M PARSIFAL
Alors son regard m'atteignit. Et maintenant je cherche de monde en monde à le rencontrer de nouveau. Au plus fort de la détresse je vois encore ce regard, je le sens se poser sur moi ; alors le rire maudit me reprend ; un pécheur tombe dans mes bras et je ris, je ris. Et je voudrais pleurer!... Lui que j'ai désiré ardemment, je le reconnais en toi. Laisse-moi pleurer sur ton sein (1). »
Il est impossible de donner avec des paroles la moindre idée de la puissance de cette scène exprimée par la musique. Les motifs reviennent et se combinent de façon à souligner et à accompagner chaque situation nouvelle du drame psychologique qui se joue dans ces deux âmes. Dans la première partie, nous trouvons le thème qui dit les larmes d'Herzeleide (2), et celui de la malédiction au moment du baiser. Après le cri « Amfortas » viennent les motifs de la souf-
(1) Traduction de Kufferatb.
(2) La mère de Parsifal.
france et de la pitié ; puis, semblables à des sifflements de l'enfer, des passages démoniaques, qui s'appliquent à Tœuvre diabolique de Kundry.
Lorsque Parsifal est à genoux, ce sont les thèmes du Graal et de la Cène qui viennent fortifier son âme contre la tentation. Dans le délire de la passion de Kundry, les harmonies rappellent le château magique avec ses ensorcellements. Au récit de la malédiction qui pèse sur Kundry parce qu'elle a méconnu l'amour pur que lui révélait le regard du Sauveur, correspond le motif de la Cène transformé en motif de la Croix, Car c'est en voyant le Sauveur s'affaisser sous sa croix que la Juive a ri. Lorsque Parsifal repousse pour la dernière fois Kundry et lui parle de la Rédemption, le motif de la foi vient accentuer ses paroles.
Aux sollicitations répétées de la Séductrice, Parsifal répond en lui ordonnant de le conduire vers Amfortas . A cette parole qui lui rappelle qu'elle va le perdre pour tou-
jours, la fureur de la femme damnée s'empare de nouveau de Kundry. Elle se démène, blasphème, et, dans l'aftolement de sa rage, appelle Klingsor à son secours. Le magicien paraît sur la terrasse du château. Lesfilles-
lleurs accourent Klingsor tient la lance
qu'il a dérobée à Amfortas ; il en menace Parsifal. L'éclair du fer reluit, mais il s'arrête au-dessus de la tête du « Simple et du Pur. » Parsifal prend la lance et dessine dans l'air un grand signe de croix. Alors jardins et palais disparaissent. Klingsor s'enfonce dans l'abîme ; les filles-fleurs jonchent le sol. Eundry s'affaisse en poussant un cri. Au fond de la scène, apparaît le sommet neigeux qui domine le Graal.
Du haut du rempart en ruines, Parsifal se retourne et jette cette dernière parole à Kundry : « Tu sais où tu me retrouveras. >
Plus on étudie le point de vue psychologique de ce drame, plus on est saisi de la profondeur de la pensée de Wagner et de la richesse des ressources qu'il a employées
pour l'exprimer. Tout, dans le texte, dans l'action et dans les combinaisons musicales inouïes, semble avoir été conçu pour concourir à ce but suprême : mettre en lumière, rendre vivante l'idée de la vie universelle et de l'évolution de l'âme individuelle dans l'amour et par l'amour. Lorsque Wagner écrivit à Liszt en parlant d'un sujet de drame qu'il avait entrevu : « C'est le triomphe, la chose la plus sainte, la rédemption complète ; mais je ne puis te dire cela maintenant, » n'était-ce pas l'idée de Parsifal qui hantait son imagination? Si, comme nous le dit M. Kulïeralh, c'était un drame bouddhique qu'il se proposait d'écrire, il est heureux^ que, par le retard mis à Texécution, son idée ait mûri et se soit complétée. Grâce à cela nous avons Parsifal, c'est-à-dire l'œuvre dramatique et musicale la plus ésotérique qui ait jamais été écrite et qui nous donne, condensée en une forme de beauté exquise, Tessence même de toute religion.
Un prélude d*une beauté incomparable nous peint la morne tristesse qui plane sur le Graal, et ces harmonies désolées, venant après le mouvement enfiévré de la magie, font passer dans notre âme le froid de la mort. D'autres motifs nous disent la lutte anxieuse de Parsifal à la recherche du Graal et le cri de Kundry brisée et vaincue. Le moi inférieur est bien crucifié, mais l'âme spirituelle n'a pas encore reçu le baptême de la lumière céleste.
Ces deux mots, les seuls qui sortiront de sa bouche pendant cet acte : « Servir I — Servir ! » nous montrent que la volonté s'est
soumise, qu'elle a entrevu la voie qui conduit au salut. Enfin d'autres motifs se rapportent à la course errante de Parsifal à la recherche du Graal. Voyons l'action.
e. Le troisième acte s'ouvre comme une idylle de paix et de rédemption. Nous sommes dans un paysage printanier et au milieu d'une prairie parsemée des premières fleurs, à la lisière d'une forêt ombreuse d'où s'échappe une source claire. Le vieil écuyer de Titurel, Gournemans, s'est fait anachorète. Il sort de sa hutte, car il a entendu un profond gémissement, un soupir d'angoisse derrière le buisson. Il approche et voit Kundry endormie là d'un sommeil léthargique. Il la relève inerte comme un cadavre, lui frotte les mains et l'asperge d'eau. Enfin elle ouvre les yeux. Gournemans, qui Ta souvent retrouvée ainsi et qui ne sait rien de sa vie de péché, remarque cette fois-ci une différence. Rien de sauvage ni de fiévreux ; elle est humble et triste. Elle porte la robe brune des péni-
tentes, une corde en guise de ceinture, et arrange soigneusement ses cheveux épars.
Aux questions paternelles de Gournemans, elle répond par un geste de soumission en disant : '( Servir... je veux servir. » Puis elle prend une cruche et va puiser de l'eau à la fontaine comme la dernière des servantes (1). Mais soudain elle se retourne du côté de la forêt et fait signe à Gournemans de regarder. Un chevalier bardé de fer, la visière baissée, apparaît. Il ne semble pas reconnaître le Ueu où il est. « Ne sais-tu pas, lui dit le vieil écuyer, que tu es ici dans le domaine sacré du Graal et que ce jour est le vendredi-saint ?» A ces mots, le chevalier tressaille, il plante sa lance en terre, défait son armure et relève sa visière. Gournemans reconnaît le meurtrier du Cygne, l'innocent qu'il a naguère chassé brutalement du temple. C'était donc bien lui le Simple, le Pur I Le vieil écuyer de
<1) Schuré.
Titurel ne doute plus, car voici, la lance «acrée est dans sa main. Il échange avec Parsifal des paroles d'étonnement, de joie €t de bienvenue, et lui dit : ce Dis-moi qui tu cherches ? »
— Celui dont j'entendis un jour la plainte douloureuse sans la comprendre et pour le salut duquel je puis aujourd'hui me croire élu ! » Parole profonde qui rappelle toute ridée philosophique du drame. Lui aussi, le Simple, le Pur, ressent toujours cette blessure qui saigne en lui ; mais tandis que pour Amfortas elle est le salaire du péché, dans Parsifal c'est la douleur révélatrice de la plus haute vérité. Par la sympathie humaine il a simplement accompli la loi, avant même de la comprendre. La pitié est l'étoile qui a guidé ses pas vers le lieu saint, où demeure le Christ éternellement agissant dans l'humanité, par l'accomplissement de la loi d'amour entre ceux qui vivent de sa vie.
Songeant à tout le temps qui s'est écoulé
pendant ses courses errantes, Parsifal se désole et se reproche d'avoir été la cause de la détresse du Graal ; car depuis de longs mois Amfortas se refuse à remplir son office, le calice saint demeure caché et les chevaliers sont privés des bienfaits de la communion. La douleur de Parsifal est si violente qu'il est près de défaillir. Gournemans le soutient et le fait asseoir près de la source.
Pendant tout le commencement de cette scène, l'orchestre, par ses harmonies merveilleusement combinées, nous a remémoré tout le drame dont le dénouement approche. Nous avons revu en une seconde les enchantements du jardin magique, les luttes de Kundry et ses aspirations vers la pureté . Nous avons deviné cette course errante du chevalier lorsque, après avoir vaincu la séductrice, il est parti à la recherche du Graal. Puis au moment où Parsifal s'est agenouillé devant la lance, voici les motifs de la Cène, du Graal, de la pitié, la plainte étouffée des-
Filles-fleurs et enfin cette phrase d'une intensité si déchirante qui revient, avec la régularité d'une vague, nous dire la souffrance du roi pécheur. Lorsque Parsifai s'affaisse auprès de la source et que Kundry s'apprête à le servir, soudain revient le motif qui a souligné au deuxième acte ces mots de la séductrice : « Laisse-moi pleurer sur ton sein. » Ce rapprochement est admirable.
Elle l'a retrouvé, en eff'et, son sauveur, rétoile de son âme, celui qu'elle méconnut aux jours de sa jeunesse présomptueuse et vaine; celui qui, à son rire profane, répondit par un regard inoubliable ; celui qu'elle a cherché à travers tous les mondes dans la folie et la douleur. Elle l'a retrouvé dans Parsifal, dans ce Pur chevalier qui, en brisant son cœur de femme, a fait épanouir son àme divine. Depuis le jour où il disparut à ses yeux en lui lançant cette parole : « Tu sais où seulement tu peux me retrouver », elle aussi a suivi la voie douloureuse. Maintenant tout est accompli et, dans la profondeur de
son âme, se dévoile le grand mystère de la vie et de l'amour. Avec quelle douceur profonde reviennent ici les harmonies qui rappellent la montée au Graal, la longue course de l'âme à travers ses existences successives 1 mais maintenant l'esprit illuminé peut contempler sans souffrance le long chemin parcouru. Dans cette vision rétrospective, chaque événement occupe la place qui est la sienne, chaque chose reprend sa valeur réelle. Les chutes deviennent des moyens d'avancer, les défaites partielles se transforment en victoires. La volonté du bien, l'aspiration vers l'idéal divin sont la Lance sacrée qui affermit les pas du voyageur. Rien n'est perdu, tant que le regard de l'âme reste fixé sur l'Etoile sainte, l'Etoile du Christ, principe divin en nous. Ah ! il fallait un génie presque surhumain pour dire toutes ces choses abstraites, infinies, éternelles, avec une telle puissance de vie! Pourquoi faut-il, après une pareille émotion, qui transporte notre conscience de l'être au delà des bornes terrestres, nous^
retrouver dans notre moi, si petit, si mesquin, si limité? Mais quelque fugitive qu'ait été l'illusion, elle nous a révélé le vrai éternel I
Une harmonie exquise nous peint l 'émotion de Kundry, tandis que doucement elle dénoue les sandales du Saint Chevalier, lave ses pieds, les arrose d'une huile précieuse et les essuie avec ses longs cheveux. Parsifal se défait de son armure et paraît sous le vêtement blanc des chevaliers du Graal.
C'est ici que commence l'admirable scène connue sous le nom de Charme du Vendredi Saint. Parsilal prend le flacon des mains de Kundry et le remet à Gournemans, afin de recevoir de lui l'onction sainte. « Qu'il soit purifié et lavé de toutes les souillures de sa longue course errante î » dit le pieux chevalier, tandis que les motifs les plus doux passent comme des brises d'amour sur les tètes inclinées. Puis, au moment où Gournemans prononce ces mots : « Ainsi l'heure est \enue, ton front je le bénis et Roi je te
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salue ! » le motif de Parsifal vainqueur éclate avec une force triomphante et se termine en un grandiose fortissimo sur le thème du Graal. Parsifal puise de l'eau dans le creux de sa main et la répand sur la tête de Kundry en disant : € Ainsi j'accomplis mon premier devoir, reçois l'eau du baptême, et crois en ton Sauveur qui t'aime. » Kundry s'affaisse aux pieds de Parsifal et pleure. Le bruit de ses sanglots étouffés qui se mêle à la phrase adorable de la Foi pénètre l'âme d'une émotion indicible. En l'entendant je songeai à ces paroles qui, dans le langage de l'initiation orientale, expriment la même vérité, essence de toute religion non adultérée par les hommes, et dont le Vendredi Saint de Wagner est l'interprétation chrétienne :
« Cherche la fleur qui doit s'épanouir dans le silence qui suit l'orage, pas avant. Elle grandira, elle se développera, elle poussera des branches et des feuilles et formera des boutons, tant que l'orage continuera,
tant que durera la bataille. Mais, pas avant que la personnalité de l'homme se soit dissoute et évanouie... pas avant que son Moi Supérieur ait complètement vaincu et maîtrisé la nature humaine, ne peut s'ouvrir la Heur. Alors viendra un calme semblable à celui qui, dans les contrées tropicales, succède à une pluie torrentielle, et pendant lequel la nature accomplit sou œuvre si rapidement qu'on peut la voir agir. Un calme pareil se répandra sur l'esprit harassé. Et, au milieu du profond silence, aura lieu Tévénement mystérieux qui prouvera que la voie est trouvée. Appelle-le du nom que tu voudras, c'est une voix qui parie là où il n'y a personne à parler ; c'est un messager qui vient, messager sans lorme ni substance ; ou bien c'est la fleur de Tàme qui s'est ouverte. Aucune métaphore ne peut le décrire. Mais on peut le pressentir, le chercher et le désirer, même au fort de l'orage. Le silence peut durer le temps d'un moment ou bien un millier
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d'années. Mais il aura une fin ; cependant, tu porteras sa force avec toi (1). »
Parsilal promène lentement son regard sur cette nature, qui jamais n'apparut plus souriante à ses yeux. La joie la plus pure déborde de son âme. De l'orchestre s'élève une adorable mélodie qui semble exprimer sa reconnaissance émue. Mais soudain, songeant au douloureux anniversaire, il se demande pourquoi, en ce jour de deuil, tout ce qui vit, respire, germe, naît et fleurit, ne verse pas des pleurs. Alors le vieillard, dont la pensée a mûri durant ces longues méditations, raconte au jeune Élu qui, guidé par son cœur seul, a su retrouver le Graal, le mystère de la souffrance et delà résurrection. L'amour qui se donne révèle à la nature la puissance de l'esprit. L'eau féconde de nos larmes fait jaillir du sol ces mille fleurs, et l'innocence retrouvée est la récompense du sacrifice de soi.
(1) Lumière sur le sentier (Carré, éditeur).
Kundry a lentement relevé la tète. A travers ses larmes, elle contemple Parsifal d'un regard profond, mais calme, et lui, avec bonté, lui dit : « Tes pleurs fécondent aussi le sol qu'ils arrosent ; tes larmes, — vois, en fleurs éclosent. » Et il effleure son front d'un baiser.
Mais au loin retentissent les cloches du Oraal : « Midi, c'est l'heure, dit Gournemans ; Seigneur, permets que ton serviteur te conduise. » L'écuyer, aidé de Kundry, jette sur les épaules de Parsifal le manteau rouge, insigne des chevaliers. Celui-ci prend de sa main droite la lance, et son bras gauche s'appuie sur le bras de Gournemans. Kundry attend, dans une attitude humble. Comme dans le jardin magique, Parsifal lui fait signe, et elle le suit pieusement.
Ici, nous avons le même effet de décor qu'au premier acte. Toute la scène semble se mouvoir, mais en sens inverse. Cette montée au Graal, bien différente de la première, exprime par la musique le désespoir
de l'heure actuelle, la mort de TitureL « Aujourd'hui, le roi du Graal n'est plus, son cercueil attend là haut. Aucune clarté ne dissipe la nuit ténébreuse. Le temple reste désert. C'est pourquoi la symphonie morne, mélancolique, sans une lueur d'espoir, sans un tressaillement, étend sur la montagne son voile immense de tristesse (i) » Le jour apparaît, nous sommes dans le temple, voici l'autel, mais les tables ont disparu. D'un côté, s'avancent les chevaliers qui escortent le cercueil de Titurel ; de l'autre, ceux qui accompagnent la litière d'Amfortas, précédée par la châsse voilée du Graal. Les chevaliers ont impérieusement demandé que le cercueil de Titurel fût une dernière fois consacré par le mystère du Graal. Amfortas a dû obéir, et l'agonie que lui cause cet effort est exprimée à l'orchestre par les motifs de la plainte du Sauveur et des remords du pécheur. Au mo-
0) Saint-Auban.
ment où le cercueil est ouvert, Amfortas se précipite sur le corps de son père et lui adresse un adieu déchirant. Il le supplie d'intercéder auprès du Tout-Puissant pour obtenir la guérison de son fils : « Découvre le Graal ! Fais ton devoir, tu le dois ! » disent les chevaliers, rappelant ainsi qu'aucune prière ne peut sauver le pécheur qui cherche le salut dans la force d'un autre et se refuse à accomplir lui-même le sacrifice./« Non !... jamais, » s'écrie Amfortas qui repousse avec la souffrance l'espoir de la vie.
« Ah ! quand l'ombre de la mort m'environne, — De mes jours abhorrés reprendrai-je le faix ? — 0 fous cruels, qui me forcez à vivre, — Que l'un de vous me frappe et me délivre î » Il arrache sa tunique et montre sa blessure béante. Tous s'écartent.
Pendant celte scène, Parsifal, accompagné de Gournemans et de Kundry, est entré sans être remarqué, s'effaçant dans lea
groupes de chevaliers. Maintenant il sort de la foule et s'approche d'Amfortas.
« Une seule arme peut guérir la blessure, dit-il, c'est celle qui Ta faite. » Et il touche ^vec le fer de la lance la plaie du roi pécheur: «Sois guéri, racheté et sauvé; je remplis à présent ton office ! Bénie soit ta souffrance qui donna la force suprême de la compassion et le pouvoir de la plus pure sagesse à l'innocent. »
Amfortas semble transfiguré, son visage exprime une joie céleste, et les harmonies de l'orchestre disent la douleur qui s'apaise petit à petit sous le souffle divin. Tous regardent la lance, en extase. Alors le nouveau roi du Graal monte les degrés de l'autel. Il élève la coupe sacrée que les novices viennent de dévoiler, puis, s'agenouillant, son âme s'absorbe en une extase. Le sang du Christ resplendit, « le jour terresti^e pâlit sous la lueur venue du ciel ». Tous les fronts se courbent. Une colombe blanche plane audessus de la tète de Parsifal. Amfortas et
Gournemans sont prosternés aux pieds de rÉlu. Kundry élève vers lui un regard de reconnaissance émue et dans l'excès de son extase rend le dernier soupir. Du plus haut de la coupole, une voix céleste chante : « Miracle du suprême salut; Rédemption au Rédempteur. )►
Il serait présomptueux de ma part de penser que cette analyse rapide et incomplète suffit à justifier le titre de cet Essai. J'ai simplement voulu poser la question, d'autres l'approfondiront avec plus d'autorité que moi.
M. de Saint- Auban a dit du Parsifal de Wagner : « Il est l'obsession de notre temps et il sera bien plus encore l'homme et l'obsession du temps qui viendra après nous », et cependant il ajoute « qu'il ne touche pas au fond immuable des choses )^. Toute autre est ma conclusion. Le Parsifal de Wagner est une œuvre qui s'empare des esprits, qui les domine et les fascine juste-
ment parce qu*il touche au problème fondamental de la vie ; et c'est pour cela qu'il suscite et suscitera toujours plus les discussions, les critiques, les haines peut-être, comme aussi les admirations passionnées.
On se demande vraiment pourquoi, dans ce voyage de la vie terrestre où nous sommes tous frères dans la douleur, cjuelques-uns mettent tant de passion à détruire les espérances des autres parce qu'ils ne les partagent pas. Il n'y a pas de question qui provoque des discussions plus violentes que celle de la vie ou du néant après la mort et des conditions du salut. Il semble vraiment que les hommes n'ont pas assez de causes de discorde à propos des choses visibles, il faut encore qu'ils se querellent sur les choses invisibles. Ne serait-il pas bien simple de prendre pour critérium, non pas de la vérité absolue, mais de la vérité utile à enseigner, cette formule : Toutes les idées, toutes les conceptions de l'Art, 4ous les enseignements qui ont pour effet de
développer les tendances les plus hautes dans l'homme et de lui donner la force de vivre selon le bien, sont vrais. Mais toutes les idées, toutes les conceptions de l'Art, tous les enseignements qui tendent à exciter les instincts inférieurs de l'homme et à le déprimer moralement en affaissant sa volonté pour le bien, sont faux.
Il importe peu de savoir à quelles sources philosophiques ou religieuses Wagner a cherché ses inspirations pour exprimer l'idée de l'évolution progressive de l'âme. Il suffit qu'il nous ait représenté cette vérité avec une telle puissance et une telle beauté qu'après avoir entendu Parsifal nous nous sentions meilleurs, plus forts, plus aimants, plus aspirant au bien, au beau et à l'amour universel. Mais, en ne limitant pas l'idée de la rédemption à un seul système philosophique ou religieux, et en nous la présentant avec une grandeur et une perfection artistiques incomparables, Wagner s'est rapproché plus que d'autres de la vérité complète ►
CONCLUSION ÔT
Il a chanté les plus hautes aspirations de l'humanité, qui, consciemment ou inconsciemment, cherche à réaliser la beauté parfaite dans l'amour et par l'amour. M. Kufferath dit avec raison : ce C'est ici la grandeur et l'élévation de l'idée esthétique et philosophique de Wagner : la portée moralisatrice du théâtre, il ne la met pas dans la tendance dogmatique des œuvres, il la place dans l'œuvre d'art même, conçue comme une représentation idéale des actions de la vie, c'est-à-dire du bonheur et du malheur. » Mais, me demandera-t-on peut-être, comment comprenez-vous le mystère de la guérison d'Amfortas ? « Une seule arme peut guérir la blessure, c'est celle qui l'a faite, » (4) dit Parsifal à Amfortas. Cette parole exprime, sous une forme symbolique, l'idée la plus profonde de la Rédemption. Amfor-
(1) Je ne puis résister au désir de citer à ce propos ces belles paroles de Saint-Martin, le philosophe Inconnu : € Ce principe (de notre être — Dieu) étant amour, ne punit les hommes que par l'amour, mais en même temps n'étant qu'amour, lorsqu'il leur ôte l'amour il ne leur laisse plus rien. »
tas ne peut échapper à sa souffrance, car ^on repentir n'a pas changé la direction de son désir. En lui c'est l'être inférieur qui aspire toujours à la vie. Il n'a pas la force de s'élever à un état de conscience supérieur. Parsifal lui, par la pitié pour le souffrant, est monté jusqu'à la sphère de l'amour divin. Il s'est uni à la source de toute vie, à l'esprit saint, d'où procèdent toutes les manifestations de l'être, et, devenu un avec lui, il participe à sa force, à ses vertus, à son pouvoir créateur. Dans cet état de pureté, il s'approche de celui que l'amour terrestre a blessé, et la sympathie qu'il éprouve pour lui, agissant comme un aimant, attire et cristaUise les éléments spirituels qui sont étouffés par le développement exagéré des instincts inférieurs. L'homme réel, qui est esprit, ressuscite alors et par son action régénère le corps. Dans les guérisons qu'il opérait, Jésus faisait toujours appel à la foi, c'est-à-dire à la pensée agissante du malade, dette loi de rédemption, éminemment mani-
lestée par Jésus, est inhérente à rhumanité. Ainsi sera renversée la notion égoïste du salut individuel obtenu par une croyance de l'intelligence seule. L'homme ne peut se sauver, c'est-à-dire vivre comme esprit, qu'en se donnant constamment pour tous.
Tout le drame de Parsifal, dans sa conception générale et dans ses moindres détails, tend à mettre en lumière cette idée de la rédemption. Elle semble résumée dans cette phrase d une mélodie si pénétrante et divine qui tombe du haut de la coupole, et je ne vois pas d'autre interprétation à donner à ces mots :
O sublime miracle, Rédemption au Rédempteur
Le (( Pur, le Simple » est sauvé parce qu'il a suivi la voie qui a fait de lui un Sauveur.
Le mystère du salut s'est accompli à un triple point de vue. Parsifal a sauvé Amiortas parce que, en prenant sur lui la douleur du Roi pécheur il a conquis le pouvoir que
confère l'Amour parfait de guérir et de consoler. En cherchant à retrouver le Graal il ne poursuivait pas le rêve d'un bonheur personnel, mais il répondait à l'appel de la douleur humaine qui avait retenti jusqu'au fond de son cœur. Il a sauvé Kundry par le rayonnement de sa pureté qui, rencontrant l'aspiration d'une âme égarée, l'entraîne dans la sphère de la Vérité et de l'Amour pur. Et, en accomplissant cette double mission d'amour, Parsifal a suivi la seule voie qui conduit à l'immortalité individuelle — le renoncement au moi inférieur et la conquête du MOI divin par le don sans réserve de soimême à ses frères et à l'humanité.
A mes yeux, Parsifal est une perle que Wagner a su découvrir dans le fouillis de la légende du moyen âge et qu'il a enchâssée au milieu d'une étoile de diamants. Et cette étoile de première grandeur rayonnera longtemps encore dans le ciel de l'art pour guider les générations futures vers l'Idéal divin.
Ll &ENESË ET LA CREATION DE « PAIISIFAL »
Qui peut regarder en lace, durant sa vie, ce monde de meurtre organisé etiégalisé par le mensonge, la tromperie et l'hypocrisie, sans être obligé, parfois, de se détourner de lui, avec un effroyable dégoût I C est à une pareille fuite loin de ce monde qu'est due la conception et l'exécution de mon Parsifal.
Richard Wagner.
Dans une lettre du mois d'octobre 1854, R. Wagner annonce à Liszt qu'il a « en tête un Tristan et Isolde » et l'année suivante il trace la première esquisse de ce drame d'amour. C'est alors qu'il songe à y faire apparaître, au troisième acte, la figure du Parzijal, de Wolfram d Eschenbach, le poète de Souabe, qui chantait à la cour du landgrave Hermann de Thuringe, vers l'an 1210 (1).
(1) Wagner avait déjà touché à la légende du Graal, dans son Lohengrin ; et dans une étude sur les Guelfes et les Gibelins (Die Wibelungen) écrite en 1848, il rapproche ce mythe du Graal de celui des Nibelungen. Il y a, également, des relations lointaines et un certain parallélisme voulu entre Kundry et Brunehilde, Parsifal et Siegfried, etc.
Auprès de la couche où agonise Tristan, le héros de la passion, Parzival, le héros du renoncement, serait venu en pèlerin, comme divin consolateur. Or, comment justifier cette apparition dans ce drame d'amour ? ^Yagner y renonça. Mais dans son cerveau créateur, le héros ne s'était profilé qu'avec la ligne musicale qui le précisait. Le « thème » de Parzival, répondant à l'éternelle question humaine du pourquoi de la vie, était déjà conçu par Wagner. « C'est de cette mélodie — affirme Wolzogen — qu'est sorti le Parsifal (1). »
Vers cette même époque, également, Wagner songeait à un drame bouddhique : les Vainqueurs, dont l'ébauche, retrouvée dans ses papiers, porte la date du 16 mai 1856. Il était alors sous l'influence de la lecture de Burnouî (Introduction à Vhisioire du Bouddhisme). Enfin, il avait pensé, dès 1849, à un Jésus de Nazareth, où Marie -Madeleine, repentante et prosternée, lavait humblement les pieds du Sauveur.
Seulement où trouver le repos ? écrivait-il dans une lettre désolée, datée de Mornex, en cet été 1856 ; « une petite maison avec un jardin, loin de toute rumeur et surtout de tout piano » !
L'année suivante, la retraite idéale s'off'rait à lui. Les Wesendonck faisaient construire, pour
il) Bagrenther Blàtter, 1886 : « Tristan et Parsifal*.
lami, un chalet dans leur propriété, sur la Colline Verte, près de Zurich. Ce fut pour Wagner son cher « Asyle », d'où il devait s'enfuir déjà dix-huit mois plus tard, courbé sous la tempête d'un drame de passion...
Ce matin-là du Vendredi-Saint, le 10 avril 1857, Richard Wagner, venu voir les travaux de la construction de son chalet, sur la colline, audessus du lac, contemplait longuement le tableau étendu à ses pieds.
« Une merveilleuse matinée s était levée sar le lac et les montagnes de Zurich. Du haut de la colline où s'édifiai' son Asyle, les regards de Wagner plongeaient, depuis ce belvédère, dans les splendeurs ensoleillées d'une nature printaniére. « Tu ne dois pas porter les armes, au jour où le Seigneur mourut sur la croix ! » telle était la voix qu'il entendait ai dedans de lui, pareille à la voix des anges, et qui montait de la grande paix solennelle épandue sur le monde ; une voix qui venait da lointain ; un écho du Graal des jours de son Lohengrin ; un souvenir longtemps endormi, du temps où, dans la forêt de Bohême, il avait la la légende de Parzival. .. Devant ses yeux flottait la pâle image du Crucifié. Critique, philosophie, mépris du monde qu'enseigne l'histoire, toutes les armes de la raison, il les mit silencieusement de côté, et lai, le poète de Wotan, le chanlre de Siegfried, le penseur du Bouddha, il passa lui-même par l'ex-
périence sacrée, il ressentit Vimpression créatrice et féconde du divin mystère du Vendredi-Saint, il conçut la première esquisse du drame de Parsifal (1). »
Dès lors, on peut marquer les étapes de l'œuvre qui se crée.
En janvier 1865, devant un élève de Hans de Bulow, Wagner parle, pour la première fois, de la conception de son poème de Parzifal, car il en est toujours au héros de Wolfram, et du personnage de Kundry : « Il n'y aura qu'un seul grand rôle de femme, dit-il ; une femme qui possède les deux natures delà femme, en elle... » Il ne sait pas encore comment il « pourra réaliser cela... » Tout à coup, en août 1865, il achève, en quelques jours, une esquisse très détaillée, douze pages in-quarto, du poème de Parzival, dont le roi Louis II de Bavière lui demandait des nouvelles ; ce roi, auquel on a donné, parmi quelques très intimes, ce surnom même de Parzifal (2) !
(1) Hans de Wolzogen, dans les Baipeaiher Blâtter, 1885. — « Du drame seulement ! » remarque avec fastesse Glasenapp (Bas Leben Richard Wagner's)^ car le thème musical fameux connu sous le nom du « Charme du Vendredi-Saint » ne tut composé que vingt ans plus tard .
(2) Lettre de Wagner à son grand interprète Schnorr de Carolsfeld, le jour de la deuxième représentation de Tristan, 13 juin 1865.
Cette première ébauche fut envoyée à l'ami royal, alors au château de Hohenschwangau. La réponse vint, au bout de quelques jours :
« Il faut toujours que je pense à Pavzival. Je brûle de désir après cette œuvre. Tristan est créé. Les Nibelangen verront le jour. Parzival doit être ! Et quand il devrait m'en coûter la vie ! »
Le 5 janvier 1870, on trouve dans une lettre de R. Wagner à Otto Wesendonck :
Je dois nourrir V espoir d'arriver à un âge avancé, car la tâche de ma vie s'est augmentée à Cinfini. Le Crépuscule des Dieux est commencé. Encore un peu de paix et de recueillement et Parzival suivra...
Le 15 octobre 1872, Liszt vient pour la première fois à BajTeuth, où Wagner s'installait alors, et faisait construire sa villa de Wahnfried. Il écrit, entre autres détails de son séjour, à la princesse de Wittgenstein :
L'esquisse de Parzival, que Wagner m'a lue dernièrement est toute remplie et pénétrée de la plus pure essence du christianisme...
Quatre ans se passent à préparer les premières « solennités scéniques » de Bayreuth. Ces premières représentations de 1876 sont la révélation de la Tétralogie, et la consécration du temple
de l'art, élevé en haut de la colline désormais à jamais fameuse. Mais les soins matériels écrasent le maître. Le déficit paraît impossible à combler.
Phj'siquementet moralement, Richard Wagner est épuisé.
C'est alors que, dans cet abandon de tous, il se réfugie loin de la vie et du monde, dans le sanctuaire intérieur où veille la flamme immortelle du génie. Et l'inspiration vient le visiter. Un jour, soudain, le 25 janvier 1877, à la grande surprise et grande joie de sa femme, il lui dit : « Je commence Parzival et je ne le lâche pas qu'il ne soit fini. »
Dès lors, Wagner est tout entier dans le feu de la composition. Il travaille le matin, suivant son habitude, comme poursuivant le rêve intérieur de la nuit. Il compose même en s'habillant, s'interrompant aussi parfois, au milieu du repas, pour noter quelques traits au crayon. En six semaines il a terminé son esquisse définitive en prose. En avril et mai, le poème de Parsifal (1), cette fois, s'achève.
(1) D'après Gôrres, lutroduction à son édition de Lohengrin, soi-disant de l'arabe parseh-fal. Quoique l'hypothèse soit fausse, Kundry, au 2* acte, précise nettement la signification de ce nom selon Wagner : « Dich nannt ich tor'ger Reiner Fal-Parsi, dich reinen Tor, Parsifal. » Cf. Wolzogen, le Nom de Paisifal (Wagneriana, Leipzig, 1888).
Il est tout différent de la première esquisse de 1865. Désormais la poursuite de cette arme, enlevée par Klingsor et reconquise par Parsifal, prend toute son importance comme moment du drame et comme symbole. \Yagner, à côté de l'influence bouddhique, s'inspire aussi d'une antique légende grecque, le mythe de Thelephus, où un guerrier blessé prend la mer pour se rendre au pays de l'ennemi afin d'être guéri par l'attouchement de la lance d'Achille.
Le maître emprunte aussi à une légende indoue le trait de l'épée qui s'arrête net, en l'air, au-dessus de la tête du héros et du pur. Déjà en 1859, Wagner écrivait à Mathilde Wesendonck combien la légende du Graal, dans le poète Wolfram, lui avait paru grossière. Depuis, elle s'est transformée lentement dans son esprit, et finalement Wagner y a mis peu à peu cette idée de la régénération, de la rédemption, à laquelle il tenait tant, surtout vers la fin de sa vie. 11 nous donne l'exemple de Parsifal le « pur simple » (der reine Tor), qui sait comprendre et accomplir la loi de renoncement et d'amour afin de nous montrer la route à suivre pour tout homme qui aspire au bien, au salut pour soi et les autres.
Quelque temps après, Liszt, de nouveau en visite à Bayreuth, écrit encore à la Princesse :
Voas ai'je parlé du Parsifal de Wagner ? Dans
les salons on en jase déjà beaucoup. La princesse de Métier nich exigeait presque que je lui en jouasse, à \ienne, les sublimes mélodies non écrites ! Le fait est qu'il n'a pas encore terminé le poème, dont il m'a lu le premier acte le 2 avril (1877).
Le 14 avril, Wagner finissait d'écrire au crayon le premier brouillon de son poème. Venu à Londres pour des concerts, il le lisait pour la première fois, dans un cercle intime, chez Edouard Dannreuther.
En septembre de la même année, il le lit pour la première et l'unique fois devant un public d'invités, à Wahnfried, lors de la réunion des délégués des Comités wagnériens, venus à Bayreuth. Un assistant a relaté l'impression profonde produite par la lecture de ce véritable a mystère » religieux, et ajoute ce trait :
... Comme le maître en était arrivé au troisième actCf et juste au moment où le cercueil, avec le cadavre de Titarel, est porté par les chevaliers du Graal dans la salle ^ le soleil descendait au bord de Vhorizon, derrière les arbres du parc. Ses derniers rayons traînèrent à terre ; comme des esprits célestei- ils se glissèrent dans la salle pour un dernier salut, et derrière la tête énergique du maître, ils formaient une auréole de gloire.,.
Désormais, durant toute l'année 1878, Wagner
est plongé dans la composition de sa musique de Parsifal. Le matin du 25 décembre, il procurait, comme autrefois à Triebschen, avec l'Idylle de Siegfried, une rare surprise à sa femme en lui faisant entendre, comme aubade, pour la première fois, les immortels accords du Prélude, avec l'aide de la chapelle de musique du duc de Meiningen (1).
Durant cette création de Parsifal, Wagner était vraiment, ainsi que le dit son fidèle et minutieux biographe Glasenapp, comme sur une île isolée, n'ayant plus rien de commun avec le reste du monde. Il avait le sentiment de réaliser un miracle suprême : « Parsifal, disait-il un jour, est une pure folie, au milieu des intérêts de notre temps... » Il déclarait qu il n'avait jamais tenté quelque chose d'aussi fou. Cela devenait toujours plus grand, allait toujours plus loin... Et aussi : « J'écris Parsifal pour ma femme. Je ne dirai même plus avec confiance dans l'esprit allemand. » Jamais il n'avait pu créer dans un repos matériel et moral pareil, ni pour Tristan, ni surtout pour les Nibelungen. Le grand caractère de cette œuvre auguste de Parsifal, c'est sa suprême sérénité. « C'est bien,
(1) On le répéta, le soir, devant une soixantaine d'invités, à la fin d'un concert dirigé par Wagner luimême.
■disait-il alors, qu'il m'ait été accordé, une fois, de créer une œuvre dans des circonstances favorables. » Lui, si irritable, si nerveux, si passionné d'habitude, était heureux, apaisé et doux.
Il travaillait le matin, repassant à l'encre, l'après-midi, les notes au craj on de la première inspiration. Il avait presque l'effroi de l'extase mystique où le plongeait la composition de cette musique. « Ce qui me sauve, écrit-il, c'est ce don que j'ai reçu du ciel de pouvoir sauter, instantanément, du plus sérieux de la pensée dans la plaisanterie qui détend. Cela me sauve de la chute dans le précipice... » Un jour, il déclare que « Mlle Condrie » (Kundry) « la laide demoiselle » (dans le sens du poème de Chrétien de Troyes) « lui donne fort à faire ».
Il jouait quelquefois le soir, à sa femme, quelque motif musical spécialement réussi ou important, qu'il avait composé le matin. Dans les premiers jours de janvier 1878, il conçut ces harmonies idéales des voix d'enfants, qui se font entendre du haut de la coupole, sans accompagnement d'instrument, et qui semblent vraiment sortir de la bouche des anges, harmonies toutes baignées de la pureté du style palestrinien, et dont, à propos des accords finals si finement travaillés, il disait alors en riant : « Ça m'a donné de la peine de cuire le pain quotidien ! »
Il vivait tout entier plongé dans sa création, descendant de son cabinet de travail à table, pour y remonter aussitôt après. Le soir même, en s'endormant, il cherchait encore. On l'entendit s'écrier très tard, une fois : « x\s ges f. Voilà ce que ça doit être! » Il note, le 29 janvier 1878, <ju'il a terminé l'esquisse du premier acte. Le mois suivant, il avance à grands pas dans la composition musicale du deuxième acte. Ses intimes, comme Wolzogen, ont raconté la peine qu'il éprouvait à traiter musicalement le personnage de Kundr}-. Pour la grande scène entre elle et Parsifal, ce dramatique dialogue entre le bien et le mal, il lui fallait, disait-il : « descendre dans les plus sombres abîmes du mal ». Il devait parfois attendre l'inspiration. « Tout doit venir du dedans », répétait-il. « Je n'ai jamais pu être fabricant de musique, comme d'autres ! » Parlant du baiser de Kundry à Parsifal le pur, qui révèle à celui-ci, dans 1 éclair d'une illumination foudroyante, à la fois le mal moral et physique, et lui permet de comprendre les douleurs d'Amfortas, Wagner disait, des notes qui accompagnaient ce cri : « C'est une minute de déchaînement démoniaque ! »
Le 10 mai, il s'écrie tout joyeux qu'il en a <( enfin fini avec cette Kundry » ! « Ce que je m'en suis enfoncé (eingebrocht) là-dedans, ça dépasse Tristan ! quoiqu'au troisième acte de
Tristan j'en ai déjà assez donné des douleurs de l'amour ! »
Une cure à Marienbad interrompt, cet été-là, quelques semaines, le travail de composition.
« Le 13 octobre, raconte Mlle de Meysenbug, qui était alors l'hôte de Wahnfried, le maître descendit de son cabinet de travail en disant : « C'est fait. J'ai fini mon deuxième acte. Et ça a été dur. Je n'écrirai plus jamais quelque chose comme ça ! »
Il se mit avec quelque peine à la composition du troisième acte. L'inclémence du temps lui était pénible. Son état de santé n'était pas satisfaisant. Les crises de crampes à la poitrine, ses vieilles ennemies, le persécutaient. Il devait parfois se lever, soudain, de table, et il revenait, une fois l'accès passé. 11 disait à sa femme : « Je te mourrai un jour sous la main ! » Cela devait être...
Cependant il continuait son travail avec acharnement. Nulla dies sine lima ! répétait-il.
Il lui arrivait — à lui l'exactitude même ! — de venir en retard à table, ou même de faire retarder le repas de midi. A mesure que l'œuvre miraculeuse avançait, le travail devenait plus lent. Il était content quand il pouvait annoncer, le soir, qu'il « avait composé, pas beaucoup, mais bien... huit mesures seulement ; mais exquises ». 11 se sentait une grande aspiration vers la sira-
plicité. « Il se présente quatre ou cinq manières possibles... Je fais une barre ; je m'amuse à des bêtises, j'attends jusqu'à ce que j'aie trouvé la manière douce qui domine les autres. » Il en était arrivé à ne plus pouvoir avoir devant les yeux des objets fixes, aux lignes arrêtées et rigides. Il déplaçait des livres, dont les rangées immobiles l'importunaient. Il ne pouvait même plus supporter de voir, depuis la fenêtre de son cabinet de travail, les allées de son jardin. C'étaient là des lignes trop marquées, qui l'empêchaient de rassembler, dans son esprit, les motifs musicaux.
Durant tout cet hiver de 1878-79, il travaille au troisième acte. Il suit mot à mot le texte de son poème ; très fier de n'avoir rien à devoir y changer ou y ajouter. C'est durant ces journées maussades de la fin de l'hiver qu'il achève les harmonies suprêmes de « l'enchantement du Vendredi-Saint »...
Le 26 avril 1879, il descend à table en annonçant : « Enfants I Parsifal est terminé ! Ce sera ma dernière œuvre. »
Il devait encore attendre trois ans avant d'en voir la représentation. A l'automne de 1880, il traversait Munich. Le roi Louis II mettait à sa disposition, pour deux mois, chaque année, en été, l'orchestre et les chœurs de l'Opéra. Ce geste royal assurait la représentation du Parsifal à Bayreuth.
76 PARSIPAL
L'orchestration de l'ouvrage fut encore un dur travail. Ceux qui ont eu en main une partition originale de Wagner savent la netteté parfaite, l'écriture impeccable et définitive de la rédaction. Durant ce travail, il voulut se tenir à « des lignes aussi simples que possible », Il voulait que son Parsifal fût « tout pénétré de simplicité évangélique ». De son héros luimême, il disait : « Tout, chez lui, doit être direct, immédiat. » Il eût pu dicter son orchestration, déclarait-il, tout étant « à tel point fixé dans son cerveau ». Le compositeur Humperdinck, qui l'assistait alors, a raconté comment : « Tout était indiqué déjà en raccourci dans son carnet d'esquisses, véritable partition en miniature (1). »
Le 25 avril 1881, il a terminé l'orchestration du premier acte. Le 19 octobre, il a fini le deuxième acte de ce travail qu'il appelle sa « peau de chagrin » à rebours, qui s'allonge toujours devant lui. « Encore tant et tant de pages ! » C'est l'exclamation qui revient à chaque instant sur ses lèvres. Il travaille au troisième acte dans l'hiver de 1881-82, à Palerme.
A Rubinstein, auquel il montre un jour la page écrite le matin, il raconte : « Pour l'entrée de
(1) E. Humperdinck, les Esquisses de Parsifal, souvenirs personnels sur Wagner, dans la Zeit de Vienne, 1907 .
Parsifal, j'ai les cors et les trompettes. Mais les cors seuls sont trop mous, trop peu solennels ; les trompettes seules, trop de bruit et de ferblanterie... Il faut trouver... Et puis, Parsifal au piano [comme la réduction que lui demandait Rubinstein] cela ne donne rien. L'instrumentation est décisive (1). »
Il s'inquiète aussi de la longueur du travail. Il a peur de mourir avant d'en voir la fin. « Il est vrai, ajoute-t-il, que j'ai toujours eu cette crainte à chaque ouvrage. »
« Le 13 janvier 1882, raconte le fidèle Joukowsky, à mon jour de naissance qu'on fêtait, à la fin du dîner, Wagner se lève, va à son cabinet de travail et revient avec une partition à la main : « J'ai fini mon Parsifal pour votre fête ! »
Le 2 juillet commencèrent les répétitions à Bayreuth. Elles ne durèrent que trois semaines ; une semaine pour chaque acte, et chaque samedi répétition d'ensemble en costumes avec l'orchestre au complet, de cent sept exécutants.
Le 26 juillet 1882, le rideau du théâtre de Bayreuth s'écarta pour la première fois sur le « mystère » du Parsifal de Richard Wagner.
(1) Glasenapp, op. cit., vi, 538.