SOUVENIRS DE CLERMONT
n 1923, les Français célébraient
avec amour le troisième anni- | versaire de la naissance de Blaise Pascal. L'année, chargée déjà d'un grand centenaire,
lé) if
étalait aux yeux de l’univers la richesse intellectuelle
accumulée dans une vieille nation. Il semble qu'il y ait eu, pour Pascal, un rite particulier et qu'on ait
celui de Pasteur, et de quelques
commémorations moins hautes,
voulu honorer avec lui toute une province. Paris, en effet, fut fort sobre de cérémonies et ne lui en réserva qu'une, toute religieuse, auprès de sa tombe de Saint-Etienne-du-Mont. En revanche, le Président de la République, sept ministres, quatre délégations de l’Institut, vinrent à Clermont, où se déroulèrent de nobles et respectueuses journées.
Le savant universel, le maître de la langue française, le philosophe sans modèle et peut-être sans égal, est apparu non seulement comme «l’homme le plus représentatif du génie de la France » mais comme la fleur d'une race provinciale particulièrement caractérisée et forte. Tous les regards des hommes qui pensent, dans les divers continents, ont été appelés pendant quelques heures sur une ville d’ Auvergne et sur la montagne fameuse où fut réalisée, sous la direction de Pascal, une expérience décisive des sciences physiques. La glorification de ce « gentilhomme auvergnat» (patricius arvernus, ainsi se désignait-il lui-même) n'a pas été sans contribuer à celle de sa cité natale.
Je me rappelle fort bien, — c’est un des souvenirs les mieux fixés de ma jeunesse, — une première solennité pascalienne à Clermont. Quand la statue, due à Eugène Guillaume, fut inaugurée le 4 septembre
1880, on réunit déjà autour d'elle les notoriétés officielles à celles des lettres et de la science. Dans ce bronze expressif, le philosophe, assis sur un fauteuil Louis XIIE, porte le sévère costume qui fut celui de Port-Royal et que ses compatriotes lui virent plus d'une fois, lorsqu'il venait les visiter. Les regards des assistants allaient de cette figure méditative aux lignes majestueuses du Puy-de-Dôme, dressé sur l'horizon et qui semblait présider l'assemblée. Janet parlait au nom de l’Académie des Sciences morales, Cornu au nom de l’Académie des Sciences et Alfred Mézières, délégué de l’Académie française, s’écriait avec flamme : « Le besoin de la lutte, voilà l'essence même du génie de Pascal. Îl est bien le fils de vos montagnes, le descendant de ces vieux Gaulois qui ünrent en échec, sur le plateau de Gergovie, la fortune de César ; il a le tempérament d'un soldat et l'âme d’un héros... » On a vu reparaître, aux harangues que nous entendimes, ce thème un peu facile. Parmi les chamarrures des fonctionnaires et les uniformes de l’armée, qui brillaient alors de tout leur éclat dans les fêtes publiques, l’habit vert de l'Institut paraissait pour la première fois dans les rues de Clermont. Mézières le portait à merveille, et sa prestance le servait autant que sa voix. Mais, de tous les
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orateurs, un seul était sympathique d'avance aux gens du pays : c'était l'ancien ministre Agénor Bardoux, qu'applaudissaient de bon cœur les étudiants des Facultés mêlés à la foule. Une telle journée semblait faite pour eux. L'hommage à Pascal nous donnait, au seuil de la vie, une leçon inoubliable en nous faisant prendre conscience du respect dû au génie et de la gloire de notre province (?
Remplissant la ville de sa rumeur, le peuple auvergnat, descendu des montagnes ou accouru de la Limagne sur ses chariots, attendait l'heure de danser la « bourrée » et des joyeux retours nocturnes. Comme il convenait de l’instruire, les camelots, aux coins des places, criaient des placards de deux sous, qu ils annonçaient avec assurance : « Demandez la vie de Blaise Pascal, la gloire anticléricale de l'Auvergne !» On voit que Jules Ferry était au pouvoir et qu'on avait beaucoup parlé des Provinciales.
(1). «S'il est, dans l'auditoire qui nous entoure, quelque jeune fils del’ Auvergne au cœur ardent, puisse-t-il, de ces journées pascaliemnes, retirer les mêmes enseignements et s’y enflammer du même enthousiasme | »
(Discours prononcé au nom de l'Académie francaise, le 8 juillet 1923).
Le délégué de l'Académie a eu l'honneur de lire, à la même cérémonie, les pages de son confrère Maurice Barrès sur «les Enfances Pascal », dernier discours officiel du grand écrivain, composé six mois avant sa mort et qu'il n'avait pu venir prononcer lui-même,
Il faut avoir vécu dans le Clermont d'alors !!?, — si différent de la grande ville industrielle d'aujourd'hui, devenue « la capitale du caoutchouc », — pour se rendre compte des passions religieuses qu'y maintenait une étrange survivance du jansénisme. La politique locale s’en trouvait pénétrée, à l'insu même des hommes qui la menaient. Ainsi s'explique toute la carrière d’un illustre ennemi de la « Congrégation », le comte de Montlosier, qui a son tombeau dans nos montagnes et dont la plus belle rue de la ville porte le nom. En cette région d’où sortent les Arnauld, leur tradition semblait se maintenir vivace, avec un héritage d'irritations et de préjugés qui s’adaptait tant bien que mal aux partis nouveaux. Bardoux luimême, en qui notre jeunesse respectait le talent récompensé par les honneurs, gardait le culte du jansénisme comme un dépôt de famille et comme un trésor moral du pays qu'il représentait au Parlement.
(1). Un bon Auvergnat, élevé en Auvergne, n'emploie jamais le nom moderne de « Clermont-Ferrand », né d’une barbare contraction administrative.
Mais c'était le plus conciliant des hommes et le moins sectaire. L'évêché lui sut gré d’avoir évité, en son discours sur Pascal, les allusions blessantes pour les vivants et flétri seulement la morale relâchée « de certains jésuites espagnols ». Cette prétérition du P. Bauny fut même regardée comme un acte de pacificateur, tant les esprits des deux partis se trouvaient « montés ».
La presse départementale n'en continua pas moins ses batailles, à l’'émerveillement des électeurs ruraux, sur le dos de Louis de Montalte et des « suppôts de Loyola ». Le temps se prêtait à ces controverses. Le Sénat venait de rejeter l’ «article 7 »; quelques jours après la célébration de Pascal, Ferry, devenu président du Conseil, faisait appliquer sans timidité les «lois existantes ». Dans toutes la France, des serruriers réquisitionnés forçaient les portes des couvents et des cellules; les chapelles étaient fermées; des moines inoffensifs ou bienfaisants étaient jetés hors de chez eux. Le salut de l'Etat exigeait-il ces mesures violentes ? Bardoux protestait avec Jules Simon. Mais 1l y eut, autour de lui, en Auvergne, de bonnes gens pour les justifier comme une expiation providentielle de la persécution de Port-Royal au temps
de Louis XIV...
Les fêtes de 1923 ont eu plus de sérénité. L'âme chrétienne tout entière, avec ses nuances diverses, s'est reconnue en Pascal, non pour se diviser mais pour s'unir. On l'a honoré partout avec la même ferveur. Les Pensées ont pris le pas sur les Provinciales, le grand livre sur le beau livre. Les discussions autour de la grâce, la confutation des casuistes ont paru de moindre intérêt que les méthodes applquées par un prodigieux génie à l'investigation de la nature; et si quelqu un avait compté sur M. Painlevé pour raviver, en son discours, des polémiques périmées, il se fût assurément trompé, nul ne s'étant incliné avec plus de dévotion que cet homme de science devant la sainteté de notre Pascal.
Le Clermont d'autrefois conservait, plus profondément que je ne l'aperçevais alors, les traces d’une doctrine souvent défendue par l'esprit juriste de ses enfants. Elle nourrissait certaines âmes fières et dures, qui transformaient en anticléricalisme militant une hétérodoxie devenue sans objet et de plus en plus
défaillante. On était beaucoup plus surpris de retrouver l'empreinte marquée très fortement chez des fidèles des paroisses, chrétiens zélés, attachés aux directions de leur curé. Le pli d'austérité et de rigueur, qui caractérise le catholicisme auvergnat, s’accentuait chez ces descendants de familles formées par la lutte théologique de deux siècles.
La ville a entouré de vénération la plus parfaite, et probablement la dernière, de ces figures du passé. Une modeste maison de la rue Antoine-d’ Auvergne fut, durant une longue vie, le centre de la pensée religieuse du pays. Une femme, Mlle Louise de Guérines, l’animait de son intelligence et de sa bonté. Les diverses œuvres sollicitaient sa présidence; toutes, et surtout celles des pauvres, comptaient sur son dévoûment. Disciple et confidente de Monseigneur Dupanloup, plus tard correspondante de Monseigneur Duchesne, elle a conseillé, soutenu, consolé beaucoup d'évêques français aux heures difhailes, et il y avait, dans cette demeure respectée, une chambre épiscopale souvent occupée. Cette grande croyante résumait en elle la tradition de sa province. Ses ancêtres avaient dû applaudir, commenter, propager les « petites lettres » de Pascal, dont son vif langage gardait la verdeur. Il lui arrivait de rendre justice aux vertus
d'un père jésuite; on n'eût jamais obtenu d'elle une parole bienveillante pour la « Compagnie ».
Les vieux hôtels de Clermont, ceux du XVIe siècle comme ceux de la Renaissance, qu'il faut chercher en des rues étroites et obscures, ressemblent à ces rehures dites «jansénistes », dont les plats de sombre cuir n offrent aucune sorte d'ornement et qui réservent leur parure d’or pour l’intérieur. Un médiocre portail ouvre sur la cour la plus charmante, entourée de balcons à balustres garnis de fleurs, ou enjambée à chaque étage par un pont décoré qui relie une aile à la tourelle de l'escalier. Ces façades secrètes abondent dans le quartier de la cathédrale. De beaux reliefs y sont sculptés dans cette lave de Volvic, prompte à noircir avec le temps, mais qui garde intactes les formes données par le ciseau. Ecussons nobles ou bourgeois, supports réalistes, cimiers ronflants, figurines de piété et clefs de voûte fleuries, c’est tout un trésor d'art dissimulé dans ces rues mal pavées, aux tournants brusques, aux pentes rapides, si glissantes
les jours d'hiver, qui maintiennent le plan de la cité des évêques du moyen âge.
Elles se sont rebâties et rajeunies plus d'une fois. À Blaise Pascal elles présentaient leur aspect du XVIe siècle, celui que la ville devait à son brillant évêque italianisant, Jacques d Amboise, le même prélat qui construisit à Paris l'Hôtel de Cluny. Clermont se développa encore, quand Catherine de Médicis en prit possession comme héritière des droits de la maison de La Tour d'Auvergne. Cette reine, que les historiens s'accordent maintenant à réhabiliter, a des titres à la reconnaissance d’une ville dont elle a assuré la prospérité, en obtenant de son mari Henri Il la création de sa sénéchaussée royale. Une municipalité bien avisée s’est décidée à lui rendre hommage : sur le vœu de l’Académie de Clermont, une rue nouvelle vient de recevoir le nom de la bienfaitrice.
C'est une des maisons de cette époque qu'Etienne Pascal avait acquise pour sa famille. Formée de plusieurs corps de logis, elle avait accès sur deux rues auprès des degrés de la cathédrale. Dans cette vaste demeure, dont les Pascal n’occupaient qu’une partie, naquirent Gilberte, Blaise et Jacqueline. On sait que le père, devenu veuf, alla habiter Paris avec eux en 1631. La maison cessa de lui appartenir et subit
depuis diverses fortunes. De mon temps, elle existait à peu près telle que le président à la Cour des Aides de Montferrand l'avait laissée. J'ai traversé plus d'une fois, de la rue des Gras à celle des Chaussetiers, son passage intérieur et une cour où le décor de la Renaissance se reconnaissait par endroits. Une démohtion regrettable en a épargné quelques murs, et l’on peut espérer qu'un tardif respect y trouvera la pierre où graver la date d’une naissance : 19 juin 1623.
Etudiants d'alors, nous rendions à Pascal un culte à la fois flhal et fraternel, fiers de le revendiquer comme un des nôtres. Nous portions notre curiosité aux lieux où 1l avait passé, aux églises où il avait prié, aux sites qui avaient pu retenir ses regards. Îl s'était agenouillé comme nous dans cette crypte étroite et singulière de Notre-Dame-du-Port, où se presse autour des cierges allumés, entre les colonnes trapues, la piété du peuple de Clermont. Ces nefs romanes, aux murs sévères, aux sculptures barbares, les avait-1l préférées à la haute et magnifique église, où resplendissaient l’art du XIlie siècle et toutes les ri-
chesses du vitrail? Pascal guidait aussi nos promenades, quand nous allions, les Pensées en poche, pour lire à l'ombre des châtaigniers, sur la proche colline d'où se déroule, aux pieds des volcans, l'immense tapis coloré dela plaine. Il aima sans doute ce vallon de Royat, que nous avons connu si frais et ombragé, que ne barrait aucun viaduc, que n'encombrait aucun «palace »; 1l a suivi, en méditant, ces chemins écartés, qui montent entre les vignes de Chanturgue, au-dessus du château de Bienassis…
Bienassis, la maison des Périer et de sa sœur Gilberte, la gentilhommière en face de la ville, où le jardin était large et paisible, avec la vue des remparts, des clochers, des proches montagnes, — c'est là que la présence de Pascal s'évoquait le mieux.C'est là qu'il avait restauré sa santé épuisée par le travail de l’esprit, en ce dernier séjour de quelques mois, qui prolongea ses forces de deux années, les plus fécondes de sa courte vie. Il y a montré, parmi les siens, les sentiments d'un cœur fidèle et la joie de ce retour qui semblait lui procurer la guérison. Il y a couvert de sa rapide écriture plus d'un de ces bouts de papier à jamais vénérables, qui sont devenus les Pensées. Quel lieu de recueillement pour ceux qui l’aiment | Ne fallait-1l pas à tout prix nous le conserver ?
Lorsque Barrès, en 1900, visita Bienassis il y trouva déjà l'abandon et y pressentit une menace. Depuis, la destruction a fait son œuvre. Le « caoutchouc » a été sans pitié. Enserrée de plus en plus par les usines, la vieille bâtisse, avec ses gros pavillons, ses balcons, la tourelle de sa cour, l'arc de son portail, n'avait plus de raison de vivre. Les démolisseurs n'ont achevé qu'une ruine. Elle a emporté dans ses décombres les plus émouvants souvenirs de la plus grande âme, et nos enfants n'en trouveront même pas la trace sur le sol de leur pays.