‹ Pas de lendemainChapitre 2 sur 2 · II · texte numérisé non relu

II

grenier . Les applaudissements imitent le pétillement de la grêle sur les vitres , les trépignements celui de V avoine versée dans une auge . Entrevue à travers une fente de la toile de fond, la salle flamboie comme la gueule du four d'un potier. La foule ressemble à un énorme dragon au repos , dont les anneaux aux écailles variées circonvoluent du parterre aux loges et des galeries à V amphithéâtre. Les lorgnettes, yeux noirs et ronds de ce monstre, semblent moins regarder deçà et delà sur la scène qu'y exercer une succion vampirique .

Au foyer , au milieu de ces femmes fardées sous les yeux, blanchies sur le ne ^ comme par une lèpre, repassant mentalement leur rôle ou préparant leur entrée et leurs effets pendant que vous leur parler ; au milieu de ces hommes qui portent maussadement des oripeaux grotesques ou comiquement des costumes funèbres, qui ébauchent

des mines devant toutes les glaces et surveillent V harmonie de leur frisure; au foyer ; on peut se croire l invité du directeur d'une maison de santé, le soir d'un bal offert à ses pensionnaires.

Toutes les loges d'artistes dramatiques, qu elles soient tendues de soie et meublées en bois de rose , ou faites de quatre parois de sapin comme les box d'un public- house , toutes ces loges sont toujours la même loge. On y respire toujours une âcre et fade odeur de bouquet échauffé , de poudre d'iris et de cold creain. Toujours une patte de lièvre traîne sur l'angle de la toilette. Toujours une armoire à glace ou une malle pour serrer les costumes; toujours une femme de chambre ou une habilleuse à demi somnolente . Toujours aussi l’actrice quitte la scène et rentre dans sa loge avec un aspect spectral : les traits sont allumés , les yeux luisent entre les cils passés au noir comme les yeux

d’émail d’une grande poupée de cire , la voix est montée plus haut que le timbre courant et ne module pas dans le ton ordinaire , le geste est accentué , la sueur trace des sillons à travers le blanc de perle étalé sur le front et sur les épaules . Toujours, n eussentelles dit que trois mots dans une féerie, leur premier regard sera pour lire sur vos traits, dans vos yeux, si elles ont plu au public. Vous ne passe ç qu après cela, si fort qu elles vous aiment ou quelles aient à vous plaire.

Un charme ensorcelant s’échappe de ces lèvres passées au carmin, de ces bijoux d’or faux, de ces toilettes à l’effet, de ces travestis alléchants, de ces perruques blondes ou brunes que le coiffeur vient ajuster sous vos yeux. Quand on y a goûté , le souvenir en reste comme d’une certaine liqueur, à nom baroque et à base alcoolique, qu’on a bue avec surprise , un jour qu’on avait très-soif

dans quelque cabouloi de barrière , et dont b arôme intraduisible laisse derrière soi toutes les liqueurs normales et cotées.

cMais celui qui n’a point été vigoureusement toqué d’une comédienne ignore ce que c’est que la Jalousie : la jalousie tenace, lancinante, saugrenue; la jalousie s'adressant bien moins a la femme, dont parfois on croit être sûr, qu’aux mille ennemis qui vous menacent; la jalousie d’autant plus rageuse que la terreur du ridicule vous cloue sur le visage le masque de la bonne humeur. Naturellement, vous êtes jaloux de quiconque offre à votre maîtresse des bouquets, des sonnets ou des compliments quelconques . Les gens de finance ou haut placés qui lui parlent à voix basse vous font horreur. Vous prenez ombrage des visites de politesse aux critiques , des visites de politique aux directeurs, Vous vous gendarme % contre cette franc-maçonnerie du théâtre, qui fait qu’un

affreux cabotin tutoie votre idole et part en tournée avec elle . En vain , en entrant en scène , elle vous a marqué par un rapide clignement d’yeux quelle sait votre place ; si votre voisin d’orchestre s’enflamme à son jeu et applaudit , vous voilà inquiet de votre voisin d'orchestre ...

Mais par-dessus tout , — c’est là l’inguérissable blessure j — vous êtes jaloux de cet être à mille têtes qui s’appelle le Public ; car c’est pour lui qu elle sourit , quelle pleure , quelle minaude, c’est à lui quelle fait l’œillade, à lui quelle montre sa jambe . Quoi qu’il advienne , vous ne passe ^ jamais qu’ après le Public et vous soupe ^ de ses restes .

Le mieux est donc, lorsque cela est possible, de ne point tomber sérieusement amoureux de ces êtres factices , froids, irritants, égoïstes et adorables. Le mieux est de rester leur camarade . Car ce sont de gentils

camarades , friands comme des chattes , légers comme des oiseaux, sceptiques comme la bohème , habitués à tout entendre et à dire tout , malins comme des singes , serviables et souvent discrets .

Paul savait tout cela , et d'autres choses encore, et ne sen vantait pas.

Clara était partie du Mont-Dore sans songer à mal . Les plans à ciel ouvert d'une vallée ne sont pas faits pour inquiéter une femme décidée à une partie de cheval. Paul s était d ailleurs montré toujours fort galant homme.

Mais la défiance féminine, veloutée comme celle des fauves qu'on apprivoise, ne

s’endort jamais. Un mauvais soupçon avait subitement germé à un moment où le cheval de Paul avait avancé les naseaux vers la jument quelle montait.

« A propos, s’ était-elle dit, où diable me mène-t-il ? »

Elle avait regardé Paul en dessous. Il paraissait, en surface, tout aux charmes du paysage. Mais le pourquoi de toute cette agitation , le pourquoi de ces compliments à bâtons rompus ? Pourquoi aussi, en d’autres moments, ne parlait -il presque pas? Tout cela n’était pas naturel...

Elle se méprit donc à ce sentiment de plénitude qu éprouvait son compagnon, à ce parfait équilibre qu’il savourait : partir à l’aventure, par une tiède journée, être bien portant, et baguenauder en compagnie d’une femme jeune , jolie, gaie et raisonnablement coquette.

L’alerte qu elle avait provoquée gratui-

tement la troubla fort . « ^4 A / le monstre , il ma jouée ! » Ce fut tout ce qui lui vint à l’esprit lorsque Paul la planta sur les pieds comme une poupée Hurel.

Mais au Théâtre , milieu semi-littéraire, on a une façon amusante et rapide de juger les événements. Tout aboutit à une situation . Une camarade tombe enceinte, la voilà « dans une drôle de situation. » Le prince russe a fait décidément « une situation » à Olympe. Voilà un geste qui n’est guère « en situation. »

Clara, pendant la durée de son baiser doublement féminin, avait toisé la situation. La situation était détendue.

Le sommeil de Paul lui imposait un repos absolu. Pendant une demi - heur e , elle fut toute au rôle qu elle avait apporté dans sa poche , tournant sur son genou droit replié, de sa main restée libre, les feuillets de la brochure.

L’immense silence de ces montagnes de V Auvergne, où les pâtres ne chantent guère, où une seule bête par troupeau porte une lourde clochette , l'intrigua et la tint éveillée . Les Parisiennes ont pour la solitude une horreur native . En pleine nature, cela tourne de V ennui accablant à l'effroi enfantin. Pour elles, c'est le vide.

Clara, distraite, jeta sa brochure et chassa les bestioles qui passaient sur le front moite de Paul . Un moment , il lui sembla qu'il allait parler. Elle écouta. Il dit distinctement : « Sacré tonnerre ! » Elle sourit et lui passa son mouchoir sur la bouche.

Paul n'avait ni la beauté pommadée qui apprivoise les femmes , ni le caractère de rudesse qui les mate. La passion seule précisait sa physionomie.

Elle regarda, de plus près qu' elle n'avait fait depuis que le hasard les avait mis l'un

et l'autre en présence, cette tête un peu pâle qui flottait, engourdie, les cheveux en désordre, à demi enfoncée dans les plis de sa jupe.

Clara pensa à des choses vagues.

La chaleur montait. Elle ferma à son tour à demi les yeux , et le coude sur le genou, le menton dans la main, elle repassa languissamment sa vie, comme elle eût feuilleté un album.

Elle se revit en robe de mousseline blanche, avec une ceinture rose, les cheveux bouclés, récitant dans une distribution de prix des vers de Lamartine . Elle entendit les salves des bravos des parents, des maîtresses, des compagnes, et les fanfares de la garde nationale. Elle sentit sur sa tête la caresse de la couronne de feuilles vertes artificielles, sur sa joue le chatouillement de la moustache du général qui Lavait complimentée... Elle

se retrouva y plus tard , au cours de déclamation , maigre et mal fagotée. Un cousin l’y accompagnait et l’en ramenait souvent. Mais une tante prudente avait mis le holà juste au moment où l’on allait répondre aux gros soupirs et se laisser embrasser sur les paliers d’escalier déserts. .. Puis les angoisses de la soirée des débuts ; la toile tombant sur des applaudissements. Le lendemain , des inconnus, — des directeurs , peut-être? — étaient venus demander son adresse à la concierge du théâtre. Un petit journal avait même publié ï anagramme de son nom , signé « un Officier en retraite qui occupe ses loisirs à célébrer la beauté. »

A partir de cette soirée décisive, elle s’était aperçue qu elle était devenue jolie, et les hommes s’étaient sérieusement occupés d’elle .

Parmi toutes les têtes que fit défiler le souvenir, elle n’en reconnut pas une qui l’eût

jamais troublée à fond. « Celui qui pourra se vanter de m’avoir rendue rêveuse sera un fameux lapin ! » dit une des lorettes de Gavarni. Clara agissait ainsi , mais innocemment, sans plus de pruderie que de rouerie. Un jour, naturellement , un personnage sérieux avait été écouté et accepté. Mais elle ne posait, ni pour elle ni contre les autres, la fidélité. En pleines coulisses , — où la carte du Tendre conjugal est volontiers criblée de furtifs coups de canif, — elle était aussi paisible quune marchande de cotonnade blindée d’un comptoir en acajou. Lorsqu’on la pressait, elle répondait : « Que voulezvous? ça ne me dit pas! »

L’ avant -veille , Paul lui avait demandé si l’on pouvait, à Paris, lui rendre visite les soirs qu elle ne jouait pas , ou si elle fermait à la tombée de la nuit comme les Tuileries, « M’sieu, c’est mon propriétaire quest son concierge, » avait-elle répondu

avec un geste et une intonation de gamin.

Cela lui revint à l’esprit.

Elle pensa au singulier contraste de la vie d’artiste si agitée à la surface , souvent bien bourgeoise au fond. Au théâtre , des engagements pourchassés ou rompus, des rôles promis par des auteurs et chipés au passage par des rivales, des soirées de première à livrer avec de mauvaises troupes, des soupers où la vertu peut tenir à un verre de champagne de plus ou de moins. A la maison, la vie de famille, honnête et cadenassée. Des tartines taillées en plein ménage avec la candeur qu’y mettait la Lolotte de Werther. Elle avait d’ailleurs pour celui qui, riche et passionné, veillait sur elle depuis plusieurs années déjà, cette nuance de respect gouailleur que le Gavroche parisien accorde aux maîtres qu’il accepte.

Mais il y a des moments où, à propos d’un rien, leurs actes les plus consentis apparais-

sent , à toutes les femmes, comme des actes de servitude intolérable . Rien de plus dangereux , par exemple, que de leur écrire, au loin, autre chose que des compliments, des adorations ou des fadaises : la lecture d’une lettre contenant des conseils, des reproches ajfectueux pourra provoquer des irritations aussi subites que le vertigo.

Clara, dont la vie, après tout, n était pas toute en rose , éprouva comme un agaçant besoin d’insurrection . Elle se rappela les confidences peu gagées de celles de ses amies qui avaient eu « des béguins . » Elle se demanda si sa vie ou la leur contenait le vrai bonheur . La curiosité du désir la prit, comme toutes les Eves, à la gorge. Elle eut, à son tour, très-soif de cette pomme banale qui tant de fois s était offerte à elle, et à laquelle elle ne s’ était jamais senti l’envie de mordre.

Elle n avait pas pris très au sérieux les propos que Paul, ravi de rencontrer en plein

désert auvergnat une fine mouche parisienne, lui avait tenus les jours précédents. Elle les avait accueillis comme une plaisante distraction , avec cet abandon qui n est de mise que dans les villes d’eaux et de jeu , alors quon est assuré des deux parts de se séparer dans la quinzaine. Ces liaisons à échéance prévue durent un peu plus qu’un proverbe sur un théâtre de société. Et c’est tout.

Cependant , sans lui avoir rien promis, ni rien cédé , elle avait senti dans les alentours du cœur une secrète inquiétude, le soir où, après l’avoir été prendre au Casino, dans sa loge, et l’avoir ramenée à petits pas à son hôtel, il lui avait dit :

« Clara , je vous jure que ce jeu-là me fait souffrir et qu’un jour vous vous en repentire

— Quel enfantillage ! lui avait -elle répondu en lui pressant la main; vous saveç

bien que rien de tout cela n'est possible. »

Et elle avait ajouté tout bas quelques rai sons sérieuses et convaincantes.

Elle s avoua que pendant toute la journée du lendemain , où il V avait un peu boudée, elle s était carrément ennuyée , et que c était elle qui était revenue la première.

Ses idées prirent un cours plus pressé.

Peu à peu le soleil avait tourné, et avec lui V ombre de l'arbre . Elle ouvrit son om-

brelle et la plaça de façon à protéger le visage de son compagnon.

Il était quatre heures . C'est une heure troublante. Les maîtres vénitiens, le Giorgione, les Bellin , le Titien, la choisissaient pour asseoir près des sources ombreuses les haltes de musiciens et de poètes dont les blondes maîtresses se dévêtent pour jouer au naturel les divinités champêtres.

Les grosses mouches passaient roide, se

poursuivant d’un vol sifflant. Une tourterelle vint s’abattre sur un chêne , et Clara la voyait gonfler son col et ses ailes en répétant son rauque roucoulement. Les fleurs s'inclinaient accablées. Les rayons obliques filaient entre les branches , vibrants comme des flèches d’or. De la terre surchauffée, des sapins , des thyms , des églantiers , des verveines , les senteurs s’envolaient plus âcres.

Clara se sentit tout à coup étouffer dans son corsage. Elle respira longuement , comme un plongeur qui remonte à la surface. L’air était brûlant. La fatigue d’une position trop longtemps tenue lui faisait courir dans les membres des titillations langoureuses et exhilarantes. La tête alourdie de Paul la meurtrissait . La main qu’il avait laissée aller s’était arrêtée sur son cœur, et elle sentait ce cœur battre lourdement , en cadence.

Elle ferma ses paupières alanguies . Des images rapides et vivantes traversèrent son cerveau.

... Elle se vit aimant Paul.

. . . Elle montait , furtivement, dans le coupé où il V attendait depuis une heure à l’angle d’une rue déserte, irrité, près de pleurer, lui pétrissant les mains et lui mordant les lèvres . Elle s’excusait ainsi, tout bas , pour l’attiser en l’apaisant : « Je suis en retard parce que j'ai voulu mettre mes bas de soie roses et mon corset gris perle! Me par donnes -tu?...» Le coupé traversait le bois de Boulogne. Elle disait en montrant les équipages : « Va, il n y a pas une seule femme aussi heureuse que moi!... » On s’arrêtait sur le bord de la Seine. On marchait dans les herbes de la berge, longtemps, les mains enlacées, les yeux dans les yeux , la joue sur la joue. On dînait n’importe où. A la nuit tombée, on s’apercevait enfin qu’il était

tard. On traversait le petit bois qui conduit à la station . Clara se sentait défaillir . PomI lui disait : « Tu sais , ma chérie , c’est pour la vie!... »

Et, brusquement , le vrai drame sauta de b exposition au dénoûment.

Clara ne fit quobéir à l’ordre mystérieux qui avait réglé l’instant de son entrée en scène. Elle saisit le sens brûlant de tout cei énervant prologue . Ses tempes , qui bourdonnaient , ne lui eussent permis de rien objecter. Sa volonté , sa prudence, se dénouèrent comme une ceinture.

Elle se pencha vers la bouche de Paul...

Mais, en ce moment aussi, Paul achevait un rêve...

Il avait erré sans plaisir et sans but dans une grande plaine, n attendant rien, ne regardant ni en avant, ni en arrière . Fati-

gué de cette marche , las de cette solitude , il s était arrêté , par pur hasard , au pied d’un arbre. L’ombre de cet arbre passait sur lui , exquise et inattendue , mobile et provocante , subtile et voilée . C’ était un souffle, un sourire, un baiser, une off're jaillissant d’une bouche invisible. Paul joyeux et reconnaissant de cette volupté, livrée en même temps que promise, légère au cœur comme aux sens, se sentait pénétré jusqu’aux moelles. Mais un nuage, noir comme un avis anonyme, allait avertir le vent. Le vent s’élevait du fond de la plaine, accourait , courbait l’arbre et déplaçait l’ombre violemment. Paul se levait furieux et l’injuriait. Le vent le renversait et passait outre. Paul, les poings crispés, se sentait roulé par une force irrésistible. L arbre assistait, verdoyant et souple, à ce spectacle ironique et lamentable. Paul, en rage, se baissait pour ramasser une poignée de sable . Puis, il ny avait plus rien. Seu-

lement, un ami s’ approchait et lui disait : « Vous ave% vraiment bien tort!... »

Agité au réel par ce cauchemar, Paul, à V instant précis où Clara se penchait sur lui, tourna vers elle un visage si contracté, si éperdu, si dur, que celle-ci en fut toute bouleversée.

Sur cette physionomie d'ordinaire douce et vague, elle surprit le pli d'un entêtement tenace, le jeu dune lèvre sensuelle et méprisante, le froncement secret de la jalousie pointilleuse et qui ne transige pas. Elle se vit la maîtresse de Paul, sa maîtresse courbée, passive , obéissante. Le spectre des Lendemains besoigneux passa sous ses yeux, querelleur et grelottant. Le Caprice, cette coupe fragile quon jette à terre aussitôt que bue, elle voulait bien y mouiller les lèvres. Mais l'Amour, ça ne badine pas.

Clara eut peur de l'Amour...

Tout son sang reflua du cerveau au

cœur. En vingt secondes , elle reprit possession d’elle-même.

Elle contempla , sérieuse , ce visage sur lequel étaient venus fatalement se trahir une âme et un caractère. Elle s’étira comme une chatte qui s’éveille , lissa ses cheveux, ramassa sa brochure et la fourra dans sa poche. Tout cela, lentement, avec une pointe de mauvaise humeur et d ironie, ainsi que l’on quitte le carrefour où s est fait attendre et n’est pas venu l’ami que l’on voulait ce soir -là inviter à sa table.

Du bout de ses doigts roses, qui tremblaient encore un peu, elle frappa la joue de Paul, baignée de sueur, et lui cria :

« Eveillez-vous , paresseux! Il est tard. Nous n avons que juste le temps pour revenir au Mont-Dore.

— Ah! Seigneur Dieu! vous m’arrache^ à un cauchemar atroce. Ne rêvais -je pas que je boxais contre un coup de vent! Je

vous raconterai cela . Mais je suis sans excuse d’avoir dormi ainsi auprès de vous. Je m’avoue indigne de vous baiser les pieds. »

Et, s’ agenouillant , il fit avec une componction cérémonieuse et un peu agitée ce dont il se déclarait indigne.

Clara eut un petit frisson.

« Partons, partons , dit -elle. Il est tard. . .

— Mais à vous, chère enfant, dit Paul en harnachant les chevaux, que vous est-il arrivé pendant mon stupide sommeil ?

— Moi, fit Clara qui secouait les plis froissés de sa jupe, fai eu aussi mes émotions. J’ai repassé un joli rôle en pure perte, car, je crois, je ne le jouerai jamais. T ai même failli vous réveiller pour vous demander la réplique. [Mais ça ne m’arrivera plus. Vous n ave ^ pas le sommeil galant, mon cher! vous lâche ^ des gros jurons. Vous faites des mines furibondes... Bah! ne pen-

sons plus à ça. Vous m ave ^ fait faire une bonne promenade que je n oublierai pas.

« A propos, ajouta-t-elle lorsqu’ils furent

en marche , quel est donc le joli titre de cette nouvelle galante que vous m'ave^ lue hier presque tout entière? C'est Point de lendemain, n’ est-ce pas? » — Oui, c'est Point de lendemain , et, comme je vous l9 ai dit, on pense que cest de Dorât. Moi , je suis convaincu que c'est arrivé, et, convene^- en vous-même, les femmes du xvme siècle avaient, la veille , plus d'esprit que celles de maintenant.

Ph. burty.

Vichy, au Chalet , juin-juillet 1869.

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