‹ Pas de paix durable sans la barrière du RhinChapitre 8 sur 18 · POUR LA DÉFENSE DE L’OCCIDENT ET POUR LA PAIX DURABLE · texte numérisé non relu

POUR LA DÉFENSE DE L’OCCIDENT ET POUR LA PAIX DURABLE

LA BARRIÈRE DU RHIN POUR LA DÉFENSE DE L’OCCIDENT ET POUR LA PAIX DURABLE

La barrière du Rhin , garantie des libertés du monde. — L’établissement de l’influence française sur la rive gauche du Rhin importe aux libertés de l’Europe et du monde. C’est la leçon du passé, et la même conclusion résulte de l'observation des circonstances actuelles.

Lorsque la Gaule romaine s'étendait jusqu au Rhin, la barbarie germanique étant contenue dans ses marécages et ses forêts, la civilisation méditerranéenne donnait, pendant des siècles, quelques-uns de ses fruits les plus heureux.

Lorsque la royauté française marquait vers le Rhin les progrès méthodiques qui caractérisent sa politique traditionnelle, Y Europe se dégageait ainsi peu a peu de l oppression du Saint-Empire Romain germanique , et l'Allemagne elle-même, nous l’avons vu, y trouvait la garantie de ses libertés.

Lorsque les armées de la lre République arrivèrent au Rhin, elles y proclamèrent Y Evangile de la Révolution et elles annoncèrent au monde l’ère de la liberté des citoyens dans chaque nation , et des nations dans l’ensemble de l’humanité.

Il n’y a pas moins à attendre des événements d’aujourd’hui. Tous les al liés se rendent compte que leur intérêt à tous est que la France prenne sur le Rhin assez de force pour y contenir les violences germaniques.

Le Rhin frontière de la latinité. — L’Italie, plus classique, plus fidèle que nous aux traditions historiques, plus consciente de leur signification et de leur valeur expérimentale, développe constamment dans ses journaux ce thème que le Rhin est la frontière de la Latinité, c'està-dire de la civilisation, que lorsque le Rhin eut été franchi par les invasions barbares, Rome fut pillée, détruite, que Rome se défend sur le Rhin comme sur l’Isonzo.

Nous avons eu quelque peine à accorder à l’Italie la place qu’elle méritait dans notre amitié et dans nos combinaisons politiques. Il y faudra venir plus résolument. Dès les premiers mois de la guerre, elle nous a rendu par sa seule neutralité des services inappréciables ; elle a à jouer en Orient un rôle capital; elle a devant elle le plus grand avenir. Nous aurons intérêt à reprendre et à cultiver la tradition de l’union latine, sous la forme d’une fédération de forces égales et complémentaires, sans prétention de suprématie, d’une part ou de l’autre.

En attendant, il nous faut noter que l’Italie est entièrement conquise dès aujourd’hui à la formule de la France au Rhin.

L'indépendance économique de la Suisse et de la Hollande menacée par V Allemagne. — Tout l’Occident d’ailleurs a le même intérêt, et par là se trouve nettement posé ‘ce que MM. Ernest Rabelon et Albert Milhaud ont fort justement appelé la Question d’Occident.

Le Rhin allemand, c’est la Suisse et la Hollande soumises à l’hégémonie économique de l’Allemagne. L’une, dépourvue de toute issue indépendante vers les mers extérieures, reçoit presque toutes les matières premières nécessaires à son industrie très active par la voie du Rhin allemand ou par les chemins de fer allemands venus d’Anvers et de Rotterdam. L’autre est le débouché des plus importantes régions industrielles de l'Allemagne, celle de la Westphalie et de tout le pays rhénan, et la fortune de Rotterdam, son plus grand port, est de plus en plus attachée à celle de l'Allemagne occidentale. Logiquement la Suisse et la Hollande, selon les prétentions des pangermanistes, ont été avant la guerre de plus en plus attirées dans la sphère économique de l’Allemagne, dans les liens du Zollüerein.

Le Saint-Gothard est quasi-allemand ; il est la grande route de l’Allemagne occidentale vers l’Italie et Gênes; l’Allemagne paie annuellement à la Suisse une subvention de 30 millions de francs pour que les horaires du Saint- Gothard soient accordés avec ceux des grandes lignes allemandes qui arrivent par Schaffouse et Râle.

Il est question, et de plus en plus depuis la guerre, d’achever l’aménagement de la navigabilité du Rhin jusqu’à Râle ou même jusqu’au lac de Constance, puis d’ouvrir un grand canal du Rhin au Rhône par l’Aar, les lacs de Bienne et de Neuchâtel, le lac Léman et Genève : une grande voie navigable de l’Europe occidentale, de Hambourg et Rotterdam à Marseille. Dans l’état actuel des choses, ce serait la Suisse désormais noyée dans le flot du commerce allemand, succursale de la grande maison impériale d’Allemagne, et la France du Sud-Est elle-même, de Lyon à Marseille, pénétrée par l’influence économique des

pays cTOutre-Rhin. Ce serait la restauration sous une forme moderne du Saint-Empire germanique du moyen âge.

Le Rhin libre nécessaire à l'indépendance de la Hollande et de la Suisse. — Dans l’intérêt de tout l’Occident, il faut que la Suisse et la Hollande soient totalement indépendantes ; il faut donc que le Rhin cesse d'être allemand; il faut qu’il soit libre, et il ne peut l'être que s'il est une frontière, si l'Allemagne est rejetée sur sa rive droite, si l'influence française s’étend jusqu’à sa rive gauche.

Alors on pourra y instituer un régime international , y proclamer la liberté de la navigation ; la Suisse y trouvera le débouché qui lui manque vers les pays transatlantiques d’où elle tire ses matières premières et où elle a dès aujourd'hui une clientèle considérable. Ce sera pour elle un épanouissement merveilleux de son activité déjà si remarquable. Et le raisonnement a la même valeur pour la Hollande.

La France au Rhin, c’est le Rhin libre ; c’est le plus i)eau fleuve de l’Europe ouvert à toutes les concurrences loyales, et non plus asservi à l'organisation allemande ; non plus le fossé d’un arsenal formidable en bataille sur tout l'Occident, mais un grand canal où flotteront librement les pavillons de tous les peuples de bonne volonté.

La barrière du Rhin devant le Luxembourg. — Est-il besoin de dire qu'il faut rejeter la Prusse à droite du Rhin pour que le Luxembourg et la Belgique soient libres dans l’admirable développement économique et politique qui leur est réservé.

On se rappelle, au 2 août 1914, l’invasion du Luxembourg, sous le prétexte de s’assurer la disposition de ses chemins de fer, l’apparition effroyable des automobiles blindées, la saisie de toutes les administrations par des fonctionnaires prussiens, les vexations de toutes sortes. M. Gaspard Wampach a dit avec force la colère des Luxembourgeois, l’ardeur plus grande de leurs sympathies pour la France, le besoin qu’ils éprouvent désormais d’une protection efficace, l’insuffisance de leur neutralité à défendre leur indépendance. On prétend que s’ils étaient consultés, ils demanderaient leur réunion à la France dans la proportion de 80 p. 100. 11 faudra leur laisser le droit de se prononcer, et se souvenir que le Luxembourg a formé autrefois, au temps de la première République, le département des Forêts.

La barrière du Rhin devant la Belgique. — La Belgique, qui a beaucoup plus souffert, a besoin plus encore d’être protégée contre les barbares autrement que par un chiffon de papier. Elle a sa frontière aux portes de Malmédy et d’Aix-la-Chapelle, sous la gueule des canons allemands ; elle n’est qu’à 50 kilomètres de Cologne , 80 de Coblence ; c’est la distance de Paris à Noyon, et cette distance de 50 ou de 80 kilomètres toute hérissée des plus formidables moyens militaires.

Pauvre Belgique! Elle ne pourrait plus vivre avec ce poids d’acier sur le cœur, sur Liège, sur Namur, sur Louvain, sur Bruxelles, sur Anvers.

Il faut qu’elle respire librement; il faut qu’elle soit à jamais garantie contre tout attentat criminel; petite par le territoire, grande par les vertus, éternellement glorieuse ; il faut — c’est une question de droit public et de

morale — il faut qu'elle soit désormais indépendante, et prospère, et sûre de son avenir.

11 faut écarter d’elle le poignard du bandit. Il faut qu’il n’y ait plus un soldat allemand à gauche du Rhin, — grande leçon qui traversera les siècles

La barrière du Rhin nécessaire à la sécurité de r Angleterre. — Les Anglais ont toujours redouté l’établissement d’une grande puissance militaire sur la rive gauche du Rhin, en face de la Tamise et de Londres. Ils n’oublient pas que Napoléon avait fait d’Anvers un pistolet chargé au cœur de l’Angleterre.

C'est pour cela qu’ils avaient en 1815 quelque scrupule à installer la Prusse dans le pays rhénan ; Lord Castlereagh au Congrès de Vienne y avait fait des objections; elles prouvent la pénétration de son esprit. La création du royaume des Pays-Bas (Hollande et Belgique) parut à l’Angleterre une garantie suffisante, puis à partir de 1839 et de 1867, elle se reposa sur la neutralité de la Belgique et du Luxembourg , et, fière de son « splendide isolement », sur la foi des traités, elle se livra pendant un siècle en toute sécurité aux délices et aux profits du commerce des mers et des pays d’outre-mer.

Mais voici que son bouclier de neutralité belge vient d'être traversé par les canons allemands malgré la vaillance du roi Albert et de ses troupes. Voici Anvers en quelques semaines aux mains du Kaiser, puis Ostende, et Zeebrugge, voici Calais menacé, voici les canons Krupp braqués au cœur de Londres !

Quel eût été le destin de l'Angleterre si Calais fût tombé aux mains des Allemands? Celui d’un chevalier renversé qui sentirait le poignard de miséricorde juste au

défaut de la cuirasse et qui n'aurait plus qu’à recommander son âme à Dieu !

Donc, que la Prusse soit rejetée à droite du Rhin, c’est pour l’Angleterre, autant que pour la Belgique et pour la France, une question de vie ou de mort. Elle Ta compris ; elle le sait maintenant de science sûre et de dure expérience, et c’est pourquoi elle a mis dans celte guerre toutes ses ressources, toute sa puissance, et c’est pourquoi on peut être assuré qu’elle la poussera jusqu’à sa conclusion victorieuse.

Le Rhin barrière de V Occident. — Italie, France, Belgique, Angleterre, c’est tout l’Occident, avec tout ce qu’il représente de traditions libérales, d'activité laborieuse sur terre et sur mer, de civilisation en un mot, qui a besoin que la France soit fortement et définitivement établie à la garde du Rhin.

La Russie et la question du Rhin. — En vérité, la France au Rhin, c’est la condition nécessaire et suffisante de la paix durable.

Elle importe même à la Russie, qui sera plus forte sur la Vistule si elle peut se soutenir de la force française installée sur le Rhin : les opérations de la grande guerre le prouvent surabondamment. D’ailleurs il y a longtemps, près d’un siècle, que Châteaubriand déclarait que la Russie seule pouvait nous garantir la tranquille et définitive possession de notre frontière du Rhin, pourvu que nous lui garantissions le libre passage des Détroits qui la conduiront à la mer libre. — La Russie à Constantinople, la France au Rhin, deux formules liées dont il nous faut proclamer la seconde avec la même fer-

meté que les Russes viennent de proclamer la première.

Alors seulement la paix sera assurée parce que l'Allemagne sera réduite à l'impuissance de nuire, parce qu’ainsi tous les peuples de l’Europe, petits et grands, seront véritablement indépendants.

Pour une paix durable pas d'autre garantie que le Rhin. — Le président des Etats-Unis déclarait récemment : — Il ne peut pas y avoir de paix sans la liberté. — Or, il ne peut pas y avoir de liberté pour l'Europe si le pangermanisme n’est pas efficacement contenu, et il ne pourrait l’être si de la rive gauche du Rhin il continuait de menacer les libertés du monde, y compris celles des Etats-Unis.

Gomment en effet le contenir autrement ?

Diviser l’Allemagne en Allemagnes? — Elle refera son unité.

Limiter ses armements ? — En 1807, Napoléon avait réduit la Prusse à un effectif de 42.000 hommes ; sous son nez, elle en arma 200.000, que l’on vit à Leipzig et à Waterloo.

La lier par des traités d’arbitrage ? — Elle les déchirera : « Après la violation de ses engagements, dit la Note des Alliés du 30 décembre, ce n'est pas sur la parole de l'Allemagne que la paix, rompue par elle, peut être fondée. » — Parfaitement !

Fonder une ligue des nations ? — Elle y cherchera, elle y trouvera des clients et des complices.

Nous serions impardonnables et infiniment coupables à confier à des chiffons de papier l’avenir de nos enfants.

Il faut des sanctions et des garanties.

Contre ceux qui ont troublé et qui troubleraient encore

Tordre universel et la paix, la vraie paix que nous voulons, il faut, dit-on, une gendarmerie internationale . — Nous en avons une aujourd’hui; c’est Y armée des Alliés; il a fallu trois ans pour la constituer, et elle a encore de Touvrage pour mettre aux bandits la camisole de force.

Il n’y a pas d’autre solution à la guerre, pas d’autre garantie à la paix que celle-ci : — L’Allemagne derrière le Rhin ; — la France, gendarme de la liberté et de la paix, à la garde du Rhin. — Le Rhin libre.

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