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Pas de lendemain

En sortant, au Mont-Dore, de V Etablissement thermal, on tourne à gauche une petite rue effondrée qui débouche sur la vallée. Un sentier pierreux remonte et côtoie la torrentueuse Dordogne. On peut, au mois de juin, la traverser à pied sec à V endroit où les blocs de basalte gris et les rognons de lave rouge la divisent en mille filets argentés.

Les plans s’étagent en pente douce. A mi-côte , la ^ one boisée succède à celle des prairies. Une vue plus mélancolique qu animée et plus harmonieuse que grandiose se

déroule à vos pieds. C'est le caractère de presque toute V Auvergne.

Là, Paul ei Clara — une actrice en tournée et un Parisien au vert — prirent des chevaux qui les attendaient et renvoyèrent le guide.

Ils s engagèrent dans une gorge bordée de chênes malingres, de hêtres et de noisetiers.

La piste était étroite. Il était souvent difficile de marcher de front . A chaque instant il fallait se courber sur la selle pour éviter les branches transversales. La cendre volcanique, émiettée et brune comme du tabac en poudre, cédait sous le sabot des chevaux. Par places , filtrait dans le sentier une eau limpide qui reflétait l'azur du ciel.

Cette montée, monotone et délicieuse, dura plus d une heure.

Paul sentait la vie entrer à pleines ondées dans ses poumons , dans son cerveau détendu . Il sifflotait des airs sans mesure, il

s enfonçait dans des rêveries sans objet , il tapotait le cou de son cheval, il se penchait vers sa compagne pour lui dire : cc Oh ! la bonne journée /» ou bien : cc Comme il vous suffit de peu de chose pour être mise à ravir ! » ou bien encore : cc N’est - ce pas que c’est bien agréable de monter un bon cheval ? »

Cette incohérence joyeuse et expansive ressemblait à de la griserie.

Clara était très-calme.

A un coude que fit le sentier, on se trouva brusquement sur le bord d’un cratère éteint.

Rien de noble et parfait comme la dépression terminale de ces bulles qui sont venues crever à la surface du sol en fusion, et dont la série onduleuse relie le groupe du Puy-de-Dôme à celui du Mont-Dore. Un ga^on vert-sombre et court en tapisse les

parois , rayées diagonalement par les lacets quy tracent les pas répétés des chèvres et des vaches. Le moule renversé d’un sein gigantesque ne serait ni plus harmonieux, ni plus ferme dans ses courbes .

« Vous plaît-il que nous arrêtions ici? dit Taul , qui avait par hasard découvert cei endroit méprisé par les guides.

— Non, pas tout de suite.

— Pourquoi ? Vous n êtes donc pas fatiguée?

— Peut-être un peu, fit Clara hésitante; mais je me méfie de vous ! »

A ce propos inattendu, Paul sauta à bas de son cheval, saisit avec colère Clara à bras-le-corps, l’enleva de sa selle, et la planta debout sur les pieds à l’ombre opaque d un gros sapin.

Clara fit deux pas en arrière, et se cambrant de toute sa taille mignonne : « Vous save^, mon petit Paul, que je ne suis ni une

pensionnaire ni une femme de chambre...

Si vous m approche z , je vous donne ma parole d'honneur que je vous cravache la figure! »

Mais Paul ne la regardait ni ne l'écoutait. Il s était éloigné en haussant les épaules . Il avait réuni les brides des chevaux , les avait nouées à une branche , et avait dessanglé les selles.

« Eh bien , et moi donc , dit-il en revenant, d'un ton échauffé, et moi, est -ce que vous me prendriez pour un Cosaque? Le diable emporte les femmes! pas possible de les avoir deux heures pour amis ! »

Clara tournait le dos . Elle se tenait toute droite . De sa cravache sifflante elle faisait voler des tiges de campanules. Paul lui prit une main et la força doucement à se tourner vers lui.

« Allons, farouche amazone, regardezmoi dans les yeux. Est-ce que je n'ai plus

la mine d'un vieux camarade? Faites-moi votre bon sourire . Allons , encore un peu!... C est ridicule ce que vous ave^ fait là. Vous m’ave ^ tout gâté ma journée. Maintenant , pour votre punition , vous aile % m'embrasser,... vous-même. »

Clara sans minauder lui saisit la tête. Il se pencha un peu . Elle le baisa longuement , comme maternellement , sur les deux yeux, comprenant quelle était sauve de tout péril , quelle faisait à peu de frais un heureux et quelle s'établissait maîtresse de la situation.

De ces lèvres , pourpres et froides comme les pétales humides d'un pavot, coulèrent dans le cœur et dans les nerfs de Paul le sourd apaisement de 1 être un moment irrité , le vague engagement d'un bonheur possible, mais lointain. Sa volonté , paresseuse aux obstacles , vida sans rébellion la coupe léthargique. Sensible et ombrageux , n'aimant pas

plus ce qui se vole que ce qui se paye, il vit d’un même coup ce qui eût pu se passer et ce qui allait se passer . Le vif désir quil avait eu, pendant les jours précédents, de cette jolie et aimable fille se ralluma encore le temps que dure un éclair et s’éteignit. A peine un bouillonnement amer monta jusquà sa gorge, semblable au flot perlé qui vient couronner un verre rempli de champagne. Il regarda le vallon paisible pour que Clara ne surprît point le pli de ses sourcils.

« M'en voule^ - vous encore ? » fit celle-ci de sa voix souple et câline.

Et lui , ne sachant trop quels mots il prononçait : « Non, je ne vous en veux plus. Certes non! Mais qu’ allons - nous faire, Clara ?

— Nous allons faire un bon somme. Pas moi, je ne dors jamais habillée, — d’ailleurs, f ai apporté un rôle pour le repasser, — mais vous, mon cher, qui êtes un convalescent et

qui n'ave z monté à cheval que pour m'être agréable ... L’endroit est charmant . Comme on est che z soi ici !... Allons , monsieur Paul , allons , soyons obéissant . Voici votre canapé ... »

£7/<? s était assise, adossée au tronc du vieux arbre . Elle étendit tout d'un côté sa robe . Paul se coucha, la tête appuyée sur la cuisse ronde que modelait l'étoffe.

Il y avait eu un malentendu suivi d'un raccommodement bâclé . Il eût suffi d'un mot arrivant à propos pour rétablir la parfaite cordialité . Ils échangèrent quelques paroles sans portée, et Paul fit mine de s'endormir.

Son regard horizontal rencontrait les plis de la jupe de nankin, la pointe d'une bottine d'enfant, puis , au delà, le vide, sillonné par les papillons blancs, les abeilles gorgées de pollen, le vol circulaire d’un aigle des montagnes , et , tout au loin , la crête du Pic de

Sancy couleur de lilas fané. Il avait pris la main gauche de Clara et fait sauter avec ses dents le triple bouton du gant de Suède. Il sentit s’abattre sur son front le sommeil épais et traversé de songes de la convalescence. Il rêvassa pendant quelques minutes et s assoupit, les lèvres collées sur le poignet nerveux et fi'êle dont il sentait palpiter l’artère.

L attrait des femmes de théâtre est vif et mordant. Autant ce quelles récitent, ce qu elles miment ou ce qu elles chantent s éloigne du langage, du geste ou du son de la réalité, autant leur personne , lorsqu'elles sont en scène, dans les coulisses ou dans leur loge, est artificielle et composée. Certes, entre

un acteur de chair et d’os et une marionnette de bois, la distance est moindre qu entre cet acteur et le spectateur qui le suit des yeux. L’art crée, dans un milieu essentiellement factice, des lois spéciales aussi logiques que celles de la nature . Une fois admis qu’une rampe de becs de ga ^ pourra reproduire le soleil, toute la série des conventions idéales suit celle-là.

Il suffit d’être entré un soir sur un théâtre quelconque et d avoir surmonté les premiers instants d’ ahurissement, pour se rendre compte de l’ étrangeté de ce singulier milieu. L’ atmosphère composite chargée des senteurs du ga ^ qui fuit , du quinquet qui file , du plancher qu 'on arrose , du blanc de plomb s’échappant des décors heurtés, prend à la gorge et monte à la tête. De grands courants d’air balayent le son, et la voix des acteurs vous arrive comme par le soupirail d’une cave ou par la lucarne d’un

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