LA GENESE
N aura reconnu au passafijc les épisodes du drame wagncrien inspirés des récits de Chrétien et de Wolfram. Nous allons voir maintenant de plus près la genèse et pénétrer plus avant dans la conception de l'œuvre moderne, si difTcrente de celles du xiii<^ siècle.
Richard Wagner avait déjà touché au Graal en écrivant Lohcngrifi. Bien cjue Parsifal soit sa dernière oeuvre, ses premiers rapports avec ce sujet remontent donc fort loin, juscju'à l'épocjue des études préparatoires au drame dont le chevalier au Cygne est le héros. La légende relative à celui-ci fait partie, nous l'avons vu, du Parzival de Wolfram d'Eschenbach, dont il est en (juchiue sorte la conclusion. Il est donc très probable (juc, dès cette époijuc, c'est-à-dirtvers 1844-1845, Wagner avait lu le roman entier du poète de Souabc.
Ce n'est, tt)utefuis, <|ue beauc(Uii> plus tard cju'il v revint et connut son projet de drame. Il est certain néanmoins (|ue,dès lors, Wagner avait étudié de près
i56 La Genèse. .
la légende de Parsifal, car il en parle assez longuement dans un écrit qui est évidemment le fruit des études sur Lohentp'iti. Cet écrit, publié seulement en 1848, est une étude sur la lutte des Guelfes et des Gibelins (Wiblingen), et il est intitulé: les Wibelttngt^n, histoire f^énérale par la légende (i). C'est à propos de son projet, bientôt abandonné, de mettre Frédéric Barberoussc à la scène, qu'il passe en revue, dans ce très intéressant travail, les mythes Scandinaves et germaniques, notamment le mythe des Nibclungcn et de leur trésor, dont il établit la liaison avec les grands événements qui touchent à l'histoire de l'empire de Charlcmagnc et à celui des Hohenstaufen. Dans son dernier chapitre, il s'explique aussi sur le mythe du Graal,qui est, à ses yeux, une légende orientale, transformée et mise en rapport, du moins dans l'interprétation germanique, avec le mythe du N ibclungenhàrt . Ainsi, il montre les combats pour la possession du Saint-Graal, source des plus hautes vertus et de la souveraineté chevaleresque, se substituant aux luttes hérouiucs pour la possession du fameux trésor des N ibelungtH, i\uï, lui aussi, donnait à son possesseur courage invincible et pouvoir suprême. Wagner est revenu souvent, plus tard, sur ce parallélisme entre le Graal et le Nibe! ' rt. 11
disait un jour, à propos de Titurel, le U. : ..aï de
l'ordre du Graal, dont on entend la voix sortir du tombeau (scène finale du premier acte), que cette voix était - celle de Wotan, chez cjui s'était brisée la
(i) Dii WibtlungtH, Wtllgistkitklé a tu itr Ssgt. Tume II des Gtsawiwuit Sckn/ttm.
La Genèse. 1S7
volonté (le vivre ". Dans le drame même, il indique une relation lointaine, mais néanmoins formelle, entre Kundry et la fille de Wotan, Hrunnhilde; il forge pour Kundry le nom de Gundrygp^ia, du radical Scandinave Giinn, Ijalaille, combat, et dry^gia, préparer, exciter, afm d'indicjuer nettement la nature vvalkyri(iue de Kundry (i); le sommeil de Kundry, d'où elle se réveille sans force, est analogue à celui de Brunnhilde. Klingsor, (jui se soumet à la mutilation d'Origènc (2) pour s'ajiprocher du Graal,et qui devient ainsi la cause efficiente du drame, est évidemment conçu d'après le prototype Alberich, (}ui maudit l'amour pour se snisir de l'or du Rhin. Parsifal, enfin, rappelle par plus d'un trait la figure de Siegfried. On pourrait poursuivre ces analogies sans craindre d'aller troj) \o\n, jiuisiju'il est certain ijuc,
il) Voyez le Thfmatisclu Ltitfadtn de M. de Wollzogen pour Parsifal, tt l'article de M. J.-H. Lœffler, dans les liayrtmhir lilatter, 1S78, a\TiI.
(2) Origène, dotteur de riiglisc, nù à Alexandrie en i85, après J.-C, mort on 253, célèbre i)ar ses Commtntatrti sur toult l'Ecritur/. sa traduction de la Dible (en Krc*') et par la rJKiJité et le mysticisme de sa doctrine. Afin de se soustraire à toute tentation, il s'était mutile. Coïncidence à signaler : de mémo que Klingsor est repous-sé de l'ordre du Graal, Origcne a toujours été considéré comme entai hé d'erreur par Tliglisc catholique. 11 enseignait une doctrine mystique, analogue à celle des gnostirpies, issue, on le sait, de l'alliance des croyances orientales (asiatiques- bouddhiques) avec les religions juive et chrétienne. Il croyait à la préexistence des âmes dans une région supérieure; elles pouvaient, pendant leur vie. se purifier et s'élever à la félicité suprême par le renoncement à tous les biens de la terre. Il n'est pas impossible <juc Wagner se soit souvenu d'Ongénc en com}K>sant le type de Klingsor. Dans sa remarquable étude sur Parsifal, M. lui. Schuré attribue à Wagner 1 invention de <i l'idée singulière »» de la mutilation de Klingsor. Il faut cependant rappeler que déjà Wolfram fait du maguien Klingsor un chapon; seulement, chez Wolfram. Klingsor ne se mutile pas lui-même. Chez Wagner, ne sachant se vaincre. Klingsor se mutile |K»ur se rendre digne du (îraal. dont les chevaliers doivent être chastes.
i58 La Genèse.
dès le premier moment, Wagner a considéré le Graal comme un trésor des Nibelungen idéalisé (i).
L'étude de 1848 sur les Guelfes et les Gibelins {Wibelîingen) ne laisse, toutefois, rien deviner encore du Parsi/al âc 1881 ; elle montre seulement le maître préoccupé, dés ce moment, de la haute portée morale et poétique de ce sujet.
C'est seulement seize ans plus tard, en 1864, que l'idée mûrit en lui et que le plan d'un drame sur Perceval se développa. Dans l'intervalle, il y était souvent revenu, pendant la composition des Nibelungen, de Tristan, des Maîtres Chanteurs. Mais, comme pour les Nibelungen, l'œuvre ne se formula que très lentement, et des éléments très divers concoururent à son éclosion. En véritable poète créateur, Wagner ne s'est pas borné à ranimer plus ou moins heureusement les types et' les caractères de Chrétien de Troies et de Wolfram; il a pris de son propre fonds beaucoup plus qu'il n'a emprunté à ses devanciers.
Le plus important de ces éléments étrangers à la légende même de Perccval est un projet de drame biblique que Wagner conçut, vers 184g, après l'abandon du drame sur Frédéric Barberousse. Ce drame devait avoir pour figure centrale Jésus de Nazareth. Dés son arrivée à Zurich, après son expuisiun d'Allemagne, il en j^arle dans une lettre à Théodore Uhlig(2). Liszt lui avait conseillé d'écrire un ouvrage
(i) Voir les Notts sur Parsifal de M. H. -S. Chamberlain dans la R.iut wagnirifnnt, août 1887.
(2) Musicien de la chai^elle du roi de Saxe à l'époque où Wagner était chef d'orchestre à 1 opéra de Dresde. Après l'exil de Wagner, une corrcsj»ondanoc suivie s'établit entre Hhlig et Wagner qui se prolongea jusqu'à la mort de Uhlin, arrivée en 1857. Les lettres de Wagner à Uhlig ont paru en 18S9. à Leipiîifj, ihcit Ica éditeurs Ijreitkopt et Hirrtel.
La Genèse. iSg
pour Paris et lui avait même laissé entrevoir la possibilité d'obtenir une commande du Grand-Opéra. Wagner n'eut pas la naïveté de croire longtemps à la réalisation de ce projet ; néanmoins, l'œuvre à laquelle il pensa tout d'abord pour Paris fut précisément ce Jésus de Nazareth.
<^ Outre mon Siegfried (i), écrit-il, le g août 1849, à Uhlig, j'ai en tête deux sujets tragiques et deux sujets comiques. Mais aucun ne me paraît convenir à la scène française; je viens de mettre la main sur un cinquième; il m'est indifférent dans tiucUe langue il viendra au monde, c'est Jésus de Nazareth. J'ai l'intention de l'offrir aux Franf;ais et de me débarrasser ainsi de toute cette affaire, car je pressens l'indignation que ce projet va provoquer chez mon collaborateur (2). "
L'affaire, on le conçoit, n'eut pas de suite; mais, longtemps encore, Wagner fut tourmenté par l'idée de ce drame tiré du Nouveau Testament; il en poussa même assez loin l'esquisse, qui nous a été conservée. Cette ébauche montre que beaucoup d'impressions ressenties au moment de l'élaboration de Jésus de Nazareth ont passé par la suite dans Parsifal. Au deuxième acte, Wagner se proposait de représenter Jésus sur les bords du lacdeGenezareth avec Marie- Madeleine agenouillée à ses pieds, baisant le bord
(i) Il s'agit ici, non de la seconde partie de la Tétralogie, mais île la Mort de Sitgfried, le premier drame ijiie Wai^oier écrivit sur la donnée du jHiémc de \,\.Chattson des Nibelungen et «pii est devenu plus tard, après bien des remaniements, le Crépuscule des Dieux. L'un des sujets comiijues dont il parle ici doit être les Maîtres Chanteurs, contre-partie du Tannkausir.
{>) Gustave Van Nieuvenhuyzcn, dit Vaez.
i6o La Genèse.
de sa tunique en exprimant au Sauveur son profond repentir et son amour purifié. Elle devait lui demander d'être admise, comme la dernière des servantes, dans la communauté du Christ. Au quatrième acte, qui devait rapj^cler la Sainte Cène, on voyait Marie-Madeleine tirant un ilacon d'essence de son sein, oignant la tête du Sauveur, puis, au milieu des larmes, procédant au lavement des pieds. Ces deux scènes, condensées dans Parsifal, sont devenues l'émouvant tableau du Vendredi-Saint, au troisième acte de Parsifal.
Dans ses Souvenirs (i). M""* Wille rapporte qu'au printemps de i852, Wagner expliqua un jour avec feu, devant elle, combien il serait beau de montrer à la scène le Prophète de Nazareth aimé réellement par Marie-Madeleine. Sans aller trop loin dans ledomaine des hypothèses, on peut admettre que c'est là l'idée première de la scène de séduction de Kundry avec Parsifal, au deuxième acte.
Finalement, Jésus de Nazareth fut abandonné. Le plan de la Tétralogie des Nihelungen, conçu vers le même temps, avait pris corps. Le poème complet avait été rapidement écrit après une longue et laborieuse gestation, traversée par des obstacles de tout genre, d'ordre matériel et moral. Sans plus se laisser distraire par des projets lointains, d'une réalisation problématiciue, Wagner se consacra, pendant trois années consécutives, à la composition musicale des
^l) Wagntr £ri)»ii#nHi^««,par M™' Wille, publiés dans la DftUs(]u K»ad>,kéit. M. rt M"" Wille. urands aiiiib de Wagner, possédaient une villa ^Mariafeld^ près de Zurit h.
La Genèse. i6i
trois premières parties de cette œuvre grandiose : RhcingoUl^ die Walkiirc et Siegfried. Ce dernier était aux deux tiers terminé, (]uand l'impossibilité matérielle de faire exécuter un pareil ouvrage et le désir de rentrer en communication avec le public, peutêtre aussi la lassitude d'esprit après une aussi longue et si constante concentration de la pensée sur un même sujet, éveillèrent en lui le désir d'écrire une œuvre cjui se rapprochât davantage des conditions normales de la scène.
C'est alors, — ceci se passait aux environs de i856, — (ju'il conçut Tristan et Yseitlt, dont l'élaboration et la composition furent relativement rapides. Ce sujet, vers Icciucl il se sentit tout à coup très vivement attiré, le ramena tout naturellement à Parsifal. Il est à remarquer que les anciens poèmes français et allemands rattachent la légende de Tristan à celle de Pcrceval. Dans la première ébauche de Tristan, cjui date de l'année i855, Wagner reste fidèle à cette tradition; seulement, suivant en cela les tendances bien particulières de son esprit, il s'attacha à motiver, tout au moins moralement, l'intervention du chevalier du Ciraal dans un roman tout de passion, où il n'avait (jue faire en vérité. Wagner venait de lire, pour la première fois, les œuvres de Schopenhauer. Tout pénétré de la doctrine du philosophe pessimiste, il imagina d'opposer à Tristan, le héros de la passion, Parsifal, le héros du renoncement. C'est au troisième acte, au moment où Tristan est étendu aux pieds d'Yseult, aspirant à la mort et ne pouvant mourir, que Parsifal apparaissait en pèlerin et cherchait à
102 La Genèse. '
consoler les amants, perdus dans leurs extases désolées.
Il paraît fjuc, dès alors, Wagner avait déjà donné à la foi de Parsifal une mélodie (jui répondait par des accents dfjucement consolateurs aux plaintes de Tristan, cherchant le pourquoi du Vivre dans l'angoisse de sa passion inassouvie.
11 y avait une réelle grandeur poétique dans le contraste de ces deux caractères. Mais le personnage de Parsifal, surgissant dans ce drame d'amour sans préparation aucune, eût été difficile à faire accepter et comprendre; Wagner entrevit l'écueil, et il supprima Parsifal dans le poème définitif de Tristan.
Dès lors, cependant, le personnage avait pris corps dramatiquement, et cette première tentative nous rapproche sensiblement de l'œuvre.
En même temps (jue Tristan, Wagner avait jeté sur le papier l'esquisse d'un autre projet de drame, dont il parle avec enthousiasme dans une lettre à Liszt du 12 juillet 1876.
« Je viens, lui écrit-il, de mettre la main sur deux sujets admirables qu'il faudra bien que j'exécute quekiue jour : Tristan et Y seuil (tu le connais déjà) ; ensuite, — c'est le triomphe, la chose la plus sainte, la rédemption complète ; mais je ne puis te dire cela maintenant. "
Ce sujet « admirable « n'est autre que celui du drame bouddhique : les Vainqueurs, dont l'ébauche, retrouvée parmi les papiers de Wagner, porte la date du 16 mai i856. Dans ce drame, suggéré à la fois par la lecture de Schopenhauer et des poètes de
La Genèse. i63
l'Orient, le l^arsifal du renoncement que nous venons de voir dans Tristan reparaissait sous le nom d'Ananda.
Ananda est le héros du renoncement à l'amour entre les deux sexes; c'est l'ascète de l'Orient, le pur absolu. Le drame projeté devait nous montrer Ananda passionnément aimé par la fille du roi Tchandala, la belle Prakriti. Prakriti, après avoir connu les tourments de l'amour sans Espoir, renonçait à son tour le Désir et était conduite ainsi à la pleine Rédemption par l'entrée dans la communauté de Bouddha, où la recevait Ananda.
Bien que l'ébauche des Vainqueurs soit bien insuffisante à nous donner une idée de ce (ju'aurait été le développement de cette conception, elle est assez explicite pour permettre d'y reconnaître une fabulation en beaucoup de points analogue à celle de Par5//W/. Wagner y faisait intervenir, outre Bouddha, les brahmanes et leur communauté, cjui ne sont pas très éloignés de la confrérie des chevaliers du Graal. Ananda était un être absolument pur, étranger au Désir charnel ; il se comportait à l'égard de Prakriti absolument comme Parsifal à l'égard de Kundry. Jusqu'à un certain point, on peut même dire que Kundry dérive en ligne directe de l'héroïne du drame bouddhique. Wagner nous fait connaître, à propos de celle-ci, tju'elle avait eu une vie antérieure dans lacjuellc, par fierté et orgueil, elle avait repoussé l'amour d'un fils de brahmane et raillé le malheureux. C'est ce qu'elle a maintenant à expier dans la seconde vie à lac|uclle clic naît pour apprendre le renoncement par la vertu de celui-là même cju'elle
164 I^^ Genèse.
aime et qui la fait ainsi entrer dans la communauté de Bouddha.
D'une part, ce type se rattache à Marie-Ma<leleine dont le repentir, après sa vie de luxure, aboutit à sa réception dans la communauté du Christ ; de l'autre, les deux incarnations de Prakriti sont l'idée-mère du personnaf^e de Kundry.
La dualité de Kundry a bien embarrassé les premiers commentateurs de Parsifal. Tous ont reconnu dans ce personnage, qui n'a ni existence légendaire, ni existence histori(|ue, le type du génie de la sensualité et de la perdition, la séductrice de tous les temps, la reine des luxures, mystérieuse comme Isis, belle comme Astarté, l'ancienne Démone (]ui s'est, jadis, appelée Hérodiade, la fleur du gouffre, la rose de l'Enfer; mais tous ont été arrêtés par l'espèce de solution de continuité entre ses deux modes d'existence. Le fait est que le poème de Wagner n'explique pas clairement, au premier abord, comment elle vit dans les longs intervalles qui séparent sa vie de péché de sa vie de repentir.
Si l'on se reporte à l'ébauche des Vainqueurs, tout cela s'éclaire. Il devient évident qu'élargissant le type de Prakriti et l'idée de sa double incarnation, Wagner, dans sa conception de Kundry, embrasse et condense, comme en autant d'incarnations d'un même être, tout l'ensemble des phénomènes qui se rattachent à l'idée de la femme. La femme est pour lui un type unique, plus ou moins divers à la surface, selon les temps et les milieux, au fond toujours identique à lui-même. C'est YEternel Féminin de Gœthe, réalisé dans une figure concrète. Son cxis-
La Genèse. i65
tcncc n'a, dans la pensée de Wap^ner, ni commencement, ni fin. Kundry n'a pas de caractère propre, parce qu'elle est toutes les femmes à la fois. \'oluptueusc, rien n'é^^alc l'âpreté de ses désirs triomphants; (juand son but est atteint, cjuand l'homme séduit est à ses pieds, elle le méprise et le quitte avec un rire démoniacjue ; puis elle se repent, s'humilie, s'habille misérablement, s'enlaidit à plaisir, fait même œuvre de charité, car elle apporte aux chevaliers duGraal des baumes pour guérir les blessures du roi Amfortas, qu'elle-même a causées. Mais tout cela n'est qu'un demi-repentir, parce que la femme ne renonce ']îivadi\s. La mort même n'est pas pour elle une délivrance ou une fin, c'est un sommeil léthargique dont elle se réveille pour recommencer sa vie de luxure et de séduction. Une femme continue l'autre.
V(^ilà l'idée réduite à sa plus simple expression. Wagner l'a nettement formulée, en deux mots, dans la scène du premier acte où Gurnemanz gourmande les deux adolescents pour avoir maltraité Kundry : « Peut-être, leur dit-il, vit-elle aujourd'hui une nouvelle vie, afin d'expier la faute d'une vie antérieure, (jue dans cette autre vie, clic n'a point expiée : Hier lebt sic lient, vielleicht crneiit, zu hilsscn Schiild ans frnhcrm Leben, die dorten ihr noch nicht vergeben.
Va plus loin, la même idée se trouve aussi nettement exprimée dans la scène si saisissante de l'évocation de Kundry par Klingsor. Lorsque le magicien appelle à lui hi séductrice et lui montre une victime attrayante sous la forme d'un jeune homme vierge, il l'apostrophe en ces termes :
- Sors du gouffre! .\rrive! A moi! Ton maître
i66 . La Genèse. .
t'appelle ! Toi l'innomée : diablesse originaire ! Rose de l'enfer! Toi qui fus Hérodiade et quoi encore ? Gundrygf^ia jadis, aujourd'hui Kundry! A moi, à moi ! »»
Kundry est innoméc en raison même de son impersonnalité. Pour le magicien, qui sait le passé, le présent et l'avenir, elle n'est Kundry que passagèrement. Elle sera une autre femme demain, tout en restant la même, comme elle le fut dans le passé. Les noms d'flérodias et de Gundryggia résument, dans sa pensée, tout une série de légendes sur la femme, élément dissolvant quoique nécessaire dans le monde. Une légende allemande raconte qu'Hérodias, passionnément éprise de saint Jean le Précurseur, voulut baiser les lèvres du saint quand, après la décollation, sa tète fut rapportée à Hérode sur un plat ; alors la tête recula et souffla violemment sur Hérodias; depuis lors, soulevée de terre, Hérodias erre comme un fantôme dans les airs, ne pouvant se reposer sur les buissons que de minuit au premier chant du coq. Cette légende chrétienne est une adaptation de la Saga Scandinave de Freya, qui, abandonnée par son époux Odhur, verse dans la nuit des larmes d'or et incessamment est poursuivie par Odhin, dieu des tempêtes. Cette légende ellemême se transforme plus tard et devient la chasse infernale, la chasse nocture des âmes inquiètes et malfaisantes, des striges, à la tête desquelles on voit Hérodias et où l'on reconnaît un dérivé du m}'the (les Walkyries. On voit par quelle association d'idées Wagner rapproche le nom d'Hérodias du nom de Gundryggia, forgé par lui pour indiquer l'une des
La Genèse. 167
« migrations y^, c'est-à-dire l'une des incarnations de Kundry.
' Le nom change, l'essence reste. Ainsi le personnage, en apparence si contradictoire et si énigmatique de Kundry, s'expli(iuc comme la figure symbolique de la femme, de la femme éternelle, qui revit incessamment, terrible à la fois et douloureuse, pour la félicité et l'angoisse de toutes les créatures.
Jcsiis de Nazareth et les Vainqueurs peuvent donc être considérés comme les études préparatoires à Parsifal. Arrivée à ce point, l'élaboration définitive du drame ne fut plus qu'une question de temps. Il fallait une circonstance favorable pour amener l'éclosion ; cette circonstance ne tarda pas à s'offrir.
Longtemps, Wagner avait ardemment désiré posséder une petite propriété où il fût à l'abri du bruit et des importuns. Dans l'été de i856, il écrivait de Mornex,près de Genève, cette lettre désolée : - Je me consumerai, je deviendrai incapable de travailler désormais, si je ne trouve bientôt une habitation comme il m'en faut une, — une petite maison avec un jardin, loin de toute rumeur et surtout de tout piano; car, de quekjue côté que je me tourne, — même ici, — je suis poursuivi par le tapage de ce damné instrument. Cela m'énerve à ce point que la pensée seule du voisinai^c d'un piano m'enlève toute envie de travailler. Depuis cjuatre ans, je cherche en vain cette retraite tant désirée. "
Un hasard heureux, la générosité d'amis dévoués, devait, dès l'année suivante, lui procurer l'accomplissement de son vœu. Au printemps de 1857, vers Pâques, M. et M"^*-" Wesendopck mirent à sa dispo-
i68 La Genèse. '
sition une petite propriété qu'ils possédaient au hameau de Enge, près de Zurich, et qui se trouvait contigucî à leur propre villa. Wagner s'y installa dans les premiers jours d'avril. C'est là que. le jour du Vendredi-Saint, dans une heure de profonde rêverie poéti(iue, il se ressouvint de Parsifal et du touchant épisode, raconté par Chrétien et Wolfram, de sa rencontre avec les pèlerins le jour du Vendredi-Saint. Ce jour-là, comme il le dit lui-même plus tard, - il entendit ce soupir de la plus profonde pitié, (jui jadis retentit de la croix sur le Golgotha,et qui, cette fois, s'échappa de sa propre poitrine ". En cjuelques heures, il écrivit les vers si tendrement émus cju'il mit plus tard dans la bouche de Gurnemanz et tjui expli- (juent le charme du Vendredi-Saint, ce jour de l'universel repentir et de l'universel pardon, où la nature paraît plus belle, où l'herbe et la fleur arrosées par les larmes du pécheur, sainte rosée, relèvent la tète, où toute créature aspire au Rédempteur et tressaille de joie devant l'homme purifié.
Dès ce moment, Parsifal était conçu. Rapidement Wagner es(iuissa,quelciues jours plus tard, un drame dont cette idée, la pitié, fut le centre, avec, pour figure principale, Parsifal devenu à la fois le héros du renoncement et de la compassion.
Suivant M. H. -S. Chamberlain (i), cette esquisse contenait non seulement des scènes importantes du drame définitif, mais encore des fragments de motifs musicaux. Il est, en outre, à remar(|uer que cette esquisse est antérieure à l'achèvement du poème
(i) Notts sur Parsi/al d^ns la Rt Ht wdgnJruMiu, août 18S7.
La Genèse. i6g
de Tristan, car le 25 août iSSy, Wagner déclara à ciuchjucs amis (ju'il ne savait pas encore de quelle manière il Icrait le tnjisièmc acte de Tristan, d'où Parsifal, devenu le centre d'un nouveau drame, venait d'être éliminé ; il lui fallait, par conséfjuent, trouver un autre dénoùment.
L'estiuisse de Parsifal terminée, Wagner revint à Siegfried, dont il termina le deuxième acte, puis il reprit l'ébauche de Tristan, aucjuel il se voua désormais, exclusivement, pendant près de deux ans, jusqu'en iBSg. Ensuite, vinrent les années stériles, (jui vont de l'automne iSSg à l'été de 1864, les années du Tannliœuscr ix Paris, des projets d'exécution irréalisés de Tristan à Vienne, à Stuttgart et à Carlsruhe, des tournées de concerts en Russie, enfin le séjour à Vevey et à N'ienne, c|ui conduisirent le maitre à un état de dénûment tel qu'il dut fuir de Vienne pour échapper à ses créanciers. Un hasard prodigieux, providentiel, si l'on veut, mit alors sur sa route le roi de Bavière.
On sait l'enthousiaste admiration que Louis II nourrissait depuis longtemps pour l'auteur de Lolungrin et comment il mit Wagner à l'abri de tout souci.
C'est à la prière du jeune monarijue cjue Wagner, il l'a formellement reconnu depuis, reprit, à la fin de l'année 1864, l'esc^uisse de Parsifal, sommairement jetée sur le pajiier à Zurich, et qu'il établit entièrement le pl.m délinitirdu dr.ime.
Ce jilan parait avoir été très dèvelopj^è.A |)lusieurs rcjirises, Wagner en dt)nna lecture à ses amis, notamment dans une soirée intime donnée le 14 janvier iSh5, à Munich, par llansde HuImw, Le j6 sejv
170 La Genèse,
tcmbre suivant , il écrivait à sa vieille amie, M"^\Ville : - Mon ardeur au travail absorbe toutes mes forces. Je vais terminer les Nibeiungen (interrompus depuis 1857); un Parcival est également ébauché, f
Cette ébauche, qui servit indubitablement au poème définitif,commencé immédiatement après les représentations fameuses de V Anneau du Nibelun^f sur le théâtre de Bayrcuth en 1876, ne nous a pas été conservée; tout au moins, n*a-t-elle pas été publiée jusqu'ici. M. de Wolzogen,dont on connaît les intéressantes brochures sur les dernières partitions du maître, assure (jue,dans ce projet, il y avait une scène rappelant le charmant épisode du poème de Chrétien de Troies, reproduite par Wolfram d'Eschenbach, où Parsifal tombe dans une rêverie profonde en voyant sur la neige les trois gouttes de sang de la corneille blessée. Il supprima cet épisode, lors de la composition du poème; mais la scène de l'apparition de Parsifal pourchassant et blessant un cygne en est évidemment un ressouvenir.
Après tout ce que nous venons de dire, il est superflu d'ajouter que le Parsifal de Wagner, tout en étant, au fond, inspiré par les poèmes de Chrétien de Troies et de Wolfram d'Eschenbach, en diffère profontlémcnt. Les naïves imaginations des poètes du xii*^ et du xiii'^ siècles sont «icvcnues une œuvre toute moderne, de psychologie raftînèe et de haute philosophie. On peut même dire que la conception de Wagner nous ouvre, sur la vieille légende, une vision plus profonde et toute nouvelle. Les aventures un peu confuses, au milieu desquelles se développe et se dessine laborieusement le caractère du personnage
La Genèse. 171
principal, sem1)lent être devenues un accessoire d'où se dégage maintenant, avec plus de clarté et de relief, un type moral cjue la poésie du moyen âge n'avait qu'imparfaitement exprimé, trop préoccupée qu'elle était du but social et religieux de l'œuvre qu'elle accomplissait, et entraînée par l'esprit du temps à donner une importance exagérée, tout au moins selon notre point de vue actuel, à la peinture des mœurs, des tendances et des aspirations passagères de répo(jue.
Au fond, Perceval et Parsifal sont le même être inconscient, la même àme candide et pure, cjui n'arrive à la pleine possession d'elle-même que par la pratique douloureuse de la vie. Seulement, il y a entre le héros de Chrétien et celui de Wagner toute la distance (jui sépare moralement et historiquement le xix*^ siècle du xii<^. Bien (jue venant immédiatement après Chrétien de Troies, Wolfram d'EvSchenbach, — en quoi il était bien de la race (jui devait produire Kant, — avait déjà ajouté à la physionomie morale du Perceval français un trait (jui le rendait, en (juelque sorte, plus germanicjue.
Le point iiut<jur ducjucl tourne tout le poènu' de Wolfram est le doute :
Dits muos dfr zéU weniiu sûr.
Le doute est proche voisin du cœur, et fait souffrir /'dnu-, dit-il; et son ouvrage n'a d'autre portée j^hilosophique que de nous montrer comment Parzival surmonte ce d(Hite par la fermeté avec huiucUe, malgré les hésitationsdeson esprit et l'incertitude de ses résolutions,
172 La Genèse.
il poursuit son but, qui est de devenir un chevalier parlait. C'est Ijicn la conception d'un poète qui écrivait au temps où l'Eglise et la chevalerie représentaient l'ordre moral et social dans leur plus complète expression, et où le doute à l'égard des vérités proclamées par l'Eglise était considéré comme le crime absolu.
Tout autre est le thème moral de Wagner. Son héros n'est pas un esprit en proie à l'incertitude religieuse, ce n'est pas une sorte de Faust du xii<= siècle. Parsifal ne connait aucune espèce de doute; il passe dans le monde, c'est-à-dire dans le drame, sans aucun souci des croyances ; tout, en revanche, est tourné chez lui vers la vie émotionnelle: c'est une âme pure et simple d'enfant qui entre dans l'existence avec la seule notion de sa jeune force et la véhémence de ses désirs, inconsciente d'abord du monde de sentiments qui sommeille en elle, mais tout disposée, par sa pureté et sa sincérité mêmes, à répondre plus vite au premier appel de la pitié. Wagner nous montre cette âme s'éclairant peu à peu, se développant par l'épreuve des réalités douloureuses, et s'élevant, par la sympathie à toute douleur, jusqu'au sentiment le plus purement humain que les philosophics et les relii^nons aient proclamé : la Pitié compatissante.
rdlr est l'idée fondamentale. Ce que Wagner emprunle à la vieille légende se trouve ainsi plus rap[)roché de nous. Car il est à remanjuer que cette idée de pilit' dont le Parsifal est la plus haute glorification dans la poésie moderne, traverse toute la littérature (le ce siècle, interprétée par les poètes les plus divers dans le même sens (|ue par Wagner. Tout
La Genèse. 173
l'œuvre de Victor Huf^o, pour ne citer que lui, est impréj^né de cette idée ; et le poète n'a jamais été plus élevé, plus élo(|uent, plus persuasif qu'en lançant l'anathème à la colère et à la haine, en priant pour les humbles, en évocjuant, au milieu des f^rands faits du passé ou du présent, la douce ima<^e de la Pitié.
Ce n'est pas dans la littérature seulement, mais dans les mœurs, dans les relations sociales, jusque dans la vie politicjue cju'un même et universel mouvement a poussé les esprits j)endant toute la première moitié du siècle vers une sorte d'apaisement général. Des querelles séculaires de peuples à peuples se sont subitement éteintes ; les haines de classes ont disparu ; avec un généreux élan, les plus grands esprits se sont passionnément dépensés à la recherche d'un adoucissement aux incompatibilités sociales ; la guerre même s'est humanisée; c'a été, en un mot, comme un grand souffle de charité qui a passé sur le vieux monde, et (iui,pour un moment tout au moins, nous a rapprochés tout à coup de l'idéal du christianisme primitif i)roclamant l'égalité des hommes en face du monde païen et instituant la loi de pardon et d'amour.
F ars i/al n est autre chose qu'un hymne magnifujue à ce haut sentiment.
On a souvent reproché à Wagner le choix qu'il fait de sujets sortant des habitudes d'esprit du public, s'écartant des tendances générales de ce temps. Le reproche, sans grande portée d'ailleurs, est mal fondé. Parsifal, (jui est par son caractère mysticjue une conception en ajiparcnce très éloignée de l'actualité, est en réalité, de toutes les (ruvres modernes, celle
174 ^^ Genèse.
qu'on peut dire le plus profondément imprégnée de l'esprit du siècle.
Il ne faut pas croire que Wagner, en empruntant la plupart de ses sujets au moyen âge, ait cédé à une prédilection d'archéologue et de philologue. Wagner a naturellement étudié ses sources, et il a su tout ce que la philologie et les sciences historiques ont recueilli et reconstitué des idées, des mœurs, des coutumes, des façons d'être du xii* siècle. Mais il ne s'est servi de ces renseignements que pour donner à ses personnages la physionomie et l'allure d'un temps assez éloigné du nôtre pour paraître fabuleux, et pour constituer de la sorte autour de l'action, par un recul, une atmosphère qui l'élevàt au-dessus de la réalité stricte.
C'est dans le même esprit qu'il accueille les fabulations de l'antique légende : le Graal et sa chevalerie; la lance qui saigne ; les enchantements du magicien Klingsor. L'auteur ne nous dit même pas (|uel est son point de vue particulier à l'égard de ces croyances d'un autre âge. Il les reproduit simplement comme autant de symboles, avec le sens que leur avait donné le moyen âge, sans y attacher autrement d'importance. Elles n'ont pas de signification spéciale à ses yeux; elles ne l'intéressent (ju'autant (ju'elles sont des moyens expressifs propres à mettre plus puissamment en relief l'idée morale, la synthèse philosophique du sujet. Les créations de l'imagination et de la poésie populaires ont, sous ce rapport, une force suggestive tout à fait extraordinaire. Aussi, Wagner les conscrvet-il précieusement comme des signes graphiques connus.
La Genèse. lyS
Pour le reste, la légende primitive subit de notables modifications ; elle est, pour ainsi dire, transformée complètement par le but nouveau auquel Wagner fait servir les symboles anciens. Il est certain, par exemple, que, chez Chrétien de Troies, il y a, dans le personnage de Perceval, une tendance très marquée à la pitié et à la compassion. Mais combien est plus large l'idée autour de lacjuelle évolue le drame wagnérien et avec quel relief cette idée domine toute l'œuvre! La pitié deChrétiendeTroies et deWolfram ne s'interdit aucune des violences, elle se glorifie même de tous les coups de force qu'autorisaient l'état des mœurs et les besoins de la société d'alors. Le type du moyen âge est, en quelque sorte, à double face; Perceval le Gallois pleure la mort de sa mère, défend la vertu des femmes, s'émeut de la blessure et des douleurs du roi Pécheur ; le récit de la mort du Christ lui arrache des larmes, et il s'humilie pieusement devant les saints ermites; mais il - occit " sans scrupule tout adversaire cjui lui résiste, il est sans merci pour le mécréant ; il est humain selon l'idée catholic^ue. Des vieux héroïsmes, la religion a laissé subsister dans cette âme disciplinée par elle, l'amour du sang et le désir de la lutte.
Parsifal plane bien au-dessus de cette conception par trop orthodoxe. Sa compassion est universelle; elle s'étend à toutes les créatures, au moral comme au physicjue : c'est le pur sentiment humain dégagé de toute étroitesse, de toute mixture ecclésiastitiue. C'est par là que Parsifal est une figure très différente de Perceval, bien que l'une dérive évidemment de l'autre. Wagner, a ajf)uté au type primitif tout
176 La Genèse.
un ensemble de traits qui sont bien à lui et que l'on ne aJHvoit même pas en dehors de sa personnalité. Il serait superflu d'insister ici sur ce point après avoir exp(^sé toute la genèse de l'œuvre et montré de combien d'éléments assemblés de divers côtés, mais convergeant tous vers un même but, elle est composée. Cependant il ne sera pas inutile de rappeler un trait de caractère, tout à fait singulier chez Wagner et qui a frappé tous ceux qui l'ont connu ; je veux parler de son extrême sensibilité. Le comte Gobineau disait de lui : « Il ne j)ourra jamais être complètement heureux, parce cju'il aura toujours autour de lui quelqu'un dont il devra partager la peine. »• M"^ Judith Gautier a raconté l'histoire touchante d'un chien blessé recueilli par lui sur la grande route et auquel, pendant des semaines, il prodigua des soins quasi paternels (i). On sait sa campagne contre U vivisection, qu'il considérait comme un inutile martyre infligé aux bétes (2). Partout, dans ses lettres à ses amis, Liszt, Uhlig, Heine, il manifeste une pitié extraordinaire pour les animaux et l'horreur que lui inspire « l'eff^royable insensibilité des hommes «. Le volume d'esquisses, de pensées et de fragments (3),
(i)« La coniix>sition des AfmVr/j C/ki#i/«irj fut arrêtée jiendAnt de long» mois par le fait d'un misérable chien errant, malade et abandonné, que Wagner, aJors à Ziiri«h, .ivait recueilli et tAchait de Rucrir. Le chien lui avait lait une mauvaise ni'Tsurc à la main »lruiie. et la plaie ctait ilcvenue assez diiiilourcuse jHnir renij>^ohcr abs«>lumcnt dci rire •». RttkdiJ Wât^Hft ti ioinruvrtpoitiqut, par Judith Gautier. l'aris, Charavay frères, i8Sj.
t^) Voir 1.1 Utirt ouvtrU qu il adrcs.sc à M. Ernest von Webcr. auteur d une broi hure antiviviscctionniste publiée sous ce titre : la Cksmbru .'■ f'hct de la scienci. — Uayreuthtr DUtttr, 1879, livraison d'octobre.
(J) Œuvttsf^stkum*s, I vol. in-«", Ureitkopf et Hxrtel. Leipzig. 1884
La Genèse.
publié après sa mort, est plein de sentences sur la Compassion, la compassion jvmr les bêtes surtout. C'est un trait qu'il a d'ailleurs de commun avecSchopenhauer. On sait que le philosophe francfortois protesta, lui aussi, avec fureur contre l'abus de la vivisection. - Il faut, disait-il. être complètement aveugle ou totalement chloroformé par la *» puanteur judaïque - pour ne pas voir qu'au fond l'animal est la même chose <jue nous et qu'il n'en diffère cjue par accident, - Son chien était un véritable personnajjje.Schopenhauer trouvait en lui l'emblème de la fidélité, et il le mentionne dans son testament. A jieu près comme Wat^ner, qui fit inhumer son chien à côté de la tombe (ju'il s'était destinée à lui-même, dans le parc de sa villa Wahnfried, et à «[ui il fit placer une placjue tumulaire avec cette inscription : - Ici Russ repose et attend -. Il n'y a là, d'ailleurs, aucune imitation. Longtemps avant i|u'il connût la philosophie de Schopenhauer, Wagner avait exprimé, dans ses lettres à ses amis, des sentiments et des idées analogues, pour ne pas dire identicjues à celles de Schopenhauer. En un mot, il a été lui-même, toute sa vie, l'être compatissant (ju'il a voulu (jue fût le héros de sa dernière œuvre. Parsifal pourrait être dit un rcHet idéalisé de lui-même ; et c'est pourquoi cette pitié compatissante qu'il avait en lui, Wagner la chante dans son ultime poème, avec une si profonde sincérité et une éhxjuence si persuasive, comme la plus noble vertu, comme le plus élevé sentiment du ca;ur humain, la haute puissance, la science pure.
Après cela, il est superflu de déclarer que Parsifal n'est pas la glorification d'un dogme religieux. Cette
178 La Genèse. .
intention a été communément attribuée àWagner au moment de l'apparition de Parsifal. On parla de sa conversion au catholicisme opérée par Liszt. Les commentateurs allemands surtout se sont livrés sur ce thème à une débauche de considérations dont plusieurs ne laissent pas d'être plaisantes. Quel qucs-uns sont allés jusqu'à faire de Wagner l'apôtre et le fondateur d'une religion nouvelle, qu'on a même dénommée le néo-christianisme et qui, non moins cruelle (juc le catholicisme, aboutit à la campagne acharnée contre le judaïsme dont on a vu, dans différents pays, les regrettables conséquences. Dans le camp opposé, on a rendu Wagner responsable de cette explosion de haine contre les juifs. S'il n'est pas tout à fait étranger à ce mouvement, il importe cependant d'affirmer que la responsabilité de ce déchaînement antisémitique remonte tout d'abord à Schopenhauer et à ses disciples, en second lieu et surtout au fanatisme étroit et grossier de quck^ucs prédicateurs protestants, aussi intolérants dans leur cléricalisme que les plus fanatiques des catholicjues. Wagner ne s'est jamais mêlé à cette sect^. Théoriquement, et artistiquement surtout, il a combattu, avec violence quelquefois, l'esprit et la tendance du judaïsme ; mais son respect de la liberté de penser et du droit de chacun à la vie l'a toujours empêché de mettre en pratique les doctrines qu'il affirmait en principe seulement.
Quant à ses sentiments religieux, ils seraient assez diflicilcs à définir et à classer. Certes, comme tout grand artiste, Wagner a été une àme profondément religieuse, c'est-à-dire croyante. Mais sa foi ne s'est
La Genèse. 179
jamais fixée à un dogme. Si Wagner a eu une religion, c'est une religion toute personnelle, philosophique, simplement métajihysitiue, sans aucun rapport avec une orthodoxie (juclconfiue. A la vérité, il se dégage de l'ensemble de Parsifal comme un parfum d'encens, une sensation très prononcée de mysticité, provoquée par le caractère solennel des grandes scènes du drame qui sont inspirées incontestablement parles mystères et les offices de l'Kglise romaine; mais c'est là un effet plutôt superficiel et extérieur, si l'on peut ainsi dire; Wagner n'a voulu ni parodier ni renouveler au théâtre les cérémonies d'aucun culte déterminé. Sa pensée est plus haute et plus générale, tout ensemble. L'universalité même de ses opinions en matière religieuse exclut toute tendance étroite vers un système cordonné de dogmes et de pratiques. Il est également éloigné du mysticisme, plus mondain que philosophique, qui inspira tant d'œuvres d'autres de ses comtemporains, et du mysticisme sincèrement religieux des grands écrivains de l'Eglise catholique. Cela s'explique, non seulement par les tendances propres de son esprit, mais encore par les éléments très divers qui se mêlent et se confondent dans sa conception de l'idée religieuse.
Elevé dans le sévère milieu de l'orthodoxie protestante (i), placé plus tard en contact avec les splendeurs un peu théâtrales de l'Eglise catholique de Dresde (2), il subit ensuite l'influence des idées
(i) Il fut élève de l'Ecole Saint Thomas, à Leipzig.
(2) On sait que les rois de Saxe, quoique souverains d'un pays essentiellement protestant, sont catholiques, et que les cérémonies du culte. \ légltse de la Cour, ont un grand éclat.
i8o La Genèse. ■
rclicneuses humanitaires des philosophes de l'école de Kant et de Hegel, surtout deFeuerbach (i), qui fut son ami. La lecture des poètes et des philosophes orientaux le conduisit finalement aux pures spéculations du panthéisme et du bouddhisme, (ju'il avait depuis longtemps adoptées avant d'en retrouver la formule philosophique dans les écrits de Schopenhauer.
Si vous voulez être exactement renseigné sur les véritables sentiments de Wagner en matière de religion, ouvrez sa correspondance avec Liszt. Celui-ci avait fait son éducation philosophique à une autre école, celle de Lamennais, de George Sand, de Montalembert et de Lacordaire; il eut toujours des tendances très prononcées à la religiosité. Tout jeune encore, il voulait déjà entrer dans les ordres; même dans le plein de sa carrière, si agitée et si remplie, de virtuose, il eut de fréquents retours vers les idées mystiques de sa première jeunesse. Il finit, on le sait, par recevoir, à Rome, les ordres mineurs. La sincérité de ses convictions et de ses aspirations sur ce point ne peut être suspectée; ses sentiments religieux n'étaient nullement affectés et ils se font jour jusque dans ses lettres à Wagner qui n'était pas même théiste. C'est surtout à la fin de son séjour à Wcimar, de 1854 à 1860, que Liszt aborde fré(iuemmcnt ce chapitre dans ses confidences à son ami. A
(1) Feuerbach, disciple de Hegel, mais esprit beaucoup plus radical, est une sorte de Proudhon allemand, dont les écrits semblent avoir eu une grande influence sur la jeunesse de Wagner. Il n'est pas douteux que c'est leur action (jui détermina Wagner à prendre fait et cause pour la révolution de 1848.
La Genèse. i8i
une lettre désespérée de Wagner, il répond en ces termes : ** Laisse-toi convertir à la foi, — il y a un bonheur, et c'est le seul, le vrai, l'éternel. Raille ce sentiment tant tjue tu voudras, je n'arrêterai pas d'y voir, d'y espérer le salut. Par le Christ, par la souffrance re'sigiie'c ai Dieu, nous viendront le salut et la délivrance. -
Wagner reste absolument indifférent à ces suggestions, et, loin d'y donner suite, il cherche, à son tour, à convertir Liszt à la philosophie de Schopcnhauer, »• le plus grand j)hil<)Sophe depuis Kant -, lui dit-il dans une lettre de 1854.
- Son idée de l'anéantissement final du \'ouloirvivre est terriblement sévère, mais elle est salutaire, et magnificiuement. — Cette pensée, ajoute-t-il, n'est pas nouvelle pour moi ; mais nul ne peut la comprendre, s'il ne la porte déjà en lui-même. - Il s'enflamme là-dessus, et longuement il développe à Liszt les beautés de la théorie morale du philosophe dont l'œuvre avait été, comme il dit, « un cadeau tombé du ciel dans sa solitude -.
Plus tard, dans une lettre datée de Londres (juin i855),il s'explicjue en détail surlechristianisme, à propos du projet de Liszt d'écrire un poème symphonique sur la donnée de la Divine Comédie dcDduic . Il y déclare tout net ([uc, philosophiquement, l'œuvre du grand Italien n'a pu le satisfaire, car elle lui semble n'avoir (pi'un but, celui de démontrer, suivant la doctrine catholicpie, l'existence d'un seul Dieu, - (pii a créé pour sa propre glorification l'enfer de la vie, dont il m'impose la souffrance sans, d'ailleurs, que son existence, répudiée par ma conscience, en demeure moins problématique -.
i82 La Genèse.
Le problème à résoudre dans cette affaire, co: * ' ' ars
été de confectionner un Dieu en vue de ce mo:. là
duquel il n'y a rien; un Dieu qui nous fasse paraître illusoires les atroces douleurs de l'existence, et, au contraire, nous laisse paraître très réelles et susceptibles d'être goûtées consciencieusement les joies de la rédemption tant désirée. Cela peut être excellent pour le bourgeois, —particulièrement pour le bourgeois anglais ; — aussi, s'entend-il très bien avec ce Dieu ; il conclut avec lui une sorte de contrat en vertu duquel, et moyennant l'exécution d'un certain nombre de clauses déterminées, il reçoit, en récompense d'un nombre égal de faillites dans ce bas monde, la félicité éternelle dans l'autre. Qu'avons-nous :i voir avec ces vulgaires imaginations i' ?
Puis il expose à Liszt le fond de ses idées sur la nature humaine et la divinité. Le morceau est curieux et vaut d'être cité en entier. Liszt, un jour, s'était exprimé à ce projios en s'appropriant cette banale définition de l'homme : une intelligence servie par des organes. Wagner n'admet pas cette définition, car la plupart des hommes, dit-il, n'ont que les organes, non l'intelligence, du moins dans le sens donné à ce mot par Liszt.
Je comprends la chose tout autrement, écrit-il ; et voici comment : l'homme (de même que tout animal) est une volonté de vivre qui se crée à elle-même ses organes, selon ses besoins, et qui, parmi ces organes se crée aussi un intellect, c'est-à-dire un organe capable de comprendre le monde extérieur, afin de faire servir
(i) Rappelons, à ce propos, le mot de Schopcnhauer sur la religion : c'est la iiulaphysiqitt du fniph, disait-il, en comprenant ce mot peuple au sens intcllectutl, sans acception de rang sixrial ou de fortune. « Il y a une poésie populaire, une sagesse ])opulairc e.\priraée dans les proverbes, il faut aussi qu'il y ait une métaphysique populaire, car les hommes ont absolument besoin d une interprétation de la vie ; et elle doit être mesurée à la puissance de leur esprit. De là, le vêtement allégorique dont la vérité se couvre. Les diverses religions ne sont (jue les diverses ligures sous lesquelles le j>euplc essaie de saisir une vérité quil ne peut embrasser et se la représente, o i'ar(r^ii tiiij l'aiitUpomoia, g 175.
La Genèse. i83
ce monde extérieur à la satisfaction du besoin de vivre. L'homme normal est, par conséquent, celui dans lequel cet organe fait pour le monde extérieur et dont la fonction est de percevoir, comme celle de l'estomac est de dif,'érir, possède la force nécessaire pour procurer satisfaction au besoin de vivre; ce besoin de vivre, — dans l'homme normal, — n'est pas autre chose que le besoin de se nourrir et le besoin de se perpétuer; car le Vouloir-vivre, cause métaphysique fondamentale de tout être, n'a d'autre but que la vie même, c'est-à-dire : se nourrir et se reproduire éternellement. Cette tendance est dans la pierre brute, dans la jilantc la plus délicate, tout comme dans l'animal humain; seulement, les organes de cette volonté sont différents, selon qu'elle est arrivée à un plus haut degré d'objectivité, et qu'elle doit, par conséquent, donner satisfactitm à une somme toujours plus grande de besoins toujours plus difficiles à contenter.
Cette conception, on en conviendra, n'a rien de mysticjue ni de religieux; c'est la pure doctrine de Schopenhauer.
Les conclusions auxcjuelles ces prémisses conduisent Wagner sont extrêmement curieuses.
Pour lui, l'organe spécial qui s'appelle l'intellect ne se développe même pas assez chez la plupart des hommes pour donner satisfaction à leur besoin de vivre; chez certains individus, au contraire, il se développe d'une façon à ce point exagérée cju'ils se soustraient, tcmj^orairement du moins, à la servitude du Vouloir-vivre, et arrivent ainsi à contempler sans volonté, c'est-à-dire d'une façon esthéticjuc, les objets du monde extérieur :
Ces objets du monde extérieur ainsi perçus sans volonté sont, ditil, l'image idéale de la vie, à la conservation et à la reproduction de laquelle se consacre VarlisU. Chez les natures vigoureuses, l'émotion éveiller par lo sportaclo du ;• :>li
prolongé des besoins propri' . —
jusqii'à la sympathie (compassion) aux objets extérieurs, et cela pour
184 La Genèse.
eux-mêmes, sans aucune arriére-pensée d'intérêt personnel. La question est do savoir quelle est l;i chose que nous contemplons dans cet état anormal, et si notre sympathie est une compassion dans la joie ou une compassion dans la souffrance ( i ) .
La réponse à cette question, les véritables génies et les vrais saints de tous les temps nous l'ont donnée en disant qu'ils n'ont vu partout que souffrance et n'ont ressenti que la compassion dans la souffrance. C'est qu'ils ont reconnu la condition normale de tout être vivant et le caractère épouvantable, éternellement contradictoire de la volonté de vivre commune à tous les êtres vivants, se dévorant elle-même et ne voulant aveuglément qu'elle-même. La cruauté
(i) Tout cet exposé est emprunté à Schopenhauer, qui admet comme racine (cause) première de l'Etre, un principe inconnu, une x, qu'aucun terme ne peut traduire, mais dont le mot Volonté, — au sens très général de Foret, — est l'expression la moins inexacte. La volonté (force) qui, prise en elle-même, est un désir aveugle et inconscient de vivre, après s'être développée dans la nature inorganique, le régne végétal et le régne animal, arrive dans le cerveau humain à la conscience claire d'elle même. Alors se produit un fait merveilleux. L homme comprend que la réalité est une illusion, car il sent que la vie est une douleur ; que le mieux pour la volonté, c'est donc de se nier elle-même, car du même coup tombent 1 effort et la souffrance qui en est inséparable. Il n'y a pas, en effet, d autre alternative ; il faut, ou bien que la volonté, prenant au sérieux tout le monde qui 1 entoure, veuille maintenant, avec une connaissance pleine et entière, ce qu'elle n'avait voulu jusque-là (dans le monde inorganique) que sans connaissance, comme appétit aveugle, et quelle s'attache de plus en plus à la vie : c'est l'affirmation du Vouloir-vivre; — ou bien il faut que la volonté, éclairée par la connaissance du monde, cesse son vouloir ; et que, dans tous les phénomènes qui la sollicitent à agir, elle trouve non des motifs d'actions, mais des empêchements et des apaisements, pour arriver ainsi à la liberté parfaite par le parfait repos : c'est la négation du Vouloir -vivri. C'est de cette antithèse que Schoi>enhaucr fait découler toute la morale. L'ailirmation ardente du vouloir-vivre n est autre chose que l'égoïsme source de toute méchanceté et de tout vice. L'individualisme n'a aucun caractère moral. Il faut, au contraire, pour entrer dans le domaine de la moralité, reconnaître que le moi n'est rien, que le principc d'individuation n'a qu'une valeur illusoire ; que la diversité des êtres a sa racine dans un même être, que tout ce qui est, manifeste la Volonté. Celui qii a reconnu cette identité de tous les êtres ne distingue plus entre lui-même et les autres ; il jouit de leurs joies comme de ses joies ; il souffre de leurs douleurs comme de ses douleurs. La base de la morale, c'est donc la symjjathie, la compassion, ou comme le dit <>iu on- Srhojjenhauer, la i>itié, la charité, l'amour dn prochain.
La Genèse. i85
décevante de cette volonté qui ne voit dans l'amour sensuel que sa propre reproduction s'est ainsi trouvée répercutée dans l'organe m<''me de la perception, qui, normalement, est au service de cette même volonté dans l'organe que celle ci s'est créé pour elle-même (l'intellect); si bien que, dans cet état anormal et sympathique, l'inlellect cherche à se soustraire i>f)ur jamais à cette servitude, c'est-àdire à vouloir l'anéantissement complet de la volonté même de vivre. Au fond, cette négation de la volonté est l'action propre des saints; les premiers saints du christianisme, trop naïfs et encore sous l'influence des dogmes du judaïsme, ont pu ne pas se douter que cette négation, pour être complète, doit aboutir à l'anéantissement complet de la conscience de soi, — il n'y a pas d'autre conscience que l'individuelle et la personnelle; leur imagination encore asservie a pu se représenter l'état de rédemption comme une continuation éternelle de la vie renouvelée en dehors de la nature; nous, nous ne pouvons nous laisser illusionner sur la portée morale de leur renoncement ; la vérité, c'est qu'ils n'ont pas aspiré à autre chose qu'à l'anéantissement de leur personnalité individuelle, c'est-à-dire de leur être.
Cette aspiration profonde se trouve plus pure et plus significative dans la plus vieille et la plus sainte des religions humaines, dans la doctrine des brahmanes, particulièrement dans celle de Bouddha, (lui en est l'expression la plus complète et lu plus sublime. Elle part, il est vrai, du mythe de la création du monde par Dieu; seulement, dans cet acte de la Divinité, elle voit, non pas un bienfait, mais un péché de Brahma, péché que Brahma e.xpie en se transformant luimême en ce monde, dont il subit, comme châtiment, les atroces douleurs; péché (jui se rachète aussi dans les saints par la négation complète du Vouloir-vivre, pénétrés qu'ils sont tout entiers de la sympathie à tout ce qui souffre, par latiuelle ils entrent dans le Nirwana, c'est-à dire le pays du non-ctre. Bouddha a été l'un de ces saints; suivant sa doctrine de la migration des Ames, tout être vivant doit renaître sous la forme d'un autre être, auquel, si pure qu'ait été sa vie, il aura fait éprouver une douleur, et cela afin qu'il apprenne lui-même à connaître cette douleur; et cette migration douloureuse ne doit prendre fin, il ne cessera par conséquent de renaître (ju'après avoir accompli, à la suite d'une renaissance, une vie entière sans faire de mal à quoi que ce soit, et être arrivé ainsi, par sympathie pour les autres êtres, à la négation de son propre Vouloirvivre.
i86 La Genèse.'
Tout ceci est emprunté à la morale de Schopenhauer, (jui elle-même est un dérivé des écoles philosophiques de l'Inde. Wagner ajoute avec un enthousiasme bien légitime :
Combien cette théorie est plus élevée et plus satisfaisante que le dogme chrétien-judaïque d'après lequel il suffit que l'homme, — l'animal qui souffre a naturellement été destiné à le servir!! — s«* montre, j)cndanl une courte vie. docile aux enseignements d< pour
mener ensuite une vie très agréable pendant toute 1 • . tandis
que ceux qui ne se seront pas courbés auront à subir le manyre tout aussi éternellement. — Reconnaissons plutôt que le christianisme nous apparaît comme une doctrine absolument contradictoire, parce que nous ne le connaissons qu'adultéré par le judaïsme égoïste; les investigations modernes ont d'ailleurs démontré que le christianisme pur de tout mélange n'est autre chose qu'une branche du vénérable bouddhisme, parvenu jusqu'aux côtes de la " ' \ la suite de l'expédition d'Alexandre aux Indes. Dans i .c primitif, se reconnaissent encore les traits essentiels du renoncement au Vouloir-vivre et le désir de la destniction du monde, c'est-à-dire de la cessation de la vie..
Telles sont les idées de Wagner au moment de la l^lcine maturité de son esprit, au moment même où il conçoit Tristan et où il trace l'esquisse du drame i)ouddhic|uc les Vainqueurs, dont nous venons d'indiquer les rapports étroits avec Parsijal. 11 me semble impossible d'admettre un retour postérieur vers - la religion - après une confession aussi énergiquement formulée contre le catholicisme. Tout au plus pourrait-on voir dans Parsijal une sorte de glorihcation poéticiue de ce christianisme primitif, dégagé de tout mélange judaïciuc, dont Wagner parle à la fin de sa lettre à Liszt. Mais il me semble plus juste de lui api^liqucr cette pensée de Schopenhauer : - Nul homme K ligieux ne parvient à être philosophe; il
La Genèse. i/>7
n'en a pas besoin. Et nul homme vraimonl jihilosophc n'est rcli^^icux; il marchesans lisiùres, nunsans péril, mais librement. •» Ainsi fit Waj^ner.
On ne i)eut nier, cependant, qu'il n'ait été beaucoup préoccupé par la cjuestion relif^ieuse ; il a toujours, clans ses écrits, reconnu les liens (jui unissent l'art à la relij^ion. Seulement, il faut prendre avec lui le mot - religion - dans son sens métaphysi(iue. On j^eut même dire que les deux concepts sont, en (iu('l<]ue sorte, adéquats chez lui, (ju'ils se recouvrent. - Dans le domiune apparemment si éloipjné de la reli«;ion, je n'ai jamais cherché (jue mon art -, disait-il en i(Sr)^, clans la l)rochurc (ju'il écrivit, à la demande du roi I.ouis II d- Bavière, sur les ra})ports de la Rtlif^ion et de l'Etat. En i85o, il avait déjà dit la même chose; en 1880, il réi")ète plus nettement encore : - Si l'on me demandait : Voulez-vous fonder une reli^'ion ? je répondrais cjue cela est impossible; mes idées à ce sujet ne me sont venues (jue comme artiste créateur. - Et dans le dernier de ses écrits théoriciues, Art it Religion, où revient la théorie aimée du renoncement à la Volonté de vivn;, où le christianisme est encore une fois montré pareil aux relij.ïions hindoues, l'art est formellement indicjué comme étant la forme de religion (jui seule pourra, par la compassion, élever le peuple de la jiratique inintellif^ente de la vie à la pratiipie raisonnée du princii)e fondamental de l'unité des âmes, c'est-à-dire de l'amour universel, de la charité, sur (jui doit se tonder le socialisme raisonné et chrétien.
C'est vraisemblablement de tri 11 m, lontem-
i88 La Genèse.
porain de Parsi/al, que l'on a déduit la légende du néo-christianisme fondé par Wagner. A le bien regarder, il est difficile d'y voir autre chose que la conclusion logicjue des autres écrits philosophiques dans lesquels le maître invariablement définit l'art : un élément lil^érateur transformant le monde des apparences idéales, nous livrant ainsi le secret du Ijonheur de l'Humanité, qui est dans le renoncement des Désirs égoïstes et dans l'approximation de l'universelle Harmonie par la Pitié à tous les êtres vivants (i).
Hn cela Wagner est bien dans la tradition de tous les grands artistes et esthéticiens allemands, aux yeux dcsfjuels l'Art n'est pas un pur objet de luxe, mais (luclcjuc chose de surhumain, de surnaturel, une révélation corroborant les mythes et les symboles des religions positives. et plus particulièrement de la religion chrétienne. Déjà en i852, il avait dit, dans une de ses plus belles lettres à Théodore Uhlig, que l'Art n'était autre chose (jue « l'expression de l'infini Désir de l'homme vers le Mieux. » En 1882, dans l'article daté de Venise, i*^"" novembre (2), et consacré au souvenir des représentations de Parsifal qui venaient d'avoir lieu, il écrivait encore : - Oublier
(i) Ce dernier écrit philosophique de Wagner l'amène, en somme, i une comlusiqn optimiste. Le pessimisme de Sc'hoi>enhauer alv^utit cher lui i la création incessante par l'art dune vie meilleure et plus vi\-ante. Voir, «mr -rt intéressant sujet, les remanjiiables études de M. Teodor de \Vy. Rtligton dt R. H'agnrr tt la rdigion i/m comtt Lion Tolstoi, — Ra»t t. octobre i885. et le Pasimiunt dt R. U'agatr, ibid.. juillet i88S ; et aussi l'article de M. Ed. Kod sur »'<i/:'i" '' .' ' «rW/ifn/ allfmtndt, dans la /?«■« conttmporaini >\yL ^5 juillet 1885.
.21 liavrtHthn Ulaittr.
La Genèse. 189
dans la contemplation de l'œuvre d'art, — rêvée mais vraie, — le monde réel du mensonge, c'est la récomj)ense pour la douloureuse nécessité (jui nous a forcés de reconnaître (|ue ce monde n'est que misère. ^
Ainsi (juand, à la fin de Parsifal, du haut de la coupole illuminée, tombent ces mots :
llœihsten IleiUs WiuiJer :
lErlirstirtf; dem Hrhrser,
Miracle du suprtmc salut :
Hcclcmjttion :ui Hédcmptcur,
on a l'impression d'une sorte de délivrance.
Dans sa première rédaction du poème, Wagner terminait le drame par deux \ers cjui en donnaient la synthèse philosophicjue :
Gross isl der Xauber des Tie^ehrens, Grôsser isi die Kraft des Entsai^ens.
Grande est la force du Désir.
Plus grande la force du rcnon- (cemcnt.
Il a remplacé cette sentence morale, dans la version définitive, par les simples mots que nous avons cités plus haut : Erlœsinif^ dcm Er/œstr. L'idée est infiniment i^lus poétitjue, parce ({u'elle est de pur sentiment. A mesure (juc cette hymne de reconnaissance émue s'élève lentement vers les hauteurs, chantée par les voix pures d'enfants et portée par des accords de plus en plus éthérés de l'orchestre, il semble (ju'un moment, nous planions au-dessus du monde réel, dans l'illusion bienfaisante d'un détachement de la terre. Cette impression est générale et se trouve confirmée par l'aveu naïf d'une foule d'auditeurs. Les uns avouent, en sortant tlu spectacle de Parsifal, avoir ressenti des sensations analogues à celles cju'ils éprouvaient, étant enfants, en entrant dans une grande église. D'autres, les femmes surtout, sont
igo La Genèse.
saisis d'une émotion si forte qu'ils ne peuvent s'empêcher (le verser des larmes. A cjuclqu'un qui s'étonnait de la voir pleurer, une femme répondit simplement : •* Cela me rappelle ma première communion. » - Je ne sais qu'une chose plus belle que Parsifal^ c'est n'importe quelle messe basse dans n'imp<»rtf nu» litéglise ", dit M. Alfred Ernst (i).
Autant d'expressions différentes d'un même sentiment juste. La praticjuc confirme ici la théorie estlKti(iue des philosophes allemands : le sentiment artisti([ue, l'impression produite par l'œuvre, doit se confondre, en (juelque sorte, avec le sentiment religieux.
Au moyen âge la Religion s'était faite Art, afin d'explicjucr au peuple les symboles de la Foi et de faire pénétrer plus profondément en lui le sens des mythes sacrés.
Par un miracle du génie, avec Parsifal, l'.Xrt est redevenu Rclif^ion, il porte en lui-même sa propre fin, et ses symboles sont ceux-mêmes de la vie nouvelle.
C'est par là cjue Parsifal est une œuvre d'art absolument unlcjuc. Je n'en connais pas qui touche plus directement l'éternel problème de l'Humanité et cjui jette sur nos doutes et nos contradictions une plus consolante illusion.
(i) Ruhard Wagnrr it U dramt (OHtfmforéim, yHT ' Librairie nouvelle, 18871, lun des meilleurs ouvtat. semble de l'œuvre de Wagner.
■ r "Trcc-^e^-av^