CONCLUSION
|kkivé au terme de ce long travail, je m'en détache avec peine, et comme on c^uitte à regret un grand spectacle de la nature ou un ami dont l'àme est devenue une partie de la vôtre. On est toujours un peu victime du commerce trop intime avec les chefs-d'œuvre. Ils vous ont saisi, ils vous ont absorbé si complètement qu'il semble que vous ayez perdu la liberté de votre respiration au moment de vous en séparer.
Et il vous en reste une sorte d'oppression, et comme une douleur qui se ravive au souvenir des voluptés éprouvées en se sentant pénétrer et envahir peu à peu par l'éloquence du génie. Que d'heures délicieuses, après la première révélation à Bayreuth, passées à étudier de plus près l'œuvre entendue et vue là-bas en spectateur neuf et sans préparation! Et quelle joie, en entrant davantage dans la conception du drame et de la musique, d'y découvrir à chaque
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pas des détails merveilleux, d'y retrouver la grandeur jusque dans les minuties, d'en reprendre une à une les paroles profondes, les exquises harmonies, les puissantes pensées, à peine soupçonnées dans le premier éblouissement de cette grande poésie!
Maintenant, c'est fini de ces sensations mordantes et de ces joies naïves; l'œuvre est là devant moi, analysée, dissécjuée, aussi belle, il est vrai, qu'auparavant, mais envisagée d'un point de vue plus éloigné, plus froid. Ce n'est plus la spontanéité de l'admiration rendue sans réflexion. Et cela fait que j'éprouve, je le confesse, un sentiment d'envie à l'égard de ceux qui, n'ayant vu, ni entendu Parsifal, ont encore l'espoir de tant de jouissances artisticjucs, passées pour les initiés, renouvelables, à la vérité, mais à jamais privées de leur fleur.
Probablement, ceux qui viendront après nous ne comprendront-ils ni les haineuses et basses attaques dont Wagner fut l'objet, ni l'extraordinaire enthousiasme que toute la présente génération éprouve pour ce grand artiste.
Nous avons eu pareil état d'àmc vis-à-vis de Beethoven et de Mozart, cjui ne nous ont jamais impressionnés aussi complètement que les hommes du commencement du siècle, les jeunes gens de i63o. Quelle révélation d'art pour ceux-là, quelle explosion de jioésie dans les neuf symphonies, dans les quatuors, dans Fidelio^ Don Juan, le Requiem !
Glincka pleurant comme un enfant à l'audition du dernier quatuor de Beethoven ; Berlioz souffrant la faim, obsédé par l'image de celui qu'il appelait le Titan; Liszt,voyageant toute une annéeatin de recueil-
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lir dans ses concerts la somme nécessaire pour lui élever une statue ; Wagner lui-même copiant de sa main toute la partition d'orchestre de la IX^ Symphonie et l'apprenant par cœur; ce sont là des adorations que nous pouvons partager, mais dans lesquelles notre ardeur n'égalera jamais l'élan de nos devanciers.
Heureux ceux que leur âge a placés au moment où la puissance du génie de Wagner s'est révélée dans sa plénitude. Ils auront connu des joies artistiques sans pareilles, que n'éprouveront plus leurs successeurs.
On attribue à Schopenhauer ce mot profond mais attristant : '^ Tout chef-d'œuvre crée un poncif. >» Déjà le poncif de Wagner nous inonde; et dans vingt ans, c'est à travers ces poncifs qu'il faudra chercher l'auteur de Parsifal, comme il a fallu retrouver Beethoven et Mozart à travers les Hummel, les Ries, les Hiller, les Spohr et toute la séquelle des épigones.
Il en sera de même pour Wagner, maintenant admiré éperdument après avoir été longtemps victime, dans ses plus nobles aspirations, de la sottise, de l'envie et de ce scepticisme improductif des salons qui passe sans laisser même la trace de ses morsures. On l'admirera comme un des plus beaux génies cjue l'art ait élevé au-dessus de l'humanité; mais cette admiration n'aura pas les surprises troublantes qui nous ont, nous, si violemment émus, en voyant se développer et grandir cet œuvre si puissant, si varié, qui comprend ces merveilles, Lohengrin, Tristan^ la Valkyrie Siegfried, les Maîtres Chanteurs, pour aboutir à Parsifal.
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Au demeurant, le jugement de la postérité nous importe peu, et nous n'avons pas à nous en préoccuper.
Quel qu'il soit, il ne pourra pas faire que toutes ces œuvres ne nous aient transportés d'enthousiasme ; il ne pourra pas faire que Farsi/al n'ait été la plus profonde et la plus saisissante impression d'art qu'a ressentie la génération présente.
Et cela nous suffit.
Profondément émouvant par les sentiments qu'il touche en nous; dramati(iuc, dans le sens le plus élevé du mot, par la gravité et la force des conflits passionnels qu'il expose; humain, et largement, par la grande pensée philosophique qu'il développe, Parsifal est une a*uvre en laquelle s'unissent tous les genres de beautés : la beauté éclatante et parfaite de la forme, la beauté morale et poétique de la conception.
Ici, Richard Wagner a véritablement atteint les suprêmes grandeurs du rêve humain.
Parsifal est son testament artistique. Et il demeurera, selon toute apparence, le testament artistique de ce glorieux XIX*= siècle, dont l'aurore a vu naitre Faust et les neuf symphonies, cjui, à son apogée, a produit la Légende des SUcLs, et dont le déclin s'illumine des rayonnantes clartés de l'art nouveau, créé à Bayreuth.