Il fut, en une batullc.
Navrés et mchaignés sans falle,
( Frappe et maltraite de telle sorte Si que puis aider ne se pot;
(Ju'il ne peut plus s'aider.) Qu'il fut navrés d'un gaverlot Parmi les hanches ambcdeus.
(deux) S'en est encor si angoisseux Qu'il ne peut sur cheval monter; Mais quand il se veut déporter Ou d'aucun déduit entremettre.
Si se fait en une nef mettre,
{barque) Si va pécher à l'hameçon.
Pour çou li roi Pescheur a nom.
Dans le poème allemand de Wolfram, le roi pécheur .Vmfortas est ainsi appelé et il «* git en langueur -, parce qu'il a « péché -. Le type de ce roi malade et impotent se trouve déjà dans les vieux contes celtiques, où il souffre cruellement de ne pouvoir, à cause de son impuissance, venger la mort de son père. Dans les contes du Graal, l'idée morale introduite dans la légende primitive accuse le roi du péché de volupté ; plus tard, il nous est représenté comme ayant mancjué au vœu de chasteté qui lie les chevaliers du Graal ; sa maladie est ainsi un châtiment du ciel.
Perceval. 5y
Chez Chrétien de Truies, tout cet épisode est assez confusément exposé. Le seul point qui nous intéresse au point de vue où nous nous plaçons dans ce travail, c'est que c'est là, à la cour du roi malade, que Perceval aperçoit pour la première fois le Graal et la lance qui saigne. Pendant qu'il est assis au chevet du roi Pécheur, il voit entrer un varlet tenant une lajice :
S'en ist une goutc de sang (// <f« sort)
Del fer de la lance cl sommet, Et jus(iu'à la main au varlet Coulait cette goule vermeille.
Puis viennent deux pages, portant des chandeliers, de fin or émaillé,sur lescjucls brûlaient -dixcandoiles (cierges), à tout le moins •» ; et, après ces deux pages, une damoisclle tenant « un graal entre ses deux mains r>.
(Juand elle fut laiens cntrd-e, .\tout le graal (ju'elle tint Une si grande clarté vint Que s'y perdirent les candoiles Lor clarté, com font les étoiles Quand le soleil lève ou la lune.
La damoiselle qui porte le graal est suivie d'une autre qui tient un - tailleoir (plat) d'argent -.
On voit que, chez Chrétien, le graal n'est pas un plat; notre auteur ne le décrit pas d'ailleurs; mais il est probable (jue l'objet (ju'il désigne par - un «^raal était un calice.
Le cortège dont nous venons de parler lait le tour de la salle en passant près du lit du roi, puis les servi-
58 Perceval. .
teurs dressent des tables (jui s'emplissent de mets délicieux. Tous ceux qui sont dans la salle prennent part au festin - plaisant et délectable *• ; Chrétien ne dit pas clairement si Pcrccval partage le repas, mais il est probable qu'il y assiste seulement, car le poète nous dit, par trois fois, avec une insistance singulière, que Perccval oublie de demander ce que c'est que le Graal et à (|uoi il sert. Il faut croire qu'à l'époque où Chrétien écrivait chacun connaissait la portée de cette (jucstion cjuc Perccval ne fait pas. Selon toute vraisemblance, le mystère du Graal n'était révélé qu'à celui (jui s'instruisait sur le sens de ce symbole. Il fallait subir une sorte d'initiation. Lorsque Perccval est admis à contempler pour la première fois le vase merveilleux, rinitiati<m lui fait encore défaut, de même que, précédemment, il était trop ignorant pour être fait chevalier du noble roi Artus. Chrétien nous cxpli(|uc, d'ailleurs, cjuc l'adolescent inexpérimenté s'abstient de faire la ijucstion indispensable, parce (juc, encore une fois, il suit à la lettre la recommandation du bon preudomme Gonemans, qui lui avait dit (le ne pas trop jiarler, ni trop interroger :
Va n'osa rirn demander Dol graal, <iui on en servait, Que toujours en son cœur avait La parole au preudome sage
Toutefois, Perccval a la volonté de faire la (jucstion ; seulement, il la remet au lendemain; or, (juantl il se réveille, il se retrouve tout seul dans le château, absolument désert ; son cheval sellé est devant la porte, sa lanre et son bouclier sont appuyés contre le mur, \v po!it extérieur est abaissé II sort ;
Perceval. 5cj
mais, au moment où il passe le pont, celui-ci se relève et son cheval est obliiijé de faire un f^rand saut. Perceval se retourne, interpelle ceux (jui ont relevé les ponts et veut savoir, enfin, ce (|ue c'est que le Graal et pourquoi la lance saigne ; personne ne lui répond, il est trop tard.
Ce n'est qu'après avoir erré assez longtemps dans le bois qu'il apprend cju'il a commis une faute grave en ne posant })as la (juestion relative au mystère. C'est une ]iucelle qui tient un chevalier mort sur ses genoux qui lui fait cette révélation. V.n même temps, elle lui apprend (jue sa mère est morte. Cette nouvelle émeut beaucoup Perceval. Il ne peut croire à cette mort, mais la jeune femme la lui confirme; elle l'a reconnu tout de suite; elle est sa cousine germaine (jui, autrefois, avait été nourrie et élevée avec lui, et c'est elle-même (jui a mis sa mère au tombeau.
« Qu'elle est morte de deuil de toi. »
Ah! s'écrie Perceval, vous me contez un - conte félon " :
«c Mais puisqu'elle est inisi^- «n i. i'. Que iraijou avant querrc ?
{(Juirai-jc disormais chirckcr .- Car por riens nule n'y aloie.
Car je n'allais f>our nuire chose.
Fors por li qut: véuii voloie. »
Si ce n'est pour la revoir.)
Néanmoins, il continue sa route ver^ \v manoir de sa mère et repas.sc ainsi devant le jv'ivillon où il avait eu sa première aventure. Il n\oit .ilors la jeune femme qu'il asait embrassée et qui est f(^rt mal-
6o Perca'ai.
traitée à cause de lui par un mari jaloux, VOrf^ucnicux de la Lande, liicntôt, cela va sans <lii< il v a rencontre entre le mari et Perceval.
L'entrevue est piquante. \JOrf>iieilleux de la Lande ne sait pas encore (juc Perceval est le jeune Gallois dont il a à se plaindre ; il lui raconte toute sa mésaventure. 11 ne veut pas croire à l'innocence de la damoisclle.
u Oïl, ce ne crois jà nus
{Jamais je ne croirai. ) Qu'il la bais:\t sans faire plus; Que l'une chose l'autre atrait; I-'entmc qui sa bouche abandonne Le suifplus de léger donne. »»
l'crccval, avec une in^'énuité sans égale, avoue tout :
« Ami, or sachez sansdoutance Que clc a fait sa pénitence, Car je suis cil qui la baisa Maugré sucu, et moult l'en i>esa.
Et son ancl en son doigt pris.
Ne plus n'y ot. m- plus n'v fit. »
(eut
( )ii divine l'effet de cet innocent aveu; le mari s'élance sur Perceval; un combat furieux s'en^jage. Perceval parait avoir le dessus; alors la pauvre femme, ipii assiste de loin à la lutte, manifeste une si granile peur et une si sincère douleur de voir son mari menacé (juc Perceval en est tout troublé; il est pris de pitié pour celle
Qui si pleure |K>ur son ami.
Qui tant de honte lui a fait.
Perceval. 6i
et donne merci, c'est-à-flire fait grâce à VOrguctllcux de la Lande, à une condition cependant, c'est (ju'il ait d'abord merci de s'amie :
« Qui le mal n'avait cle mie
{Qui U mal n'avait pas Déservi, ce te puis jurer,
inirité.) Que tu li as fait endunr. »
Comparez entre elles les deux rencontres de Perceval avec la damoisclle du pavillon, et vous saisirez tout le progrès moral cjui s'est accompli en lui.
Avec une délicatesse très ingénieuse, Chrétien s'entend d'ailleurs à varier le caractère des aventures où Perceval se trouve engagé, de sorte (jue, chaciue fois, une nouvelle face de son héros se révèle à nous. Son inconsciente insensibilité va se transformer maintenant tout à fait : Perceval sera amoureux, et c'est d'une façon extrêmement fine et poétique que Chrétien de Troies nous montre la naissance en lui du - charme d'amour «.
Par une froide matinée, Perceval se promène seul par la prairie, près d'un bois; la prairie est toute blanche, il a neigé, la nuit, car - froide était la contrée- ; tout à coui),il voit passer devant lui un vol de corneilles poursuivies par un faucon; l'une des corneilles rst atteinte, et trois gouttes de son sang tombent sur la neige l)lanclie.
i'AOutez le poète :
Et Pcrrcval vit ilt-fouléc La noil sui «(uoi la uaiitc ^iut [Seific sur la./iulU Al cornttUe s'itait débiithn.)
62 Perceval.
Et le r parut;
Si a]<] L lance
Pour esgarder cclc semblance Du sang et de lu notf ensemble ;
La fraîche couleur lui ressemble (Jui crt en la face s'amie ;
(Qui était au visage de son amie.) Si pensa tant qu'il s'oublie ; Ou'autresi était en son vis
(Que pareilUmenf) (visage) Li vermaus sur le blanc assis.
(Le rouge vermeil) Com'me) ces trois gouttes de sang furent Qui sur la blanche noif parurent ;
(neige. En l'esgarder que il faisan, Li ert avis, tant lui plaisait.
Ou il véist la ccjuleur nouvelle De la face s'amie biéle.
(Du visage de son amie belle.)
Perceval passe de la sorte toute la matinée à rêver à son amie, jusqu'à ce (jue des écuyers du roi Artus le rencontrent et le ramènent au camp du loi, IcHiucl s'était établi tout près de là, en route pour le château de Karlion.
Ecuyers qui muser le virent Si quidèrent (pi'il sommeillât.
Sommeiller, non ! Perceval rêve. 11 rêve, le héros cjue,jusiiu'ici, nous avons vu chevaucher par monts et par vaux, sans but, sans dessein, sans volonté, si ce n'est le désir de devenir un noble et preux chevalier ; il rêve, ou plutôt, il ntitse^ comme dit Chrétien, le sens moderne du mot rêver n'existant pas encore dans la lanj^ue du xii*^ siècle; en lui s'est accompli»' une (i.iiistormation complète; le * charme
Percevai. 63
d'amour r> opère ; le charme d'amour, mot délicieux, qui dans son sens primitif exprime cette sorte d'hallucination, cet ensorcellement de l'esprit, cet état d'âme unique (jui n'est pas encore la passion, la violente et irrésistible appétence de deux êtres l'un vers l'autre, mais ciuehjue chose de plus pur, de plus doux, de plus éthéré,de plus idéal: l'inconsciente attraction de deux cœurs qui ne se connaissent pas encore, qui, se soupçonnant à peine, se devinent cependant et bientôt s'appelleront plus ardemment.
Oui, Percevai est amoureux ; il a du vague au cœur; il songe. A qui ? Chrétien de Troies ne nous le dit pas tout de suite, et c'est un détail délicatement observé que le poète ajoute ainsi à la caractéristique de son personnage. - S'amie belle ", Percevai ne sait probablement pas lui-même qui c'est ; évidemment, c'est quelqu'une des jeunes filles ciu'il a rencontrées à la cour du roi Artus, peut-être la belle Blanchefieur. Intentionnellement, Chrétien nous laisse dans le doute sur la personne dont les traits repassent devant les yeux de Percevai ; tout ce (|u'il nous apprend, c'est cjue son teint est blanc comme la neige et ses lèvres vermeilles comme le sang de la corneille. Le romancier moderne n'eut pas man(iué d'analyser par le menu toutes les sensations éiirouvécs par le héros l'x-ndant cette songerie ; il sullit à Chrétien de Troies trinili<|uer sommairement, mais avec tjuelle justesse et (juelle netteté de trait, l'émotion indéfinie dont Percevai est tout à coup saisi. Ce chevalier tout bardé de fer, appuvé sur sa lance, contemplant les gouttes rosées sur la neige, (|uel joli tableau, it ( onibim orii^'inal et vrai !
64 Perceval.
Alors commence j)our Perceval une tout autre vie. Le " vallet *» sauvage et •• nice « de la première partie (lu j)oème change désormais d'allure; il se fait doux et caressant, il n'a plus de ces naïvetés denfant (jui le font regarder comme un niais, il ne demande plus à emljrasser les dames; c'est un Perceval apprivoisé, cjui s'est fait homme et qui va devenir chrétien.
A peine arrivé avec la cour du roi Artus,à Karlion, Perceval est averti par une sorcière, la Demoiselle H y dense, comme l'appelle une rédaction en prose de notre roman, de la faute qu'il a commise lorsqu'il ne s'est pas enquis du Saint-Graal et du fer de la lance cjui saigne. L'intervention de la Demoiselle Hydeme est tout à fait caractéristicjue. Chrétien décrit minutieusement le personnage ; elle arrive à la cour sur une mule fauve, tenant à la main un fouet, toute noire de visage et de corps, l'aspect d'une folle, et si laide, dit le poète,
Qu'oncques riens si laide à devise
{Que Jamais rien d'aussi hid, â notre coHtuûssante,
Ne fut ncis dedans l'enfer. Ne fut né dans ren/er.)
Quand si œil èrent andui clos, (Quand ses yeux étaient tous Us deux)
Petits èrent comme œil de rat.
[étaient)
Son nez fut de singe ou de chat
lit ses K'vres d'àne ou de bœuf.
Si dent semblaient moyel d'œuf
(des jaunes d'tmf's
De couleur, tant étaient rous.
Par la couleur, tant elles étaient ronssts.)
Et si at barbe comme bous.
(ElU avait) (bouc)
Perceval. 65
Enfin elle était bossue et contrefaite. C'est le type accompli de la sorcière du moyen â^^e, de la magicienne qui joue un si grand rôle dans tous les contes d'origine celtique et qui est restée, jusqu'à nos jours, l'une des préoccupations de l'imagination populaire. Sans regarder Perceval et s'adressant au roi, elle s'écrie : - Ha ! Perceval ! la fortune est chauve, elle n'a des chc\cux que derrière et devant. Maladroit, qui n'as pas su l'arrêter quand tu la rencontras; tu vins au palais du roi Pécheur et tu vis la lance ! Etait-ce donc une si grande peine d'ouvrir la bouche et de parler, et de demander pourquoi cette goutte de sang sortait de la pointe du fer; et tu vis le Graal et tu n'as pas demandé à (juoi il servait ! Si tu avais parlé alors, sache que le roi Pécheur, qui tant souffre, aurait été guéri de sa plaie, que ses terres, cjui sont vouées au malheur, auraient été rendues à la prospérité. Maintenant, les dames perdront leurs maris; les terres, leurs fruits; les jeunes filles n'auront aucun soutien, et maint chevalier mourra dans les combats qu'il faudra livrer. Kt tout cela, Perceval, c'est par ta faute, r Alors la sorcière s'adresse directement au roi et lui parle du Château Orgueilleux, le Castcl Orgiiclloîis,o\i il y a cinq cent soixante chevaliers (jui, tous, ont avec eux leur amie,
Gcntius femmes, cointcs et belles;
tout près du château est un puits, au bord duquel est assise une damoiselle cjuc le roi du Castel Orguellous tient prisonnière.
« Moult grant honneur aurait celui Qui le siège en pourrait otor l*-t la pucclle délivrer. »
66 Perceval.
Cet avertissement de la sorcière est un rc^-sumé de la suite du roman. Tous les chevaliers présents à la scène, Gauvain, Gifles, Cahadins, cinquante autres, se lèvent et jurent solennellement de ne plus avoir de repos (ju'ils n'aient délivré la dame du puits et les pucellcs prisonnières au Castel Orguellous ; Perceval, lui, promet qu'il combattra jusqu'à ce qu'il sache ce (}ue c'est que le Graal et qu'il ait trouvé la lance qui saigne; et tous se mettent immédiatement à l'œuvre. Perceval part le premier sans doute, car c'est de lui qu'il est d'abord question.
Depuis ciiKj ans, il avait erré, sans entrer au moustier (église), ne se souvenant même plus de Dieu, lorscju'un jour il rencontre, chemin faisant, des chevaliers et des dames marchant nu-pieds et faisant pénitence. Perceval s'étonne de ce qu'il voit ; l'un (les chevaliers l'arrête et lui explique la chose :
. . . « Biaux sire ciers.
Dont ne crééz-vos Jhésucrist,
( Vous tu croyez donc pas eu Jésus-Ckrisi, Qui la nouvelle loi cscrit
Qui écrivit la nouvelle loi. ) Et la donna as chrestions?
(aux) Certes, il n'est raisons ni biens
(raisonnahU ni hint) D'armes porter, ains est grant tort
[De porter des armes C'est menu un grand tort ui'cn Au jour que Jhésucrist est mort. » [porter-..
Perceval, (jui n'a idée ni du jour, ni du temps, demande à ciuoi le chevalier fait allusion. Le chevalier répond :
Perceval. Çij
« Quel jour ! sire, si nel savez C'est li vendredi aourés {adorés) Qu'on doit simplement aourer
[Le jour où Von doit adorer.) La croix et ses péchés plorer ; Que hui fut cil en croix pondu Qui fut trente deniers vendu ; Cil qui de tout péché fut mondes Vit les péchés dont tous li mondes Ert enlisés et cnteciés, (entaché) Si devint hom(m^) pour nos péchés.
Tout cil qui en lui ont créance Doivent hui être en pénitence.
Ilui ne déust hom qui Dieu croie Armes porter n'en camp n'en voie. »
Le chevalier redit alors toute l'histoire de la Passion, et, pour la première fois, nous voyons pleurer Perceval. Sur l'indication des pénitents, il va trouver un bon ermite qui habite près de là, et il se confesse. La scène est une des plus belles du poème de Chrétien de Troies.
«» Mon doux ami, dit l'ermite à Perceval, dismoi ton nom. " — - Perceval, sire. r. — A ce mot, le preudomme soupire, car ce nom ne lui est pas inconnu : « Ami, un péché cjuc tu ignores, t'a fait beaucoup de tort; c'est celui (pie tu commis en ([uittant ta mère et en la laissant pâmée de douleur devant la porte du manoir; de cette douleur elle est morte; et c'est à cause de ce péché cjuc tu n'as jias demandé ce (jue c'est (jue le Graal et pourquoi la lance saigne. Mais ta mère a prié p^ur toi et sa
68 Perccval.
prière a été si puissante cjue Dieu t'a préservé jusqu'ici de tout malheur. Ta mère était ma sœur. Le roi Pécheur que tu as vu est le fils du roi qui servait le Graal. La vertu du Graal est si grande qu'elle soutient et réconforte celui qui le sert. *•
Profondément ému de tout ce qu'il apprend, Perceval comprend enfin et s'agenouille devant le prêtre; il fait humblement pénitence.
" Tu pourras encore monter en prix ci mériter le paradis, si tu le veux, lui dit alors l'ermite : crois en Dieu et fais le bien. « Citons les beaux vers de Chrétien :
« Dieu crois. Dieu aime et Dieu aore
{adore) Preudome et preudefame honore ; Contre le provoirc te liève,
[Là'e-toi dnant le prêtre.) C'est un serN'ice qui poi gricve,
{coûte ptu) Et Dieu l'aime, par vérité.
Pour çou qu'il vient d'humilité;
(Par-ce quil} Si pucèle aide requiert,
(Si une femme te detnande aide, Alde-li, que mieux t'en iert.
Aide-la, tu Cen trouveras biett.) Ou veuve dame ou orfenine ; {orpkeltMe) Icele aumosne est entérine,
\^C'esl ui:e aumône agréable à faire.) Aïde-lcur, tu feras bien. »
Remarquons, en passant, le caractère profondémtMit humain des prcccjncs ivlipicux i\uc dévelopj>c
Perceval. 69
le bon ermite . Le catholicisme de ce temps n'a pas la violence, le fanatisme étroit de celui des siècles postérieurs. Il nous apparaît ici comme une doctrine très douce, très simj)lc et très lar<,'e, protectrice du faible, modératrice des puissants, visant partout à rétablir l'éciuilibre et l'harmonie dans une société où, depuis deux ou trois siècles, la force brutale et la passion sauvage avaient ser\'i de règle uni(iue.
Et Perceval est le type accompli du chevalier, c'est-à-dire du prince chrétien de cette épotiuc.
C'est à nous montrer Perceval dans ce rôle cjue le poète devait consacrer toute la seconde partie de son roman.
Malheureusement, Chrétien de Troies n'a pas achevé son poème; ou bien, s'il l'a terminé, son manuscrit perdu ou tronqué s'est, après sa mort, trouvé livré à des remaniements regrettables, à des interpolations nombreuses. Les continuateurs ou les copistes ont introduit dans l'original une foule d'éjiisodes et d'aventures certainement inutiles et (^ui ne se rattachent plus du tout au sujet.
La suite devait évidemment comprendre toute la quctc du Graal et la jirise de possession de la lance saignante, puiscjue Perceval fait avec Gauvain le serment solennel de n'avoir point ile repos (ju'il n'ait conquis les précieuses relicpies.
Au lieu de cela, nous avons une longue série d'aventures et de personnages cjui n'ont que des rapports très vagues avec le Graal ; on nous redit toute riiistoire des amours de Gauvain empruntée à une autre série tle contes bretons. Gauvain, il est vrai, est le compagnon de Perceval, et il pai1,
yo Peruval.
lui aussi, à la recherche du précieux vase, mais il n'y a guère (jue deux épisodes de sa vie errante qui le mettent directement en relations avec le Graal : sa lutte avec le mauvais roi du Castel Orji^uellous et la visite qu'il fait au château du roi Pécheur. Là, comme naguère Perceval, Gauvain voit passer devant ses yeux lo Graal, le plat d'argent, la lance saignante, et il fait les (jucstions indispensables; il voit aussi le cercueil destiné au roi Pécheur, qui attend d'être délivré de ses souffrances par la mort; seulement, comme il n'est pas le chevalier de cœur pur et d'esprit simple, destiné à renouveler le mystère du Graal, Gauvain ne par\'ient pas à ressouder les morceaux de l'épée magique qu'on lui présente. Alors le roi le déclare indigne de connaître les secrets du Graal, et Gauvain tombe dans un profond sommeil; l'aventure est manquée.
Ce sont les deux seuls épisodes qui s'accordent avec le début du poème et y fassent suite directement.
yuant à Perceval, il semble que les continuateurs de Chrétien aient pensé qu'on ne pouvait pas accumuler trop de merveilleux ni trop de chevalerie pour faire saisir, dans le principal personnage, la progression de l'héroïsme et marquer les étapes successives du personnage vers la perfection humaine. Ils nous le montrent en lutte tantôt avec des chevaliers, tantôt avec des bétes fauves, tantôt avec des géants; il est aux prises avec la terre et avec l'enfer. Les sortilèges, les pièges, les embûches, même les délices de l'amour, tout conspire pour l'arrêter dans sa route et retarder la con(iuéte de son indépendance morale;
Perceval. 71
et tout sert cependant à l'en rapprocher : chaque épreuve est un échelon vers l'idéal. Seulement, il y a beaucoup de confusion dans tous ces épisodes. On sent bien l'unité d'une composition dans la donnée générale de ce vaste poème, mais le sujet est noyé dans le flot des épisodes ajoutés probablement après coup. On trouve jus(ju'au même éjnsode raconté de deux façons différentes dans le même manuscrit : ce (jui prouve à toute évidence l'interpolation.
Tous ces récits, d'ailleurs, se succèdent gauchement, sans lien apparent, sans préparation, ni transition. Une aventure terminée, aussitôt commence le récit d'une autre. Le procédé rappelle très exactement celui des peintres gothiques, dont les tableaux nous montrent t(jutes les figures collées les unes sur les autres, sans aucune notion de la perspective aérienne, sans indication de plans, et dans lestjuels tous les objets, êtres animés ou accessoires, sont traités pareillement, avec un égal souci d'exactitude et un égal respect de la vérité, comme s'ils avaient la même im}-)ortancc dans l'ensemble de la composition.
Le poète recueille, dans les livres ou les récits arrivés juscju'à lui, tout ce qui se rapporte au héros qu'il veut chanter; et, avec une conscience naïve ()uc rien ne trouble ni n'émeut, il nous redit tous ces événements, petits et grands, sans nous faire grâce d'un détail. C'est le défaut commun à toute la littérature du moyen âge (i).
(i) Boileau, en parlant de u Part confus de nos vieux romanciers «. a énoncé une critique sans doute fondée. Malheureusement, • île a
été prise trop à la lettre, et c'est, je crois, au détriment du icnt
72 Pcrceval.
Et cependant, pour qui sait lire intelligemment, que (le pages excellentes, que de figures aimables, que de traits de caractère finement observés et marqués d'un trait étonnammentjuste, quelle vigueur parfois et (juelle sûreté de l'expression, et que de charme dans ces récits broussailleux !
de la poésie en France. L'esprit d'invention, rimagination française s'est étiolée dans la stérile imitation de l'antiquité et dans le pai" • eux
de la littérature païenne, profondément contradictoire cepen ; radj-
tiens religieuses et mythologiques de la Gaule et plus encore aa caractère finement rêveur et chevaleresque de la race. Pendant plus de trois siècles, toute l'esthétique et toute la critique littéraire, comme hypnotisées par l'antiquité gréco-latine, ont partagé le dédain superficiel de Boileau pour les plus beaux monuments de l'art et de la poésie du moyen 4j^. Il n'y a guère plus d'un demi-siècle que, grâce au 1 rtè dans
l'histoire et dans les idées littéraires par les A: A'i^stin
Thierry, on est timidement et peu à peu rt plus
équitable. Il faut le dire hautement, dans ces ; ' mps
dédaignés, il y a des trésors inestimables, d incomparables mer\'eiiies de sentiment et de style qui valent certainement, si elles ne la surpassent, la beauté correcte et froide des chefs-d'œuvre de l'art grec et latin. Mais La haute critique a des indulgences {>our les longueurs du bon HoTnèx t. — q**mio dorwtitat bonus Ilonurus ; elle est pleine de respect pour les prolixités décevantes du tendre V^irgilc et les madrigaux d'Horace ou de Catulle. Pour dos vieux romanciers, art ion/iu répond à tout, — et cela dispense de les lire. Le i:ombat d'Ulysse et de ses compagnons contre le cyclope est un chefd'œuvre ; la lutte de Siegfried avec le dragon est un conte à dormir debout. Pégase ailé et le char rayonnant d'Apollon sont de profonds symboles ; les vols de valkyries à travers les ciels orageux du Nord sont de grossières inventions de l'esprit septentrional. Les enchantements de Circé et les métamorphoses de Jupiter délassent délicieusement l'imagination; les histoires de fées et les sortilèges de Merlin, c'est bon pour bercer les enfants.
Ainsi, depuis trois siècles, vaticine la critique française, s< : ' imitée par la critique contemjwraine. Klle a un sens tout {^rtii aiguisé quand elle s'occujHs de ixièsic. \ - .c a
Patinos ; et elle est si cunùante en sa . tj"c
les plus belles créations du ^énie poétique lut mettent un sounrt sur les lèvres. La pau\Tc! elle ne s'a]>crçoit pas qu'elle raisonne, . . , . : du temps, sur les choses de lart A la manière de ces deux \*astes esprits en qui se résume toute la médiocrité des temps présents : Bouvard et Pécuchet.
Perceval. 73
Ainsi, dans le poème de Percerai, malj^Té la prolixité fatigante des récits de combats qui se succèdent sans interruption, malgré l'abondance inutile des aventures où notre héros joue invariablement le rôle de vain(iueur,on est saisi à tout moment par (juclcjuc scène contée à ravir, })leine de choses délicates ou fortes admirablement exprimées. Et ces pages se détachent lumineuses sur cet ensemble uniforme et monotone.
L'un des plus séduisants est le récit des amours du héros et de la belle BlancheHeur.
Dans la première partie. Chrétien nous avait montré Perceval arrivant au château de Beau-Repaire où tout est ravagé, si bien que le château ne mérite plus que le nom de Château-Dèvasté. C'est là (ju'il voit pour la jnemière fois Blanchefleur ; mais il est encore si naïf, il est si gauche, il parle si peu (ju'on le croit niais et muet. La nuit, BlancheHcur songe à ce beau chevalier ; elle va le trouver et lui conte ses malheurs ; le lendemain, le château d(jit être rendu, BlancheHcur sera livrée au brutal agresseur qui veut l'épouser malgré elle; le poète déroule ici une de ces scènes de séduction naïve et charmante, où l'abandon confiant, les charmes de la pudeur se mêlent à une cociuetterie douce, railleuse et fine, qui fait un gracieux contraste avec la gaucherie, l'ignorance, la simplicité de l'adolescent Perceval. Perceval s'en va de Beau-Kcjiaiie comme il était venu, mais l'image de Blanchetleur reste gravée dans son esprit, il vaincra pour l'IK.ct terrasse, en effet, le tyran qui la persécute.
N'oici (|u'un jour il l;i ic'tr<uiM>, après les innoni-
74 Perceval,
brabics aventures qui l'ont formé; il ne reconnaît ni le pays, ni le château Beau- Repaire redevenus florissants. Il ne se rappelle même plus les traits de Blanchcfleur. li^llc, en revanche, l'a reconnu tout de suite :
« Oncques mais, fait-elle, ne vis Nul homme en ce siècle mortal Qui mieux ressemblât Perceval, Mon doux ami que je tant aime.
Qui pour moi fut en si grant peine.
Qui me rendit tout mon pays Et si vainquit mes ennemis. »
Perceval ne sait où il est; il la (luestionne, apprend qu'il est à Beau-Repaire et se trouve en présence de Blanchcfleur :
Perceval l'ot, un poi soupire, {rcnlend) [soupire un peu) Se li est la couleur muée; [Et la couleur de son visage change.) La demoiselle a esgardée,
(// a ref^ardé la demoiselle.
Qui moult par avait cler le vis ;
Qui avait le visage si clair ; En l'esgarder fut si pensis
/•"/ devint si pensif en la regardant.) Qu'un mot no peut pailer ne dire.
A son tour, il dit son nom. Blanchcfleur se jette à son cou et l'embrasse follement,
l'ius (1(> rrnt fois en un tonant.
Alors elle appelle ses gens et leur ottVc une grande Ictc, où clic trône, radieuse et fièrc, à la droite de son héros. Chrétien exprime le bonheur de Terceval par
Perceval. 75
un cfTet de forme d'un mouvement original et singulièrement expressif :
Or, Perceval est heureux sire, Or, il a bien tout son vouloir.
Or, il ne sait de quoi douloir,
[se plaindre) Or, il a joie et grant liesse.
Or, il n'a mais nulle tristesse.
(plus) Or, il voit sa mie, la belle.
Qui plus blanche est que fleur nouvelle.
Nous apprenons ici seulement que Blanchefleur est bien celle à tjui Perceval avait rcvé en regardant les trois gouttes de sang sur la neige.
Les deu.K amants se retrouvent seuls ensuite. Leur entrevue est d'une grâce et d'une fraicheur délicieuse : La nuit est venue, les bourgeois et les chevaliers se sont retirés, les suivantes de Blanchefleur l'ont accompagnée dans sa chambre, Perceval a été reconduit à la sienne et tout sommeille dans le palais ; mais ni Perceval, ni Blanchefleur ne peuvent dormir. Ils pensent l'un à l'autre :
Qui ([ui dormit, Perceval veille ; Et ce lui vient à grant merveille De çou qu'il a trouvé sa mie.
Et la pucèle ne l'oublie.
Blanchefleur a l'image de son ami si constamment présente qu'elle huit par se lever : elle jette sur ses épaules un manteau d'hermine, et, naïvement, vient au lit de Perceval, toute seule, sans suivante, ajoute le poète. Sans liésitatinn, elle so couche auprès do lui :
76 Perceval.
Puis lui a dit : « Ne tenez mie (J>renez pas) A vilenie ne à foiour i/olu) Si je viens ci pour votre amour.
Car longtemps vous ai désiré.
Et si sachez de vérité
(Sachez en vérité Que jà mais mari ne presissc
Que jamais je n'aurais fris mari.
Si ensi fut qu'à vous faucisse. »
S'il était arrivé que vous m'eussiez fait défaut.)
Perceval, alors, l'attire dans ses bras et l'embrasse longuement. Et le poète s'arrête :
Je ne vous veux mie conter Le surplus, si plus en ia, Mais si Perceval Tc-n pria, Blanchefleur ne refusa mie, Qui si pleine est de courtoisie Que chose que faire voulut
(Qu'il tilt voulu faire.
Pour nulle rien ne dcsdéslt.
pour rien au monde elle ne le lui eut refusé.) Ainsi menèrent leur déduit ; Petit dormirent cette nuit.
[feu)
De mainte chose s'aparlérent Et tMKjuirent et demandèrent.
.\ii lever du jour, ils « s'aparlent « encore et Blanchefleur demande à Perceval de l'épouser. Mais ici n^parait le Graal. l'erceval a une mission à reml)lir; el il ne l'abandonnerait pas pour » tout l'or de b'risc ". il est au niondr pour reconquérir le (iraal, il ne liée h ira pas.
niancliefleur, (jui connaît les devoirs de la dame
Perceval. 77
d'un chevalier, ne le retient pas : elle se soumet, et les regrets qu'elle exprime ont une douceur et une grâce naïve, pleine de grandeur.
« Quant l'autrior de moi départîtes,
iVautre fois) Bien me souviens que vous me dites Que votre mère voir iriez Et dés que vous véu l'auriez Qu'à moi rcvcnriez sans délai.
[rci'ieudriez] Sur çou tant attendu vous ai ; Et vous attendrai bien encore Ou bicl me soit ou me déplaise.
J'aime mieux souffrir le mnlaise Qui me fait le cœur insie et noir Que ne fasse votre vouloir. »
C'est avec cette résignation simple, cet amour confiant et iidcle au cœur, qu'elle laisse partir le chevalier ciu'elle aime tant.
Voilà donc Perceval chevauchant de nouveau, errant jxir les forêts ramées. Après toutes sortes de péripéties, il retrouve enfin le manoir solitaire où il a été élevé. Il pleure de joie. Une sœur, doni il se souvenait à peine, le reçoit; il va au tombeau de sa mère et y fait ses devoirs; il revoit le preudomme (\\i\ lui a\ait donné les premiers conseils; devant lui, tout son passé se lève et il est profondément ému. .Mais il n'y a pas de repos pour lui (ju'il n'ait accompli la mission (ju'il a juré d'accomplir. I^t comme il s'était arraché aux délices de l'amour, il s'arrache aux ilouceuis de la famille. Le voici de nouveau dans la foiét ; une jeune fille montée sur une mule blanche lui indique lecheminqui mèneauchàteau où règne le roi
78 i'crceval.
Qui garde le riche gréai Et la lance qui au ]>olntal Rend la goutte de sang vermeil.
A mesure qu'il approche du but, les obstacles se multiplient. Un pont de verre, qu'il s'agit de franchir avant d'arriver dans la région du Graal, ne l'effraie pas plus (jue la mer de feu que Siegfried doit traverser pour contjuérir Brunhilde. L'ennemi du roi est encore en vie; au nom du Dieu qui - pardonna à Longis »-, Pcrceval jure de le combattre et d'en tirer vengeance. Aucun sortilège ne l'arrête. Le diable a beau prendre la forme de Blanchefleur; le héros se signe d'abord et la fantasmagorie disparait; celui que l'amour n'a pu retenir dans ses liens ne sera pas troublé par le fantôme de l'amour. Perceval rencontre alors un chevalier, Hector, aussi vaillant que lui; ils luttent; tous deux sont blessés mortellement. Agonisants, ils se reconnaissent pour deux chevaliers du bon roi Artus; ils se pardonnent et se font des adieux touchants. .Mors minuit sonne, une grande clarté illumine le ciel; un ange descend des cieux sur un rayon ; il porte dans ses mains un vase et tourne trois fois autour des chevaliers mourants, et tous deux se relèvent guéris par la relique du Calvaire, par le Graal, cjuc Perceval a ennii reconnu et (ju'il adore. Ce miracle est décisif. Xi la terre ni IVnfer ne prévaudront contre le héros dont le courage a subi toutes les épreuves, et dont l'initiation est maintenant complète. Perceval rencontre l'ennemi du roi, Pertianax; il marche contre lui, le tue, lui coupe la tète et la porte au roi Pécheur. En voyant la tète de son ennemi, le roi du Graal guérit et rend
Pqnceval. 79
grâce à Dieu. Et tout le château est en fête, et cette fête de la vengeance est servie par le Graal, par le vase sacré (jui a recueilli le sang du Christ.
Tel est le dénouement que les continuateurs de Chrétien de Troies ont donné au poème de celui-ci.
M. Potvin a publié, d'après un manuscrit du xiii<^ siècle conservé à Mons, et composé par ordre de rarchevccjue de Cambrai. - pour que la vérité fût connue des bons chevaliers, afin qu'ils veuillent souffrir peine et travailler à l'avancement de la foi chrétienne r, un Pcrca'al en prose où la quête du Graal se fait à la fois par Perccval ou Perlcsvaux, par Gauvain et par Lancelot du Lac.
Ce roman en prose n'est pas sans intérêt, bien qu'il n'ait pas les grâces poétiques, l'élévation de pensée et de sentiment, ni surtout la tendresse, l'abandon, la candeur séduisante du poème de Chrétien; mais il est remarquable par l'unité de la composition et la logique serrée qu'il met dans le développement des aventures. Ici, point de scènes d'amour et peu d'humanité. C'est l'esprit théocrati([uequi domine tout le conte; on dirait, en le j^arcourant, d'un pamphlet dirigé contre les ennemis de ri'vglise. Perccval dit de son oncle, le roi païen (jui s'est rendu maître du Graal, - (ju'il n'est plus de son //jç'wn^^ç'd', puiscju'il a renié Dieu, (]u'il faut le considérer comme un ennemi m<utel et le haïr plus <jue les étrangers -. Perccval est un apotrc et prescjue un saint. Il - fut chaste et vierge et en chasteté voulait mourir-.
Le caractère du héros est énergiquement dépeint
8o Perceval.
cil CCS (juclques mots : « Chef d'or, et regard de lion, et cœur d'acier, et nombril de vierge pucèle ».
Le premier exploit de l'adolescent est, comme dans le Perceval de Chrétien, de tuer un chevalier d'un coup de javelot; mais ce meurtre appelle la vengeance. Perceval parti du manoir de sa mère, les ennemis de sa famille retrouvent leur audace; sa sœur est enlevée par un seigneur du nom d'Arestot. Perceval accourt : - Je suis venu aux noces de ma sœ'ur; elles ne pouvaient se faire sans moi! » Arestot, blessé, vaincu, demande grâce; Perceval lui tranche la tête et la porte à sa sœur : - Damoiselle, ne pleurez plus, voici la tête de celui qui voulait vuus faire violence! ^
Sa mère est assiégée dans son château ; Perceval triomphe encore; le vaincu, le chevalier des Mores, se rend, demande grâce, veut réparer ses torts envers la dame : " Et qui lui payera la honte que vous lui avez faite ? dit Perceval ; qui lui rendra les chevaliers (jue vous lui avez tués? Vous n'eûtes pitié de personne ; que Dieu m'abandonne si ma mère a pitié de vous ! Dieu ordonne, dans l'ancienne et la nouvelle loi, de faire justice des homicides et des traîtres. T Et il fait couper la gorge à onze prisonniers, remplit une cuve de leur sang tout pur, désarme le clie\a!ier des Mores, lui fait lier les pieds et les mains étroitement, et ensuite pendre par les pieds au-ilcssus de la cuve, de telle manière «• (jue la tête fut dans le sang jusqu'aux épaules-, - \'ous ne pûtes jamais être saoulé du sang des clievalicrs de ma dame ma mère, je \()us saoulerai du sang de vos che\ aliers -.
Cette cruauté de Perceval n'est pas ilans la légende
Percezial. 8i
primitive ; clic est d'invention monacale ; le paganisme relève la tête, le Graal est en péril ; l'Eglise, pour asseoir son autorité, doit traiter sans merci ses adversaires, et elle fait du héros légendaire, du preux chevalier, le guerrier féroce que l'on vient de voir. « Puissiez-vous effacer la mauvaise loi ! »» telle est la mission (ju'un ermite trace à Peréeval. - Que tous ceux qui ne voudront aller au baptême soient occis de votre épée «, lui dit la reine qu'il a délivrée de la tyrannie du chevalier au dragon.
Voilà l'esprit de ce roman en prose. Perceval ne vise pas ici la perfection humaine selon la loi chrétienne, il est le fanatique et le farouche défenseur de l'Eglise. Le Graal lui-même n'est plus le symbole de toutes les vertus chevaleresques, il est le symbi)le de la loi nouvelle et de la toute-puissance de l'F.glise. Le pire ennemi de Perceval est le roi du (Château de Mort, Chastd-Mortcl, " en qui il y a autant de nicd qu'il y avait de bien dans le château du roi Artus -. Le roi du Chastd-Mortcl s'est emparé des biens du roi Pécheur et de la lance saignante et du Graal. Les gens de sa terre sont retournés au paganisme. C'est pour les ramener à la foi cjue Perceval va les combattre.
En somme, les aventures de Perceval sont ici autant d'épisodes d'une véritable guerre religieuse. Quand le mauvais roi du Chàicaii-Mortd voit la victoire se décider en faveur de Perceval, il se précipite du mur dans le gouffre et se tue ; et l'auteur ajoute : " La fin des mauvaises gens est mauvaise -. C'est la morale du pamphlet. Les terres du château sont rendues à la foi chrétienne, le Graal reparait dans
82 Perceval.
la chapelle du château, ainsi fjuc la lance, et des voix invisibles chantent : *• Te Dtum latidamus n.
Une fois christianisée, la légende vase spécialisant de plus en plus.
Robert de Boron, lui aussi, est plein de détails qui indi(iucnt la prédominance des préoccupations religieuses sur l'inspiration purement poétique; le romancier franc-comtois met à contribution non seulement les Evangiles authentiques, mais encore les évangiles apocryphes. C'est ainsi qu'il emprunte à VEvangile de Nicodime l'histoire de l'apparition de Jésus à Joseph d'.Arimathie dans sa prison (i). Mais, alors que dans VEvangile de Nicodètne, pour se faire reconnaître du prisonnier qui doute, Jésus cnumére devant lui tous les objets qui ont servi à sa mise au tombeau, le Christ, dans le poème de Robert de Boron, apporte à Joseph d'Arimathie le plat même de la Sainte Cène, le Graal. Dans un récit dialogué entre Jésus et Joseph, Robert de Boron nous rappelle comment le pain et le vin furent consacrés et devinrent le sang et la chair du Sauveur; comment ensuite fut institué le sacrement eucharistique : le linceul dans lequel le Christ a été enseveli devient la nappe d'autel, le calice où boit le prêtre n'est autre chose que le vase où Joseph recueillit le précieux sang ; la patène qui le recouvre représente la pierre (jui fut scellée sur la tombe du Sauveur. Ainsi la messe est représentée comme un simulacre de la mort et de l'ensevelissement de
(i) La légende raconte que Joseph d'Arimathie fut emprisonné après la résurrection du Christ, sous Taccusation d'avoir enle\*é le corps du crucifié.
Perceval. 83
Jésus; c'est une sorte de cérémonie commémorative.
Aussi, lorsque Jésus remet à Joseph le calice, le Graal, lui dit-il que ce vase servira à perpétuer le souvenir de son sacrifice, qu'il sera « l'cnseij^ne de sa mort r,, et qu'il rappellera en même temps et à tout jamais la Sainte Cène.
Tous ceux qui verront le Graal appartiendront désormais à la compagnie du Christ, c'est-à-dire à la communauté chrétienne. Pendant cjuarante-dcux ans, la vue seule du Graal nourrit et fortifie Joseph d'Arimathie dans sa prison. Remis en liberté, Joseph fonde une communauté religieuse qui se voue au culte exclusif du Graal; au moment de mourir, il lègue la relicjue à son beau-frère, Bron, letjuel disparait avec elle. Le Graal tombe alors entre les mains des païens, auxquels il s'agit de l'arracher de nouveau. C'est là, proprement, ce que les auteurs appellent la quête du Graal, la recherche de la sainte relique.
Bientôt Perceval n'est plus le seul chevalier (jui se consacre à cette pieuse mission. Au souvenir des croisades, dont le but a été la délivrance du tombeau du Christ et la con(iuéte des saintes reliques, Perceval devient légion. Dans un ouvrage postérieur, qui porte le titre de la Quête du Saint-Graal, c'est un chevalier du nom de Galaad, fils de Lancelot, (jui retrouve le Graal et en devient le défenseur attitré. Cette Quête du Saint-Graal, (jui a été mise sous le nom de Robert de Boron, est perdue en français, mais on en possède une traduction portugaise. Ce poème a été remanié encore vers 1220 et intercalé tout entier au Lancelot en prose.
Ce qui distingue toutes ces versions de la version
84 Perceval,
piiniiiivc de Chrétien de Troies, c'est que le héros attaché au Graal perd de plus en plus son caractère chcvalcrcs(|ue. Le Graal est désormais réservé au chevalier d'une absolue pureté; l'anîour, qui, chez Chrétien, fait encore partie des aventures de Perceval, a disparu prescjue complètement du Perceval de Robert de Boron, et il n'y en a plus trace dans la Qiu'U du Sainl-Graal.
En Allemagne, on parait avoir interverti tout à fait l'ordre des transformations successives de la légende en prenant pour point de départ cette erreur ({ue les poèmes de Robert de Boron sont antérieurs à celui de Chrétien de Troies. C'est le contraire cjui est la vérité.
A mesure (jue l'histoire de Perceval et du Graal se répand dans les couvents et les châteaux, elle s'imprègne davantage du mysticisme des milieux où elle se développe. C'est ainsi que les chevaliers du Graal finissent par être les membres d'une véritable confrérie religieuse; ils n'ont plus qu'une très vague ressemblance avec les chevaliers de la Table Ronde; ils n'ont plus cette teinte chevaleresque et galante sous laquelle l'imagination des poètes nous a représenté l'idéal de la société, à la fin de ce xii« siècle où les arts et les lettres prirent un si prodigieux essor, en même temps {jue les mœurs s'adoucissaient après une longue période de terribles convulsions et de luttes sanglantes. L'organisation sociale s'est perfectionnée; les esprits se disciplinent. Ce sont deux phénomènes nécessairement parallèles. La forte hiérarchie i\w\ s'est établie dans ^^^^dise marque
Perceval. 85
dcspotiqucmcnt s(jn empreinte sur toute la société laïque.
Nos romans chevaleresques permettent de suivre (le très près ce mouvement des esprits et cette transformation des maurs. Robert de Boron donne aux chevaliers de la Table Ronde l'or^janisation des ordres chevalerescjues et monasti(iues, qui, à son èpo(iue, étaient dans leur pleine cfflorcscence. Les chevaliers du Graal font vœu de chasteté, de pureté et d'obéissance. Le roi Amfortas est frappe par le terrible mal dont il souffre, parce (ju'il avait rcj:;ardc avec trop de complaisance le beau corps d'une jeune pécheresse prosternée devant le Graal.
Chrétien de Troics ne connaît pas toutes ces subtilités. Il n'est même pas question de mariage chez lui, il n'est question que d'amour, de l'amour courtois, tel que le rêvait, de son temps, un cercle de grandes dames à la tète duquel se trouvait Marie de Champagne, protectrice du poète. L'amour est même considéré comme incompatible avec le mariage. C'est très probablement des petites cours du midi de la b>ance, où on les retrouve dans la poésie lyric|ue des troubadours, cjuc ces idées sont originaires; elles se répandirent d'autant plus rapidement dans le Nord (^ue les mariages princiers et aristocratiques entre les familles du Nord et du Midi furent, à cette époque, très nombreux. Il est tout naturel tjue l'Eglise ait cherché sinon à combattre, du moins à discipliner cet esprit mondain. Voilà pounjuoi le mysticisme envahit de plus en plus les poèmes chevalerestjues.
PARZIVAL
\}i Par::ival de Wolfram d'Eschcnbach, la source principale de Richard Wagner, est un mélange heureux de ces diverses manières d'envisager le même sujet. 13ien qu'animée d'un ardent mysticisme, la légende a gardé dans le poème allemand son caractère chevalcrcsciue et sa touchante simplicité. C'est aussi, de toutes les compositions sur ce sujet, celle où règne le plus de clarté et d'unité.
Wolfram, le plus érudit et le plus éloquent des chantres de la Souabe, a recueilli deux séries de légendes relatives à son héros et au Graal. Il s'est inspiré en partie du Pcrccval de Chrétien de Troics, en partie, il l'aflirme du moins, de poèmes d'origine provençale. Les sources cju'il cite sont d'un poète qu'il appelle Kiot ou Kyot, lequel aurait lui-même puisé dans un manuscrit d'un poète arabe, Flegetanis, découvert par lui à Tolède. C'est là qu'il aurait pris toute l'histoire de la jnerre précieuse qui s'appelle le Ciraal ; cl, dans la chroniiiuc d'Anjou, il
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aurait trouvé tout ce qui a rapport à l'histoire des gardiens de cet objet précieux.
Ces deux indications de Wolfram ont donné lieu à d'interminables débats et à des hypothèses sans nombre. Quel est ce poète provençal Kiot ou Kyot? yuehiues philologues supposent qu'il pourrait s'a|:;ir de Guiot de Provins; mais on n'a de cet écrivain qu'un poème satirique; rien n'autorise à croire qu'il ait laissé un ouvrage sur la légende du Graal. D'autres pensent que ce prétendu poète provençal est une création de l'imagination de Wolfram pour justifier et appuyer d'une autorité étrangère, auprès de ses lecteurs, les modifications par lui introduites dans la légende telle qu'on la trouve dans Chrétien de Troics et les autres poètes du nord de la France. Il en est de même de Flegetanis. Wolfram raconte (|u'il était fils d'un père juif et d'une mère païenne, et que c'est lui qui explicjue, dans le manuscrit trouvé par Kiot à Tolède, la vertu meneilleuse du Graal. L'histoire ignore complètement l'existence de ce poète arabe, ce qui semblerait donner quckjue apparence de fondement à la thèse de ceux qui croient cjuc Kiot et Flegetanis sont tous deux imaginés par Wolfram pour les besoins de sa cause. Il est à remarquer toutefois que, chez Wolfram d'Eschenl)ach, reviennent très fréquemment des noms de villes du Midi; il cite Tolède, Séville, la Sicile, Capoue, les plaines de la Galice, ce qui prouve cju'il a puisé à d'autres sources que les auteurs français du Nord, où toute l'aventure du Graal se déroule, ainsi (juc les aventures des chevaliers de la Table Ronde, dans les pays bretons, tantôt dans la Brc-
Parzival. 89
tagne continentale, tantôt en Anf^leterre. C'est aussi des influences méridionales et orientales (peut-être l'arabe Flegetanis) (jue relèvent chez Wolfram certains détails qui font différer sensiblement son poème des poèmes français. Ainsi, il fait du Graal non pas le vase dans lequel a été recueilli le san<^ du Crucifié; c'est une pierre précieuse. Or, on sait que les Orientaux attribuaient des vertus curatives et talismaniques aux pierres précieuses. Le prétendu manuscrit arabe trouvé à Tolède pourrait bien n'être, tout compte fait, qu'un de ces traités scientifiques comme le moyen âge en connut beaucoup, de très bonne heure, où se trouvaient reproduites les superstitions transmises par les anciens sur les pierres, les animaux, les oiseaux. Ainsi s'expliquerait la part plus grande faite par Wolfram à la sorcellerie et à la magie, cjui n'apparaissent dans le poème français que tout à la fin, dans les parties ajoutées après la mort de Chrétien de Troies.
(Juoi qu'il en soit de cette énigme intéressante, dont il suffit ici d'indiquer les éléments. Wolfram, avec les données de la légende recueillies au nord et au midi de la France, composa une sorte de trilogie qui nous expose, depuis ses origines jusqu'à sa conclusion, toute l'histoire du Graal et de ses chevaliers.
Le premier de ces poèmes, celui de Tititrel, dont Wolfram n'a composé que le début, mais qui a été longuement continué après lui, rapporte l'histoire du premier chevalier ou roi du Graal. Wolfram fait cK' ritut\l Ir lils i\\\\\ \()\ y\c C\q)p;id()ce i-t tle hi sn.-ur de l'empereur Vespasien. Il reçoit du ciel le Saint- Graal en récompense tle ses exploits.
go Parzival.
Chargé d'élever un sanciuauc pour y déposer cette pierre précieuse, symbole de toutes les vertus, il préside à la construction d'un temple à Montsalvat, dans les régions abruptes de la Galice (Espagne). Titurcl épouse ensuite Réchude, princesse d'Espagne, et devient ainsi le père et l'aïeul d'une postérité nombreuse et illustre dont les aventures remplissent la trilogie. Après avoir régné cent ans, son aspect, grâce à la vertu du Graal, est encore celui d'un jeune homme. Il laisse néanmoins la dignité à l'ainé de ses lîls, Frimutel, lequel est tué dans une lutte contre les infidèles. La royauté du Graal passe ainsi à Amfortas sous le règne duquel de graves dangers menacent le royaume. Amfortas se laisse séduire d'abord par la reine musulmane Secondillc, puis par la belle duchesse Orguelouse {Orgueilleuse), au service de laquelle il a un duel avec un chevalier infidèle, qui cherche à s'emparer du (■raal. Dans ce duel, Amfortas est gravement blessé d'un coup de lance. On le transporte mourant dans le tcmjile, où longtemps il gémit, cruellement tourmenté par sa blessure; celle-ci ne guérira que le jour où un héros prédestiné viendra le délivrer et assumera pour lui la royauté du Graal.
La venue de ce héros est annoncée à Amfortas par le Graal même, un jour (jue, dans une prière ardente, le roi blessé est agenouillé devant la sainte relique. Une inscription en lettres de feu parait sur les bords de la pierre. Elle dit (ju'un chevalier viendra (\m devra poser une cjucstion à propos du Graal. S'il ne la fait |)as au moment opportun, cette i|uestion perdra toute sa vertu eurative. S'il la fait, au con-
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traire, à l'heure fatale, le roi Amfortas sera guéri, mais il ne cein«lra plus la couronne ; elle appartiendra au chevalier nouveau venu (i).
Ce héros est Parzival, qui fait l'oljjet du deuxième poème de Wolfram.
La troisième partie de la trilofjie est l'histoire de Lohent^rin, fils de Parzival, dernier roi du Graal.
Le poème de Parzival csX précédé, chez Wolfram, d'une courte introduction cjui retrace rapidement l'histoire des parents du héros : Gahmuret, second fils du roi d'Anjou, et Herzeleide, fille de Titurel et souveraine des deux royaumes de Waleis (Galles) et Norgal. Vainqueur du tournoi donné à Ka^rdeis, capitale de Waleis, Gahmuret obtient la main d'Herzclcide, bien (ju'il aime secrètement la reine Antlise de France. Herzeleide cherche à le détourner de la vie d'aventures; mais Gahmuret exige d'elle qu'elle le l'aisse, tous les mois, aller à un tournoi, ce qu'elle accorde. Peu après leur mariage, Gahmuret retourne en Orient, où il est tué dans un combat avec les infidèles. Herzeleide apprend sa mort au moment où elle va donner le jour à Parzival. C'est cette tragicjue nouvelle cjui la décide à élever son enfant dans une profonde solitude, loin du monde et des séductions de la vie chevaleresque.
Ici commence l'histoire de Parzival. Tout le récit de la jeunesse du héros suit de très près le récit de
(1) .\insi comjTisc, la question relative au Graal pourrait 1 qu'un ressouvenir lointain de lènigme que le sphynx donne à : <.lMJi|>e. «Question i poser ou énigme i deviner, l'idée au fond est la même, puisiiuc, dans les deux cas, c'est de cet a rie <|'ic dil'i>oitd la dclivTance d'une dynastie déchue et 1 avènement d'une nouvelle
92 Parzival.
Chrétien de Troies. Plusieurs épisodes importants sont même littéralement traduits du français, d'autres sont simplement imités. Tout le début de l'œuvre est tiré de Chrétien : la première rencontre du héros avec les chevaliers, son déjîart, son aventure avec la dame qu'il embrasse et plus tard avec le mari de celle-ci, son arrivée au château du roi Pécheur, uù il voit pour la première fois le Graal, son aventure au château de Beau-Repaire, que Wolfram écrit Pclrapœr, etc., etc. D'autres épisodes sont supprimés; par exemple, la première venue de Perceval à la cour du roi Artus et son combat avec le chevalier vermeil ; c'est surtout dans la dernière partie du roman de Chrétien que le poète allemand fait avec raison de larges coupures et condense toute la matière.
Ce qui frappe surtout, quand on compare les deux romans, c'est, chez Wolfram, la préoccupation constante de mieux motiver les événements et, par conséquent, de les rattacher plus intrmement au principal personnage, à l'ensemble de l'histoire.
Il donne ainsi un nom à des personnages pour lesquels Chrétien n'a pas de désignation de ce genre. Ainsi, la mère de Perceval, Kamucllcs, est un être impersonnel chez Chrétien; Wolfram en fait la hlle de Titurcl et l'appelle Herzeleide, nom tout symbolique, ([ui pourrait se traduire par Douloureuse et qui signifie littéralement: douleur du C(£ur {de Hcrz, cueur, et Leid, souffrance) ; c'est, en (juelque sorte, le résumé de la vie de cette malheureuse princesse cjui, après avoir perdu son mari, voit son fils lui échapper, et succombe à la douleur que lui cause son départ.
D'autres fois, Wolfram travestit en allemand les
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noms propres ou les désignations typifjues de ses modèles. Ainsi, l'Orf^ucilliux de la Lande devient un nom propre : Wolfram l'ait de ce personnage le duc Orilus de Lalander ; il fait de l'adjectif angevin (originaire d'Anjou), un nom d'homme, Anchewein; la belle Blancheilcur s'aj)pelle chez lui Kundwiramur ; le bon preudomme Gonemans de Gelbort, qui recueille Perceval et fait son éducation, est ici Gurnemans de Graharz; la sorcière, enfin, qui vient sur une mule à la cour du roi Artus, à Karlion, et dont Chrétien décrit l'aspect hideux et sauvage, Wolfram la désigne naïvement en allemand sous le nom de Kottdric la SorrJcr.
Quelquefois, il développe longuement une idée que Chrétien avait simplement indicpice; il ajoute à son modèle plus d'un trait heureux et original. Ainsi, avant de nous dire la première rencontre de Parzival avec les chevaliers, il nous montre l'adolescent parcourant les bois et trouvant un plaisir étrange à écouter le chant des oiseaux. Il se taille un arc et des flèches pour les attraper, et quand il en a tué un, il pleure sur le cadavre, parce que l'oiseau ne chante plus. Il jette son arc et ses flèches, et s'étend sous un arbre, où il écoute, éperdu, sentant sa poitrine se gonfler, le gazouillement joyeux dans les branches. Herzeleide s'inquiète de cet éveil des passions et de ces longues rêveries de l'adolescent ; elle veut même ordonner des battues dans le bois, pour en chasser toute la gent ailée, mais Parzival la supplie tic lui laisser ses chanteurs, et Herzeleide embrasse l'enfant en lui disant : » Comment pourrais-je entreindre la loi de paix du Dieu suprême ; ces oiseaux par moi
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perdraient leur joie !" — « Mère, fait Parzival, (ju'est-cc que Dieu? r. Hcrzelcide le lui apprend. Voilà le premier degré de son initiation. Cette scène, il faut le reconnaître, prépare heureusement la rencontre de Parzival avec les chevaliers.
Wolfram apporte aussi une modification importante dans l'épisode des amours de Parzival avec Hlancheflcur ou Kundwiramur. Chrétien nous laisse dans le doute si Perceval et Blanchefleur sont mariés. Dans le poème allemand, après avoir été sauvée, Kundwiramur accorde sa main à Parzival. Les deux amants sont légitimement unis, et il y a pour cela une raison sans réplicjue : Parzival doit être le père de Lohengrin, le héros des croisades.
L'épisode de la première venue de Perceval au château du roi Pécheur est également amplifié et modifié assez sensiblement par Wolfram. Il ajoute au récit de Chrétien une longue description des merveilles du château.
Dans une vaste salle éclairée par cent lustres, reposent, sur cent divans, quatre cents chevaliers; le bois d'aloès brûle dans trois cheminées de marbre, ('t répand des senteurs délicieuses. Une porte qui brille comme l'acier poli s'ouvre à deux battants, et l'on voit entrer quatre princesses vêtues ù'ccarlate, portant des chandeliers d'or, et suivies de huit vierges en robe de velours vert, portant une table de grenade; six autres en magnifiques vêtements de soie portent des vases d'argent, et six autres accompagnent la belle des belles, la noble et virginale Repatise de SchoU (probablement une corruption de Repaire de Joie)^ qui porto, dit WoHV.'im d'l^srhcnbach,un objet d'un éclat
Parzival. gS
merveilleux, qu'elle dépose devant le roi et cjui s'appelle le Graal. Parzival voit aussi par une porte entr'ouvcrte, dans la salle voisine, un vieillard blanc comme la neige, étendu sur un divan. C'est Titurel.
Détail caractéristique, Wolfram distingue nettement les chevaliers de la Table Ronde des chevaliers du Graal; ceux-ci, il les appelle des - templiers r>. Chez Chrétien, les chevaliers (jui se trouvent au château du roi Pécheur ne diffèrent des autres chevaliers par aucun signe particulier. Chez Wolfram, ils constituent une communauté, un ordre religieux. Le poète a évidemment ilevant les yeux Vordre des Templiers de Jérusalem , qui, :\ ! a lin du x 1 1 ^" siècle, représentait l'idéal de la chevalerie chrétienne. Les Templiers faisaient vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance; le but politique et social de leur mission était de combattre les infidèles et de défendre partout la foi. Les chevaliers du Graal sont liés par des vœux identiciues. Robert de Boron va juscju'à imposer le vœai de chasteté aux rois du Graal, (jui ne pouvaient se marier. Wolfram d'Eschenbach fait, à cet égard, une exception en faveurdumaitre de l'ordre, puiscjuc Titurel, l'rimutel et Parzival lui-même sont mariés.
L'imitation n'en est pas moins évidente.
Parzival, comme dans Chrétien, ne fait pas la question à laquelle est attaché le rétablissement d'Amfortas, oubli (jui allume contre lui l'intlignation des templiers. Ouand, le matin, il quitte le château et (jue le pont en bois se relève derrière lui, un varlet [Kuapp'c) lui ciir ilu haut (l'une tour : - Oue la haine du soleil \<»us j)(tursui\e ! \'ous nV-trs cju'unc
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oie ! » Va le poète nous montre le héros longtemps arrêté devant la porte du château, cherchant à venger l'injure (ju'on vient de lui jeter à la face et déplorant la simplicité dont il a fait preuve. Autant de détails (jui accentuent la fierté croissante, le sentiment de soi-même plus accusé, le développement moral de Parzival.
Après s'être remis en route, il rencontre dans la forêt sa cousine germaine, appelée ici Sigune; son histoire est tout au long racontée dans le Titurel. Sigune pleure silencieusement la mort de son époux au pied d'un tilleul. Parzival est instruit par elle de sa naissance et de ses droits, et, dans son désespoir, il accuse le destin, il gémit de sa funeste erreur, il se croit abandonné de Dieu. En proie à des sentiments violents et contradictoires, il se jette de nouveau dans la forêt, et arrive ainsi dans le voisinage du camp d'Artus. C'est là qu'un matin il s'arrête, comme dans Chrétien de Troies, à contempler trois gouttes de sang répandues sur la neige. Chez Wolfram, au lieu d'une corneille, c'est une oie qu'atteint l'un des faucons de l'équipage d'Artus, et c'est Gau-v vain (appelé ici Gawan) qui trouve Parzival rêvant à Kuiidwiramur en voyant ces taches vermeilles sur la neige toute blanche.
Les commentateurs allemands de Wolfram lui font honneur de cet épisode charmant ; ils paraissent ignorer (ju'il est tout au long dans Chrétien de Troies et t|uc Wolfram le traduit presque littéralement. C\'tle cireur s'cxpli(|ue, sans doute, par la rareté des éditions françaises de Chrétien, qui oblige les AlliMnaiuls A se contenter îles résumés plus ou
Parzival. 97
moins imparfaits qu'on trouve dans les histoires littéraires et les travaux philologi^iues sur la langue de Chrétien. Il faut dire aussi que les éditions françaises sont postérieures aux grands travaux des philologues d'Outre-Rhin sur la littérature du moyen âge.
Pendant que Parzival est à la cour d'Artus et (jue l'on célèbre sa réception dans l'ordre de la TaMe Ronde, arrive Kondrie la sorcière. C'est ici <jue le poème de Wolfram commence à se séparer nettement du Percerai français. La « dame hydeuse 1, chez Wolfram, a un rôle bien autrement important que chez Chrétien. Elle n'est rien moins que la Messagère du Graal. Son arrivée au palais et son aspect sont analogues à la scène de la Dame hydeuse décrite par Chrétien de Troies. W^olfram force seulement le portrait, en y ajoutant quelques traits de sa façon. Il nous apprend aussi que cette vierge savait toutes les langues : le français, le païen (arabe), le latin; cju'cn outre, elle avait appris la dialectique, la géométrie et l'astronomie. Son apostrophe au roi Artus est bien plus violente et plus significative cjue celle (jue Chrétien lui met dans la bouche, et encore, nous dit le poète allemand, c'est en français (ju'elle s'adresse au roi :
•» Fils du roi Utpendragon (Uterpendragon), lui dit-elle, tu as attiré sur toi-même et sur les Bretons plus d'une humiliation. Les chevaliers les plus vaillants du monde seraient assis ici à cette table, si le poison n'était au milieu de vous. C'en est fait de la Table Ronde. Il y a parmi vous un traître. Roi Artus, ta gloire, qui s'élevait au-dessus de celle do
gS Parzival.
tous les rois, est sur le point de s'évanouir; ta dignité est boiteuse , car la fausseté se mêle à la loyauté ; la valeur de la Table Ronde est affaiblie depuis que vous avez reçu parmi vous Parzival, que je vois revêtu des insignes des chevaliers! »» Puis elle s'adresse à Parzival : «» Toi, fais pénitence; c'est à cause de toi que je dois refuser mon salut à Artus et à ses chevaliers. Pourquoi, sire Parzival, pourquoi n'as-tu pas délivré le triste roi Pécheur, lorscjue tu l'as vu étendu prés de toi sans joie et sans consolation? Il t'avait dit l'excès de ses souffrances, et toi, hôte ingrat, sa détresse aurait dû t'inspirer la pitié! Que la langue soit arrachée de ta bouche, puisque dans ton cœur il n'y a plus de sens droit î Celui qui règne dans les cieux t'a condamné à l'enfer et tu seras en horreur aux hommes, exilé de l'honneur, damné du bonheur, toi cjui as repoussé au loin la gloire la plus pure ! Tu t'es soustrait à l'honneur humain, et ta valeur souffre d'un mal cjuc nul médecin ne guérira jamais! -
Parzival, qui ne se sentait coupable d'aucun crime, d'aucune faute, se voit ainsi tout à coup chassé, banni de l'assemblée des chevaliers. Le doute l'envahit. Le désespoir s'empare de lui; en vain l'on veut ranimer son courage et le retenir ; il n'a plus qu'une pensée, qu'un vœu ardent, réparer le mal qu'il a fait; il jure de ne plus reparaître aux yeux du monde avant d'avoir retrouvé le Graal et sauvé Amfortas.
Au moment où il va partir, Gawan le soutient et appelle sur lui les bénédictions de Dieu. *• Malheur! s'écrie alors Parzival, cju'est-ce que Dieu? S'il était tout puissant, jamais il n'aurait permis une si grande
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humiliation. Depuis le jour où j'ai connu sa grâce, je l'ai servi fidèlement; maintenant je le renie et je suis prêt à porter sa haine! - Et Parzival fuit le palais accompagné par les cris de douleur et les larmes des femmes.
T(jutc cette scène, naïvement racontée par Chrétien, a ici un accent dramati(|ue, une puissance tragicjue remar(iuablcs ; et l'expression poétique, chez Wolfram, n'est pas moins énergi(iue (juc la conception.
Wolfram nous montre ensuite Parzival en proie au remords et au doute. Longtemps, son héros parcourt les pays les plus divers, redouté partout, victorieux toujours, tournant souvent ses pensées vers l'épouse aimée (ju'il a abandonnée, ardemment préoccupé de retrouver le Graal, mais incessamment tourmenté et ne trouvant, nulle part sur sa route, le vrai repos, la tranciuillité de l'àme. Wolfram, en un mot, développe considérablement le personnage moral, (\u\ n'est, en quelc|ue sorte, (ju'indicjué tlans l'œuvre fran(,'aise. Ce n'est qu'après nous avoir montré Parzival livré aux troubles de l'erreur tju'il nous l'ait assister à sa conversion, à son retour à la vraie doctrine. Ainsi ()ue chez Chrétien, le jour du vendredi saint, il rencontre un chevalier conduisant des pèlerins et qui s'étonne de le voir porter ses armes au jour de l'universel repentir. Parzival entend l'histoire de la passion du Christ, tjui l'émeut, mais il combat encore son propre sentiment. Il ne veut passe rendre, et ce trait est profondément observé. Il n'est erreur si profonde dans latiuelle on ne persiste ; c'est le diabolicnni pcrstTaart(\u] suit Vhiiinauum crrarc.
loo Parzwal. •
Aussi Parzival ne se laisse-t-il pas convaincre ; et il ne se dirige pas tout de suite, comme dans Chrétien, vers le mousticr où vont les pèlerins. Il souffre auprès de ces âmes heureuses <|ui croient à la grâce divine, alors (ju'il est, lui, poursuivi par la colère d'En-Haut: Qu'irait-il faire à l'ermitage et au moustier? A la fin, cependant, le repentir l'emporte. Parzival fait rchrouRscr chemin à son coursier, et, suivant de loin la trace des pèlerins, il arrive chez le l)on ermite Trevczent. Tout l'épisode a, de la sorte, chez Wolfram, une portée morale plus sévère.
Quand Parzival est entré chez l'ermite, ses premières paroles nous redisent avec force et concision la lutte qui s'est livrée en lui-même : •» Sire, donnezmoi votre conseil, je suis un homme que le péché a terrassé! » Trevezent, — qui est un frère du roi Amfortas et, par consécjuent, l'oncle de Parzival, — le délivre de ses doutes; il lui rappelle les vérités chrétiennes, il lui parle des trésors de la miséricorde divine et du pouvoir mystique du Graal ; enfin, quand Parzival s'est fait connaître à lui, Trevezent lui annonce la mort de sa mère. - Ah ! sire, — s'écrie alors Parzival, au comble du désespoir, — le Graal lui-même, si j'en étais le maître, ne pourrait me consoler de cette perte ! « C'est un beau cri qui ne se trouve pas dans Chrétien.
Trevezent lui redit ensuite les malheurs de tous les siens, la blessure d'Amfortas,les vaines tentatives faites pour guérir le roi, et comment enfin le chevalier prédestiné arriva un jour au château du roi Pécheur, mais négligea de faire la question fatale. Parzival assiste ainsi une fois de plus à sa propre
Parzival. loi
condamnation. Il subit sa honte en silenLc. Li- Iciidemain seulement, il avoue à Trcvczcnt que ce chevalier qui n'a pas dcmandt'^ c'est lui-même.
Il y a encore du révolté et de l'inconscient dans Parzival, mais le hon ermite achèvera ce rju'il a si heureusement commencé. Après s'être lamenté sur l'erreur de son disciple, il le reconforte, l'encourage, le relève, l'enj^ageant à ne pas douter de la miséricorde de Dieu, à faire sincèrement pénitence, à se mortifier en partacjeant pendant (juinzc jours sa solitude et ses privati(Mis. Le discours du bon prêtre a toute la douceur de celui (jue Chrétien met dans la bouche de son preudommc, mais avec plus d'élévation dans rélo(juence. La figure du vieux Trcvczcnt est d'ailleurs tout entière tracée de main de maître, et cette tète de vieillard, toute blanche, se détache avec un relief admirable de l'ensemble du poème. Quand il a bien sermonné Parzival, il le congédie en le recommandant une dernière f-'i- • la grâce de Dieu.
Wolfram, ayant ainsi bien posé son personnage principal, se préoccupe peu, tlésormais,dcs aventures que la légende française lui attribue; il en suj^prime la moitié et va drt)it à la conclusion; Parzival a subi successivement les épreuves les }>lus redoutables; plein de candeur au début, il s'est peu à peu élevé; de rignorance de lui-même, il est arrivé à la praticjue simultanée de la charité et de l'héroïsme. Deux épreuves décisives lui sont encore réservées. Mais, avant de nous les conter. Wolfram, en de rapides tableaux, retrace le spectacle des désordres de la cour du roi Artus, cour profane et mondaine, qu'il
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oppose à la cour paisible du roi du Graal. Le but moral du poème demeure toujours au premier plan. Le héros de ces aventures est Gawan (Gauvain).
Gawan, lui aussi, est à la recherche du Graal, mais par d'autres voies que celles de Parzival. Sa valeur é^ale le couraf^e du héros prédestiné; seulement, il n'a j)as hi même profondeur de sentiment ni la même force de caractère; il ne résiste pas, comme l'arzival, aux séductions terrestres. Gawan, dans sa course errante, est arrivé au château de la perdition, au Chàtel-Merveil, où règne Klinschor, le magicien. Ce Klinschor a une histoire naïvement bizarre : duc de Capouc dans la « Terre de Labeur «, comme dit textuellement Wolfram, et neveu du magicien Virgile de Naples, il avait séduit la belle Biblis, femme du roi Ibcrt de Sicile. Celui-ci, l'ayant surpris dans les bras de sa femme, d'un coup d'épée le réduisit à l'état de - chapon «. C'est le terme (ju'emploie Wolfram. Par esprit de vengeance, Klinschor se voue à la magie. Il se construit un château-fort sur une hauteur, le Chàtel-Merveil, — SchaUil-Mcrveil, écrit Wolfram, — et y retient prisonniers beaucoup de chevaliers et de nobles femmes de la chrétienté, dont quatre reines enlevées à la cour d'Artus, et (juatre cents pucelles.
Il s'agit, pour arracher les prisonniers aux sortilèges de Klinschor et les rendre à la liberté, de se coucher dans un lit magique, lit-nurvàl^ (jui remue constamment cl cjui est environné de toutes sortes d'embûches. Gawan, (jui, en arrivant au ChaUl- Mtn'cil, a réussi à sauter tlans le lit, est aussitôt assailli do tous côtés : au milieu d'un bruit infernal,
Parzival. io3
des milliers de flèches scnit lancées contre lui, ainsi que des pierres; un homme sauva^^e, armé d'une massue, s'élance sur lui, puis un lion (i). Gawan subit sans frémir toutes ces épreuves et en sort victorieux. Dès lors, le sort qui pesait sur les prisonniers est rompu, et tous sont délivrés. Mais Gawan, au lieu de fuir et de poursuivre sa chevauchée à la recherche du (iraal, demeure au château, retenu par des amours profanes. Il invite môme le roi Aitus à une fête, et toute la Table Ronde s'y rend. Ce sont alors des festins et des orgies sans fin. Wolfram ne manque pas de nous dire (jue Parzival, pendant ce temps, poursuit solitairement sa mission sainte, et il rattache ainsi directement à scm sujet ces épisodes (jui, sans cela, y paraîtraient étrangers.
Parzival rentre en scène au moment où, devant toute la cour d'Artus, doit avoir lieu une joute dans laquelle Gawan va combattre. Il arrive couvert d'une armure d'acier; personne ne le reconnaît. Gawan le prend pour l'adversaire iju'il attendait, si bien (ju'entre les deu.x amis commence une lutte terrible. Gawan est vaincu jiar Parzival; déjà il a ployé le genou et va succomber, lorsque les assistants crient son nom; Parzival, à ce nom, s'arrête, reconnaît son ami, le relève; le combat est suspendu et Parzival ramené à la cour d'Artus, où on lui fait grande fête. Artus ordonne qu'il soii
(i) On aura reconnu il.ins rcttc aventure l.i ioLjcnJc germani>iiio bien connue du «jeune homme qui ne connaît pas le frisson », IcRcnJc qui se rattache directement au mythe de Siegfried. Il est resté des traces de ce lumen til dans bien des contes et des coutumes populaires des pays allemands, lorrains et wallons.
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réintéf^rc solennellement dans l'ordre de la Table Ronde. Cependant les fêtes tiue l'on donne à cette occasion ne peuvent convenir à son âme soucieuse. Tristement, il s'éloigne pendant (jue, dans le palais, retentissent les chants de joie. Parzival donne ainsi un grand exemple de renoncement et de fermeté dans la poursuite de ses desseins.
Le voici de nouveau errant dans la forêt ombreuse. Il y rencontre un chevalier revêtu d'une armure magnificiLie, tout ornée de pierres précieuses. Parzival est attacjué par lui sans aucune provocation. Une lutte meurtrière s'engage; les deu.x chevaliers sont d'égal courage et de même force ; ils sont près de succomber l'un et l'autre; Parzival alors invoque le nom de Dieu et celui de sa femme bien aimée : Kundwiramur. Un dernier coup d'épée, mais si violent que l'arme de Parzival vole en éclats, abat son adversaire. Désarmés tous les deux, les combattants se regardent, se rapprochent, s'interrogent avant de recommencer la lutte, et Parzival découvre ainsi que celui qu'il allait tuer n'est autre c|ue Feirefiss (V'air fils, de varias filins)^ prince de Mauritanie, son demi-frère, né d'un premier hymen de Gahmuret avec une princesse musulmane. Pleins de joie, les deux frères tombent dans les bras l'un de l'autre et partent ensemble pour la cour du roi Artus.
.\ jieine y sont-ils arrivés, Kondrie la sorcière reparait dans le même écjuipagc cjue précédemment. Mais, cette fois, c'est un message de paix iju'elle apporte au nom du Graal. Elle annonce à tous que Parzival est enfin digne de la Table Ronde. Il a été choisi aussi pour êtrr K- roi ihi Ciraal: et son fils
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Loherangrin (Lohen«Trin) lui succédera. Guide par Kondric, Parzival, accompagné de son frère encore païen, part pour Montsalvat, la montagne sainte.
Les souffrances du roi Pécheur sont extrêmes; ses cris de douleur emplissent le temple. Parzival arrive. L'anxiété est générale; le sauvera-t-il? Nul ne le sait encore, et le héros lui-même est tout tremblant. « Où est le Graal ? dcmande-t-il. }c vais éprouver si la grâce de Dieu veut permettre que j'accomplisse la guérison. - Plein de confiance dans la miséricorde divine, le héros glorieux se prosterne alors devant la sainte relique; et, dans une longue adoration de la Trinité, il adresse au ciel une prière qui dure trois heures, nous dit le poète. Puis il se relève, et, allant au roi, il lui pose cette (juestion : « Oncle, (juel mal te fait souffrir? ^ Au même instant, le visage d'Amfortas s'illumine, et le poète ajoute : " Celui qui voulut (\uq Lazare sortit de son tombeau, voulut, cette fois encore, que le roi guérit et se relevât de son lit de douleur.
Ainsi finit la mission de Parzival. Proclamé roi du Graal, il fait baptiser Feirefiss, retrouve Kundwiramur, sa femme, et ses deux fils jumeaux, nés après son départ, Lohengrin et Kardeiss; il appelle à lui le bon ermite Trevezent tjui l'a si bien aidé de ses conseils, et longtemps il règne, glorieux, sur le monde chrétien pacifié.
Tel est ce grand poème allemand, qui présente un ensemble plus harmonieux (jue le Pcrcnuil, malheureusement inachevé et interpolé, de Chrétien de Troies. Malgré les emprunts nombreux, d'ailleurs avoués, aux poèmes français antérieurs, notamment
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à Chrétien et au problématique Kyot. la part de Wolfram, clans la conception générale de l'ouvrage et dans la manière de pénétrer et de développer le côté moral de son personnage, est trop considérable ])Our diminuer sa gloire. Son Parzival est, à tous égards, un chef-d'œuvre : par la chaleur et la vivacité du style, par l'élévation de la pensée, par rcxcjuisc sensibilité, par l'animation et le relief i|ui distinguent les nombreux tableaux du roman, par l'unité, enfin, ()ui règne dans toute la composition.
Les critiques et les commentateurs allemands de Wolfram, cependant, forcent un peu la note de l'enthousiasme en faveur de leur poète, quand ils veulent n(jus faire croire que Wolfram a créé le type accompli du chevalier germanique et que, seul, un poète allemand pouvait concevoir et réaliser l'idéal de la perfection humaine avec cette hauteur de licnséc et cette profondeur de sentiment. Le savant X'ilmar nous dira, par exemple, que le Peredur breton et le Perceval français n'ont été pour Wolfram (ju'un s(iuelette (ju'il a revêtu de muscles et de chair,
roù il a fait circuler le sang et la vie! .\illeurs, il va jusqu'à déctmvrir (juc Wolfram, en faisant de son héros un adolescent plein de simplicité et naïf au au point de passer pour niais, a profondément observé - un trait de nature propre à la race germanique -.On ne contestera pas qu'en elTct - l'adolescent allemand - se distingue généralement par une grande
^ simplicité d'allure et d'esprit; mais, en ce qui concerne Wolfram d'lCschenbach,robservationdeVilmar niantiue d';\-propos, puisiju'avant lui. Chrétien de
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Troies avait complètement déveloj)pé ce type d'adolescent candide, et analysé, avec autant de justesse tjue de grâce, ce trait essentiel du caractère tle Perceval. Ily a mieux : la ligure de Pcrceval se trouve déjà très nettement inflicjuée et développée dans les vieilles ballades bretonnes, où Chrétien lui-même l'a trouvée. Wolfram d'Eschenbach n'a donc rien créé ; il a seulement amélioré.
Un autre criticjue, Gervinus, dont on fait un grand cas en Allemagne, divague aussi cjuehjue peu, lors- (ju'il nous expliciue cjue si Parzival ne pose pas la fatale question relative au Graal, c'est cju'il est encore tout entier sous l'impression de son amour pour BlancheHeur-Kundwiramur. Il est ainsi tout rentré en lui-même (/;/ sicli zurnckotsclwuchi), nous dit Gervinus, et sa rêverie amoureuse l'empêche de saisir le bonheur qui se présente à lui. Si ingénieuse (jue soit cette interprétation, elle semble bien subtile. Les poètes du moyen âge ne quintessencient pas tant. Leurs idées philosophiques et morales sont plus près de la vie réelle. Perceval ne fait pas la cjuestion indispensable, parce qu'il ne comprend pas la portée de ses actes, parce qu'il est encore tout entier préoccupé de l'extériorité des choses (il est bien de son âge), et (jue, s'ignorant lui-même, il est incapable d'apprécier exactement les événements (.|ui se déroulent sous ses yeux. Gardons-nous de vouloir trop presser le sens de ces vieilles jêgendes! Ce serait leur enlever la naïveté (jui fait précisément leur charme profond et poêtitiue. Elles se bornent tout uniment â condenser, en des êtres fictifs, des traits de caractère et de nuturs observés d'après
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nature et profondément vrais. La candeur et l'activité désordonnée, unies à la générosité et au courage inconscients, sont les signes distinctifs de l'adolescence en tous pays et dans tous les temps. Partout et toujours, les hommes supérieurs ont eu, jeunes, le vague pressentiment des destinées qui les attendent ; la maturité de l'esprit, fruit de l'expérience et de l'observation de la vie, ne leur donne que plus tard la notion juste du but à atteindre et la force consciente du vouloir qui les mènera à leurs fins. Il n'y a pas autre chose dans le Pcreditr breton, dans Pcraval et dans Parzival. M. Camille Saint-Saëns, qui trouve Siegfried béte comme une oie, estime, il est vrai, que Parsifal est pire encore. Cet être inconscient et pur, (jui ne sait rien, ne comprend rien et vient à bout de rompre les enchantements aux({uels les saints se seraient laissés prendre, ne lui dit rien; il demande même où est là-dedans la philosophie (i). C'est la contre-partie des exégèses par trop alambicjuées des })hilolugues et des esthéticiens d'Uutre- Khin (2).
(i) Ilttrmoiiii et Mèhdu. Introduction.
(2) Pour donner nnc idée de rimpartialité et du savoir avec lesquels on éirit généralement l'histoire littéraire, je citerai deux exemples : Dans son Ilistoirtdt la /omiV irAllemagne), M. Ferdinand Loise }>arlant de Pêrxuél, écrit (cci ; «Onel trnnvcrc ««u «juel troubadour senit de modèle a Wolfram? lî'a]irès son propre témoifjnaRP, rVst Kiot It proim^ët, mais \Vt»lfram c<>nn\it-il le I\-rcnal de Chrétien de Troics? Nous l'ignorons, malgré les rajv prorhements inévitables qu'on peut établir entre les deux œuvres. «» lit là dessus, M. I.oisc développe sur le ^énie de Wolfram une longue suite de o^nsidérations empruntées aux cx)mmentateurs d'Outre-Rhin. S'il avait lu Chrétien ou seulement Wolfram, il aurait su prt>bablement que Wolfram cite fxpressi-nicnt le /'.-n<. «i/ trançais <-omn>c lune de ses iK»urics; mieux que I cla, qu il le ttadMii souvent littéralement. De lautre càXé, M. Gaston Pari»
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Le plus curieux, assurément, c'est (\ui: i auteur clc ce grand poème était presqu'un illettré. Wolfram d'Eschenbach avoue cju'il ne savait pas écrire. Il composait ses poèmes de tête et les dictait à un secrétaire! Le fait est assez extraf)rdinairc pour mériter d'être mentionné; il s'explitiue d'ailleurs par la condition du poète. Wolfram était d'origine noble, il était chevalier et, à ce titre, il eût dédaigné d'écrire, besogne considérée comme vile et laissée aux clercs. Les chevaliers n'apprenaient cjue le métier des armes. On a de W<:)lfiam un j)ortrait qui le représente à cheval, revêtu d'une armure, le cascjue en tête, tenant la lance de la main droite et le bouclier de la main gauche. Ce n'est pas l'ordinaire équipement d'un poète, même êpi(iue.
Né à l'^schenbach, près d'Ansbach, en Franconie, on ne connaît exactement (|uc la date de sa mort, — I220, — relevée sur sa pierre tombale dans le Miinstcr (cathédrale) d'Ansbach. Sa vie s'écoula, en majeure partie, à la cour du Landgraf Ilermann
traite bien cavalièrement le Parxraî de Wolfram, qu'il considère simplement cumme une u <urieuse continuation »du poème de Chrétien, auquel le poète allemand, dit-il, « lit une immense introduction ». Quelle introduction ? Lstce du Tit»rd que M. Ciaston Pans entend parler? Il se rattache, il est vrai, à la léRemle du Graal, mais \\ T^rnio un :rr-i,vl p'^mo :\ part. Ou bien, est-ce des trois mille vers dai' '.dé-
ment rhistt)irc de Gahmuret el de Herz< jr ne
sais; cette introduction non seulement n'est jias immense, mais elle r<.t nécessaire à rinfelligencc lie la coraj'osition et elle et- -r 1 iHinr, ! ,• le manuscrit du Ptrcrcal de Chrétien, i>ul>lié par N' davantage pour fausser l'histoire dans ses détai ensemble. (V. Histoire de la Fahii : VAUtmaRne dtn
Ferdinand Loise, membre ^uc.
linixelles, Mer/ba<h et l"al . de
G. Paris, déjà cité.)
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d'Kiscnach, célèbre dans les annales de l'art et dans la léf^cndc par son amour des lettres. On raconte que Wolfram aurait pris part, à Eisenach,à la Wartburg, avec son confrère en poésie et en chevalerie Walther von dcr Vogelwcidc, au légendaire - tournoi des chanteurs-, où il aurait eu comme adversaires le chevalier Tannhceuser et le poète hongrois Klinschor ou Klingsor, dont il aurait pris ensuite le nom pour en faire le sorcier de son poème de Parzival. Outre sa trilogie épicjue, Titurcl Parzival -Loherangrin^ on a de lui un autre grand poème épique (inachevé), Willehalm, i[u\ est consacré au récit de la vie et des exploits de saint Guillaume d'(3range, comte de Toulouse, cjui, en 743, sur les bords de l'Orbieu, arrêta les Sarrazins et fonda, en 806, le cloitre de Gellonc, où il mouiut en odeur de sainteté en 812; enfin une série de chansons (Lieder)^ tju'il intitule : Chamotts du veilleur (\Vaechtcrlicd€r),<^cn\'c (ju'il a introduit en Allemagne et cjui est resté longtemps en vogue. Ce sont des chansons dans le genre des aubades des troubadours provençaux. Des grands poèmes de Wolfram, Parzival, cjui est d'ailleurs son chef-d'œuvre, parait être le plus ancien. On ignore la date de sa composition, mais le poète, dans son Titunl et dans le IVilkhalm, y fait allusion à plusieurs reprises. On suppose donc que le Parzival a dû être composé dans les premières années du xiii*^ siècle, entre 1201 et 12 10, c'est-à-dire une vingtaine d'années environ après le Pcrcmal de Chrétien de Troies.
De môme (ju'cn l'rance le Per a-val de Chrétien, de même en .Mlemagne le Parzival de Wolfram eut une inilucnce durable, non seulement sur la littérature,
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mais encore sur les mœurs. Pendant deux siècles, la chevalerie de la Table Ronde demeure, dans toute l'Europe centrale, un des auxiliaires les plus puissants du prf)<,Mès s(^cial, et le Graal un moyen de proj)a{:(ande chrétienne des plus eflicaces. Longtemps, les monastères se disj^utent l'honneur de posséder tjui, le calice authenti(iue, (jui, la lance sanglante, (jui, l'épéc de Saint-Jean; plus d'un vase contenant le san{4 du Christ est envoyé d'Orient aux rois chrétiens, et devient la sauvegarde de tout un pays, de tout un peuple. Les jjrinces fondent à l'envi des Tables Rondes : Edouard III en Angleterre, Philippe et Jean de X'alois en l'rance, les ducs de Bourgogne en Helgicjue (i). En Allemagne, les ordres chevaleresques ne se comptent pas ; plusieurs d'entre eux se sont conservés juscju'à nos jours.
La chevalerie, en somme, a été tant<)t la hjrce des rois, tantôt l'indépendance des barons; elle a maintenu tout ce grand édifice de la féodalité (juc supportait le peuple. Cette chevalerie gardait, même sur les champs de bataille, le respect des principes c}ui avaient présidé à sa fondation et à son premier développement, .\insi, dans un mémorable combat où de pauvres paysans en révolte se présentent avec d'énormes bâtons et des hoyaux, de brillants escadrons de chevaliers, tout bardés de fer, se laissèrent assommer sans se défendre, plutôt ijue de tirer l'épée contre des vilains sans armes. C'est le scrupule dont s'est mocjué Cervantes et <|ui scandalise^ si f()rt Sancho, lorscjue, battu jvir îles muletiers,
il) PoTViN. IntrcKluctiun ;iu l'trcr.al
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il se voit abandonné par son maître, qui ne veut pas déroger jusqu'à le défendre contre de tels assaillants. Cette caricature du point d'honneur chevaleresque est rif^ourcuscment vraie; la tuerie des chevaliers du llainaut l'atteste.
Ainsi, la chevalerie a été à la fois une fiction et une réalité. Sous les imaginations parfois singulières (|ui remplissent les romans épicjues des xii'^ et xni<-' siècles, il y a la peinture fort expressive de la vie morale de ces siècles. La chevalerie a été une grande institution du moyen âge. Mais en même temps que la féodalité, elle changea peu à i>eu de caractère. L'esprit grivois et goguenard remplace progressivement l'esprit moral et grave de l'institution primitive. La cour d'Artus se perd dans les jardins d'Armide ; le Graal devient la coupe enchantée de IWrioste, de Boccace et de La Fontaine.
C'est la parodie, la décadence et bientôt l'oubli.