LA BARRIÈRE DU RHIN POUR LA SÉCURITÉ DE LA FRANCE
Paris inviolé jusqu'en 1814. — Depuis les grandes invasions, en vérité depuis qu’il était la capitale de la France, Paris n’avait jamais vu l’ennemi dans ses murs. Les Normands y avaient fait une apparition en 886, mais ils n’y étaient pas entrés, et l’on a gardé le souvenir des douze héros du Petit Pont. Les Anglais s’y étaient établis sous Charles VI après Azincourt, mais par la combinaison de leur alliance avec les Bourguignons.
Maintes fois des invasions s’étaient approchées de Paris. En 1544, l'empereur Charles- Quint, arrivant par Vitry, enleva par surprise Epernay et Château-Thierry et envoya des cavaliers jusqu’à Meaux. La terreur fut grande à Paris, et l’on commença d’éprouver le sentiment que la capitale était trop près de la frontière : — une des raisons pour lesquelles, quelques années après, les négociations engagées avec les princes protestants d’Allemagne aboutirent à l’occupation des Trois-Évêchés : ils fermaient la porte de la Champagne.
Encore en 1636, pendant la guerre de Trente ans, les Espagnols venus des Pays-Bas arrivèrent jusqu’à Corbie et menacèrent Paris par le nord. Richelieu lui-même
en eut de l'émotion, et se rendit à l'Hôtel de Ville pour y appeler des volontaires. Le danger fut écarté; mais il parut indispensable de fermer enfin cette porte de 1 Ilede-France, et Richelieu conquit aussitôt après l’Artois, qui fut donné à la France par le traité des Pyrénées de 1659.
Ainsi les invasions naturellement excitaient le désir d une protection efficace. L’invasion de 1914-1911 comporte à cet égard des leçons décisives et achève une expérience de cent ans.
Quatre invasions depuis cent ans . — Car, si Paris ne fut jamais pris dans toute son existence depuis le
moyen âge, Paris depuis cent ans a connu quatre invasions, soit une en moyenne tous les vingt-cinq ans, et, si la quatrième n’est pas entrée dans la ville, on ne contestera pas qu’il s’en fallut de peu.
Donc en 1814 les Prussiens, les Autrichiens, les Russes entrèrent dans Paris le 31 mars. En 1815, après Waterloo, l’invasion venue par la Belgique amena les ennemis à Paris en quelques jours, et longtemps ils campèrent sur nos Champs-Elysées. En 1870, après Sedan, les Allemands parurent devant Paris. Le siège en fut glorieux pour les défenseurs. Paris capitula.
Le 1er mars 1871, des troupes allemandes occupèrent le secteur ouvert de Paris avec les Champs-Elysées et la place de la Concorde. Les préliminaires de Versailles ayant été vite ratifiés par l’assemblée de Bordeaux, les Allemands se retirèrent au bout de peu de jours, et l’on alluma de grands feux pour purifier la place.
Mais le souvenir n’en fut pas effacé si aisément. Il est un des plus poignants épisodes de notre histoire, au moment où l’Assemblée Nationale consentait l’abandon de l’Alsace et de la Lorraine.
Nous ne voulons plus voir les Prussiens devant Paris, dans Paris, à Noyon, à Laon , pendant des mois. Nous voulons une barrière ; nous voulons une porte qui ferme bien : le Comité du Rhin n’a pas d’autre pensée que celle-là.
La Belgique laborieuse et prospère sous le régime de la neutralité garantie — Or en 1830, la Belgique, que le Congrès de Vienne avait réunie malgré elle à la Hollande, avait recouvré son indépendance avec le concours diplomatique et militaire de la France et de l’Angleterre. Elle avait repris la glorieuse tradition de ses vieilles libertés municipales qui avaient fait au moyen âge la renommée de scs grandes villes, Ypres et Gand, Bruges et Anvers, Bruxelles et Liège. Pour assurer son avenir, le
traité de 1839, signé par toutes les grandes puissances, notamment par la Prusse, avait garanti sa neutralité ; et, 1 sur la foi de ce traité, elle était entrée dans une carrière merveilleuse de travail et de prospérité ; elle exploitait habilement ses prairies et ses champs, ses carrières et ses mines ; elle avait au Congo un immense empire colonial. Anvers était devenu l’un des plus grands ports de l’univers. La Belgique pouvait passer pour l’un des plus heureux cantons de la terre; elle entretenait les meilleures relations avec tous ses voisins.
L'arsenal prussien de la rive gauche du Rhin. — Cependant la Prusse avait organisé sur la rive gauche du Rhin un formidable arsenal ; elle y avait accumulé le matériel de guerre, jusqu’à la frontière belge, jusqu’à Malmédy ; elle y avait multiplié les voies stratégiques ; elle avait tout préparé pour une attaque brusquée , à l’heure qui lui paraîtrait la meilleure.
A l’heure choisie, 2 août 1914, le Chancelier allemand, Bethmann-Hollweg, déclara que le traité de 1839 n’avait pas plus de valeur qu’un « chiffon de papier », que « nécessité ne connaît pas de loi », et, sans autre forme de procès, la Belgique fut sommée de laisser passer l’invasion ; comme elle s’y refusa, elle fut abominablement traitée.
L’ouragan de fer et de feu amoncelé à loisir sur ses frontières, s’abattit sur ses villes et sur ses campagnes, sur ses usines et sur ses ports, sur ses églises et ses bibliothèques. Elle fut comme rasée par un cyclone; pire : elle fut pillée méthodiquement ; des milliers de ses habitants furent assassinés ; des enfants mutilés ; ses ouvriers furent déportés en pays allemand, et, comme des esclaves, réduits aux travaux forcés, condamnés à fabriquer des
irmes pour tenir plus longtemps leur patrie en servitude. Toutes les atrocités de la pire barbarie.
Nous ne voulons pas que cela recommence. Nous ne voulons plus d'arsenal allemand sur la rive gauche du
Rhin; nous voulons que l’Allemagne soit rejetée au delà de la barrière du grand fleuve.
La France laborieuse et pacifique. — La France après 1870 s’était remise au travail; elle avait refait ses forces militaires et économiques; elle gardait le souvenir de ses désastres, mais elle avait confiance dans la force
du droit , et elle remettait ses destinées à la justice inter-! nationale ; elle songeait au désarmement, elle préconisait au congrès de La Haye l’organisation de V arbitrage obligatoire.
Tout au plus avait-elle pris la précaution de l’alliance russe , si lointaine, et de l’entente anglaise , qui lui donnait des garanties sur les mers.
Tout à coup, une marée de destruction déferla sur ses frontières de Lorraine, elle tint bon devant Nancy, devant Verdun, devant TArgonne. Mais elle avait affaire à un ennemi sans foi ; elle fut assaillie par la Belgique et la trouée de TOise. Ce fut Charleroi ; ce fut la retraite, d’interminables files de réfugiés, vieillards, femmes et enfants, se sauvant sur les routes du sud devant l’invasion, et derrière eux, l’incendie, les massacres, parmi les rires des meurtriers déjà sûrs de la victoire qui couvre tous les crimes.
L’invasion fut arretée sur la Marne: mais elle demeura figée sur l’Aisne pendant plus de deux ans. Elle y restera marquée — qui sait combien de temps ? — par un large front de ruines : des villages détruits sans qu’on y reconnaisse rien, pas même /’ emplacement de l’église ou du cimetière ; de grandes villes mutilées et comme saignantes sous le feu des incendies , Arras, Soissons, Reims ; les bois et les forêts rasés : combien faudra-t-il d’années pour les reconstituer ? — la terre retournée par les obus , par les tranchées ; tout le sol cultivable disparu , le sous-sol de craie , de pierre, ramené à la surface — combien faudra-l-il de temps pour lui rendre quelque fertilité ? — Nos mines de houille du Nord , nos mines de fer de Briey, nos usines , Roubaix , Tourcoing , Lille , exploitées par l’ennemi, les trois quarts de la fortune métallurgique de la France. — C’est
miracle quelle ait vaincu sur la Marne ; c’est un bien autre miracle quelle ait pu, privée de toutes ses ressources essentielles, reconstituer sa puissance de résistance, et même encore fournir des armes à ses alliés !
En vérité, elle y devait périr; elle ne s’en tirerait peutêtre pas une autre fois.
Nous ne voulons plus courir de pareils risques. La France ne peut pas vivre avec le poids d’un arsenal de canons Krupp sur sa frontière et sur celle de la Belgique.
Paris à 14 étapes de l’arsenal allemand. Paris n’a pas été pris. Mais la France n’aura peut-être pas toujours un Joffre et un Galliéni pour s y opposei.
Du moins la capitale fut transportée à Bordeaux, et ce ne sera pas une des plus grandes pages de notre histoire, et il ne paraîtra pas souhaitable de recommencer trop souvent ce déménagement des pouvoirs publics.
Et puis Paris sauvé est resté de longs mois, des années, sous la menace d’une nouvelle ruée. Les Allemands à Noyon ! Formule de notre angoisse trop longtemps justifiée. — Noyon à 80 kilomètres de Paris, à quatre petites étapes ! Mais Noyon n’est que le couloir de l’Oise, la poterne de la trouée qui s’ouvre sur notre frontière derrière Charleroi, et Paris n’est qu’à 150 kilomètres de cette trouée !
Paris à 150 kilomètres de la frontière! Voyez la carte , voyez les faits : d'Aix-la-Chapelle, de Malmédy, front de l’attaque allemande, il y a 6 étapes jusqu à la trouée de l'Oise , de là à Paris 8 étapes : au total, 14 étapes, de l’arsenal allemand de la rive gauche du Rhin, pour atteindre Paris. En août 1914, la résistance belge a retardé de dix jours la poussée de l’invasion ; sans elle, les Allemands étaient devant Paris en quinze jours.
Après l’expérience si rude de ces années de guerre, une telle situation paraîtra-t-elle plus longtemps tolérable ? — Non, l’épreuve a déjà trop duré. Nous ne voulons plus d’une frontière ouverte à toutes les invasions; nous voulons que l’Ile-de-France, la Picardie, la Flandre, l’Artois, la Champagne, la Lorraine, notre Alsace, soient à l’abri définitivement, sûrement, de toute attaque brusquée, de toute invasion de barbarie.
Nous ne voulons pas courir le risque de la mort tous les vingt-cinq ans ; nous voulons la certitude de nos lendemains ; nous voulons la paix.
La tranchée du Rhin. — Or, s’il est une leçon de guerre qui résulte avec évidence des événemenls que nous vivons, c’est celle de l’efficacité des fleuves et des rivières comme tranchées défensives, infranchissables. Sans parler de la Marne, qui ne fut que le lieu général de la grande victoire de Joffre, Y Aisne a été deux ans notre grande tranchée, de part et d’autre de Soissons ; F Yser, aux bords plats, quelques mètres de largeur, a brisé définitivement l'offensive allemande; chez nos amis de Russie, la Dvina a arrêté victorieusement la poussée du maréchal Hindenburg, dans un temps où les Russes étaient encore dépourvus de matériel de guerre.
Que ne pourrait-on pas attendre à cet égard d’une tranchée aussi large et profonde que celle du Rhin ! De Râle à la frontière de Hollande, on le rendrait, semble-t-il, aisément inviolable : fils de fer barbelés, installations électriques, gros canons couvrant les passages, c’est une question élémentaire de science métallurgique.
Jules César en son temps avait organisé, tout le long du fleuve, un système défensif qui a arrêté cinq cents ans
les barbares de Germanie, occupés alors, parce qu'ils ne pouvaient plus piller leurs voisins, à se piller et à se déchirer entre eux. Nous n en demandons pas davantage .
Et cependant la Gallia se livrait tranquillement aux travaux de la paix, élevait des monuments de civilisation. Nous voulons, à l'abri du Rhin, retrouver ces âges heureux.
La Garde du Rhin. — Quelles que soient les destinées que la paix réserve aux pays de la rive gauche du Rhin,
nous voulons qu’ils cessent d’être un arsenal prussien, tous canons braqués sur l’Alsace, sur la Lorraine, sur la Champagne, sur la Relgique, sur Anvers, sur Calais, sur l’Angleterre, sur tout le monde.
Nous ne cesserons pas de répéter : — Plus un soldat allemand à gauche du Rhin !
Faudra-t-il donc y constituer une sorte à' État neutre ? — Nous sommes payés pour savoir ce que pèse la neutralité dans les balances d’un chancelier allemand. Il nous faudra des garanties plus sérieuses, et qu’en deçà de la tranchée du Rhin, un système militaire solide assure l'inviolabilité de cette barrière.
Aux hommes du métier, ingénieurs et officiers, d’en déterminer les conditions. En principe, à l’imitation de nos ancêtres de la Gallia, nous voudrions de fortes places échelonnées sur la rive gauche du fleuve aux emplacements où sont nées les grandes villes, Wesel où Napoléon avait établi une puissante tête de pont en face du confluent de la Lippe ; Cologne , Coblence , Bingen , Mayence , Strasbourg.
En arrière, les plateaux de l’Eifel, du Hunsrück, du Hardt et des Vosges, constitueraient un boulevard naturel facile à consolider.
En deçà, la nature et l’art militaire établiraient un fossé qui prolongerait jusqu’à la mer le système dont Verdun et le Couronné de Nancy se sont montrés des éléments inviolables. Voyez la carte : la ligne Moselle-Meuse , de Belfort à Anvers, jalonnée par Èpinal , Tout, Verdun , Mézières, Namur , aurait toute la force de notre ligne Verdun-Belfort, mais ne risquerait pas d’être tournée par le nord. Nous demandons seulement qu’elle aille s’appuyer à la mer, sans qu’il soit besoin d’autres victoires de la Marne et de l’Yser pour contenir les flots de l’invasion.
A en juger par l’expérience que nous venons de faire, il nous paraît possible d’affirmer qu’une offensive allemande ne pourrait pas franchir le Rhin, et que si par un malheur
elle y pratiquait un passage, elle ne franchirait pas plus la ligne Verdun-Namur-Anvers qu’elle n’a franchi notre ligne Verdun-Belfort.
Et cependant toutes les nations civilisées, gardiennes du Droit, garantes de la Paix, auraient le temps d’accourir et de mettre à la raison l’incorrigible barbare d’Outre- Rhin.
Une hypothèque pour Y indemnité de guerre. — Nous n’y connaissons pas d’autre moyen plus sûr, ni même plus économique.
Et d’abord il sera de toute justice que les Allemands , qui ont déchaîné la catastrophe , en paient les frais. Il n’est pas moins certain qu’ils seront incapables de les acquitter en totalité ; les Alliés vainqueurs ne pourront pas leur réclamer les 2 ou 300 milliards que comporterait une totale indemnité de guerre.
Cependant notre seul budget va dépasser annuellement 12 milliards. Pour en supporter la charge, nous trouverons sur la rive gauche du Rhin de précieuses ressources à hypothéquer. Sans parler des fers de Lorraine et des houilles de la Sarre , qui nous reviendront naturellement avec nos provinces perdues, tout le pays rhénan représente des richesses agricoles et industrielles qui contribueront à nous payer nos frais de guerre. Nous n’en pourrons pas laisser les chemins de fer à la disposition de l’état-major de Berlin ; nous ne pourrons pas permettre que le Zollverein allemand dépasse la ligne du Rhin ; nous entraînerons toutes les provinces rhénanes dans l'influence économique franco-ang lo-helg e . Nous y trouverons des avantages financiers qui viendront en déduction de l’indemnité de guerre à laquelle nous avons
droit ou qui même îa pourront représenter en grande partie.
La barrière du Rhin diminuera seule les charges de la paix armée . — Mais laissons ces questions d'argent. Elles sont d'intérêt secondaire, et demeurons sur le terrain de la sécurité nationale.
Si nous ne détruisons pas l'arsenal allemand de la rive gauche du Rhin , il nous faudra nous armer un peu mieux que nous n'avons fait avant cette guerre ; il nous faudra appeler toute notre jeunesse , à court terme si l'on veut , mais de bonne heure , à partir de 18 ans par exemple, à des exercices d' instruction militaire indispensables ; il nous faudra porter notre budget de la guerre à 2, 3, 4 milliards , fabriquer des canons lourds en grande quantité , inventer une armée de l'air, et une autre armée sous-marine ; consacrer toute notre jeunesse, tout notre génie, toutes nos ressources, tout notre temps, toute la vie de la France, à nous armer, à encore nous armer , à toujours nous armer, à nous ruiner intellectuellement et matériellement : le régime de la paix armée revu et considérablement augmenté.
A quoi bon alors la victoire de demain? Pourquoi tant de sang versé, tant de pleurs des mères et des veuves ? Pour recommencer les mêmes préparations de guerre; avec les mêmes perspectives de ruines, et de morts par centaines de milliers ?
Plus un soldat allemand à gauche du Rhin. — Il n'y a pas d’autre garantie d'une vraie paix ; il n’y a pas de paix autrement; toute la paix est là.
Il n'y a pas d’autre prix digne de nos sacrifices. Nos soldats se sont battus, se sont fait tuer, pour que leurs enfants ne se battent pas, ne se fassent pas tuer par les
bandits d’Outre-Rhin. Donnons à la Paix, à la grande Paix, si douce, si aimée, si impatiemment attendue, si méritée, la barrière du Rhin !
C’est la volonté de ceux qui sont tombés pour une France libre, pour une Paix durable. Malheur à ceux qui ne comprendraient pas la leçon de la grande guerre, qul se contenteraient de nos frontières de Waterloo et de Sedan, qui laisseraient les foyers français à la merci des outrages allemands, qui n'écouteraient pas la voix de ceux qui sont morts pour la patrie !
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