ACTE PREMIER. Il
RYSOOR, suivant des yeux tout ce monde, qui se disperse sous les piliers du fond *.
Oui, c'est aujourd'hui mardi gras... Ah! monsieur le Marquis, à pareil jour, il y a trois ans encore, sous le cardinal Granvelle et madame la Gouvernante, vous n'auriez vu en cette ville que fêtes et festins, masques, sarabandes et carrousels!... Toute la semaine, on dansait nuit et jour sans relâche, à l'hôtel d'Egmont; et. tout le mois, M. le prince d'Orange tenait table ouverte... Aujourd'hui, M. d'Egmont est mort sur l'échafaud. et sa veuve va, de porte en porte, mendier le pain de ses enfants... Le prince d'Orange n'a plus un toit où reposer sa tète, et celui qui possédait la fortune d'un roi en est réduit à vendre sa vaisselle d'or aux juifs de Strasbourg pour donner de la poudre à ses partisans!... Cette ville! cette ville florissante et riche entre toutes, cette malheureuse ville n'est plus qu'un bivac où l'Espagnol et ses chevaux se vautrent sur la paille à tous les carrefours. Partout des rues silencieuses et mornes... où quelque rare passant longe les murs, de peur de se heurter à des soldats ivres!... partout les boutiques fermées, les ateliers déserts!... à tous les clochers le drapeau noirl... à toutes les portes les draperies de deuil!... à tous les instants (Détonations au loin.) ces détonations lointaines qui nous apprennent que l'on tue, et le glas des morts qui nous rappelle que l'on enterre!...
LA TRÉMOÏLLE
Monsieur le Comte, voici en eflet un terrible carnaval !
RYSOOR.
Pour la campagne, Monsieur, vous lavez vue!... Là, c'est ditTérent, on ne prend plus la peine d'ensevelir les
* Rysoor, la Trémoille.
morts!... Où Tarmée royale a passé, on suit sa trace au vol des corbeaux... Des villages entiers sans habitants! tous les toits fumants! tous les murs en ruine!... A toute porte, une mare de sang, où les cadavres pourrissent à la merci des loups!.. . Des troupeaux de femmes et d'enfants, affamés, disputant leur nourriture aux animaux immondes!... Et partout... partout le gibet! — Quand les fourches patibulaires sont chargées à se rompre, ils pendent aux arbres!... Quand les arbres ploient sous la charge... ils pendent aux grilles, aux auvents, aux gouttières, aux enseignes!... Toute saillie devient potence!... Et, quand tout cela regorge!... une roue sur une perche, à chaque rayon une victime, et c'est par une allée de ce genre que l'on arrive à chaque porte de Bruxelles... Des avenues de chair humaine! .. Enfin, quand la corde elle-même vient à leur manquer, et que l'on ne peut plus pendre, on mitraille!... Quand la poudre se fait rare... on noie!... Et quand l'eau sanglante croupit... on brûle!... Nous sommes en hiver, c'est tout profit!... la garnison se chauffe!
LA TRÉMOÏLLE
Que d'horreurs, Monsieur!...
RYSOOR.
Et tout cela, parce que, citoyens des Flandres, nous ne voulons pas être les sujets du roi dEspagne, qui n'est pour nous que le duc de Brabant. ni ceux de l'abominable Inquisition!... parce que, héritiers des privilèges et des franchises que nos aïeux nous ont conquis au prix de leur sang, nous ne permettons pas qu ils soient outrageusement violés par ce roi faus. saire et parjure qui, la main sur l'Évangile, à la face de Dieu et des hommes, avait fait serment de les maintenir!... parce que nous ne voulons pas d'autre
religion que celle que notre conscience approuve, ni d'autres soldats que nous-mêmes!... parce qu'enfin, nous sommes nés libres, et que nous ne voulons pas, tant qu'il y aura une goutte de sang flamand dans nos veines flamandes, être les esclaves d'un roi despote, d'un soldat brutal, ni d'un moine avide!...
LA TRÉMO'ILLE.
Et, vive Dieu !... vous avez bien raison ! — Je ne sais, Monsieur, ce que l'on nous réserve ici à tous les deux; mais, si nous en sortons, voici deux bras et un cœur tout à votre service!
RYSOOR.
Merci, monsieur le Marquis!... mais ce qui nous attend est clair!... on vous relâchera et je serai mis à mort.
LA TRÉMO'ILLE.
Parce que?
RYSOOR.
Que sais-je?... On m'accusera, par exemple, d'être sorti de la ville, au mépris de l'édit qui défend den franchir les portes, sans une permission spéciale du duc d'Albe.
LA TRÉMO'ILLE.
Ah!... il y a un édit... portant cette défense?
RYSOOR.
Et dix-sept autres, avec une pénalité des plus simples!... Pour tous les cas, la mort!
LA TRÉMO'ILLE.
Et pour celui-là aussi?
RYSOOR.
Et pour celui-là aussi!
LA TRÉMO'ILLE.
Mais c'est effroyable!
RYSOOR.
Voilà le régime sous lequel nous vivons, monsieur le Marquis, depuis que le duc d'Albe a supprimé toutes nos lois, et bâti sur leurs débris ce tribunal inique, infâme, qu'il appelle le Conseil des troubles, et que nous appelons, nous, le Conseil de sang. — Tenez, il y a pis : voyez-vous ce placard jaune et noir, là-bas, sur ce pilier?...
Il iniique le premier pilier à gauche.
LA TRÉMOÏLLE
Oui:...
RYSOOR.
Eh bien, voici ce qu'il porte, et j'ai dû le relire trois fois avant d'y croire... « Au nom du Saint-Office et du Roi. le duc d'Albe, capitaine général, décrète : Tous les habitants des Pays-Bas... » Vous m'entendez bien, je dis tous les habitants des Pays-Bas... « sans distinction de rang, d'âge ni de sexe... sont condamnés à mort comme hérétiques!... »
LA TRÉMOÏLLE
Tous les habitants?
RYSOOR.
Tous... trois millions d'hommes jugés d'un trait de plume!...
LA TRÉMOÏLLE, gagnant la gauche pour voir le placard. *
C'est de la folie!
RYSOOR.
Oui, mais quelle procédure expéditive! Plus d'interrogatoire ni de témoins!., tout homme arrêté peut cire exécuté à la minute... il est condamné d'avance!...
LA TRÉMOÏLLE
Monsieur le Comte, sommes-nous dans le? 1\j\ s-lîas ou dans l'enfer?
• La Tremoille, Rysoor.