FiLLEAU DB LAChAISB
• II commença par une peinture de Thomme qui, pour n'être qu'un raccourci, ne laissait pas de contenir tout ce qu'on a jamais dit de plus excellent sur ce sujet. Jamais ceux qui ont le plus méprlsé l'homme n'ont prouvé si bien son imbécillité, sa corruption, ses ténèbres; et jamais sa grandeur et ses avantages n'ont été portés si haut par ceux qui l'ont le plus relevé... il n'est pai possible qu'il ne vienne enfin à s'effrayer de ce qu'il découvre en lui et Ise regarder comme un assemblage monstrueux de parties incompatibles... Quoiqu'un homme en cet état soit encore bien loin de connaître Dieu, il est au moins certain que rien n'est plus propre à lui persuader qu'il y peut avoir autre chose que ce qu'il connaît, et que cette chose inconnue lui peut être d'assez grande conséquence pour chercher s'il n'y a rien qui l'en puisse instruire. »
ÉTlElfllE PÉBIER.
• 11 commença d'abord par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de ce qui pouvait le faire connaître et au dedans et an dehors de lui-même... Il ne saurait remarquer sans étonnement et sans admiration tout ce que M. Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse, de ses avantages et de ses faiblesses, du peu de lumière qui lui reste, et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, et enfln de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus, après cela,demeurer dans l'indifférence, s'il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu'il ait été jusqu'alors, il doit souhaiter, après avoir ainsi connu ce qu'il est, de connaître aussi d'où il vient, et ce qu'il doit devenir. »
Nicole.
• Il faut leur faire remarquer en toutes choses, dans eux-mêmes et dans les autres, l'effroyable corruption du cœur de l'homme, son injustice, sa vanité, sa stupidité, sa brutalité, et leur faire comprendre parla la nécessité de la réformation de la nature. »
Il est intéressant d'observer que le janséniste Nicole en résumant Pascal ne mentionne que la bassesse de l'homme et se tait sur sa grandeur.
par ce que Pascal appelle les puissances trompeuses * .
« Les passions de Tàme troublent les sens, et leur font des impressions fausses^. » Parla même, elles pénètrent jusqu'à la raison et changent en un instant toutes ses vues^.
Notre propre intérêt est « un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement * ». « La volonté qui se plaît à Tune (chose) plus qu'à l'autre, détourne Tesprit de comprendre les qualités de celles qu'elle n'aime pas à voir : et ainsi l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, s'arrête à regarder la face qu'elle aime 5. »
« L'imagination grossit les petits objets jusqu'à en remplir notre âme, par ime estimation fantastique; et, par une insolence téméraire, elle amoindrit les grands jusques à sa mesure ^. » <( Elle est maltresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge^. » « L'imagination dispose de tout ; elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde...
« Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens^. » Et il n'est pas même besoin d'une atteinte aussi grave pour produire un tel effet. « L'esprit de ce souverain juge du monde n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet
1. c( 11 faut commeDcer par là le chapitre des puissances trompeases. » {Pensées, III, 17.)
2. Pensées, m 19. — S./Wd.. XXIV, 57.-4. Ibid., HT, 3.-5. Ibid,, III, 10. — 6. Ibid., III, 11. — 7. /6îd., m, 3. — 8. Ibid.
à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui... Ne vous étomiez pas s'il ne raisonne pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bons conseils. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les \dlles et les royaumes*. »
Cette intelligence trouve d'ailleurs en elle-même une cause naturelle d atonie.
Les principes de la raison sont si complexes, si subtils et si éloignés des voies communes, que, si grand que soit son effort, elle en oublie toujours quelques-uns : et la voilà dans l'erreur 2. Lorsque par hasard elle touche à la vérité, elle ne sait point s'y tenir. La vue qu'elle en a est trop faible pour qu'elle soit frappée tout de bon : un quart d'heure après, le doute reprend le dessus ^. Aussi n'est-il rien d'aussi étrange que le spectacle de la pensée humaine : il n'y a pas de question, si importante soit-elle, sur laquelle on ait réussi à se mettre d'accord. « Pour les philosophes, 288 souverains biens*. » Faite pour servir de règle à tout le reste, la raison n'a pas sa règle en elle-même : « elle est ployable dans tous les sens ^ ».
Hais Pascal, après avoir ainsi rabaissé l'intelligence de l'homme, nous montre, avec une égale fermeté, son incomparable grandeur.
La pensée est l'essence même de l'homme; la pensée
1. Pensées, III, 9. — 2. /Wrf., XXIV, 62 ; VII, 2 M5. — 3. /ôirf., VII, 12 ; X, 5. — 4. Ibid., XXV, 38.— 5. Ibid., VII, 4.
fait toute son excellence naturelle; elle est de plus, pour lui, lé principe d'un progrès illimité et d'un empire sur les forces ambiantes qui va toijgours croissant.
« Je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute *. »
« Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c'est être grand de connaître qu'on est misérable^. » « L'honmie n'est qu'un roseau..., mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Hais quand l'univers l'écraserait, l'honmie serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien ^.
Les sciences qui sont soumises à l'expérience et au raisonnement sont proportionnées à la portée de notre esprit; « il trouve une liberté tout entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption ^ » .
La volonté nous offre des contradictions analogues et aussi profondes.
La justice est asservie à la force et à la coutume dans les États, altérée par l'amour de soi dans les individus.
« Ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force; ne pouvant
1. PenséeM, I, 2. — 2. Ibid., I, 3. —3. Ibid., I, 6. — 4. Fragment d'un traité du vide, 111,1. 159.
fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien^. » « Si Ton avait pu, Ton aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c* est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on Ta mise entre les mains de la force; et ainsi on appelle juste ce qu'il est force d'observer 2. »
Toute autorité a commencé par la force. « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et Timage de l'usurpation de toute la terre*. » Et c'est aussi par force que toute autorité se maintient et s'affermit. Les duchés et royautés et magistratures ont en elle leur origine ; et, s'ils venaient à n'y plus recourir, tout retomberait dans le chaos, « à cause de ce que la force règle tout* ».
Cette contrefaçon de la justice s'impose à l'homme dans la société. « La justice est ce qui est établi^. »
« S'il la connaissait, il n'aiu*ait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays; Féclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies
1. Pensées, VI, 7. — 2. Ibid., VI, 7 bis; VI, 8. — 3. /Wd., VI, 50.
4. Ibid., VI, 62 bis, a Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute quMls se battront jusqu'à ce que la plus forte partie oppresse la plus faible, et qu'enûn il y ait un parti dominant. » (VI, 62.) — 5. Ibid., VI, 6.
et les caprices des Perses et Allemands et des Indiens. On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence... Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà^ » « En peu d'années de possession , les lois fondamentales changent; le droit a ses époques-. » « De cette confusion arrive que l'un dit que la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi ; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue : c'est le fondement mystique de son autorité 3. »
La justice n'est pas mieux observée par les particuliers.
« Quand notre passion nous porte à faire quelque chose, nous oublions notre devoir*. » « L'affection ou la haine changent la justice de face; et combien un avocat bien payé d'avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide ^ ! » Ainsi le veut le mauvais fond de notre nature, m Le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu'il se fait le centre de tout ; il est incommode aux autres, en ce qu'il veut les asservir : car chaque
1. PenséeSy III, 8. u Pourquoi me taez-vous? Eh quoi! ne demearez-roos pas de l'autre côté de Teau? Mon ami, si vons demeuriez de ce côté, je serais un assassin;... mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste. » {Pensées, VI 3).
2. Ibid., III, 8. — 3. Ibid., III, 8. — 4. Ibid., XXV, 1. — bJbid., III, 3.
moi est Tennemi et voudrait être le tyran des autres*. » On n'aime que soi^ ; et cela vient de race : « Nous naissons injustes^. »
Et pourtant Thomme porte en lui le divin modèle de la justice. Ceux qui obéissent à la coutume admettent, reconnaissent une loi supérieure et universelle. « Us confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes , mais qu'elle réside dans les lois naturelles, connues en tout pays*. »
Le peuple par qui la coutume est aveuglément respectée, Tobserve uniquement parce qu'il voit en elle l'image de la justice véritable. « Sinon il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume ; car on ne veut être assujetti qu'à la raison ^. »
« En outre, les personnes qui s'écartent de la règle cherchent à se persuader qu'elle est de leur côté. « Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre, que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau, croient que ceux qui sont au bord , fuient ^. »
Les voleurs eux-mêmes se font une justice qu'ils se piquent de respecter entre eux : « C'est une plaisante chose à considérer, de ce qu'il y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé & toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement 7. »
Enfin, si les lois et les règlements qui opposent des
1. Pensées, VI, 20. — 2. Ibid., II, 8. — 3. Ibid., XXIV, 56.-4. Ibid,, III, 8. — 5. /Wd., VI, 40. — 6. Ibid,, VI, 4.-7. Ibid., VI, 49.
barrières à Tégolsme et à la concupiscence ne sont qu'une image de la véritable justice, en voulant l'imiter, ils lui rendent hommage. « On s'est servi, comme on a pu, de la concupiscence pour la faire servir au bien public *. »
« Grandeur de l'homme dans la concupiscence même, d*en avoir tiré un règlement admirable ^. »
Aussi les psychologues s'étonnent-ils de voir l'homme tendre vers un but supérieur à cette vie et s'en écarter sans cesse. « L'un dit : Il n*est pas né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent; l'autre dit : Il s'éloigne de sa fin quand il fait ces basses actions ^. » La conduite de l'homme déroute toutes les appréciations. C*est que^ s'il aime naturellement la justice \ il n'en garde plus une Mie assez claire ni un désir assez profond pour y adapter sa vie. « La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles que nos instruments sont trop mousses, pour y toucher exactement^ ». D'autre part, la concupiscence nous aveugle pour faire notre choix, et nous arrête quand nous avons choisi ®.
Le bonheur, dont Fhomme est avide, lui échappe comme la justice et la vérité. « Tous les hommes recherchent d'ôtre heureux; cela est sans exception. Quelques différents moyens qu^ils emploient, ils tendent tous à ce but... La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se
1. Ibid., Pensées, XXIV, 80. — 2. Ibid,, XXIV, 80 ter. — 3. Ilnd., I, 10. — 4. Ibid., VII, 11.-5. Ibid., III, 3. — 6. Ibid., I, 8,
pendre. Et cependant, depuis un sî grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n^est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes, sujets; nobles, roturiers; vieux, jeunes; forts, faibles ; savants, ignorants ; sains, malades ; de tous les pays, de tous les temps, de tous les &ges et de toutes conditions. Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien par nos efforts; mais l'exemple nous instruit peu. Il n'est jamais si parfaitement semblable, qu'il n'y ait quelque délicate différence; et c'est de là que nous attendons que notre attente ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre * » : c'est pourquoi nous ne nous lassons pas de renouveler nos tentatives, espérant de l'avenir ce que nous refuse le présent.
Mais, tandis que le présent ne nous satisfait point, « l'espérance nous pipe et, de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort qui est un comble étemel^ ».
Les uns cherchent le bonheur dans l'autorité. Et leur ambition les abuse. « Les grands et les petits ont mêmes accidents, et mêmes fâcheries, et mêmes passions. » La différence, c'est que « l'un est au haut de la roue, et l'autre près du centre, et ainsi moins agité par les mêmes mouvements ^ ». Les autres cherchent le bonheur dans les sciences; et ils trouvent surtout la preuve intime qu'ils ne peuvent « ni savoir, ni ne désirer point de savoir * ». D*autres s'abandonnent à la vo-
1. Pensées, VHI, 2. — 2. /Wrf., VHI, 2. — 3. /6m/., VI, 28. — 4. Ibid,, XXV, 37.
2i2 PASCAL.
lupté; et leur part est encore moins belle. « Qui voudra connaître à plein la vanité de Thomme n'a qu'à considérer les causes et les effets de Tamour. La cause en est un « je ne sais quoi » * ; et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopàtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé 2. »
« Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous* nos plaisirs ne sont que vanité ; que nos maux sont infinis ; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant^ nous mettra dans peu d'années dans Thorrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux ^ . » Un peu de « terre sur la tête, et en voilà pour jamais ».
La seule chose qui nous console de notre malheur « est le divertissement. » Et c'est ce que les hommes ont senti : « n'ayant jamais pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de ne point y penser ^ ».
« De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur, ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on