ACTE PREMIER
Telle est la situation au moment où débute le drame. Cet exposé remplit le commencement de l'acte. On voit passer le roi Amfortas couché sur sa litière, se rendant au bain. Kundry, la séductrice, apparaît sous une de ses personnalités. « Cette femme dangereuse a comme deux âmes, deux existences diverses qui alternent l'une avec l'autre. Dans sa phase voluptueuse rien n'égale l'âpreté de ses désirs. Elle possède pour les satisfaire toutes les langueurs d'une séduction profonde. Dans sa phase de repentir, elle éprouve un besoin fiévreux
de s'humilier, de servir les bons (1). » Vêtue comme une sorcière sauvage, elle apporte un baume mystérieux pour le roi malade. Mais son demi-repentir ne suffit pas à l'affranchir, et Klingsor s'empare d'elle à volonté pour l'employer au service de ses œuvres de ténèbres. Les baumes les plus précieux sont impuissants à guérir la plaie du roi : il n'attend plus sa délivrance que de celui dont la venue lui a été prédite un jour, lorsqu'il était tombé en extase : « Une âme simple rendue voyante par la pitié. y>
Dans le caractère de Kundry, Wagner indique l'idée de la succession des existences et l'applique spécialement au retour sur cette terre (2). Le chevalier Gournemans
(1) Schuré.
(2) La vulgarisation qui a été faite de la philosophie hindoue par les ouvrages d'Allaa Kardec a produit une grande confusion d'idées au sujet de ce qu'il a appelé la réincarnation et qui est la loi du Karma des bouddhistes. La conception orientale semble s'appliquer d'une façon générale à une succession de vies dans les limites de la forme et de l'espace, tels que
reprochant aux jeunes écuyers la dureté avec laquelle ils parlent de Kundry, leur dit : « Peut-être vit-elle aujourd'hui une nouvelle vie, afin d'expier la faute d'une vie antérieure. » La même idée se retrouve dans la scène de Kundry et Klingsor, au second acte, et d'une façon plus saisissante encore dans la confession de Kundry à Parsifal.
C'est à travers Schopenhauer que Wagner avait été initié à la philosophie hindoue. Il écrit à Liszt : « Son idée de l'anéantissement final du vouloir vivre est terrible-
nous pouvons nous les figurer maintenant , mais sans spécifier si ce retour doit se produire forcément sur notre planète. « Comme l'on quitte des vêtements usés pour en prendre de nouveaux, ainsi l'âme quitte les corps usés pour revêtir de nouveaux corps », dit la Bhagavad Gita. Mais ce mot corps ne s'applique pas nécessairement ou uniquement aux corps de notre terre. Wagner a interprété cette idée de la manière qui convenait le mieux à l'effet dramatique qu'il cherchait et il faut reconnaître qu'il en a fait un usage merveilleux. Peut-on imaginer une pensée plus profonde que celle qui explique la destinée fatale de Kundry ? (Voyez le deuxième acte).
ment sévère, mais elle est salutaire. . . Cette pensée n'est pas nouvelle pour moi; mais nul ne peut la comprendre s'il ne la porte déjà en lui-même (1). » On a beaucoup parlé du pessimisme de Wagner comme d'un argument contre la valeur morale de son œuvre (2). Parsifal est une réponse
(1) Kufferath, p. 181.
(2) Cette critique a surtout été faite à propos de Tristan et Yseult. Pour ma part, et me plaçant au point de vue ésotérique de la philosophie hindoue, je ne puis l'accepter. Le Nirvana auquel Tristan et Yseult aspirent dans le splendide duo du second acte, n'est pas l'anéantissement selon Schopenhauer, mais au contraire l'affirmation du vouloir vivre de l'esprit qui proteste contre les conditions et les limites que lui impose l'incarnation terrestre. Le but de l'amour transcendant ne peut pas être autre que la fusion de deux esprits en un ; le chemin qui y conduit est la mort de l'enveloppe phj'sique qui tient l'esprit emprisonné. Comment est-il possible que l'on ait pu prendre pour le désir de l'anéantissement de la conscience les harmonies absolument divines qui accompagnent ces mots : « Sainte flamme. — Rien qu'un cœur. — Rien qu'une âme ! — Mêmes rêves, mêmes vœux. — Une essence pour nous deux... L'un à Tautre pour toujours ! — Dans l'espace sans limite, — Où la sainte paix habite, — Dans les siècles infinis — A jamais soyons unis !» — Et pour ne parler qu'au point de vue purement musical, comment croire que Wagner ait
éclatante à ce reproche. Dans cette œuvre où l'on trouve la conception métaphysique orientale unie à l'idée chrétienne ésotérique, on croit entendre l'écho lointain de la voix qui proclamait, à l'origine des civilisations, la loi fondamentale de la vie .
Ecoutez Krishna : « Les hommes d'intelligence qui se livrent à la méditation et qui ont rejeté le fruit des œuvres échappent au lien des générations et vont au séjour du salut.
« Quand ta pensée aura franchi les régions obscures de l'erreur, alors tu parviendras au dédain des controverses passées et futures.
f Quand, détournée de ces enseignements, ton àme demeurera inébranlable et ferme dans la contemplation, alors tu atteindras l'Union spirituelle...
voulu peindre V anéantissement par ce puissant crescendo qui semble au contraire indiquer la montée des deux âmes vers des sphères toujours plus éthérées et lumineuses ? La destruction totale n'a pas de ces accents-là.
b PAHSIFAL
(( Si l'on peut ici-bas, avant d'être dégagé du corps, soutenir le choc du désir et de la passion, on est Uni spirituellement, on est heureux.
(( Quand on est dégagé d'amour (personnel) et de haine, qu'on a soumis et soi-même et sa pensée, qu'on se connaît soi-même (son être spirituel), on est tout près de s'éteindre en Dieu
«Pense à moi, sers-moi... Renonce à tout autre culte ; que je sois ton unique refuge ; je te délivrerai de tous les péchés ; ne pleure pas (1). »
Si, dans son état de conscience ordinaire, Richard Wagner a été le disciple de Schopenhauer, sa vision de poète l'a élevé bien au-dessus de la conception du pessimiste allemand qui a rajeuni la philosophie hindoue sans comprendre son sens intérieur.
Et, de ces hauteurs sublimes où le vol de son Génie Ta entraîné, il nous a rapporté ces
(1) Le Bhagavad Gita, traduction d'Emile Burnouf.
harmonies célestes, son chant du Cygne, qui dira à travers les siècles l'aspiration incessante de l'humain vers le divin.
Mais revenons au drame.
Après que le cortège du roi s'est éloigné du côté du lac, Gournemans assis sous un grand arbre^ raconte aux jeunes écuyers groupés autour de lui l'histoire des malheurs récents du Graal et des souffrances du roi Amfortas depuis qu'il a succombé à la séduction d'une magicienne. Soudain, vibre dans l'air le bruit d'une flèche décochée et un beau cygne s'abat expirant à quelques pas du groupe. Les écuyers se précipitent et amènent le coupable devant Gournemans. Parsifal, car c'est lui, regarde eiïaré ; il ne comprend pas ce qu'on veut de lui. C'est ici que Wagner a introduit d'une manière touchante l'idée bouddhique de la pitié pour les animaux. Aux doux reproches de Gournemans, l'âme de l'innocent s'éveille ; la pitié l'envahit, il comprend le mal qu'il a fait et, saisi de remords, jette son arc loin de lui. Ici, le
procédé musical de Wagner vient renforcer la signification ésotérique de l'idée (1).
Pendant que l'âme de Parsifal s'éveille au sentiment de la pitié pour le cygne, l'orchestre fait entendre les motils qui, plus tard, seront associés aux scènes les plus religieuses et en particulier à celle de la communion dans le temple du Graal.
Quelle profondeur psychologique dans ce procédé ! L'audition de ces motifs, jointe à la vision de la scène, fait pénétrer instantanément dans le cerveau de l'auditeur cette idée que la communion de l'âme avec le divin et la rédemption qui en est la conséquence, ne peuvent s'accomplir qu'en respectant la loi d'amour qui unit dans une solidarité absolue toutes les parties de l'Uni-
(1) Je me trouve, bien malgré moi, forcée de renoncer à entrer dans tous les détails de l'analyse musicale ; mais comme l'indication des leitmotiv est indispensable pour la compréhension ésotérique du drame, je me servirai à l'occasion de l'admirable analyse de M. Kufferath. Pour la montée au Graal seulement, sur laquelle il ne s'est pas étendu, je donnerai une interprétation qui m'est personnelle.
vers (1). Les mêmes harmonies qui accompagnent les scènes de la rédemption soulignent ces paroles : « Tu as pu le tuer ; ici dans la forêt sainte!... Quel mal t'avait fait le Cygne ? Il s'envolait vers sa compagne pour planer avec elle sur les eaux du lac, qu'il consacrait ainsi solennellement pour le bain. »
C'est en vain que Gournemans interroge Parsifal. Il ne sait rien, ni qui il est, ni d'où il vient. Mais Kundry, la sorcière, révèle sa naissance. Elle apprend à Parsifal que sa mère est morte de chagrin parce qu'il l'a abandonnée. Second éclair de la révélation ! Parsifal a compris qu'il a été coupable vis-àvis du Cygne ; le voici déchiré par le remords d'avoir fait mourir sa mère. Dans la fureur de son désespoir il se jette sur Kundry. Gournemans l'arrête et Parsifal tombe défaillant
(1) Que devient ici l'idée accréditée par un christianisme dénaturé qui, comprenant faussement la royauté de l'homme dans la création, lui donne tout pouvoir sur les animaux et suppose qu'ils ont été créés uniquement pour son service ?
dans ses bras. Alors Kundry lui apporte de l'eau pour boire et baigner son visage. « Bien, dit Gournemans, tel est le précepte du Graal, rendre le bien à qui nous a fait du mal. » « Je ne fais rien de bien » répond Kundry d'une voix morne, et ces mots rappellent la fatalité qui pèse sur elle. Mais le sentiment qui l'a poussée à cet acte d'amour l'amènera un jour pénitente, sous sa robe brune, aux pieds du pur chevalier qu'elle aura en vain essayé de perdre. L'aspiration divine n'est encore chez Kundry qu'une faible étincelle, aussi elle retombe bientôt dans le sommeil fatal qui va la remettre sous la puissance de son Maître diabolique.
L'orchestre fait entendre le motif de la magie, qui tout au long de l'œuvre « souligne les funérailles d'un libre arbitre (1). »
Il faut remarquer ce curieux rapprochement du motif qui dit l'annihilation de l'être retombant dans le cercle de la fatalité, et du
(1) St-Auban.
thème de la rédemption qui indique l'abandon de la personnalité égoïste entrant par la pitié et le renoncement dans le Nirvana de l'amour. Cependant le son des cloches retentit ; Gournemans qui vaguement entrevoit que ce naïf enfant des bois pourrait être « le Simple, le Pur » (1) dont l'arrivée a été prédite au Roi pécheur, entraîne Parsifaldu côté du Temple. C'est ici que se trouve la montée au Graal appelée Verwandlungsdecoration.
Cette partie musicale de l'œuvre est celle qui m'apparaît comme la plus profondément ésotérique, parce que le génie du maître semble avoir exprimé en ces surhumaines harmonies le mystère de l'évolution de la vie sur tous les plans (2) de l'existence : le plan cosmique, évolution des mondes ; le plan matériel terrestre, évolution de l'homme ; le plan spirituel, évolution de l'âme.
(1) Dans le texte allemand, Parslfal est désigné sous le nom de Reine Thor.
(2) J'emploie le mot plan dans le sens que lui donnent les auteurs ésotériques, c'est-à-dire étapes successives de la vie.
Le décor commence à se mouvoir de gauche à droite de façon à donner l'illusion de la marche. Insensiblement les voûtes de la forêt se changent en masses montagneuses. L'obscurité envahit la scène. Au milieu des harmonies puissantes de l'orchestre qui montent et s'enflent comme les vagues de l'Océan, on entend cette phrase cadencée de Gournemans : « Tu vois mon fils, le temps ici devient Vespace. »
Ainsi que les personnages du drame, l'auditeur se croit transporté dan^ l'infmi insondable. Le monde de l'illusion disparaît, nous avons dépassé les hmites du temps. Dans le gouffre de la vie universelle, la loi éternelle se déroule avec les mondes qui évoluent et les humanités qui se dégagent lentement des règnes inférieurs de la nature pour s'élever jusqu'à la sphère de l'esprit. L'orchestre seul parle, car les mots seraient impuissants à peindre le mystère qui se déroule.
Elle est douloureuse, la marche des mondes qui gravitent vers le soleil du système cen-
tral ; elles sont torturantes, les transformations de la matière qui cherche à mouler une forme digne d'être animée par Tétincelle divine; il est déchirant, ce crucifiement de l'âme qui s'arrache de la chair et crie éperdue vers le ciel. Tout cela, le maître l'a dit en un langage musical qu'aucune parole ne saurait rendre. L'effet est si inouï que l'on est près de perdre conscience. Le moi anéanti, foudroyé par cette révélation qui lui fait vivre en une seconde le mystère de la vie éternelle, s'abîme devant l'Infini, l'Inefïable, la Splendeur, — Dieu. Mais aussitôt que cet être personnel a renoncé à son existence propre pour se plonger dans la vie universelle, une béatitude immense l'envahit, et après avoir passé à travers l'océan du Grand Inconscient, il renaît purifié. Voici, le jour se lève, nous sommes dans le Temple du Saint Graal.
Les thèmes musicaux de cette scène grandiose se succèdent à peu près ainsi : le motif de la marche du Graal entremêlé avec l'appel des cloches; puis les
motifs de la douleur et de la pitié. Les différents crescendos qui s'accentuent comme une ascension sur des plans d'élévation successifs disent l'effort douloureux de l'univers, de la nature et de l'homme enfantant le divin (1).
La souffrance a déjà pénétré vaguement dans l'àme de Parsifal, lorsque s'est éveillée en lui la pitié pour le Cygne. Maintenant elle s'accentue en lui comme un pressentiment de la révélation plus foudroyante qui Tattend dans le Temple. L'orchestre
(1) Comme je l'ai déjà dit, cette progression musicale me semble indiquer trois lignes d'évolution : cosmique, terrestre, psychique. La première correspond, pour moi, à la métaphysique Hindoue, la seconde à la théorie Darwinienne, la troisième à l'idée Chrétienne. Mais, de même que le sommet d'une montagne ne s'atteint pas par une marche toujours ascendante et qu'il faut descendre dans les vallons qui séparent les pics successifs, ainsi l'âme ne s'élève pas d'une aspiration continue. Il y a des reculs indiqués par les reprises du motif, qui tantôt s'élance aux notes hautes, tantôt retombe dans les profondeurs; mais l'expérience acquise est une force et la marche reprend avec une énergie nouvelle. Cependant dans toutes les sphères où s'accomplit l'évolution, on entend pleurer le motif de la douleur.
nous dit raspiration douloureuse vers le bonheur à laquelle se mêle le sentiment du péché, mais bientôt le thème du Graal s'affirme dans toute sa plénitude avec l'idée de la victoire. Puis, tout s'apaise: seules les cloches du Graal appellent les chevaliers. Ils entrent deux à deux dans le Temple.
« Le décor est ici à la hauteur du rêve, la vision du Maître est égalée. On se sent dans le tabernacle où s'adore l'immuable. C'est l'image de l'absolu, une puissante unité règne dans l'édifice ; la figure circulaire s'y manifeste partout ; elle en est le leitmotiv, chaque ligne lui obéit ; les colonnades s'y conforment ; les tables saintes aussi ; le dôme et le pied des murailles suivent le même mouvement, les courbes harmonieuses ont pour axe une verticale qui passe par l'autel et le centre de la coupole dont la hauteur semble se perdre dans le domaine de l'azur (1). »
Les chevaliers entrent deux à deux vêtus
(1) Saint-Auban.
de la cotte d'armes blanche et du manteau rouge sur lequel est brodée une colombe blanche. Les jeunes écuyers et les novices suivent vêtus de bleu et de blanc. Avec une noblesse et une grâce de mouvements exquises, chacun prend sa place. Gournemans qui introduit Parsifal par une porte latérale lui dit: « Regarde!... que je sache si tu es le Simple, le Pur. » Une marche d'une angoisse poignante se fait entendre pendant que s'avance la litière où est couché Amfortas. Puis, entremêlé avec les chœurs célestes résonne le motif de la plainte du Sauveur. Titurel mourant, rappelé un instant à la vie par la grâce du Graal, ordonne à son fils de remplir son office. Amfortas refuse et supplie, dans un monologue où le chant atteint l'expression suprême de la douleur. « Oh ! se peut-il que nul d*entre vous ne puisse mesurer le tourment qu'éveille en moi la vue (1) qui vous
(1) La vue du vase sacré qui contient le sang du Christ.
transporte ! Que sont la blessure et la rage de ses douleurs auprès de la peine infernale d'être condamné à accomplir cet office!... O châtiment sans égal infligé par le miséricordieux oilensé ! A lui j'aspire ! Et je souflre de mon désir et dans ma souffrance je désire toujours (1)! »
Alors du haut de la coupole tombe cette phrase harmonieuse et divine semblable à une rosée céleste : « Un Simple, un Pur qu'instruit son cœur vient vers toi, c'est ton Sauveur ! »
Au fond du sanctuaire, pour la troisième fois, s'élève la voix de Titurel : « Découvrez le Graal ! y> Les novices obéissent. Amfortas tremblant soulève le calice saint. Les chevaliers se prosternent. Soudain dans le temple devenu obscur le Graal sacré s'illumine, éclairant le visage d' Amfortas, pendant que des voix angéliques font entendre des harmonies célestes.
<1) Kulferath.