LE DERNIER VOYAGE DE PASCAL
L’Auvergne tire un juste orgueil de Blaise Pascal. Pur Auvergnat par le sang de son père et de sa mère, rattaché aux familles de sa province par des alliances nombreuses, le fils du Président en la cour des Aides de Montferrand a montré bien des fois
qu'il restait fidèle à ses origines. La brillante Rouen de sa jeunesse, Paris avec les séductions du monde et celles plus profondes de l'intelligence, n ont jamais effacé pour lui l’austère et noble Clermont, que les souvenirs de son enfance suffisaient à lui faire aimer et que lui rendirent plus cher divers séjours au cours de sa vie. Les liens de sa parenté demeurèrent étroitement serrés : l'amitié en créa d'autres : l'amour du pays se fortifia en ces voyages. Les circonstances du dernier en font le plus significatif, en tous cas le plus émouvant.
C’est d'abord la correspondance de Huyghens qui nous renseigne. En 1659, le groupe de mathématiciens français, qui est en relations avec le savant de La Haye, se montre fort inquiet de la santé de Pascal. L'effort extraordinaire qu'il vient de porter dans une des questions les plus difficiles de la géométrie et la rédaction de ses traités sur la roulette (cycloïde) l'ont épuisé. Carcavy écrit à Huyghens, le 14 août 1659, que leur grand ami est atteint d' «une espèce d'anéantissement général de toutes ses forces », et « ne saurait s'appliquer à quoi que ce soit qui demande tant soit peu d'attention qu'ilnen sente une incommodité considérable ». Un autre correspondant dit le chagrin de « tous ses amis, qui se
voient par là privés de tout ce qu'ils pouvaient attendre d’un esprit aussi rare... et qui est encore plus éminent en d’autres sciences plus utiles et considérables que dans les mathématiques, qui ne sont que son divertissement ». Le mal est à peine enrayé par un séjour à la campagne aux environs de Paris, où Pascal a pris du lait d'’ânesse. Au mois d'avril 1660, il a fallu recourir à de plus sérieux moyens et, si les médecins ont hésité, 1l a lui-même suggéré la prescription. C'est l'Auvergne seule qui le soulagera.
Le voyage est pénible à son extrême faiblesse ; il se fait à courtes journées; on emploie, quand on le peut, le coche d’eau pour remonter la Loire ou l'Allier (les « chemins qui marchent» des Pensées), car le malade endure à peine trois ou quatre lieues en carrosse. Îl met vingt-deux jours pour approcher de ce Puy-de-Dôme chargé par lui d’un grand souvenir de la science et qu'il cherche tant de fois du regard au fond de la plaine bourbonnaise. Mais, à Montferrand, l'attend l’accueil affectueux de sa sœur Gilberte, de son beau-frère Perier, des amis impatients qui l'assurent à l’envi des bienfaits prochains de l'air natal.
On aime à voir le génie, que la chair soumet aux
misères courantes de l'humanité, chercher le soulagement là même où s'adressent les surmenés ordinaires du travail et de la vie. Un Pascal croit aussi fermement que les gens du commun aux puissances de guérison que suscite le retour au pays qu'on aime et où l’on est aimé. Cette confiance filiale ne sera point trompée.
Le château de Bienassis, dont le nom caractérise l'aimable site, était une ancienne habitation, voisine des coteaux de Chanturgue, au bord du ruisseau de Tiretaine. Récemment agrandie, elle présentait un corps de logis à six fenêtres de façade flanqué de deux gros pavillons. Du côté de la cour, un portail gothique, une tourelle suspendue sur les fossés rappelaient la maison du moyen âge. Tout a disparu aujourd'hui de ce décor, à peu prèsintact il y a vingtcinq ans, et qui datait de l'époque ou Florin Périer avait acquis Bienassis pour sa famille. Cette agréable gentilhommière offrait la plus belle exposition du monde. Les fenêtres au midi et le balcon des pavillons, aux balustres de lave de Volvic, regardaient la colline escarpée d'où dévalait un faubourg de Clermont. On y goûtait l'aspect de la ville, déployée à un quart de lieue dans sa plus large étendue et dont les remparts étagés étaient dominés par la
sombre masse d'une cathédrale inachevée. La maison avait aussi la vue du Puy-de-Dôme et de toute la chaîne des puys rangée sur l'horizon. Aucun séjour ne pouvait offrir à un malade plus de soleil et de tranquillité.
Dans les premiers temps, Pascal doit se contenter de prendre son plaisir aux bancs de pierre et aux ombrages du jardin. Encore ne va-t-il par les allées qu appuyé sur une canne : « Je suis si faible, écrit-il, que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à cheval. » Bientôt la promenade lui est permise. On le voit gagner les premières hauteurs autour de Bienassis. Il chemine un peu plus loin chaque jour, à travers ces vignes qui donnent un vin fameux. Il monte enfin jusqu à la ville, où ses yeux ont cherché, parmi tant de clochers, celui de l’église de son baptême. La tombe de sa mère, morte si peu de temps après la naissance de Jacqueline, recoit sa première visite de prière. Partout l’accueillent les souvenirs de l'enfance, ceux qu'il a en commun avec Gilberte. L'ancienne maison paternelle, qui ne leur appartient plus, ouvre toujours son passage entre deux rues, au pied de la cathédrale; et les nouveaux hôtels de pierre noire, dont la vieille ville commence à s’embellir, rappellent presque tous à Blaise des visages familiers.
Entre les amis qui lui font fête, il y a des géomètres et des théologiens. Si les premiers le ménagent, les autres sont moins discrets. Domat, le savant juriste, et les autres jansénistes clermontois, âpres raisonneurs et logiciens ardents, ne le laissent point en repos sur les affaires de Port-Royal. Les passions s'étant déchaînées à nouveau pour la question du formulaire, l’auteur des Petites Lettres est sommé de prendre parti. Pascal ne s’y refuse point, tout au contraire, car ce sont débats où la contention de
l'esprit est moindre qu'aux problèmes géométriques. Au reste, le repos a fait son œuvre et aussi la satisfaction du «provincial » de s'être retrouvé parmi les siens. On peut envoyer à Paris de bonnes nouvelles. Dès le 28 juillet, Du Gast les transmet à Huyghens : «M. Pascal se porte notablement mieux qu'il ne faisait, selon ce que m'écrit son beau-frère, qui est avec lui à Clermont en Auvergne. »
[l aurait pu faire alors la connaissance de Fermat, le savant qu'il a le plus admiré et avec qui, depuis des années, 1l correspondait affectueusement. Fermat, ayant appris qu il était à Clermont, l'a invité à venir à Toulouse, s’offrant à aller au-devant de lui. Pascal tient à répondre de sa main : « Quelque peine, dit-il, que j'aie encore d'écrire et de lire moi-même...
l'honneur que vous me faites m'est si cher que je ne puis trop me hâter d'y répondre. Je vous dirai donc, Monsieur que, si j'étais en santé, je serais volé à Toulouse, et que je n’aurais pas souffert qu'un homme comme vous eût fait un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette qualité-là qui m aurait attiré, mais que je me figure tant d'esprit et d'honnêteté en votre conversation que c'est pour cela que je vous rechercherais. » La lettre continue sur ce ton, enjouée et profonde ; elle définit la position de Pascal devant la géométrie, «le plus haut exercice de l'esprit, le plus beau métier du monde, mais enfin ce n'est qu'un métier», et la qualité d’ «honnête homme», qu'il entend au sens de son temps, l'emporte infiniment à ses yeux sur la science elle-même. La verve la plus vive semble revenue à l'écrivain, et l'esprit malicieux et solide de sa province s'exprime à l'aise, preuve suffisante peut-être d'un certain retour à la santé.
Il y avait plus de trois ou quatre mois que Pascal était en Auvergne, quand il datait cette lettre de « Bienassis, le 10 août 1660 ». Il songeait à quitter prochainement sa province, et donnait ainsi à Fermat
le détail de ses projets : « Les médecins m’ordonnent les eaux de Bourbon pour le mois de septembre, et Je suis engagé autant que je puis l'être, depuis deux mois, d'aller de là en Poitou par eau jusqu’à Saumur, pour demeurer jusqu'à Noël avec Monsieur le duc de Roannez, gouverneur de Poitou, qui a pour moi des sentiments que je ne vaux pas. Mais, comme je passerai par Orléans en allant à Saumur par la rivière, si ma santé ne me permet pas de passer outre, j'irai de là à Paris. » On ne sait si Pascal alla prendre les eaux de Bourbon; mais il ne fut pas, cette année-là, l'hôte du duc de Roannez, car on le trouve à Paris le 19 octobre. Son absence n’a pas duré moins de siX MOIS.
Dans cette vie, dont trop de pages restent obscures, on se plaît à rencontrer un épisode aussi nettement précisé que celui du voyage de 1660. C'est bien à son cher pays que Pascal a dû l’atténuation momentanée de ses souffrances physiques et ce répit de la mort, dont il a su faire vaillant usage. Le dessein intellectuel en compagnie duquel il vivait, pendant ces mois réparateurs, était cette apologie de la religion, qui l’occupait depuis quelque temps et qu’il ne devait point achever. Un certain nombre des menus feuillets qu’assemble au hasard le manuscrit des
Pensées, ont dû être écrits à Clermont et en voyage, et rapportés à Paris dans les coffres du convalescent. Il avait eu en Auvergne le loisir de mûnir ce plan mystérieux, dont nous ignorerons toujours la construction définitive et qui satisfaisait pleinement son grand esprit. Quel regret de le voir perdre en des polémiques qui irritèrent Arnauld et Nicole, et qu'il jugea lui-même bien vaines aux derniers temps, une partie des forces recueillies dans son Auvergne ! L’Apologie méritait de les garder tout entières. Du moins les deux années qui lui restaient à vivre se couronnèrent-elles par ces jours suprêmes, où son âme atteignit les hauteurs de la sainteté, où son intelligence rendit toute sa lumière.