LE DRAME
iCHARD Wagnkk cst, avcc Alfred Tennyson (i), le seul poète moderne cjui se soit directement inspiré de la littérature relative au Giaal.
En France, le nom de Perceval n'est guère connu (jue par les analyses du poème de Chrétien de Troics (jue donnent les cours d'histoire littéraire. Victor Hugo, (jui a puisé beaucoup cependant dans les épopées et les romans chevaleresciues du xii*^ et du XIII'-' siècle, n'a pas touché, dans sa Légende des siècles, à la matière de Bretagne. Il n'y a guère à citer, comme œuvres françaises i\m s'y rattachent, (jue les prétendus poèmes épicpies d'un écrivain técond du premier Empire et de la Restauration, Creuzé de Lesser, lecjuel tenta de ranimer les légendes oubliées de la Table Ronde, dans la langue alambicjuée de Delille et le style troubadouresciue de l'école poéti(|ue contemporaine de Chateaubriand. On com-
(i) Le poêle lauréat dAnglcterrc qui, dans ses Idyllts du Roi (IdylU of ttu Kittg), a repris tout le cycle des poèmes relatifs au roi Artus.
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prend que ces estimables essais n'aient laissé de trace (|uc dans l'histoire littéraire.
\ln Allemagne, justju'à Wagner, le Graal et Parzival ont fait l'objet de très nombreux travaux philologiques et histori(iues, mais ils n'ont guère inspiré les poètes de l'école romanti(|ue, si curieux, cependant, de sujets - moyenâgeux -. Là, le phénomène est d'autant plus inexplicable que, dès les premières années du siècle, le poème de Wolfram d'ICschenljach avait été prôné, réédité, commenté et traduit en langue moderne, en un mot, rendu accessible aux lettrés de toute condition comme le chefd'œuvre de la poésie romanescjue du moyen âge à côté de la chanson des Nibelungen {NMimgeniUd), Vlliade de l'Allemagne.
Wagner est le premier qui ait tenté une adaptation, ou plutôt une transcription moderne de ce sujet en (juclcjuc sorte vierge, quand il s'en est emparé.
Ce (ju'il en a fait, nous allons le voir. Je me suis efforcé de donner au lecteur une idée aussi complète que possible des poèmes de Chrétien de Troies et de Wolfram d'Kschenbach. Je vais résumer maintenant le drame de Wagner (i). Ainsi l'on se rendra compte immédiatement du parti (|ue le maître de Bayreuth
(i) L'analjrse qui va suivre est assez étendue. Elle m rattache étroitement à l'action ; en beaucoup d'endroits, c'est même une traduction littérale. Elle ]>cut ainsi stTvir de guide pour le spectateur. Dans mon tra\'aU d'adaptation française, j'ai eu recours à l'excellente anal>'«e de Ptrtiftï que M"* Judith Gautier a donnée dans son opuscule sur Ki'h.trd Wagner ; je l'ai complétée et rectifiée en certaines parties, en y in* >tamment plu-
sieur.s fragments prosodies, traduits par moi pour '. de ces frag-
ments au concert, lis n'ont d'autre mérite que de MXtr ; .lussi près que pissible l'original et de s'adapter à la niusuiue Ou :< .vtr.i A Icar j>lacc
dans l'analyse du drame.
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a tiré des œuvres de ses prédécesseurs et de ce qu'il y a ajouté de son propre fond.
Le point de départ de Wagner est le même que celui de Chrétien de Troies et de Wolfram d'Eschenbach. Il admet que Farsifal a été élevé par sa mère dans un pays perdu où elle s'est retirée après la mort de Gamuret, son époux, afin d'épargner à son fils les aventures et le sort cruel du père. L'enfant a grandi, il s'est construit un arc et des flèches, il court les bois en chantant. Un jour, il rencontre dans la forêt des hommes brillants, montés sur de belles bétes ; il les interroge, il veut leur ressembler et les suivre ; il s'égare dans la forêt, et, depuis ce jour, l'arc à la main, il court le monde. Le naïf ignorant arrive ainsi dans le domaine sacré du Graal. C'est à ce moment (jue Wagner, dédaigneux des préliminaires inutiles et supposant le personnage connu, fait C(jmmencer son drame.
Les premières scènes nous initient aux dangers qui menacent le Graal et au trouble apporté dans la communauté sainte de ses chevaliers par la faute de leur chef, le roi Amfortas, (jui porte au Hanc une blessure incurable, pour avoir péché.
Au lever du rideau, nous sommes dans une contrée boisée, en plein pays montagneux. La scène représente une clairière au bord d'un beau lac; çA et là, des (juartiers de roc émergent du fouillis des troncs d'arbres et des arbustes sauvages ; à gauche, un chemin se perd dans les profondeurs de la forêt et monte vers le temple du Graal. C'est le matin. Le jour naissant baigne d'une lumière stridente K^s l'aux (lu l;ic c}ue l'on voit daiiî^ Ir tontl.
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Deux 6cuycrs et un robuste vieillard, portant le manteau blanc des chevaliers du (jraal, sont étendus sur le ^azon et dorment au pied d'un arbre. Le vieillard est un pieux et fidèle serviteur du Oraal, appelé (iurncmanz (Onurnemanz). De solennelles fanfares, dans le lointain, sonnent le réveil. Les dormeurs, (|ui avaient mission de veiller sur la forêt sacrée, se dressent en sursaut, honteux de s'être laissé vaincre par le sommeil. Gurnemanz gronde paternellement les jeunes gens :
« Debout ! l'heure est venue d'aller attendre le roi. Précédant le lit de douleur qui le supporte, je vois déjà s'avancer les messagers. «
Et il aborde deux chevaliers qui descendent du château, s'informant de la santé d'.\mfortas. Le roi souffre toujours cruellement de sa blessure; les herbes balsami(jues (jue Gauvain, à force d'adresse et d'audace, a conquises en de lointains pays, sont demeurées sans effet. Les souffrances sont revenues plus cuisantes, et, privé de sommeil par la violence du mal, le roi a réclamé avidement son bain.
" Insensés que nous sommes d'espérer un apaisement, là où la guérison seule peut soulager! - murmure tristement Gurnemanz.
Tout à coup, surgit de la forêt un être bizarrement accoutré, une femme au teint basané, au regard tour à tour l)rùlant ou éteint, les cheveux en désordre, couverte de haillons retenus par une ceinture faite de peaux de serpents; c'est Kundry, la magicienne.
Elle semble vivre d'une \ ie double : à l'état de veille, elle est au service des chevaliers du Graal; le
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sommeil la fait tomber au pouvoir de Klin^sor, le nécromancien, entre Ks mains (hi<jucl elle est un instrument terrible de perdition.
Que vient-elle faire? Elle rapporte de loin, du fond de l'Arabie, un baume (jui doit soulager les souffrances d'Amfortas. Voici le cortège du roi Pécheur :
- Un peu de repos! dit-il d'une voix dolente à ceux (jui le portent. Après une nuit d'indicibles souffrances, voici la fraîcheur bienfaisante de l'aube dans la forêt! L'onde du lac me ranimera. Le uv.\\ hésite. •"
Il demande à voir Gauvain, mais Gauvain est jiarti à la recherche de tjuelque autre remède plus ellicace que le précédent par lui raj^porté. Tristement le roi courbe la tète. Vaines recherches. Il n'attend plus la délivrance cjuc de Celui dont la venue a été prédite par le Graal : - Un pur, une âme simple, rendue voyante j^ar la pitié (i). - Ainsi
(i) Durch Milînd wnsmd. der mnt Thor. harn >/.«, ,i.-« un ersor J,ittcr.iicment : Sachant par la compassion, le pur fol, attcnds-lc. celui que j'ai élu. Le mot : io\'=Thot, doit être pris ici dans le sens quy attribuait la lanf^ue duxiir siècle. Penral It Gallois est aussi représenté dans Chrétien de Troics comme un fol, c'est-.i-diro : un innocfnt, un niais. Dans l'œuvre dr W.ijjncr, la promesse mystique dont je viens de donner le texte allemand est .idaptée sur un thème musical très important qui revient fréquemment dans la partition et dont le rythme lent ne peut, jmr conséquent, subir aucune modiluation. Malheureusement, il est imi>o.ssible déplacer sous la musique des mots aussi lourds que ; compatissant, compassion, ou aussi sonores que ; pitié, qui n'a i>as la douceur de Mitltid. C'est donc par un à peu prés qu'il faudra chercher X rendre l'idée du poète allemand. Faute de mieux. ; *a
version suivante, qui s'adaj>te exactement .i la musique : Kn l'Ani^ |
Dun ini^énu. | Mets ta foi, | C est mon élu.
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l'a i)r(''dit une inscription parue en lettres de feu sur les imrds du (iraal. Mais Amlortas n'es|>ére plus :
- Ce Rédempteur promis, je crois le reconnaître; puiss6-jc le nommer : la Mort? »•
Gurneman/ lui conseille d'es^ay<i encore <iu baume apporté par Kiiiidrv. ^î.'^is Kundrv ollomcmc ricane.
" A (juoi bon ce baume. Tout est mutile. Plutôt les eaux du lac. "
Alors, sur un signe d'.\mlortas, le cortège se remet en marche et se perd dans les proft)ndeurs du bois sacré. Les écuyers, restés seuls avec Gurnemanz, se laissent aller à malmener et à railler Kundry, couchée à terre comme une bête des bois. Gurnemanz les rappelle à l'observation des lois de la communauté suivant lescjuelles les bêtes mêmes sont inviolables dans le domaine du Graal. Les deux jeunes gens le pressent de tiuestions au sujet de Kundry et de la maladie d'.Vmfortas. Gurnemanz leur raconte alors comment .\mfortas, oublieux des lois du Graal, a succombé à la tentation. Il avait voulu combattre Klingsor, le magicien, Klingsor (jui, ayant ambitionné d'entrer dans l'ordre et qui repoussé comme indigne, parce qu'il s'était mutilé, avait lait sortir de terre un château de perdition, rempli de femmes qui attiraient les chevaliers dans leurs lilcts. .\rmé de la lance sacrée, .\mfortas était parti et avait mis le siège devant le Château de Perdition. Klingsor lui opposa une femme d'une beauté irrésistible; Amfortas ne sut pas s'arracher à ses séductions. Et, tandis (ju'il reposait dans les bras amoureux de la belle enchanteresse, Klingsor s'était
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emparé de la lance, en avait frappé le roi, d'où son incurable blessure. Depuis ce jour funeste, la lance sacrée est demeurée au pouvoir de l'ennemi ; les chevaliers du Graal sont cruellement éprouvés; c'est à peine s'ils sont admis à goûter le pain mystitjuc qui les nourrit et leur donne une force et une vertu surhumaines, car le roi Pécheur n'ose j^lus découvrir la coupe sacrée dont l'aspect seul lui rappelle sa faute et fait couler le sang de sa blessure. Un jour enfin, après une prière ardente, sur le rebord de la coupe en cristal, où le sang du Christ a été recueilli et qui est confiée à la garde des chevaliers, est apparue en lettres de feu l'inscription annonçant la venue d'un innocent, d'un ingénu aiHiucl la compassion révélerait le mystère de l'universelle soufirance humaine.
Ce récit remplit les compagnons de durnemanz d'un saint effroi. Dans un élan de foi, ils s'agenouillent; levant les yeux au ciel, dans l'attitude de la supplication, ils répètent la promesse mysticpic :
Va\ ràm«j .iiinantf <i un iiiginu.
Mets ta foi! c'est mon élu.
Tout à couj"), des cris retentissent du côté du lac. Des chevaliers accourent en tumulte, suivant des yeux le vol inégal d'un cygne ijui, blessé mortellement, se soutient avec peine au-dessus des eaux du lac, et l)ientot vient lourdement s'abattre sur le sol. D'autres chevaliers surviennent, amenant au milieu d'eux un adolescent d'allures un peu farouches, vêtu de peaux de bêtes, tenant à la main un arc et des
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flèches. C'est lui le coupable, c'est lui qui, dans la l'orét du Graal, uù les animaux sont sacrés, a décoché une Huche au cygne et ajmmis un nicurtre qui est prescju'un sacrilège. Les chevaliers l'entourent : Gurnemanz le gourmande. Mais, lui, il déclare ignorer même qu'il eût commis un méfait. Gurnemanz alors relève l'oiseau taché de sang et montre au coupable le regard voilé du cygne mourant. Parsifal, car c'est lui, ému d'un nouveau genre d'émotion, brise son arc et ses flèches, et les jette loin de lui. On lui demande d'où il vient, (jui il est, quel est son père, son nom! Il ne sait que répondre. Son nom? il en a eu plusieurs, mais il ne s'en souvient plus. D'où il vient? il n'en sait rien. Son père? jamais il ne l'a connu; sa mère, Herzeleide, l'a élevé dans les bois; un matin, il était parti, et depuis il ne l'a plus revue.
Kundry, qui a assisté de loin à toute cette scène avec un intérêt croissant, car elle aussi sait qu'il doit venir un Sauveur, s'approche et supplée à l'insuffisance des renseignements donnés par l'adolescent. Elle apprend aux chevaliers que celui qu'ils ont devant eux est le fils de Gamuret, tombé en héros dans un combat singulier. l\)ur le préserver d'un sort pareil, sa mère l'a élevé loin du monde, dans les bois, la folle! Et Kundry ricane.
Les souvenirs de Parsifal se précisent. Oui, c est ainsi : un jour, il avait rencontré dans les bois des lionimcs tout couverts d'étincelantes armures, et il les avait suivis. Depuis, souvent est venue la nuit, souvent a rcj)aru l'aube; il a erré dans les bois, se défendant avec ses flèches et son arc contre les bétes fauves et de grands hommes.
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Kundry confirme ce récit : oui, les malfaiteurs et les géants redoutaient sa force; ils craignaient tous le vaillant jouvenceau.
•^Ceux qui s'attaquaient à moi, demande Parsifal, étaient-ils des méchants? Qui donc est bon?
— « Ta mère, répond Gurnemanz; ta mère, que tu as abandonnée, et cjui maintenant pleure et se lamente à cause de toi. "
Alors Kundry, avec son rire mauvais, ricane de nouveau; les lamentations de Parsifal sont sans objet désormais; sa mère est morte.
« Morte? Ma mère? Qui dit cela? s'écrie Parsifal, frappé au cœur par cette nouvelle.
— « Par là, chevauchant, je l'ai vue mourir. Elle m'a chargée de son dernier adieu pour toi, simple fou. «
Parsifal ne se possède plus; il se jette sur Kundry et la saisit à la gorge. Les chevaliers interviennent :
«* Ce qu'elle dit doit être la vérité, ajoute Gurnemanz; car jamais Kundry n'a menti. ->
Parsifal se sent sulTocjucr par les larmes; sa vue se trouble, son sang s'arrête, il faiblit sous l'étreinte de l'émotion. (3n s'empresse autour de lui. Kundry elle-même court puiser de l'eau fraîche à la source prochaine.
•* Bien cela, fait Gurnemanz; ainsi le veut la loi du Graal. Celui-là conjure le mal cjui lui répond par le bien. -
Alors Kundry, tristement, penche la tête : - Je ne fais jamais le bien; je cherche seulement le repos. — Le repos pour celle (jui est accal)lée. Dormir.' Pour ne plus être réveillée par personne! •
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Tandis que Gurncmanz et les autres chevaliers entourent anxieusement Parsifal revenant à lui, Kun- (Iry va pour se retirer. Tout à coup, elle se redresse : « Non, non! Je ne veux pas dormir! L'horreur me
saisit! Vaine résistance! Les temps sont proches
Dormir... dormir, il le faut! ^ Et elle s'affaisse derrière un buisson, où elle demeure inanimée. La crise qui la remet au pouvoir de Klingsor s'est produite.
Cependant, du côté du lac sacré, on remarque du mouvement : c'est le cortège du roi qui remonte vers le château. Gurnemanz a été frappé par les allures étranc^es de Parsifal; soupçonnant (ju'il pourrait bien être l'innocent, l'être sans tache envoyé par le Graal pour racheter la malédiction qui pèse sur Amfortas. il veut le mener au temple.
- \'()ici le roi cjui revient de son bain ; le soleil est haut dans le ciel; laisse-moi te conduire au festin sacré, car si tu es pur, le Graal te nourrira et t'abreuvera. -
Paternellement, il enlace l'adolescent de son bras et le dirit^e.
~ Qu'est-ce cjue le Graal, demande Parsifal.
— - Cela ne se peut dire, réplicjue Gurnemanz. Si tu es véritablement son élu, ce cjue tu ignores te sera révélé par lui. -
Et les deux hommes se mettent en marche lentement.
La scène change alors; le bois disparaît; des rochers mas(iuent les deux voyageurs, puis on les revoit dans des galeries taillées dans le roc. Ils gravissent ainsi les pentes abruptes qui conduisent à Monsalvat.
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Des sons de trompe s'enflent doucement ; les cloches tintent dans le lointain d'abord, puis semblent se rapprocher (i). lùifin Parsifal arrive dans une vaste salle de style byzantin à colonnades circulaires et dont la coupole élevée laisse pénétrer le jour comme une pluie lumineuse. Leschevaliersdu Graal, vêtus de la cotte d'armes blanche, une colombe brodée sur le manteau rouge, s'avancent gravement sur deux rangs, et se groupent autour de deux tables où le roi du Graal va consacrer le pain et le vin.
Ils chantent pieusement :
A notre saint office Préparés chaque jour, (Jue la foi nous unisse En ce banquet d'amuur.
Où de la sainte table, Au juste révélé.
Le mystère ineffable Sera renouvelé.
Des voix d'adolescents répondent à mi-haulcur du temple :
Pour l'humanité pécheresse.
Ainsi qu'autrefois son sang fut versé.
Pour le Rédempteur, avec allégresse.
Qu'en ce jour mon sang soit donné.
Su mort fut notre reconfort ;
En nous>, qu'il vive par sa mort.
(i) Cest ici que commence la grande scène du Cir;ial t)iii ligure nciueimiunt au programme de nos concerts. J'intercale ici les textes pros.Kliés s adaptant à la musique, que j'ai traduits en i8S6 i>our la première exécution de cet important fragment aux Concerts populaires, à Bruxelles, sous la direction de M. Joseph UujKjnt
124 ^^ Drame.
Et des voix déniants reprennent tout en haut de la Djupole :
La foi re\it.
Du ciel descend La blanche messagère.
Prenez ce vin
Qui coule pour vous.
Mangez le pain des âmes.
Des écuyers et des frères servants entrent alors, portant la litière sur laquelle est étendu le roi Amfortas. Des enfants s'avancent portant une châsse recouverte d'une étoffe pourpre, qu'ils vont poser sur un autel de marbre, au centre de la salle. Les chants se taisent : un long silence se fait, interrompu tout à coup par une voix d'outre-tombe, cjui s'élève plaintive d'une niche placée dans le fond de la salle, derrière la litière d'Amfortas. Cette voix est celle du vieux roi, Titurel couché dans son tombeau, mais revivant par la grâce du Graal.
« Mon fils Amfortas! - — dit la voix sépulcrale,
— « accomplis-tu TOffice? - — Long silence. — >- Dois-je encore voir aujourd'hui le Graal et vivre. ^
— Long silence. — - Dois-jc mourir sans l'appui du Sau\eur ! -
Le roi malade tressaille et se dresse à demi. " Hélas! hélas! o tourment! Mon père! oh! encore une fois remplis le saint Oftîce, oh! vis et laisse-moi mourir. "
Mais la voix de Titurel reprend plus imj^érieuse : - Dans la tombe, je vis |)ar la grâce du Seigneur,
Le Drame. I25
mais je suis trop faillie pour le servir. Toi, expie ta
faute en le servant. Découvrez le Graal. " Non !
ne le découvrez pas »», s'écrie Amfortas dans une explosion de désespoir. — •• Oh ! se peut-il que nul d'entre vous ne puisse mesurer le tourment (ju'éveille en moi la vue qui vous transporte! Que sont la blessure et la rage de ses douleurs auprès de la peine infernale d'être damné à accomplir cet office! Oh! héritage douloureux qui m'est échu à moi, le seul pécheur entre tous, de garder le Saint des Saints et d'implorer pour eux la bénédiction divine! O châtiment! châtiment sans égal, infligé par le Miséricordieux offensé. A lui j'aspire ! Et je souffre de mon désir, et, dans la souffrance, je désire toujours! "
Ainsi se lamente le roi Pécheur; en même temps, il montre la blessure qui saigne à sa poitrine.
- Comme du Hanc du Sauveur, de ma blessure à moi coule le sang du pécheur, renouvelé sans relâche par la source du Désir, du Désir qu'hélas! nulle pénitence ne peut éteindre. Miséricorde, Seigneur! Miséricorde! reprends mon héritage, ferme ma blessure! Que saintement je meure, purifié par ta grâce, r
Et, tandis i|ue le roi s'affaise, épuisé, les voix d'enfants, du haut tic la coupole, redisent la promesse divine :
Kn l'àme aimante d'un ingénu.
Mets ta foi ! rVst mon Olu.
Telle est la révélation, murmurent a voix basse
1 26 Le Dranit .
les chevaliers ; attends avec espoir et officie une fois encore. -
Du fond du sanctuaire, pour la troisième fois, s'élève la voix de Titurcl : - Découvrez le Graal ! -
Amfortas, pâle comme un mort, s'est relevé en silence; les enfants ont enlevé l'étoffe pourpre (jui recouvrait la châsse d'or. .Amfortas en retire le vase de cristal : le Graal miraculeux.
Les chevaliers se sont prosternés avec recueillement ; l'obscurité envahit le temple. Un seul rayon cl)l()uissant tombe d'en haut sur le calice, qui resplendit et s'embrase d'une lueur pourpre toujours croissante. .Vmfortas, le visage illuminé, élève le calice et le balance lentement de tous côtés, pendant (|ue les voix d'en haut chantent les paroles sacrées :
<> Prends ce pain, c'est ma chair; prends ce vin, c'est mon sant; que mon amour te donne. -
Puis il repose le Graal, et les jeunes servants le replacent dans le tabernacle. Peu à peu, la clarté renait. Sur les tables, devant lescjuelles sont agenouillés les chevaliers, on voit les coupes pleines de vin et, à côté de chacune d'elles, se trouve un pain. Les chevaliers prennent part au festin. Du plus haut de la coupole, les voix d'enfants se foiil ùc nouveau entendre :
La pain de la Saintc-Oinc, Par sa grâce souveraine, Le Seigneur l'a transformé En ce sang qu'il a versé.
En ce corps pour nous iounolé.
Le Drame. 127
Les voix d'adolescents chantent à leur tour :
Sanjî et rhairdu sa<rificf.
Sa bonté réparatrice Pour toujours les a changés En ce vin que vous buvez.
En ce pain que vous manf^ez.
Puis ce sont les chevaliers :
Prenez ce pain, afin qu'en nous
Il devienne force et vaillance.
Jusqu'à la mort dévouons-nous
A l'œuvre de délivrance.
Prenez ce vin! Qu'il vr'-e en nous
Le sang ardent de la vie.
Pour que, joyeux, nous marchions tous
.•\ux saints combats, pleins d'énergie.
Tous se lovent avec gravité et échangent le baiser de paix. Cependant Amfortas est retombé sur sa litière, les servants s'empressent autour de lui et le transportent; les chevaliers s'éloignent, le temple se vide, tandis (jue retentissent une dernière lois les voix de la coupole :
Bienheureux dans la foi!
Uienheureux dans l'amour!
Parsifal est toujours là, à l'entrée ilu temple, où l'avait laissé CiurneiiKinz, comme cloué en terre. Cependant, en voyant ictombcr le roi sur sa litière, il a fait un mouvement violent, il a porté la main à son cœur, comme sous le coup d'une douleur intense. Maintenant il «st ( cMiime un homme ébloui, muet
128 Le Drame. '
de stuj)cur, siins une sensation, incunsc lenl dans le silence de l'église. Les j^ortfs s<- sont rtfcmi(''es; Gurnemanz revient à lui :
- yuoi! tu es encore là! Sais-tu ce que tu as vu ? -
Parsifal répond par un mouvement négatif de la tête. Déçu dans son espoir, le prenant pour un sot, Gurnemanz le pousse hors du temple.
- \'a! lui dit-il d'un ton bourru; tu n'es qu'un niais! Suis ton chemin, mais Gurnemanz te le conseille : à l'avenir laisse les cygnes en paix. Oison, accouple-toi aux oies. »•
Alors dans le silence du sanctuaire, une voix mystérieuse répète (i) une dernière fois la promesse mysti(jue :
lùn l'Ame aimante d'un ingénu.
Mets ta foi ! C'est mon élu.
Puis le rideau tombe.
Le deuxième acte nous transporte par un contraste violent dans un tout autre milieu : au Château de Perdition, où Klingsor exerce sa magie. Cet acte comprend également deux tableaux ; le premier représente le laboratoire, le second les jardins cncliantés de Klingsor.
Nous savons déjà, par le récit de Gurnemanz au premier acte, quel est Klingsor.
fi) Cette réjiétition. dun effet prodigieux à la scène, n'est pas indiquée dans le jK>onu- de Pam/al, mais clic se trouve dans la (tartitiun. Le musicien a, ici, complété la i)enséc du jxjéte.
Le Drame. 129
Après une vie de désordres dans la terre luxuriante des païens, il s'était fait ermite, voulant l'expiation ; il aspirait même à la sainteté. Impuissant à tuer en soi les désirs coupables, il porta sur lui-même une main criminelle, et cette main, qu'il tendit vers le Graal, fut repoussée avec mépris, les chevaliers ne voulant pas, parmi eux, de cet homme qui avait cru parvenir à la chasteté par la mutilation. Alors la rage et le dépit enseignèrent à Klingsor comment l'horrible forfait de son sacrifice volontaire pouvait lui servir à connaître les sciences occultes et à exercer un charme funeste. Il s'adonna à la magie et fit sortir de terre ce Château de Perdition iju'.Vmfortas avait voulu assiéger et dans lecjuel, succombant aux séductions d'une femme d'une beauté irrésistible, il s'était laissé enlever la lance sacrée.
Cette femme n'est autre (jue Kundry, la mcssagcre du Graal, tout à la fois et l'esclave du Klingsor. Elle a comme deux âmes et deux vies,(iui alternent l'une avec l'autre. Eveillée, elle est au service du Ciraal. Dormante, elle est au pouvoir du magicien, (jui en fait l'instrument de son œuvre de jK'rdition.
Parsifal,{jue nous venons de voir chassé du temple du Graal par Gurnemanz, ne peut être roi du C»raal qu'après avoir, lui aussi, subi la tentation et avoir résisté victorieusement aux enchantements de Klingsor. Telle est, en deux mots, l'idée du deuxième acte.
Au lever du rideau, nous sommes dans le laboratoire du magicien, au sommet d'une tour ouverte par le haut. En bas, tout est sombre; à gauche, une sorte d'abîme noir. Le long des murailles, saillissent seulement d'étroits degrés montant vers les créneaux.
i3o Le Drame.'
Klin^sor est assis sur l'un d'eux, entouré d'appareils de sorcellerie, ayant devant lui le miroir métalli({uc des nécromanciens. Il y voit.dans un mirage magique, le bel adolescent, joyeux et insouciant, Parsifal, qui s'avance vers le château, attiré par un sortilège.
Klingsor s'approche du trou, y jette de l'encens, qui ressort en vapeurs bleuâtres. Puis, avec de grands gestes cabalistifiues, il commence révocation de Kundry. C'est elle qui doit séduire Parsifal.
«* Sors du gouffre, s'écrie-t-il ! Arrive î à moi î ton maître t'appelle, toi l'innomée, diablesse originaire, rose de l'enfer. Toi qui fus Hérodiade et quoi encore ! Gundryggia jadis, aujourd'hui Kundry ; monte, monte vers ton maître, obéis à celui (jui a tout pouvoir sur toi. -
Lentement, surgissant des ténèbres, couverte d'un voile de givre, une femme superbe apparaît. Sous l'évocation, elle pousse un cri d'épouvante qui s'éteint peu à peu dans un faible gémissement de détresse. Elle veut résister ; elle a l'horreur d'elle-même, sachant pour <|ue]le œuvre le magicien l'éveille, Klingsor ricane :
«• Ouc faisais-tu là-bas parmi ces chastes chevaliers? Ne te plais-tu pas mieux chez moi ? .Vprès avoir fait prisonnier le gardien pur du Graal, qu'est-ce qui t'a chassée d'ici? Ha! ha! était-ce pour réparer le tort que tu leur avais fait! A quoi bon ! Le plus vaillant est à ma merci, s'il tombe dans tes bras, il est au pouvoir de la lance que moi-même j'ai arrachée à leur roi. .\ Td-uvrc donc ! Il s'agit aujourd'hui de coml)attre le plus dangereux d'entre les chevaliers, celui (juc i>rotège son innocence. -
Le Drame. i3i
Kundry se débat, vchcmentc : - Je ne veux pas! Oh ! oh ! .
Klingsor. — '• Tu voudras, — parce que tu dois.
Kundry. — - Tu ne peux me retenir.
Klinf^sor. — «Mais je puis te saisir, moi, ton maître.
Kundry. — - Toi ! par (jucl pouvoir ?
Klingsor. — « Ha! parce (jue, sur moi seul, tes séductions ne peuvent rien. -
Alors Kundry, avec un rire strident : - Ah! ah! serais-tu chaste ?
— - Que dis-tu là, femme maudite, hurle Klingsor plein de rage. O tourment cruel ! C'est ainsi (jue Satan se rit de moi, parce que, jadis, je m'efforçai vers la sainteté. Tourment cruel ! tourment du désir indompté, ardeur infernale des instincts cjue j'ai contraints au silence de mort. Il me raille à présent par ta bouche, fiancée du diable. Mais prends garde, le mépris et la raillerie, ciucKiu'un les a déjà expiés, celui (jui jadis me rejeta de la communauté, l'orgueilleux fort de sa sainteté dont la race est aujourd'hui en mon pouvoir. Bientôt je garderai moimême le Graal ! Ma! ha! il te plaisait, Amfortas, le héros que je t'ai adjoint pour ta joie !
— - O douleur ! douleur ! gémit Kundry, tous déchus avec moi par ma damnation! O sommeil, sommeil éternel ! seul salut! comment t'atteintlrc? "
.\l(^rs Klingsor se fait plus insinuant : - Celui cjui te résisterait te délivrerait peut-éuc; tente l'expérience sur l'adolescent qui s'approche. -
Déjà Kundry résiste plus faiblement.
- Il est beau, l'enfant ; le voici <iui vient, - lui cric Klingsor du liaut de la tour, qu'il a escaladée.
i32 Le Drame.
Un dan<:jercux sourire effleure les lèvres de l'encliantcrcssc. Au dehors, on entend un tumulte. Parsifal monte vers le château, il escalade l'enceinte : Klin^sor appelle à lui ses compagnons.
- Ho ! ho! gardiens! chevaliers! hérauts, debout! l'ennemi approche! -
De loin, Klinj^sor assiste au combat. Seul contre tous, les efféminés, Parsifal lutte victorieusement.
- Ho! ho! il n'a pas peur, celui-ci. Il vient de dérober sa lance au héros Ferris(i). Il la brandit avec intrépidité vers la horde des combattants. \ l'un, il casse le bras, à l'autre la caisse! Ha! ha! ils reculent, ils prennent la fuite! Que je suis joyeux! Puisse ainsi s'entrégorger toute la race des chevaliers! Fièrement, le voilà victorieux sur les créneaux. Ses joues sont tendrement colorées. Comme il regarde, surpris, dans les jardins déserts. Hé! Kundry, à l'œuvre! «
Mais déjà Kundry, prise d'un rire extati(|ue, a disparu ; il ne reste (ju'une fumée bleuâtre planant sur le goulTre où elle s'est abîmée. L'obscurité envahit peu à peu la scène.
•* Ah ! toi, tendre rejeton, quoi que les présages aient pu te destiner, tu es tombé en mon pouvoir, dit orgueilleusement Klingsor; une fois ta j^ureté souillée, tu m'appartiens. -
La tour s'enfonce peu à peu au milieu d'un bruit infernal, et l'on voit à sa place surgir un merveilleux jardin (^l'einplit une végétation tropicale. Plus loin, aj^paraisscnt les terrasses et les portitjues d'un palais
(i) Fcrris est !<• IV M) .1. .mil- i..ir l.i Ifi'onili- .1 1 un ilrs cbcvaliers il<* '-> «.'.iitc de Khngaor.
Le Drame. i33
arabe du style le plus .somptueux. Tout au fond, on voit Parsifal debout sur la muraille, hébété de surprise au milieu de ces splendeurs. De tous côtés, du château et des différentes issues du jardin, se précijiitent en tumulte, seules ou par groupes, de ravissantes jeunes filles, pareilles à des Heurs vivantes. Ce sont les belles (jui ont vu leurs chevaliers culbutés par le farouche envahisseur. Courant çà et là, elles jettent des cris d'épouvante. Mais voyant Parsifal ne leur faire aucun mal, elles se rassurent peu à peu, s'approchent de lui, l'entourent, lui font mille grâces, mille gentillesses, cherchant à lui plaire et à le séduire. Toute la scène est charmante et je la traduis jires(iue littéralement, tout entière [i).
JEfNliS riLLIÎS (sortant du jardin)
Ciel, quel tumulte! On nous menace!
JECNBS FILLES (sortant du (kàttau)
•Merte! Le téméraire!
Quelle audace !