‹ Pascal en Poitou et les Poitevins dans les ProvincialesChapitre 1 sur 2 · ET LES · texte numérisé non relu

ET LES

roiTEVINS J)Ai\S LES PROVINCIALES

Ce n'esl point par hasard que Timprimeur de Louis de Montalte publia son rouvre sous le litre de Lettres écrites à un provincial par un de ses amis, et que celles-ci ont gardé le nom de Provinciales. Des grands hommes de son siècle, aucun n'a moins borné son horizon à la cour et à la ville que Biaise Pascal, Auvergnat, comme il lui plaisait de signer ; aucun n'a été plus attentif à la vie religieuse et scientifique de nos diverses cités que ce fils de Clermont, fidèle h revenirdans sa ville natale, et qui passa plusieurs années à Rouen.

Après l'Auvergne et la Normandie, le Poitou lui fut familier. 11 a correspondu avec les savants de Toulouse, il a songé à secourir les pauvres de niois(I), mais il est venu en Poitou avec son ami le duc de Uoannez ; il y a connu le Chevalier de Méré ; il y a trouvé quelques uns dt^s adversaires qu'il a combattus dans les Provinciales^ et probablement quelques-uns de ceux qu'il voulait réfuter dans ses Pensées.

Aussi trouve-l-on double profil à faire pour le Poitou ce que MiM.de Beaurepaire (2) et .laloustre (3) ont supérieurement fait

{l)U'Mi)res, I, 86 Nous citons toujours les textes de Pascal d'après l'édition des (Irands lù'rivains, /V/i.st'cs, pni- Léon Hrunschvicjî. 3 vol. : (Hùivres, 10 vol., par Léon Hrnnschvicg, Pierre IJoutroux et Félix (iazier et. d'après la même édition, les documents qui y sont insérés en grand nombre.

(2) Ch. de Heaurcpaire, lilaisr l'asral et sa faïuillc ù ihnen. {Acadiinîe des Silences et des lielles-I.cttres de Rniien. V.)0l-\W1.

(3) Elie .laloustre, Luc nicec de Pascal, Marguerite Perier. {ffuUetiii liistoriiiue

pour leurs provinces. A recueillir dans les documents locaux l'inédit ou l'oublié qui peut concerner Pascal, on éclaire quelques détails de sa biographie et l'on voit retentir dans le cadre poitevin, étroit et précis, la profonde crise religieuse du Jansénisme.

Artus Gouffier, duc de Roannez(l), tient dans notre histoire un rôle digne de ne pas être oublié. 11 fut le dernier gouverneur du Poitou : je veux dire le dernier gouverneur qui ait gouverné.

et scientifique de V Au ver g ne, 1901.) Un neveu de Pascal, Louis Pcrier. Le cas de conscience. (Ibid., 1906.) Réponse à une accusation de faux portée contre Pascal. (Ibid., 1907.) Les aïeux de Pascal. (Ibid , 1905 ) Le vrai Pascal. {Ihid., 1910.) La Pauvresse de Pascal. {Ibid., 1911.) Bienassis et Pascal. (Ibid., 1912.)

(1) La date de la naissance du duc de Roannez n'est donnée avec précision nulle part ni par Beauchet Filleau {Dictionnaire des Familles du Poitou) ni par le P. Anselme. Marguerite Périer dit qu'il perdit son père à 8 ou 9 ans et son grand-père à 13. {Œuvres, édition Brunschvicg, III, 107, et V, 392.) Or le marquis de Boissy est mort le 24 août 1639 et le duc Louis le 16 décembre 1642. Aubineau, dans sonédition deRapin, I, 215, Brunschvicg, IX, 463, Gazier dans son édition des Mémoires d'Hermant, III, 504, adoptent sans références ni précision la date de 1629. Charlotte est née le 15 août 1633 ; son frère, dit Gazier {Mélanges de littérature et d'histoire, Paris, Colin, 1904, p. 33), était âgé d'environ deux ou trois ans de plus.

L'usage de la noblesse était de servir à 14 ans. Les états de service que publie Pinard {Chronologie historique militaire, Paris, 1763, in-4o, t. VI, p. 264-265) supposeraient qu'il était plus âgé. « Il avait servi longtemps capitaine de chevau-légcrs lorsqu'il fut fait colonel-lieutenant d'un des régiments italiens du cardinal de Mazarin par commission du 5 août 1644. Il se trouva la même année au siège de Gravelines en qualité de volontaire. Son régiment n'étant pas employé en campagne, il s'en démit au mois de juin 1645, se trouva aide de camp des armées du roi à la prise de Cassel, Mardick, Linck, Bourbourg, Béthune et Saint-Venant ; de Courtray, de Bergues et de Dunkerque en 1646 ; de La Bassée en 1647, d'Ypres et à la bataille de Lens en 1648. Maistre de camp d'un régiment de cavalerie de son nom, qu'il leva par commission du 12 janvier 1649, maréchal de camp par brevet du 6 juin suivant, il fit la campagne en Flandre et se trouva au siège de Cambray, à la prise de Condé la même année, au siège de Bordeaux en 1650, gouverneur et lieutenant général du Poitou par provisions données à Paris le 22 août 1651, registrées au Parlement le 6 septembre, il eut un ordre du 26 du même mois pour se rendre à son gouvernement à cause des mouvements et d'assembler à Saint-Maixent la noblesse de la province. Il y leva un régiment d'infanterie de son nom par commission du 2 novembre ; il y résida en 1652 et 1653, revint à la Cour en 1654, représenta le Comte de Flandre au sacre de Louis XIV le 7 juin, eut son régiment de cavalerie licencié la même année et celui d'infanterie en 1658. » Pinard ne fait pas mention du titre de lieutenant général des armées du Roi, mais Roannez,qui est qualifié de maréchal de camp dans ses provisions de gouverneur de Poitou, prend ce titre dans tous les actes qu'il

Quand i acheta, en 1651, cent mille écus (1) à François VI de la Rochefoucauld celte grande charge militaire, elle donnait un pouvoir réel, inquiétant encore pour la royauté et que grandissait la suppression momentanée des intendants. Quand il la céda treize ans plus tard au duc de la Vieuville, c'était surtout un titre honorifique, et ses successeurs n'auront guère plus de part aux affaires de la province que le doge en celles de la République de Venise.

1651, c'est la Fronde des Princes; pendant cette crise, Roannez maintient le Poitou dans l'obéissance royale ; il assure la sécurité de la régente et du jeune Louis XIV qui passent l'hiver à Poitiers, où les rejoint Mazarin pour surveiller de plus près Condô, maître de BorJeaux. Roannez organise les forces de la province pour les faire coopérer avec l'armée royale ; il y lève un régiment de son nom. Sous ses ordres, la noblesse poitevine se réunit aux troupes réglées du comte d'Harcourt pour combattre et vaincre M. le Prince à Cognac (novembre 1651) (2). Au printemps, quand la Cour a quitté Poitiers, nouvelle alerte. Le lieutenant du roi en haut Poitou, Chasteigner de la Rocheposay, furieux que sa maison n'ait recueilli aucun des bénéfices de l'évèque, son oncle, qui venait de mourir (3), se saisit des trois ciiâteaux épiscopaux. Angles, Chauvigny, Dissais, et se déclare pour les Princes.

C'est à la milice bourgeoise de Poitiers que Roannez fait appel

signe à partir de mai 1652. nolaniinent dans les qiiiUances qu'il donne comme gouverneur de Fontenay, \'oir infru, p. 2'^, ad not. (If. Saint-Simon, éd. de

Hoisiiie. m, ;ni, ;n5 5;{3.

(1) Œunres de La Kochefoucauld, éd. (Irands lù-rivains, I. t'Axi.

(2) La circulaire du duc de Koaniie/. à la Noblesse est donnée par Heauchet- Filleau, l'''éd., \° Ogeron de Ligron, II, 4()3, d'après l'exemplaire adressée M. de Lif^ron.

ÇA) (Ihnrles (Uiasleigner. marquis de La Rocheposay, 1(>11-1H()7. \A\.i en 11».')] député de la noblesse du Poitou aux Ktats généraux de Tours, il se rebella « en haine de c<î que de l'evesché, abbaye et toute la despouille des bénétices de son feu oncle, on ne luy en a faict aticulne part >». Denesde, Journal, Anhit>es /i/.s/ojù/mcs du Poitou, XV, K)'). ('f. Ma/arin, Lettres, V . 244 : « Kilo (M""' de Suiiil-Loup) se déclara contre moi quand ou refusa l'évéche de Poitiers à son frère. » (Vest l'abbé Anne, et non comme (Ihéruel le suppose en note, le marquis qui ne songeait point ù entrer dans les ordres. La Hocheposay fut privr de sa charge de lieutenant du Hoi pour le haut Poitou au profit du marquis de l'Ile llouet ; mais elle lui fut pres<|ue aussit»'>l rendue. 2() a(u"4t, 31 otMobre. Bibl. Nul., ms. 4185, f"» 125 304. Cf iufra, p. 33, son r<Me dans le jansénisme.

— fi —

cette fois, secondé par le maire, Jean Riveau de la Gour-Ghauveau, et Tavocat du Roi Jean Filleau, et, quand il a réussi à arracher au rebelle ces trois maisons fortes, Roannez remercie la milice de son concours en offrant au corps de ville deux des canons repris à Dissais (1).

Ge qui honore surtout le duc de Roannez pendant la Fronde, c'est que sa fidélité ne se démentit jamais au milieu d'intrigues où ceux-là passaient pour constants qui n'avaient changé de camp qu'une fois. A 23 ans il était fait lieutenant général des armées du Roi ; duc et pair, gouverneur de province, il n avait plus à souhaiter que le bâton de maréchal. Il allait renoncer aux plus légitimes ambitions sous l'influence de Pascal.

Le P. Rapin (2), dans ses Mémoires, conte que M. de Saint-Gyran leur fit faire connaissance. Il ne peut s'agir de Duvergier de Hauranne, mort en 1643, quand le duc était encore un enfant. Ge pourrait être son neveu Barcos, qu'on nommait également M. de Saint-Cyran, puisqu'il avait succédé à l'abbaye de son oncle comme à son prieuré de Vouneuil aux portes de Poitiers (3). Mais tout le récit de Rapin est controuvé : Barcos fut étranger à la conversion de Pascal dont nous n'ignorons rien, et ce fut Pascal qui mit Roannez en relation avec Port-Royal.

L'éducation religieuse d'Artus GoufTier avait été singulière : son grand-père le duc Louis, gouverneur de Poitiers sous l'autre régence, celle de Marie deMédicis, avait voulu livrer Poitiers à Gondé rebelle, et c'est contre lui que l'évêque La Rocheposay avait pris les armes, démarche dont Saint-Gyran avait écrit la justification (4). 11 nous est connu par les Bistorietles de Tallemant et le 7oi/r>ia/ de Denesde.

(1) Arch. Mun. de Poitiers, Registre des délibérations, 103, f» 313, 3fi4 ; 104, 29. On trouvera dans Ch.-H Boudhors : Pascal et Mévé à propos d'un manuscrit inédit, ap. Revue d'Histoire littéraire de la France, 1913, l'indication des pièces qui concernent cette affaire aux Archives des Affaires étrangères et de la Guerre, inaccessibles depuis les hostililés

(2j Mémoires, I, 215.

(3) Pour tout ce qui concerne Saint-Cyran, l'amicale autorisation de M. Maurice Pouliot nous permet de faire état des résultats des recherches qu'il poursuit et qu il n'a pas encore publiées.

(4) Ouvré, Essai sur l'histoire de Poitiers depuis la fin de la Ligue jusqu'au ministère de Richelieu, Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1855, 446, ss.

Le premier conte (l) comment il avait un auteur à son service à qui il commandait des livres obscènes et comment il avait fait peindre les scènes les plus vives de l'Arétin en donnant aux personnages les traits reconnaissables des dévots de la Cour.

Le second note (2) : -

Le 12e août 16i3, le nommé Pépinit'Te, qu'on qualifiait coupe-jaiet du feu duc de Uoannez, a été rouhé à la dite place Notre-Dame pour avoir commis plusieurs meurtres et méchancetés qui avaient esté toi* lérées pendant le vivant de ce seigneur.

Moitié gentilhomme libertin, moitié baron brigand, le duc Louis n'était pas un esprit fort bien assuré dans son impiété. Nous le voyons entre temps fonder à Oiron un monastère de Glapisses (3).

La mort prématurée de son fils, la nullité de sa belle-fille, lui laissèrent le soin de présider à l'éducation de son petit-fils. Il recommanda sur toutes cho?es au précepteur de lui apprendre fi jurer (4), art très nécessaire à unjeune seigneur, puis il mourut à son tour, laissant à Artus, qui avait treize ans, avec sa couronne ducale et ses bons exemples, des dettes infinies.

Artus cherchera toute sa vie dans des inventions et des spéculations drt quoi éteindre les dettes de sa maison (5). Au privilège des carrosses à cinq sols, origine des omnibus, Pascal d- mandera de l'argent pour ses aumônes, Roannez pour ses créanciers.

H avait d'ailleurs l'esprit cuneux de sciences. Ce goût des mathématiques et de leursapplications industrielles doit être ce qui a rapproché d'abord Roannez et Pascal, qui avait inventé la machine arithmétique. On remarque qu'à partir de lOiî) leurs habitations sont voisines : les Pascal logent rue Brisemiche, l'hôtel de Roannez est à l'angle de la rue du Cloître-Saint-Merry et de la

(1) Tallemant des Rénux, éd. Paulin, Paris et Montmerqur, VII, 375.

(2) Archives historiques du Poitou, XV, 122.

(3) Beauchet-Filleau, 2'' éd., v» GouHLr.

(4) Marguerite Périer, Gùiures, 1, 107.

(5) Saint-Simon, éd. Hoislilo, III, iU7. Vax 1(>*.)1, retiré du inonde, il s'assoeiail encore à une entreprise de remontage de bateaux.

rue Taillepain (i), et au milieu du xvii*, on voisinait encore à Paris.

Commencée par la communauté des goûts scientifiques, renforcée par les mêmes opinions particulières en matière religieuse, l'amitié de Pascal et de Roannez fut très haute et très forte. Pascal logea quelque temps à l'hôtel de Roannez. On en a conclu qu'il accepta auprès du duc une situation, honorable suivant les idées du temps, mais un peu subalterne, comme La Bruyère dans la maison de Gondé. C'est, je crois, un faux sens. Ce qui frappe, au contraire, dans cette amitié, c'est l'égalité qu'elle révèle entre ces deux amis sous les légères contraintes du protocole mondain.

Pascal est de noblesse récente (2) ; à vrai dire il est né juste à cet échelon de la bourgeoisie en train de s'anoblir qui a donné à son siècle ses plus grands écrivains : Corneille qui valut à son père la noblesse, Racine qui l'acheta, La Fontaine qui tenta timidement de l'usurper. Seul Boileau, tout bourgeois d'allures, prouvait nombre de degrés dans la robe.

Extérieurement M. Pascal, écuyer, devait des déférences à très haut et très puissant seigneur Messire Artus Gouffier, duc de Roannez, pair de France, marquis de Boissy, seigneur d'Oiron et autres lieux, mais il ne fut pas à son service. M'"^ Périer marque d'un trait fier qu'il doit toutes sortes de respects. . . à son mérite et de reconnaissance... à Taffection dont il en était honoré (3). « Où qu'il pénètre, dit Maurice Barrés, il est bientôt d'une certaine manière non pas l'égal mais le plus noble (4). » L'iconographie confirme curieusement cette intuition. Les portraits de Pascal sont partout. La Société des Antiquaires de l'Ouest possède le seul qu'on connaisse de Roannez. Comparez ce long visage de flamme,

(1) Gazier, loc. cit. — Marguerite Périer dll expressément :« Il fît connaissance, je ne sais à quel âge, avec M. Pascal, qui était son voisin ». {Œuvres. I, 107.)

^2) Et peut être douteuse ; il ne se rattache que par les femmes aux Pascal de Mons anoblis sous Louis XI. Son père ne prend jamais la qualification d'écuyer; lui la prend constamment sans que le principe d'anoblissement nous soit connu. (E. Jaloustre, les Aïeux de Pascal, loc. cit.) Son oncle Biaise acheta, le 29 décembre 1640, la charge anoblissante de Secrétaire du Roi, qu'il résigna le 5 juin 1666. (Tessereau, Histoire chronologique de la grande Chancellerie de France, p. 419, 590.)

(3) M«»e Périer, Œuvres, I, 51.

(4j M. Barrés, l'Angoisse de Pascal, Paris, Dorbon, 1904, p. 21.

tout intelligence et tout passion, avec cette bonne tète carrée, cette honnête et lourde figure de gendarme. C'est le petit-fils des marchands de Clermont et des vignerons de Gerzat qui semble le patricien.

La nièce de Pascal, Marguerite Périer, nous dit de Roannez et de sa liaison avec son oncle :

« 11 goûta fort son esprit et le mena même une fois ou deux avec lui en Poitou, ne pouvant se passer de le voir (i). »

C'est dans un de ces voyages que Pascal fit la connaissance du chevalier de Méré, un autre Poitevin, qui avait sa terre à Beaussais, à deux lieues de Melle, et à Poitiers des créanciers dont la crainte l'empêchait parfois de s'y montrer (2). Méré, qui dans ses Lettres et ses Traités a donné les définitions de l'honnête homme tel que le xvn* siècle l'enlendit, n'est pas seulement une figure très représentative : il fut à son heure une grande influence, un maître à penser et à parler, un bon ouvrier de la

(1) Œuvres, I, 131.

(2) Méré, Lettre XI à M"*« de Marillac. Sur la biographie de Méré deux études résument et dépassent tous les travaux antérieurs : Révillout : Antoine Gomhaud, chevalier de Méré, sa famille, son frère et ses hôtes illustres (Acudtinie des sciences et lettres de Montpellier, 1887, VIII, 1-52), et Boudhors. op. cit.

Sa vie est mal connue. Baptisé à Bouex (Charente) le 9 novembre 1G14, A 7 ans 7 mois, il était donc né en 1607 ; il mourut à Beaussais le 29 novembre 1684 ; il servit sur mer et sur terre, notamment sous les ordres du maréchal de la Meilleraj'e. M. Hévillout émet 1 hypothèse qu'il aurait été chevalier de Malti'. Il semble avoir suivi à la cour son frère Josias Gombaud, chevalier de Piassar (mort le 28 octobre 1661). qui publia lui-même des Lettres (Paris, Somniaville, 1648), et qui était dès longtemps en réputation d'épistolier, puisque dés HV2\) Faretlui donnait place dans son Recueil.

Lié avec Balzac, protégé, peut-être pensionné par la duchesse de Lesdiguières qui mourut en 1656 (Lettres 2 4, 6. 15, 16, 33, 34. 40. 41. 57. 61, 73, 115, 117, 118, 127, 144, 163. 171. 173, 206, 207, 20S , il avait connu chez elle dès son mariage (16 avril 1654) la maréchale de Cléremhaut. Louise de Bouthill'er-Chavignj'. belle-sœur de lévéque de Poitiers, et dont le tils, abbé de Saint Savin rempla(;a La Fontaine à l'Académie française. Toutefois il nous dit : a II y avait longtemps que j'étais coimu du maréchal de C. comme on se connaît dans la foule, sans avoir rien de particulier aveccjue luy » l^réfuce drs Conversations). Il se lin davantage avec lui à Poitiers lors d un séjour que le maréchal y lit peu de temps avant sa mort (24 juin l()65i. La maréchale veuve devint sa protectrice et sa correspondante ordinaire (lettres 9, 36, 45. 64. 68, 83, 111, 122, 124, 178 . Les Conversations DM 1) C E /> CD M. cesl-ù-dire du maréchal de (Cléremhaut et du chevalier de Méré, dont la première édition parut en 1668 (privilège du 28 octobre), furent la première anivre publiée par le chevalier. Il donna coup sur coup : les traités de la Justesse (joint à la troisième édition des Conversations, 1671), de l' Fsprit, des Ayrenients,

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prose française comme son ami Balzac et son ennemi Voiture. C'est un précieux — il prend toujours le mot en bonne part — mais dont l'afTectation est de n'en avoir pas et dont le goût serait exquis s'il ne préférait l'apparence de la simplicité à la vérité du naturel. Pascal l'a imité, l'a cité, l'a parfois répété sans le citer et probablement sans s'apercevoir qu'il le répétait. D'après une tradition il devrait à Méré l'idée d'abandonner dans les Provinciales la question de la grâce et de s'en prendre à la casuistique des Jésuites (1), et quelques-unes de ses pensées semblent écrites à son intention.

Un trait de Méré, c'est un goût qu'il faut nommer stendhalien du mystère et de la fiction. Son recueil de Lettres est tout plein d'initiales et de pseudonymes ; ces lettres ont été retouchées, les dates effacées et l'ordre où elles sont données est calculé pour

de la Conversation, 1677, les Avaniures de Renaud et d'Armide^lQlS, el ses Lettres, 1682, et non pas, ce qui en ferait une œuvre posthume, 1689, comme le croyait M. Forlunat Slrowski dont la bibliographie de Méré {Pascal et son temps, II, 249, Paris, 1910 doit être corrigée par La Bouralière Bibliographie poitevine (Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1907,391). On donna après sa mort des Maximes, sentences et réflexions morales et politiques, 1687, et l'abbé Nadal publia dans ses Œuvres posthumes De la vraie honnêteté ; De l éloquence et de l'Entretien ; de la Délicatesse dans les choses et dans l'expression ; le Commerce du monde. La rarissime édition d Amsterdam, 1712, chez Pierre Brunel, qui n'est ni à la Nationale ni aux bibliothèques de Poitiers et de Niort et que nous devons à l'obligeance de M. Henri Labbé de la Mauvinière, donne un frontispice qui peut être un portrait du chevalier.

Méré fit toujours de longs séjours en Poitou ; il était à Poitiers quand les nièces de Mazarin revinrent de Brouage et y séjournèrent (lettre 50j. 11 est à la Cour de 1668 à 1672 ; maître de Beaussais par la mort de son frère aîné celle année, il y séjourna de plus en plus. Beaucoup de ses lettres sont adressées à des correspondants poitevins : le duc de la Vieuville, gouverneur du Poitou après Roannez (54, 69), les trois intendants Pelot (18. 87, 1 14, 156), Cf. O'Reilly, Mémoires sur la vie publique et privée de Claude Pellot, Paris-Rouen, 1881, 2 vol in 8" ; Colbert de Croissy (80), Marillac (11, 29, 76. 161); le receveur général des finances Bitton (93j et sa femme (49, 84, 104, 180) ; Goguet, procureur du roi à Saint-Maixent (44, 146) ; M"' du Chilleau yMarie-Bénigne Thibaut de la Carie mariée le 14 septembre 1665, à François du Chilleau) (102, 129, 204).

M. Révillout a bien étudié ses relations avec M'"'^ de Maintenon. Il y aurait à faire l'histoire de son amitié pour M^' de la Bazinière (lettres 18, 145). Cf. lettre 7 à M"e de la Bazinière et de M"^ de la Bazinière au duc de la Rochefoucauld (199), que Méré insère dans son recueil comme s'il en était 1 auteurou qu'elle fût d'une élève. La mort d'un fils de M""^ de la Bazinière, puis la sienne inspirent à Méré ses seules lettres émues (137, 177). M^^ de la Bazinière n'est autre que la célèbre M"^de Chémeraut, mariée à un financier. (J'a//eman^ loc. cit. V. Cousin, iMn'« de Hautefort, 45, 423 ss.)

Sur les idées religieuses du chevalier, cf. infra^ 47 ss.

(1) Rapin,ll,363. Cf. Œuures, IV, 229 ss., les documents relatifs à cette tradition.

dérouter le lecteur. Méré avait si bien masqué sa personnalité qu'elle a été ignorée deux siècles et qu'on le confond encore avec un autre chevalier de Méré de la miiison de Brossin, alors qu'il était un Gombaud (1).

C'est ce qu'il ne faut pas oublier pour comprendre la page où il raconte comment il fit la connaissance de Pascal. Les initiales D. D. R. désignent certainement le duc de Roannez ; l'initiale M convient à Miton (2), connu par ailleurs comme l'ami commun du duc, du chevalier et de Pascal, la ville de P. est Poitiers (H).

Le morceau est inséré dans le traité de V Esprit \ il s'agit de montrer comment l'esprit vient aux gens :

Tout ce qui nous apporte cette lumière d'intelligence nous plaît, el je vous assure aussi qu'il n'est pas difficile de l'acquérir. Outre que je comprends la chose en elle-même, je la sais par tant d'expériences qu'il m'est impossible d'en douter, et je vous en dirai une s'il vous plaît de l'entendre.

Je fis un voyage avec le duc de R[oannez] qui parle d*un sens juste et profond et que je trouve de fort bon commerce. xM.M[iton] que vous connaissez et qui plaît à toute la Cour était de la partie.

Et parce que c'était plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir et nous discourions de tout. Le duc de R{oannez] a l'esprit mathématique, et pour ne se pas ennuyer sur le chemin, il avait fait provision d'un homme entre deux âges qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'était un grand mathématicien qui ne savait que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde, et cet homme qui n'avait ni goût ni sentiment ne laissait pas de se mêler en tout de ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait sou-

(1) L'abbé Nadal, dans son Eloge et dans ses Œuvres posthumes, nomme correclement sa mère, M"'e de Gombaud. L'erreur remonle au Catalogue de la bibliothèque du comte de Hoyos^ ll'.iS. Signalée par Laîné. Archives générales de la noblesse de France, V, 1836, v° Brossin, elle fut démontrée par MM. Maltouche, Sauzé, A. de Hrémond d'Ars Reuue de l'Aunis, de la Saintonge et du Poitou, 18()8, et Le cheualier de Méré, son nom palronginique, sa f'amilley Niort. Clouzot, 1861), in 8°). l^lle n'en persiste pas moins dans la plupart des ouvrages de seeonde main. M. StrowsUi se demande encore si les ileux Méré, Brossin et Gombaud ne seraient pas frères, loc. cit , 250.

(2) Méré a inséré parmi ses lettres, dont huit sont adressées i» Miloii (3."), G5, 82, 107, 127, 174. 177. 197), trois réponses de celui ci (112, 123. 17.')). Nous citons toujours les lettres par leur numéro, la pagination variant suivant les éditions toutes rares et dont aucune ne fait autorité.

(3) L'identiiication est due à FraneoisC'.ollet : l ii fait inédit de la viede /'<is.(i/. Paris, 1848.

vent rir8. Il admirait l'esprit et l'éloquence de M. du Vair et nous rapportait les bons mots du lieutenant criminel d'0[rléans (1) ]

Nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser ; cependant, nous lui parlions de bonne foi.

Deux ou trois jours s'étanté coulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments. Il ne faisait plus qu'écouter ou qu'interroger pour s'éclairer sur les sujets qui se présentaient ; il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps et où il mettait quelque observation.

Cela fut bien remarquable, qu'avant que nous fussions arrivés à P[oitiersj il ne disait presque rien qui ne fût bon et que nous eussions voulu dire, et sans mentir c'était être revenu de bien loin.

Aussi, pour dire le vrai, la joie qu'il nous témoignait d'avoir pris tout un autre esprit était si visible que je ne crois pas qu'on en puisse sentir une plus grande. Il nous la faisait connaître d'une manière enveloppée et mystérieuse :

Quel subit changement du sort qui me conduit I

J'étais en ces climats où la neige et la glace Font à la terre une horrible surface

Pendant cinq ou six mois d'une profonde nuit.

Après, quand le soleil y revient à son tour.

Il se montre si bas et si pâle et si sombre Que c'est plutôt son fantôme ou son ombre

Que l'aimable soleil qui ramène le jour.

Dans un triste silence et comme en un tombeau

.Je cherchais à me plaire où l'extrême froidure Ensevelit au sein de la nature

Par un nuage épais ce qu'elle a déplus beau (2).

(1) Le nom d'Orléans est restitué par une excellente conjecture de M. Boudhors, op, cit. Avant lui on cherchait un magistrat dont le nom patronymique commençât par O... Or un lieutenant criminel est ordinairement désigné par le nom de son siège, comme un gouverneur, un évêque, etc. Depuis la création de la charge par l'édit de mars 1551, il y avait eu quatre lieutenants criminels à Orléans : Guillaume de Nevers, 1551 ; Jean Lemaire, 1601 ; Jules Thiballier, 1613 ; Michel Houmain de Courbeville, 1646, qui ne céda la charge à son fils qu'en 1685. Aucun n'a laissé une réputation particulière d'homme d'esprit. (Communication du comte Baguenault de Puchesse.)

(2) François Collet, loc. cit., attribue ces vers au chevalier, tandis qu'il suppose que la prose qui suit reproduit les expressions mêmes employées par Pascal. L'hypothèse inverse est bien plus vraisemblable. Méré n'a certainement pas retenu à vingt ans de distance les paroles mêmes de Pascal. Tout au plus pourrait-on supposer qu'il reproduit comme ses propos des phrases d'une lettre à laquelle il répond dans celle qu'il a publiée lui-même. Quant aux vers qu'il cite, il suffit de les rapprocher de ceux dont il a émaillé ses œuvres pour avoir la conviction qu ils ne sont pas de lui. Il est naturel de supposer qu'il avait noté les vers de Pascal. Ajoutons que certains détails de facture, comme l'inégalité du nombre de pieds et le croisement des rimes se rencontrent à la fois dans cette pièce et dans celles qui sont aUribuéesà Pascal à Fontenay le-Comte.

Cependant, continuait cet homme, je ne laissais pas d'aimer des choses qui ne me pouvaient donner que de tristes plaisirs, et je les aimais parce que j'étais persuadé que les autres ne pouvaient connaître que ce que j'avais connu. Mais enfin, je suis sorti de ces lieux sauvages ; me voilà sous un ciel pur et serein. Et je vous avoue que d'abord, n'étant pas fait au grand jour, j'ai été fort étonné d'une lumière si vive, et je vous en voulais un peu de mal, mais à cette heure que j'y suis accoutumé, elle me plaît, elle m'enchante, et quoique je regrette le temps que j'ai perdu, je suis beaucoup plus aise de celui que je gagne. Je passais ma vie en exil, et vous m'avez rappelé dans ma patrie ; aussi vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé.

Depuis ce voyage, il ne songea plus aux mathématiques qui l'avaient toujours occupé, et ce fut là comme son abjuration.

On a douté si ce récit concernait bien Pascal qu'il ne nomme pas ; on le trouve plein d'invraisemblances (l), mais ce sont deux questions de savoir si Méré est exact et de savoir s'il parle de Pascal.

Qui d'autre pourrait-on reconnaître dans ce grand mathématicien, ami du duc de Roannez, «dont la célébrité s'accrutdu jour où il s'occupa d'autre chose que de mathématiques d ?

« Le personnage singulier qui réunit ainsi et échangea deux gloires ne sera sans doute pas demeuré inconnu ; qu'on veuille bien nous le nommer (2). »

C'est proprement le signalement de Pascal qui « a bien fait parler de lui » par les Provinciales ei les Pensées^ plus encore que par l'expérience du Puy-de-Dôme.

Les mots : « un homme entre deux âges » ont étonné. Ils s'appliquent parfaitement dans l'usage du xvii<^ siècle aux environs de la trentaine, sans compter que Pascal pouvait paraître vieilli par ses infirmités précoces et surtout qu'il élait à la fois l'aine de six ans du duc de Hoannez et de seize ans le cadet de Méré.

L'air provincial, l'admiration de l'école néo-stoïcienne, dont (iuillaume du Vair était le représentant admiré (W), sont encore

(1) Strowski, II, 2.S1, ad nota m .

(2) Collet, 7.

(3) Pour les cnipruiils de Pascal à du Vnir, if. Slrowski, II. 322. Il croit ces emprunts indirects, faits à un copiste du Vnir : Dom (loulu.

des traits qui lui conviennent. Il n'est pas jusqu'à cet empres^ sèment à prendre des notes à la dérobée qui ne se retrouve dans la composition des Pensées.

Mais voici qui tranche tout. Ce qui heurte, c'est la prétention de Méré d'avoir ouvert les yeux à Pascal, de l'avoir détrompé des mathématiques. On voudrait que cette prétention, pour être plus vraisemblable et moins inconvenante, visât quelque moindre génie. C'est oublier combien Méré était avantageux (1) ; il se flattera d'avoir appris le monde à M'"^ de Maintenon et n'hésitera pas à écrire :

« J'ai été le premier à l'instruire, et quand elle devrait rougir d'avoir un si mauvais maître, je n'ai pas peu contribué à ces manières si délicates et à ces grâces si piquantes que vous admirez en elle (2). »

Cette prétention même qui choque dans le récit du voyage, Méré Ta aflirmée sans voiles en publiant une longue lettre « à M. Pascal » (3) dont elle est le thème essentiel et qui commence ainsi :

« Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, Monsieur, si vous m'êtes aussi obligé que vous le pensez. »

Le mathématicien du carrosse lui disait :

« Vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé. »

Cette lettre irritait fort Leibnitz (4), et Sainte-Beuve la juge avec raison « d'un ton incroyable », mais elle est fort précise. Plus Méré représente son compagnon de voyage comme son élève et son débiteur, plus nous devons, malgré notre agacement^ reconnaître Pascal en celui-ci.

Reste à démêler le fonds de vérité d'un récit où le temps a

(1) César est son héros ; il ne se tient pas de dire (De la vraie honnesteté, 50) : « Il me semble que si j'avais été auprès de lui quand il s'occupait à son histoire, elle eu serait encore plus noble et plus agréable. »

(2) Lettre 27 à M. de Marillac.

(3) Lettre 19. Elle est reproduite, Œuvres de Pascal, IX, 215 ss.

(4) Œuvres de Pascal, IX, 224.

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