LA TROISIÈME
Non, moi !
LES AUTRES {l'uHt après l'autro
Il me préfère à toi.
Non, moi! C'est moi!
LA PRE^IIÈRE (à Parsikal qui la rtpousii\
Tu te défends de moi ?
UNE AUTRE
C'est ta main qui me chasse?
TOUTES (Iti MN/5 aprii Us autrti)
— Rien n'émeut-il ton àrae?
— Que crains-tu d'une femme ?
— Tu manques d'audace ?
- Ton cceur est-il donc tout de ^lace?
140 Le Drame.
— hn toi ji ■ . ■ ". /
- Tu .
Courtiser l'abeiUe?
— Ah • '
— • Sa • : inc.
— Pour nou» elle r%\ un charme
— A nous ! il est ù nous !
- Il m* veut pas de vous!
l'ARSIFAL (à moitii fàthi, rtfousu mm iirmùtt fois Its jtmius /UU$ tt vml fmr)
Laissez-moi ! \'ous ne me prendrez pas !
Tout à coup, d'un boscjuct voisin sort une voix mtrvcillcuscmcnt belle, la voix de Kundry* :
Parsifal, reste !
Les jeunes filles, effrayées, demeurent immobiles. l^arsifal, profondément ému, s'arrête :
«< Paraifal? >»
Ainsi, jadis, m'appelait ma mère.
La voix de Kundiy répète :
Demeurr, Parsifal !
Aussi promptes à l'effroi (ju'au plaisir, aussi vite lanécs (ju'écloses, elles cèdent la place à la puissante mai^icienne. - (irand fou ! « c'est leur dernier mot à Parsifal, qui se ilemande s'il veille ou s'il rêve; et elles fuient, les unes attristées, les autres railleuses, en jetant aux échos du jardin leur rire perlé.
Le Dravic. 141
Alors le bosquet d'où était partie la voix s'entrouvre et l'on voit apjiaraitrc Kundry, l>cllc à miracle, étendue voluptueusement sur un lit de fleurs.
- Kst-ce toi (|ui m'appelas, moi l'innomé ? dit, de loin, à la séductrice Parsifal tout ému.
- -C'est moi, réji()nd-elle,(|ui t'apjK-lai : Fal-parsi, le simple pur, Parsi-fal, le pur simple (i). .\insi t'avait nommé ton père, lors(jue, expirant aux terres lointaines de l'Arabie, il adrcs.sa le salut suprême à son fils encore enfermé dans le sein de .sa mère. Je t'attendais ici pour te l'approndrc. -
Mlle raconte alors à Parsifal tout ce(iu'elle .sait de lui, de son enfance, de .sa mère, (ju'il a abandonnée et(jui est morte de désespoir, car elle .sait sa vie mieux (|ue lui-même.
- Ma mère ! ma mère ! C)u'ai-je fait ? s'écrie-t-il. C'est ton fils (jui t'a porté le coup mortel! Insensé que je suis! 6 fou plein de lourdes erreurs! T'avoir oubliée, toi, ma mère, ma tendrement aimée! -
h^t, terrassé de douleur, il s'affaisse aux pieds de Kundry. L'œuvre de séduction va commencer. Doucement, la magicienne enlace de ses bras l'enfant qui se souvient et pleure.
- L'aveu et le repentir effaceront ta faute, lui dit-elle en se penchant vers lui; le savoir changera ta folie en raison, .\pprends à connaître cet amour (jui enveloppait Gamuret, lorscjuc l'ardeur d'Herzeleide l'embrasait. L'amour (jui te donna la forme et l'existence, devant leciuel la mort et l'innocence reculent,
(i) Pour l'explication de ce jeu de muts,voir plus haut,pai;c iTi.la discussion philologique à laquelle a donne lieu le nom de Parxi/tU,
142 Le Drame,
(lu'aujourd'hui, avec le salut suprême de la bénédiction maternelle, il te donne son premier baiser. •
IClle se penche sur lui et imprime à sa bouche un lon«^ et voluptueux baiser.
Ainsi la palpitation du cœur féminin s'est insinuée en Parsifal avec le charme des souvenirs d'enfance et des plus tendres affections. Longtemps l'enchanteresse tient ses lèvres pressées sur les siennes. Tout à coup, Parsifal s'arrache à cette étreinte ; il se lève comme sous le coup d'une révélation subite ; l'épouvante au front, il porte la main à son cœur :
» Amfortas î... la blessure! la blessure!... Elle me brûle moi aussi "
Parsifal a compris ! Les voiles qui couvraient son esprit se sont déchirés, le sens de tout ce qu'il a vu, il le saisit maintenant ; il vient de sentir s'allumer dans son pro{)re cœur le feu qui dévore celui du roi Pécheur. La volupté, mère des Douleurs, lui a révélé toute la Douleur humaine (i). • J'ai vu saigner la blessure, maintenant; elle saigne en moi-même, là... là! O i^lainte! affreuse plainte, elle crie vers moi du plus profond de mon être. Ici, — au cœur, — est l'incendie, le désir ardent.le désir terrible et effréné. - Il s'est jeté à genoux, comme un désespéré: - Rédempteur ! Seigneur ! O Roi de la grâce et de la pitié ! Comment expier ma faute ! -
A partir de ce moment, les rôles changent. Kundry s'est levée. Elle passe de l'étonnement à l'admiration jxissionnée ; elle suit tous les mouvements de l'adolescent et tâche à le ressaisir.
U) Mclmond Srhur* : étude sur Ptrsif*!.
Le Drami. 143
- Héros superbe! fuis l'illusion. Regarde ! sois gracieux à l'approche de la grâce. -
Mais, toujours agenouillé, plongé comme en un rêve, Parsifal revit toute la scène de la séduction à laquelle Amfortas a succombé.
- Oui, c'est bien cette voix qui lappciau et ce regard (\\i\ lui souriait. Je les reconnais. C'est ainsi (lu'ondoyaient les boucles de ses cheveux, ainsi que le bras enlaçait son cou, caressant mollement sa joue. C'est ainsi (juesa bouche en lui versant toutes les tortures, lui ravit le salut de son âme. — Ah ! ce bai.ser, «
Parsifal se relève vivement et repousse Kundry :
- Arrière, corruptrice! loin de moi, à jamais! - \i\\ vain Kundry multiplie lescaresses insinuantes,
les élans passionnés, toutes les séductions de la voix féminine tour à tour furieuse dans le déchaînement de la passion et attendrie dans la supplication humiliée.
- Si tu es le Sauveur, pcjunjuoi ne pas t'unir à moi pour mon salut? Depuis l'éternité je t'attends, toi, le Rédempteur, (jui as tant tardé à venir. Oh ! si tu savais la malédiction (jui, dans le sommeil et la veille, dans le tourment comme dans la joie, se retrempant pour les douleurs nouvelles, sans cesse me poursuit à travers l'existence ! Je le vis. Lui ! Lui ! et j'ai ri (i). Alors son regard m'atteignit. Lt main-
(I) Wagner s'est souvenu icide Tépisode cl'Hcrodiade,qui, selon la légende, se mit à riro quand «n lui apporta l.i tôte de saint Jean-T • ' '
gcnde ajoute que la télé souflla au visage dUcrcKliade. qui, les airs, erre incessamment san^ j.imais trouver de • bil)li<juc est demeurée tu- p-jnilairo »vi \')<t!i >.-^-.':r • racnts empruntes à la i; cnu,
lui aussi, dans son mer\' ■• ant.
lanalyse du i)crsonnage de Kundrj-.
144 ^^ Drame.
tenant, je cherche, de nionde en monde, à le rencontrer de nouveau. Au plus fort de la détresse, je vois encore ce regard, je le sens se poser sur moi ; alors le rire maudit me reprend; un |)écheur tombe dans mes bras, et je ris, je ris. Et je voudrais pleurer !... Lui (juc j'ai désiré ardemment, je le reconnais en toi ; laisse-moi pleurer sur ton sein, laisse-moi, une heure seulement, m'unir à toi, et, dussent le monde et Dieu me réprouver, être rachetée et sauvée par toi. « Mais Parsifal résiste :
- Toute l'éternité, tu serais damnée avec moi si, pour une heure, j'oubliais ma mission dans l'étreinte de tes bras! — Pour te sauver, toi aussi, je suis venu. Renonce au désir; pour mettre fin à tes souffrances, il faut en tarir la source. -
Plus passionnément Kundry le presse :
" Ce fut mon baiser ijui te rendit clairvoyant. L'enlacement de mon amour tedonnerait la divinité. Si tu dois sauver le monde, si cette heure t'a lait Dieu, laisse-moi pour elle être damnée ! Laisse-moi t'aimer. Pour moi, ce sera la rédemption.
- - Je te sauverai, toi aussi, répond Parsital ; indicjuc-moi seulement le chemin que j'ai perdu, le chemin qui conduit vers Amlortas. »
Mors d'elle, la femme repoussée, bondit de fureur:
- Jamais, ce chemin, tu ne le retrouveras ! La malédiction du Sauveur me rend la force; contre toi-mcmc, il me défend! Oh! Erreur. Compatis à moi et je te dirai le chemin ! -
l.lle se jette sur lui, veut l'enlacer, l'enchaine de ses bras, mais Parsifal, violemment, se dégage de l'étreinte.
Le Drame. 145
« A moi! à nmi ! Klingsor, au secours! s'écrict-ellc enfin, folle de rage. Barrez-lui la route, arrêtez les pas de l'insolent ! "
Aux cris de Kundry, les filles-Heurs accourent, Klingsor paraît sur la terrasse du palais, armé de la lance sacrée. D'un geste violent, il lance l'arme contre le téméraire (jui brave son j^ouvoir. Mais elle ne jieut atteindre celui (jui est demeuré pur ; elle passe au-dessus de la tète de Parsifal, où elle semble suspendue. Parsifal s'en saisit et trace dans l'air la figure de la croix. Aussitôt, au milieu d'un épouvantable fracas, jardin et palais s'elfondrent, Klingsor disparait dans la terre entr'ouverte, les fillesfleurs s'inclinent et tombent comme des fleurs fanées; on ne voit plus iju'un désert aride, au milieu ducjucl Kundry s'affaisse avec un grand cri.
Du haut du rempart en ruines, Parsifal lui jetle cette dernière parole :
- Tu sais où tu me retrouveras. -
Et le rideau se ferme.
Le troisième acte nous ramène au domaine ilu Graal ; il s'ouvre comme une id^-lle de paix et de rédemption après les violences passitnmées (jue l'on vient devoir au Château de l\'rditiun.
C'est le matin, à la lisière d'une forêt, dans un paysage printanier s'ouvrant,au fond, sur une prairie émaillée de fleurs. .\ gauche, au détour d'un sentier, s'adosse au rocher une primitive cabane, couverte de chaume. Là, Gurnemanz, le chef tout blanchi maintenant, \it vu anachorète. Il sort de sa hutte, car il a entendu un long soupir, un gémi.sse-
146 Le Dramt.
iiiL-nt (jui ne peut cuc ic cri ti'unc bcte fauve. II s'approche (lu taillis d'où la voix est arrivée à lui et il trouve une femme <lcmi-morte, plongée dans un sommeil létharj^iciue. Il a reconnu immédiatement Kundry. Il la relève, lui verse de l'eau, la ranime. Kundry, enfin s'éveille. .Mais clic est incapable de jîarlcr. Mlle ne soupire ijuc deux mots d'une voix murmurante :
- Servir! Servir! - Puis lentement elle s*, u k \i-, ti.i;i.-> une attitude de j)énitente; elle se diri^^e vers la cabane.
- yuel chan<^ement dans sa démarche, * dit Gurncmanz, surpris.
Kundry est revenue, portant une cruche qu'elle va emplir à la source (jui jaillit au pied d'un arbre, à droite.
Pendant ([u'elle est agenouillée, puisant l'eau, elle aperçoit quelcju'un qui s'avance par les chemins (le la lorèt ; un signe muet appelle l'attention de Gurnemaiiz sur l'arrivant. Bientôt il est prés d'eux. C'est un chevalier tout bardé de fer, portant une armure noire, la visière baissée, tenant à la main la lance et le bouclier. Gravement il approche, muet; sa démarche annonce la tristesse. Gurnemanz lui demande s'il s'est égaré. L'inconnu s'assied près de la source et secoue doucement la téti'.
« Tu ne me donnes pas le salut -, lui dit Gurnemanz.
L'inconnu s'incline.
- Si iiuelque serment te lie au silence, reprend d'un ton bourru le vieil ermite, mon devoir m'oblige :\ te dire ce cpii convient en cet endroit. Sache
Le Drame. 147
que tu es ici dans le domaine sacré. On n'y passe point en armes et la visière abattue. Ne sais-tu donc pas (jucl saint jour c'est aujourd'hui?-
L'inconnu répond jiar un sij^ne négatil.
" Quoi ! D'où vicns-tu donc, dans cjuel monde païen as-tu vécu pour ignorer t)uc ce jour est le Vendredi-Saint? y>
A ces mots, le chevalier noir tressaille.
- Hàte-toi, enlève tes armes! N'outrage pas le Sauveur (jui, privé de toute défense, offrit aujcmrd'hui son divin sang pour le salut du monde. "
L'inconnu obéit; il s'est levé, il a planté sa lance en terre, déposé glaive et bouclier, défait son armure; maintenant, il relève sa visière, dépose le cas(|ue, puis s'agenouille dans une ardente prière, les yeux levés sur la pointe de la lance.
Gurncmanz a reconnu Parsifal, l'innocent (jue, jadis, il avait si rudement renvoyé du temple; il a reconnu aussi la lance sacrée.
<» O jour béni, autjuel j'ai eu le bonheur de m'éveillcr aujourd'hui -, dit-il avec une émotion profonde.
Kundry a détourné le visage.
Parsifal se relève, regarde autour «le lui, reconnaît Gurncmanz et lui tend affectueusement la main.
- Je suis heureux de t'avoir retrouvé.
— - Quoi, tu me reconnais encore! Tu reionnais celui cjue la détresse et le chagrin ont courl)é si l«a^. Comment et d'où viens-tu aujourd'hui ?
— - J'ai suivi les sentiers île l'erreur et de la souffrance ; dois-je m'en croire sorti à jamais, puisque j'entends de nouveau le murmure de cette foret
148 Le Drame. '
et que toi, bon vieillard, je te revois? Ou bien suis-je encore égaré? Tout me semble changé.
— ** Dis-moi i\\x\ tu cherches?
— « Celui dont j'entendis, un jour, la plainte profonde sans la comprendre, et pour le salut dutjuel je puis aujourd'hui me croire élu. Mais, hélas! — à ne jamais trouver le chemin de la Rédemption, à errer à l'aventure, une malédiction sauvage, me condamne !... -
Gurnemanz le rassure : c'est bien ici le domaine sacré du Graal ; sa chevalerie l'attend. Ah ! elle a grand besoin du salut cju'il apporte. Depuis le jour où il vint dans le temple, le dueil et l'angoisse de la communauté s'accrurent juscju'à la détresse : Amlortas, se raidissant contre sa blessure et la souffrance de son âme, dans une obstination farouche, convoita la mort ; ni les supplications ni la douleur de ses chevaliers ne purent le décider à remplir sa sainte mission. Depuis longtemps, le Graal est demeuré enfermé dans sa châsse et la sainte nourriture est refusée à ses chevaliers.
»• Et c'est moi, s'écrie Parsifal, c'est moi qui ai causé cette détresse ! -
La douleur iju'il ressent, le repentir le font défaillir. 11 va tomber; Gurnemanz le soutient et le conduit à la source, aidé par Kundry, qui, muette, a assisté, de loin à toute cette scène. Peu à peu, Parsifal revient à lui. Kundry est à ses genou.x. Doucement, elle dénoue ses sandales, lui lave les pieds, les arrose d'une huile précieuse, et, nouvelle Madeleine, les essuie de ses longs cheveux. Parsifal la considère d'un air compatissant :
Le Drame. 149
<^ Tu m'as lavé les pieds, lui dit-il avec onction ; maintenant, (|ue l'ami m'oif^nc la tète. >»
C'est ici que commence l'admirable scène connue sous le nom de Charme du vendredi-saint.
Gurnemanz a puisé dans sa main un peu d'eau de la source et en a humecté le front de l'adolescent. Il prend ensuite des mains de Kundry l'huile précieuse, et en oint la tcte de la pécheresse.
GURNEMANZ {étendant les mains au-dessus de Parsifal)
Ainsi, l'heure est venue !
Ton front, je le bénis, et. Roi, je te salue!
Ame pure!
Cœur simple et plein d'amour! ceins le royal bandeau ! Du roi Pécheur, toi qui vis la blessure, Délivre-ie de son cruel fardeau !
ij>uise à son tour de l'eau dans la source; il s'incline sur KvSDuy agenouillée, et lui verse l'eau lustrale sur le front.)
Mon saint office, ainsi je l'accomplis : Sois baptisée, et crois au Dieu (jui sauve.
(Kundry baisse la tète avec humilité. — Parsifal se détourne lentement et contemple avec ravissement la forêt et la prairie.)
Qu'ils sont beaux aujourd'hui, ces prés tout reverdis. Autour de moi, des fleurs magiques.
J'ai vu tourner les rondes fantastiques. Mais jamais encor, dans les bois.
Les fleurs ne m'ont paru si belles.
Jamais encor ne m'avaient-elles Parlé d'une si douce voix !
i5o Le Drame,
CURKEMANZ
Du vcn<lrc<U-saint, c'est le mystère.
Seigneur !
PARSIPAL
O peine ! ô douleur amère !
Il me semblait qu'au jour maudit Tout être qui respire et vit Ne dut répandre que des larmes!
CURNEMANZ
Mon fils, il n'en est pas ainsi !
Les larmes du pécheur qui prie Sont comme une rosée aux fleurs que la prairie En ce jour voit éclore; Et toute la nature, en chœur.
Suivant la trace du Sauveur, Le bénit et l'adore!
Depuis sa mort sur la croix du supplice, Elle contemple l'homme rédimé, Désormais libre, et racheté du vice Par l'offrande de son Dieu bien-aimé.
Or, chaque fleur, l'épi, le brin de mousse. Tout ce qui tremble sous le firmament, Sait que, suivant la loi divine et douce
De celui qui nous fut clément.
Nul en ce jour ne peut flétrir Ce que Dieu fait fleurir.
Tout chante ! Plus fraîche est la brise ; Et l'univers purifié Fête à genoux, extasié.
Son iimocence reconquise !
Kundry a lentement relevé la tête et, le regard tout baigné de larmes, regarde Parsifal dans l'attitude d'une suppliante.
Le Drame. i5i
« Tu pleures, lui dit Parsifal. — Vois, le pré sourit. "
Et il lui baise le front. Ainsi, il a accompli le premier acte de sa mission rédemptrice.
Cependant, au loin, tintent les cloches, luji^ubrement.
« Midi, c'est l'heure, dit Gurnemanz; Seigneur, permets que ton serviteur te conduise. "
Lui et Kundry revêtent Parsifal de la cotte et du manteau de chevalier du Graal. Solennellement Parsifal saisit la lance sacrée, et, précédé par Gurnemanz, il se met en route pour Montsalvat, suivi de Kundry.
La contrée se transforme de nouveau, comme au premier acte. Le son des cloches se rapproche à mesure que les personnages semblent avancer. Bientôt nous les retrouvons à l'entrée de la basilique, qui, cette fois, est dans une demi-obscurité. De longues files de chevaliers en deuil, marchant deux par deux, précèdent, en disant des chants attristés, la litière d'Amfortas et le cercueil où est enfermé Titurcl ; depuis (jue la vue du Graal ne le reconforte plus, le vieux roi est mort.
Parsifal est entré suivi de Kundry et de Gurnemanz. Il revoit Amfortas, le roi coupable, se dressant sur sa couche, éperdu de douleur, demandant la mort à SCS compagnons, (jui réclament cju'il remplisse une dernière fois les devoirs de sa charge.
'^ Malheur ! malheur à moi ! - s'écrie-t-il devant le cercueil de Titurel, ouvert devant lui. « Mon père ! héros béni et pur, vers lequel, jadis, les anges se penchèrent, moi (]ui voulais mourir pour
i52 Le Drame,
toi, c'est moi (jui t*ai donné la mort. O toi, qui contemples maintenant, dans une lueur céleste, le rédempteur lui-même, implore-le, demande-lui que son sang, s'il doit une fois encore nourrir les frères, m'accorde à moi la mort! La mort! Mourir! Seule grâce! Disparaisse la terrible blessure, disparaisse le venin (jui ronge, et que mon cœur se glace! Mon père, je t'invoque, — adresse- lui cette prière : Sauveur, donne à mon fils la paix. y>
Mais les chevaliers exigent qu'il découvre le tabernacle. Amfortas, en proie au plus violent désespoir, s'élance au milieu d'eux en déchirant ses vêtements.
« Non, non! jamais plus! Ah! déjà je sens la mort qui me revêt d'ombre ! Insensés ! Qui de vous peut me forcer à vivre? Personne ne me donnera-t-il la mort? Me voici, voici la plaie saignante ! Voyez ce sang qui m'empoisonne! Haut les armes! Plongez vos glaives, — profondément, jusqu'à la garde! — Tuez le coupable en même temps que son tourment, et, de lui-même, alors luira pour vous le Graal I -
Mais les chevaliers font le vide autour de lui ; seul, dans une extase terrible, Amfortas est debout demandant la mort, la délivrance.
Au milieu de ce désordre, tout à coup Parsifal s'avance, grave, mais le front illuminé par la foi.
** Une seule arme peut guérir la blessure, dit-il; c'est celle qui l'a faite. «
Et il touche avec le fer de la lance la plaie du Roi déchu.
«Sois guéri, racheté et sauvé, lui dit-il; car je remplis à présent ton olhce! Bénie soit ta souffrance, qui donna la force suprême de la compassion et le pouvoir de la ])lus pure sagesse à l'innocent timoré. "
Le Drame. i53
Amfo.tas s'est redressé, ^'uéri, au milieu de l'admiration émue de tous. Pendant ce temps, Parsifal, le nouveau roi, monte les marches de l'autel.
Toute l'assemblée s'est agenouillée.
" Découvrez le tabernacle! r< ordonne-t-il aux servants. Puis il saisit le vase de cristal, cjui se colore d'un rouge plus ardent, tandis qu'il le balance solennellement au-dessus des assistants. La coupole du temple s'est illuminée de lueurs éclatantes ; une colombe blanche plane au-dessus de Parsifal.
Amfortas et Gurnemanz sont prosternés devant lui; Kundry, sur les premières marches de l'autel, élève vers lui un regard reconnaissant ; mais elle s'affaisse lentement, et, touchée par la grâce, rend le dernier soupir.
Du plus haut de la coupole, les voix mystiques chantent :
Miracle du suprême salut !
Rédemption au rédempteur !
Tel est, dépouillé de l'accent que lui donnent la souplesse d'une langue singulièrement affinée et la force pleine de concision d'une pensée profonde, tel est le poème de ce drame aucjuel la musicjue prête tour à tour une énergie et une douceur d'expression qu'aucune parole ne pourrait traduire.