‹ Parsifal de Richard Wagner, ou, L'idée de la rédemptionChapitre 36 sur 38 · Î8 PARSIFAL · texte numérisé non relu

Î8 PARSIFAL

Lorsque le rayon mystérieux a disparu, la lumière du jour terrestre envahit de nouveau le Temple. Les chevaliers célèbrent la Cène, puis se retirent deux à deux après s'être donné le baiser fraternel.

Parsifal immobile a contemplé cette scène. Mais au moment où le roi est tombé anéanti sur sa litière, il a porté vivement la main à son cœur comme s'il éprouvait une douleur intense. Gournemans l'apostrophe vivement. Parsifal ne sait rien répondre. Le chevalier peu clairvoyant le pousse par les épaules avec ces mots : « Va, tu n'es qu'un niais, suis ton chemin ; mais, Gournemans te le conseille, à l'avenir laisse les cygnes en paix. »

Alors, dans le silence du sanctuaire, une voix répète une dernière fois la promesse mystique :

Voyant par la Pitié, le Simple et le Pur, Espère en Lui, c'est mon élu (1).

(1) Ce texte dont la traduction est difficile, indique

Toute cette scène est d'un ésotérisme profond ; nous y trouvons, comme dans tout le drame, la conception orientale unie à l'idée chrétienne. La cessation du désir, le non vouloir vivre de la personnalité est présenté comme le seul moyen de guérison pour l'âme.

Il n'y a pas de condamnation prononcée ; l'homme s'attire lui-même le châtiment parce qu'il n'obéit pas à la loi. Cette nuance ne se trouve pas dans la légende du moyen âge. Elle y a été introduite par Wagner. Si je ne me trompe, l'interprétation du châtiment lui appartient aussi. On peut la rattacher à l'idée chrétienne mystique, et Swedenborg l'a admirablement énoncée. Elle revient en substance à ceci : Le Seigneur ne condamne jamais personne, mais lorsque l'être impur se trouve mis en présence de la pureté parfaite, l'éclat de cette lumière est pour lui

nettement l'idée dominante du drame : C'est la pitié (l'amour) qui rend l'âme voyante, et l'Intellect seul ne peut pas percevoir la vérité.

une souffrance intolérable, en sorte qu'il se détourne et se rejette dans l'obscurité.

Cette interprétation si profonde de la souffrance d'Amfortas a sa contre-partie mystique dans la rédemption représentée par €e qui se passe dans l'âme de Parsifal. De même que l'être impur mis en face du rayonnement de la pureté parfaite soufïre les affres de l'enfer, ainsi le Simple, le Pur, en contemplant la souffrance humaine, la ressent avec une intensité telle qu'il se substitue au pécheur et, par la loi de la souffrance acceptée, devient son Sauveur. En traçant ainsi la psychologie de son héros, Wagner a illustré de la manière la plus profonde l'idée du Christ-principe, du divin dans rhomme. Le Sauveur n'est pas un être extérieur, personnel, ayant apparu une fois seulement sur la terre. 11 est vivant depuis le commencement du monde, il est la vie même du monde ; toute spiritualité vient de lui. Il est le Dieu s'incarnant progressivement dans rhumanité. Sans doute,

parfois, dans l'histoire du monde, ce Principe-Christ est représenté d'une façon plus lumineuse par un être providentiel. « A certaines époques, lorsqu'il s'agit d'arracher l'humanité à un gouffre, de la ramasser pour la jeter plus haut, un Elu s'identifie avec la Divinité, l'attire à lui par la force, la sagesse et l'amour, et la manifeste de nouveau aux hommes. Alors celle-ci par la vertu et le souffle de l'Esprit est complètement présente en lui ; le Fils de Vhomme devient le Fils de Dieu et son verbe vivant (1) » . Mais la révélation du divin n'est pas limitée à un homme ni à une seule époque ; elle est constante. De même la rédemption ne s'est pas produite une fois pour toutes, elle s'accomplit incessamment par l'action de l'âme sur l'âme. Chaque homme peut devenir virtuellement un Sauveur s'il accomplit complètement la loi d'amour. Tout le premier acte de Parsifal semble avoir été conçu

(1) Edouard Schuré (les Grands Initiés).

pour mettre en lumière cette vérité centrale. Depuis la scène du Cygne jusqu'à la célébration du mystère dans le Temple, un crescendo d'impressions prépare le Pur et le Voyant à recevoir la révélation suprême. Lorsque, en face de Tagonie d'Amfortas, Parsifal porte la main à son cœur, la vérité est devenue vie en lui. Désormais, quelles que soient les épreuves qu'il aura à subir, l'étoile du Graal le guidera. La lumière a pénétré jusqu'au fond de son âme. Gournemans peut le chasser hors du Temple, il saura y revenir.

DEUXIEME x\CTE

Le prélude du deuxième acte prépare l'auditeur à pénétrer dans le royaume de la magie où s'agitent et se démènent les forces élémentaires, semi-intelligentes, au moyen desquelles Klingsor exerce ses enchantements diaboliques. Rien de plus coloré que cette phrase du début. On dirait une chevauchée de furies. Puis, sur une basse qui semble peindre le chaos des éléments, des traits rapides se dessinent, semblables à des salamandres sillonnant la nuit.

Des harmonies étranges, sauvages, expriment la révolte du chevalier damné et son appel aux puissances infernales. Ici et là, comme un souffle d'air pur, le motif de la

Plainte du Sauveur vient nous rappeler que le chemin du salut passe à travers le Golgotha de la souffrance.

Nous sommes dans la tour de Klingsor.

Il évoque Kundry en l'appelant des noms de ses existences passées : Rose de l'Enfer, Hérodiade, Goundrygia, Kundry maintenant. Kundry sort d'un gouffre, enveloppée d'une vapeur blanche sous laquelle apparaît sa beauté radieuse. Au moment de l'évocation, ses deux états de conscience sont encore mélangés (1). Elle cherche à saisir

(1) Je ne puis résister au désir de rapprocher cette conception psjxhologique du caractère de Kundry de la théorie théosophique hindoue sur la constitution de Thomme. Voici comment la philosophie brahmanique échelonne les sept principes ascendants qui s'emboîtent l'un dans l'autre pour composer la personnalité humaine :

1) RuPA Le corps.

2) JiVA La vitalité.

3) LiNGA Sharira. . Le corps éthéré.

4) Kama Rupa L'âme animale (littéralement le

corps du désir).

5) Manas L'âme humaine ou rationnelle.

6) BuDDHi L'âme spirituelle ou intuitive.

7) Atma L'esprit uni à Dieu.

Cette même division se retrouve rigoureusement^

le fil qui la rattache au bien, au pur. Rien de plus saisissant que ses cris de désespoir dans la révolte de son Moi Supérieur qui se débat contre la suggestion infernale :

« J'aspire j'aspire... » dit-elle. — « Oui,

vers la troupe chaste », ricane Klingsor. — « Là... là... je sers », soupire Kundry^

sous des noms diflFérents, dans l'antique doctrine égyptienne et dans la Kabbale hébraïque. Dans la doctrine grecque et chrétienne, le septénaire se résume dans le ternaire : corps, âme, esprit qui s'appellent dans la Kabbale Nephesch, Ruach, Neschamah, c'est-à-dire principe plastique, animique et spirituel, les autres n'étant que des épaississements ou des raffinements de ces trois principes essentiels de l'homme, de l'univers et de Dieu. La pensée capitale de toutes ces doctrines ésotériques, c'est que l'âme y est considérée comme le centre vivant de la personnalité humaine en formation et en évolution à travers de nombreuses vies. L'immortalité est pour elle le prix de l'ascension, l'anéantissement, celui de la chute. En s'attachant au corps, l'âme s'obscurcit et se désagrège ; en s'élevant à l'esprit, elle crée, elle épanouit son essence divine. C'est sur le quatrième principe hindou (le corps du désir), soit la partie inférieure du Ruach, que la magie règne toute-puissante, et pour échapper à cet esclavage infernal, l'âme n'a qu'un moyen, s'unir à l'Esprit^ qui est le Christ dans l'homme. Le caractère de Kundry nous montre cet effort incessant de l'âme qui cherche à saisir l'esprit représenté pour elle par le GraaU

tandis que passent, fugitives, dans l'orchestre, les harmonies du Graal et le thème de la Plainte du Sauveur. Lame humaine essaye de bégayer les premiers mots du livre de la vie ; mais c'est en vain. Trop attachée au corps, elle est entraînée vers les plans inférieurs de la conscience.

Mais Klingsor, le magicien, connaît tous les secrets de l'art infernal. Au moment où Kundry s'éveille, il étouffe sa conscience spirituelle et, par la suggestion exercée sur le quatrième principe, ou Tâme animale, il entonce le dard du désir dans la chair qui commence à tressaillir. Voulant la pousser à séduire Parsifal : « Gomme il est beau, ce pur ! » s'écrie-t-il. Maintenant, il est sûr de sa victoire, son esclave est prête à agir. Sur un signe de Klingsor, la tour s'effondre et, à sa place, surgit un jardin enchanté, où la séductrice, cachée derrière un bosquet de plantes tropicales, attend l'arrivée de Parsifal.

Je ne puis m'arrêter sur la scène ravis-

DE13XIÈME ACTE 27

santé des filles- fleurs. Rien de plus chastement voluptueux, si je puis m'exprimer ainsi, que ces chœurs et ces dialogues qui voltigent dans l'air embaumé, comme des papillons ailés. C'est un trait caractéristique de l'œuvre de Wagner que l'idée du mal y est toujours représentée d'une façon frappante, sans jamais souiller l'àme par la vulgarité des tableaux ou la lascivité des attitudes. A quelle hauteur se livre la lutte ! On le comprend au premier appel de Kundry : « Parsifal !... » Ces trois notes évoquent un monde de pensées ; l'effet en est saisissant. Il dit tant de choses, ce nom prononcé en ce moment, et souligné par les divers motifs de l'orchestre. Il évoque la vaste forêt, les jours de l'enfance, la tendresse maternelle, les rêves de l'adolescent, son pressentiment du Graal ; tout cela voluptueusement enveloppé de chauds effluves qui émanent de la séductrice, ce Je t'ai vu dans ton berceau de mousse », lui dit-elle. Puis, elle lui décrit les angoisses

de sa mère lorsque son fils restait longtemps loin d'elle, sa joie quand elle le retrouvait, ses étreintes folles. Et, pour vaincre la pureté qui s'effarouche, elle ajoute en souriant : (( Ces baisers-là ne te faisaient-ils pas peur ?» Ah ! elle sait bien, la subtile magicienne, la rose de l'Enfer, que de vulgaires voluptés ne sauraient séduire le « Simple et le Pur ». Elle a touché juste en faisant vibrer la corde qui chante l'amour unique, le seul qui ne trompe pas. « Ma mère ! ma mère I » s'écrie le jeune homme en s'affaissant aux pieds de Kundry. Doucement, la magicienne enlace de ses bras l'enfant qui se souvient et pleure. « L'aveu et le repentir effaceront ta faute, lui dit-elle, en se penchant vers lui, le savoir changera ta folie en raison. Apprends à connaître cet amour qui enveloppait Gamuret lorsque l'ardeur d'Heraeleide l'embrasait (1). L'amour qui te donna la forme et l'existence, devant

(1) Touchante allusion à l'amour conjugal de ses parents.

lequel la mort et l'innocence reculent, qu'aujourd'hui, avec le salut suprême de la bénédiction maternelle, il te donne son premier baiser (1). »

La séductrice se penche et pose ses lèvres sur celles de Parsifal.

Ah ! elle croit son triomphe assuré !

Comme tout a été habilement conduit et

préparé, avec la science infernale de son

maître ! La profanation est complète. Au

nom de l'idéal de l'amour terrestre, elle a

voulu entraîner l'enfant dans les abîmes de

la volupté charnelle. Mais que peuvent

toutes les combinaisons de l'enfer contre

celui qui, ne fût-ce que dans une minute

d'illumination, a entrevu et compris le ciel?

Tout rédifice magique va s'effondrer et le

signal de la victoire de Satan devient le

signe du triomphe du Christ . Le baiser qui

devait perdre Parsifal, le sauve. Tout à coup

il se redresse, son regard éperdu semble fixé

(1) Traduction de Kufferath.

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