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brouillé les souvenirs et où la vanité les a arrangés. Que Pascal n'ait eu ni goût, ni sentiment avant de rencontrer le chevalier, c'est un trait de la fatuité de celui-ci. Abjuration encore est une exagération certaine : Pascal ne renonça jamais aux mathématiques si complètement, mais Méré ne fait que suivre la version plus exagérée encore de la vie de Pascal par sa sœur.
M™* Périer veut que Pascal ait méprisé les sciences comme une vanité mondaine, inutile au salut, et les ait renoncées par principe de religion.
Méré nous donne un récit tout différent de cette démarche essentielle de la pensée de Pascal. C'est en pleine période mondaine que Pascal se déprend des mathématiques, non parce qu'elles n'ont pas de rapport avec Tunique nécessaire, mais parce qu'il ressent jusqu'à l'ennui la froideur de leur abstraction, parce qu'il leur connaît quelque chose de préférable : la science de rhomme et de la vie.
Quand il avait commencé d'aller dans le monde, par ordonnance de médecin et pour se reposer de son surmenage, il s'y était plu sans se douter d'abord que cette société qui l'amusait put être un aussi digne sujet d'étude que la pesanteur de l'air ou le triangle arithmétique. Un jour vient où il s'aperçoit que ce monde auquel il n'a demandé que de le défatiguer, ce n'est rien de moins que l'humanité et qu'il n'y a pas pour l'homme de sujet de connaissance plus grand et plus difficile que le cœur de l'homme. Du coup les sciences exactes perdent dans son estime le premier rang qu'il n'aurait pas cru qu'on leur pût disputer : « Elles sont bonnes pour faire l'essai de nos forces, non leur emploi. » C'est Pascal qui l'écrira à Fermât, et dans la même lettre du 10 août IGOO, il lui dira : « Quoique vous soyez celui de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette qualité-là qui m'aurait attiré, mais je me ligure tant d'esprit et d'honnêteté en votre conversation que c'est pour cela que je vous rechercherai (1). »
Belle preuve déjà que la version de Méré est ]a bonne, que
(1) Œiiuns, X, 4.
Pascal a préféré à la science non seulement la religion mais « l'esprit et l'honnêteté ».
11 s'en est d'ailleurs expliqué dans un texte capital, mais auquel il ne semble pas que ses biographes aient donné toute l'importance qu'il mérite :
J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraite?, et le peu de communication qu'on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme j'ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l'homme et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que des autres en les ignorant. J'ai pardonné aux autres d'y peu savoir, mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons en l'étude de l'homme et que c'est la vraie étude qui lui est propre. J'ai été trompé ; il y en a encore moins qui l'étudient que la géométrie. Ce n'est que manque de savoir étudier cela qu'on cherche le reste ; mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore là la science que l'homme doit avoir et qu'il lui est meilleur de l'ignorer pour être heureux (1).
La ferveur religieuse de Pascal ne se fût pas ranimée qu'il n'eût pas moins été un moraliste, mais à la manière de La Rochefoucauld (2), sans dessein d'apologie ni d'enseignement. Le Discours des passions de Vamour^ s'il est vraiment de lui (3), reste le monument de cette ardente curiosité psychologique sans préoccupation moralisante.
Seulement un Pascal ne sépare point Fétude du cœur humain des problèmes de la destinée humaine. Ce n'est point sa seconde conversion qui lui a fait négliger les mathématiques. Du jour où il préféra la science de l'homme à la géométrie, Pascal fut sur la
(1) Pensées, II, 70-71, pensée 144. La science de 1 homme est bien distinguée de « la science que l'homme doit avoir » et la succession : 1° géométrie, 2° psychologie, 3° religion, des trois étapes de la pensée de Pascal marquée avec une souveraine netteté. Il faut seulement ajouter qu'il a continué des études scientifiques après en avoir été « dégoûté ». M. Boudhors, loc. ciV., 386, fait remarquer que les premières lignes de la préface de Périer aux Pensées marquent un intervalle entre Tabjuration scientifique et la vocation religieuse : « M. Pascal ayant quille fort jeune l'étude des mathématiques... Il commença vers la trentième année de son âge à s'appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées. »
(2) Méré était lié avec La Rochefoucauld. La lettre 12 à la duchesse de *** rapporte une conversation de celui-ci aussi intéressante pour l'étude des Maximes que le récit de l'Esprit ou la lettre 19 pour la connaissance de Pascal.
(3) Cf. V. Giraud, Biaise Pascal, 143 ss , et A. Beaunier : ^< Autour de Pascal : Ai"* de Hoannes » {Revue de Paris, 15 avril 1913, p. 778 et ss.)
Frontispice des Loi très de Méré.
(Tome II lie 1 lùlilioii il Ainstinhmi, V. Hiiiiul, ITIJ )
voie qui allait le mener à réduire cette science de l'homme à la science du salut.
C'est la première partie de cette évolution que Méré attribue à son influence qu'il simplifie et ramasse dans l'unité de temps d'un voyage, l'unité de décor du carrosse de Hoannez.
J'enlends votre objection. Le chevalier dit-il vraiment tant de choses, ne conte-t-il pas seulement la joie un peu snob d'un jeune savant de province qui, sur la route de Poitiers, d(''couvre le bel air de Paris ?
Je passais ma vie en exil et vous m'avez rappelé dans ma patrie.
Il s'agit de bien autre chose que de bonnes manières. La conversation de Méré, après avoir fait sentir à Pascal les gaucheries qu'il gardait en son allure, lui apprit plus que le chevalier ne savait lui-même. La politesse, quand elle est parfaite, suppose toute une psychologie et toute une morale (1). C'était l'enfant qui avait deviné la géométrie avec des ronds et des barres qui écoutait Méré: dans Tenlretien familier du maître des bienséances, il entrevit les profondes réalités humaines que résume la civilisation française. Lui qui n'avait fait que ses sciences, il fit au grand sens du mot ses humanités.
Avant que nous fussions arrivés à Poitiers il ne disait presque rien qui ne fût bon.
Méré dit autre part :
M. Pascal fit bien de se mettre à écrire trois mois après qu'il m'eut vu (2).
Il importerait de dater exactement une rencontre si décisive. Nous ne pouvons le faire que par élimination, mais avec une suffisante certitude.
Le voyage est antérieur à lG5i, où nous voyons Pascal déjà lié avec Méré qui lui a proposé la règle des partis (3), c'est-à-dire
(1) « Sans mentir, c'est une étude bien jjrofonde tle chercher la véritable cause des agréments et des bienséances )\ (Méré, IvUrc 188, à la Maréchale '•*.) (2; M». 4. .').')(), f'' 1)3, cité par Houdhors, op. cit., 42. (3) Pascal à Fermât, 29 juillet l()5t. (Knores, III. 3S1. Uevilloul. op. cit., 37.
l'application du calcul des probabilités au partage des enjeux dans une partie interrompue.
Le voyage n'est pas possible avant 1651 ; il n'y a pas de temps libre dans la vie de Pascal depuis l'expérience du Puy-de-Dôme, antérieure de toute façon à l'abjuration des sciences, quelque exagération que l'on reconnaisse à ce mot. Pas de place non plus dans la vie du duc de Roannez quand on connaît ses services militaires (l).
D'autre part, Méré assigne comme terme au voyage la ville de Poitiers ; Roannez et ses amis avaient moins de raisons d'y venir avant que le duc fût gouverneur ; il n'y avait pas d'installation de maison.
Quand il est nommé, l'hôtel de ville loue, pour lui fournir un logement, l'hôtel de feu M. de Charenton, près Saint-Hilaire, et dominant la vallée (2), pour 300 livres payables chacun an à sa veuve à la Notre-Dame de mars, et comme on craint que l'aménagement ne soit pas terminé pour son entrée (3), on lui retient des appartements aux Trois-Piliers.
L'érudit qui a le plus minutieusement scruté ce problème, M. Boudhors, suppose que Pascal accompagna le duc dans son voyage de prise de possession : nommé le 22 août 1651, Roannez a ses provisions registrées au Parlement le 6 septembre (4) ; le lendemain il figure encore au lit de justice où Louis XIV est proclamé majeur.
Puis il quitta Paris avant ou avec la cour qui part pour Poitiers le 24 septembre, jour de la mort d'Etienne Pascal (5).
avait bien vu celle conséquence ; mais comme il Iravaillail sur l'édilion Havet qui date par erreur cette lettre de 1651, il reportait le voj^age avant celle date.
(1) Cf. infra, p. 4, note.
(2) 27 juin 1661. Reg. 103 f°. 189, une terrasse menace ruine. M. de Charenton est Georges de Sainte-Marthe, s'' de Charento.n
(3) Dél. Mun. 12 oct. 1651 Reg. 103, f» 110. Et pour le logement du sieur duc de Rouannais, il lui sera baillé le logis de feu M. deCharenton, et attendant qu'il soit meublé. Monsieur le Maire est prié de lui arresler autre logis. Cf.
•4 mars 1652, f» 238.
(4) Nous rétablissons les dates exactes d'après le texte des lettres de provision copiées au Reg. des délibérations de l'hôte! de ville de Poitiers 103, fo 99-105.
(5) Boudhors, 380-385. En démontrant par un texte inédit l'ei-reur de
Sur riiypollièse qu'il est parti avant, s'echafaude tout un système. Pascal a dû être absent à la mort de son père, rejoint en Poitou par la funèbre nouvelle. C'est pourquoi sa lettre à M""^ Périer n'est que du 17 octobre et ne contient que des généralités pieuses. Les délibérations de l'iiôtel de ville de Poitiers ruinent tout cela. Le 2G septembre, la maison commune reçoit des «iépéches du duc envoyant copie de ses provisions, mais ne parlant pas encore de sa venue (1) Et, en effet, c'est ce jour seulement — Etienne Pascal est mort depuis quarante-huit heures — qu'il reçoit l'ordre de rejoindre son gouvernement CI).
Le i\ octobre seulement, le corps de ville est avisé que lloannez vient d'arriver à son château dUiron et députe auprès de lui deux échevins et deux bourgeois. Il ne fait son entrée que le 28 octobre, et la ville lui offre les présents traditionnels de cire blanche et de bon vin (3).
M. Boudhors sur ce point, nous tenons à dire la reconnaissance que lui doivent tous ceux qui étudient Pascal, et nous voudrions verser aux débals autant de choses nouvelles que lui.
(1) Arch. Mun. Heg. 103, f» 98.
(2) Pinard, loc. cit.
i'd) Dél. Mun. Heg. Mi, 12 octobre, ^ 110 :
Monsieur le maire a proposé qu'il est ndvert}' que Monsieur le comte d'Harcourt commandant les armées du I^oi et Monsieur le duc dcHouancz gouverneur delà province, doibvenl venir bienlost en ville qu il serait à propos d'adviser à leur entrée et logement.
U octobre. f« 118 :
Monsieur le maire a i)roposé qu'ayant esté adverlj' que Monsieur le duc de Houanez, gouverneur de la province, est eu son chasteau dOyron, il a l'ait assembler le Conseil qui a trouvé bon de faire députation par devers luy poup le salluer de la pari de cette ville et maison coniniune et ont nommé sieur tlean Oahryau et Jean Coulard, pairs et échevins, qui est subjet (pi il a lait assembler le mois pour adviscr à ladite dépulation (jui a cslé trouvée à propos par la compagnie qui a nommé ces dits sieurs (Jiabryau et Coulard, MM''^ Nicolas Filleau et Antoiixc Leliepvre, bourgeois, qui ont été priés de faire dépulation au plus lost (jue se pourra, ce qu'ils ont promis.
Le 1() octobre, ils rendent compte de leui- dépulation. Hoanne/ leur a dit « qu'il envoyrait un genlilhomme pour adverlir du Icmps (ju'il \ iendroil » (f" 12Ô).
Le 2() octobre Ki.Vi. f" l'M] :
Le sieur due de Houane/, gouverneur tl«' la province, est arrivé eu cette ville, assisté de quelque noblesse, et estoit en carrosse. M. Je Maire fut audevant, fors la porte Saint-La/.are, (jui lui lit harangue et sortit ledit sieur duc de son carrosse; il ne lui fui pas fait aulie entrée ne l'ayant pas désiré et fut ledsieur due au ^ogis dk' feu M. de Charenton près Suiut-|lilaire, où ^L le Maire avec quelques-uns de MM. les Hchevins furent deieeluf le salluer ej y sowppèrenl. 11 a été fait présent au sieur duc île llambeaux et bons vins.
Pascal, qui écrit de Paris à Clermont le 17 octobre (1) et qui a déjà écrit au courrier précédent, n'a pas pu être de ce voyage commencé après la mort de son père. Un mot de Méré aurait suffi à nous en avertir : « C'était plutôt une promenade qu'un voyage. Nous ne songions qu'à nous réjouir. » ïloannez venant organiser la résistance royaliste contre la Fronde, maîtresse de la Guyenne, avait d'autres soucis.
Puis, si nous n'avions pas de preuve matérielle, ce que nous savons des mois suivants de la vie de Pascal déconseillerait encore cette hypothèse. Sa letlre sur la mort de son père et sa lettre à la reine Christine, parallèle de la grandeur intellectuelle et de la majesté royale, sont belles, mais d'un style tendu qui sent l'admirateurde Guillaume du Vair, toutdifterent de la simplicité puissante qui sera sa marque quand il aura rencontré Méré et appris le secret d'exprimer les grandes idées en évitant les grands mots.
Pascal est à Paris tout le printemps ; en avril, il donne chez la duchesse dWigmllon une sorte de conférence sur ses découvertes scientifiques ; la Gazette de Loret nous en dit le succès, mais ne vous semble-t-il pas que cet ambigu de science et de mondanité doit être antérieur à la rencontre avec Méré ? L'honnête homme qui ne se piquait de rien n'eût point approuvé qu'on fît ainsi montre de son métier dans les salons (2) ; on Fentend grommeler pendant que les belles frondeuses félicitaient l'orateur : C'est un grand mathématicien qui ne sait que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde.
Le 8 juillet, Pascal signe un acte notarié comme s'il réglait ses affaires avant une longue absence (3) ; des témoignages suffisants nous le montrent à Clermont d'octobre à mai (4) ; il ne revient à Paris que pour la profession religieuse de sa sœur.
De juillet à octobre il est venu en Poitou, d'où Roannez ne
(1) Œuvres, II. ,537.
(2) Lettre 4 à la duchesse de Lesdiguiére : « Il faut... n'être ni chasseur ni homme de guerre ni savant parmi les dames. »
(3) Œuvres, III, 37-38.
(4) M. Ch Adam, « Un séjour de Pascal en Auvergne » (^Revue de l'Enseignement secondaire et de l'Enseignement supérieur, VII, 1887, 462-471) : une note manuscrite du Recueil 4.550 de la bibliothèque Mazarine dit qu'il passa à Clermont de la fin de 1652 à mai 1653, et confirme ainsi la thèse de M. Ch. Adam, Œuvres, 111,109.
bouge point (f). Nous suivons celui-ci constamment du 29 octobre 1651 où il fait son entrée à Poitiers jusqu'au 18 novembre l6oî, où le corps de ville lui fait une visite d'adieu (2). Tantôt il délibère avec le corps de ville où il est si souvent qu'il y a sa place ordinaire (5 aoilf) (!i), tantôt il parcourt la province pour y maintenir l'ordre ('i). Mais ce n'est point à dire, comme l'a cru M. Boudhors, qu'il n'ait pu aller en cour et ramener avec lui des amis ou plus simplement les inviter — comme il feraen 1600, — à le rejoindre dans le gouvernement où son séjour s'élernise. Rien dans le texte de Méré n'indique qu'il s'agisse d'un voyage de Paris à Poitiers ; ce peut êti*e tout aussi bien une tournée d'inspection à petites journées, une promenade où le duc a fait provision de ses amis pour ne pas s'ennuyer.
Justement pendant l'été de 1052, le devoir de sa charge l'attache toujours en. Poitou ; mais la situation plus calme du pays hii fait des loisirs. La Rocheposay est soumis (25 mai), Condé a quitté Bordeaux et par un raid célèbre s'est jeté dans Paris ; le Sud-Ouest n'est plus le principal théâtre de la guerre civile ; Roannez attire à Poiliers une troupe de théâtre. Quelques années plus tôt on avait interdit l'entrée de la ville â la troupe du sieur Morlière (sic) vu le malheur des temps. Le 23 juillet 1652, Du Groissy, de son vrai nom Philbert Gassot, se mariait à Saint-Cybard et, en signe de la protection du gouverneur, Henri Faconnet, secrétaire de M. le duc de Roannez
(1) C'est l'opinion qu'on peut dire classique que nos documents confîrnicnl. G. Michaut 177 ; lirunschwicg. Œuvres, I, i.vi, III, 109 . au tome IX, 212, il incline vers l'hypothùse de Boudhors ; V. (jiraud, Pascal, 45, et Houtroux, Pascal, 5(), disaient : vers juin. Molinier, éd. des Pensées, I, xiv.xv, inclinait vers la fin «le l'année.
'/2) l)él. mun., rejj. 104, f" 127 : M. le maire a dicl que Monsieur le duc de Houanes, gouverneur, est sur sou tlépart pour alK'r en cour, ainsy qu il est adverly qu'il est à adviser sj' l'on ira en corps pour le saluer et lui dire adieu, ce qui a esté ainsy urresté.
{'.\) Dél. mun.. reg. 104. f'' 38 : Kst entré en la chambre ilu Conseil, la conipagnieyélanl, M. le duc de Houanes, gouverneur de la province, lequel ayant pris sa place ordinaire a dit avoir ret;u une lettre du Hoy. Cf. dans le M. S. 4 185, Bibliothèque Nationale, Uecued le Tellier, plusieurs lettres du roi lui donnant des iustruclions, notamment : 23 juillet 1()52, f" 32 , ô août 1602. T 70 ; 18 aoiU 1052, r'«m , l^f octobre 1(J52. f' 124; 8 octobre 1052. f 245
^4; Kn nuirs, il est à Champdcniers ; le 10 juillet, i\ In Hochelle. Boudhors, 380.
signait au registre avec les autres acteurs et les comédiennes de la troupe (1). Pascal, qui goûtait fort le Roman comique (â), put applaudir au Jeii de Paume des Flageolles, le futur créateur du rôle de Tartuffe.
Si Poitiers est tranquille Paris n'a jamais été plus troublé : après la première Fronde Etienne Pascal et tous les siens avaient quitté la grand'ville pour Clermont ; Biaise avait horreur de la guerre civile. « 11 avait, dit sa sœur, un aussi grand éloignement de ce péclîé que pour assassiner le monde ou pour voler sur les grands chemins... ce qui le porta à refuser des avantages considérables pour ne point prendre part à ces désordres. »
Le 2 juillet, c'est le combat du faubourg Saint-Antoine, CiOndé maître de Paris, le 4 c'est le massacre de l'Hôlel de Ville. On est tenté de lire en filigrane de l'acte notarié que Pascal signe le 8 ; Pour Prendre Congé.
D'ailleurs, des témoignages de Marguerite Périer et de Méré il faut rapprocher une tradition fontenaisienne recueillie dans la seconde moitié du xviii® siècle, qui affirmait le passage de Pascal en Bas-Poitou. Elle est d'autant plus croyable que le voyage en Poitou était alors oublié de tous et les deux documents qui le mentionnent inconnus.
On montrait dans un château de Eontenay-le-Comte, au dos de deux tableaux, des vers qu'on assurait de la main de Pascal. Condorcet les publia en 1776. Pascal n'apu venir qu'à la suite de Roannez, et les Archives de la Vienne nous livrent un document qui indique la date exacte oi^i celui-ci joignit au gouvernement de la province le titre de gouverneur et capitaine de Fontenay-le-Cbmte. Le 6 mars 1652, il remplaça dans cette charge un factieux moins illustre que l'auteur des Maximes auquel il avait succédé dans le gouvernement du Poitou. Maximilien Eschallard, marquis de la Boulaye, avait deux ans plus tôt fait mine d'assassiner Condé sur le Pont Neuf pour venger la Fronde parlementaire (3). Ce n'est pas ce qui l'eût empêché dî pactiser maintenant avec M. le Prince.
(1) Bricauld de Verneuil, Molière à Poitiers, 31 et 55. H. Clouzot : le Théâtre en Poitou, p. 2G1 ss. (M. A. O., 1900.)
(2) Griselle, « Pascal et les Pascalins », Revue de Friboiirg, 1907, p 524.
(3) On foccusa d'avoir agi d'accord avec Mazarin, Retz (éd. Petitot, II, 08,
Aussi le 16 février le Roi avait fait occuper le château de Fon. tenay par le capitaine de Ligaerolles, exempt de ses gardes (1), et le 6 mars il nommait Roannez gouverneur en titre. Chaque mois celui-ci donne quittance de la solde de la garnison ; mais ces parchemins rédigés à l'avance n'établissent point qu'il fût présent à Fontenay (2). La quatrième quittance pourtant retient
M">* de MoUeville, III, 412 ; duc d'Aumale, Histoire des princes de Condr, V, 316, 317, 368.)
(1) Ordre du Roi au s"" de Lignerolles exempt des gardes du corps pour se saisir du chasteau de Fonlenaj'^ le Comte et s'emplover à la garde d'icellu}-,
16 février 1652. (Bibl, nat., ms. 4.184, f» 98.)
(2) Arch. Vienne. C. 283 : « Nous Artus Goufïïer, duc de Houanes, pair de France, gouverneur et lieutenant général pour le Roy du haull et bas Poiclou, Chastelleraudois et Loudunnois et lieutenant général des armées de Sa Majesté gouverneur du chasteau de Fontenay le Conte, suivant les provisions de Sa Majesté données à Saumur le sixiesme mars 1652, dont nous avons délivré copie ensemble du roolle de la garnison signée de nous, confessons avoir receu content de M. Agroue D'Amjugé cons. du Roy et receveur des finances en l'éleclion dud. Fontenay Tannée l()5l la somme de 812 (en surcharge) Vivres tournois pour trente jours de lad. garnison à commencer au premier juin et finir au dernier dud. mois sçavoir : au capitaine 3 livres, au lieutenant 30 sols, à 1 enseigne 20 sols, à chacun des deux sergents 12 sols, à chacun des soixante et cinq soldats six sols revenant par chacun jour à la somme de 26 livres quatre sols qui est pour lesdits 30 jours la somme de 796 (sic) livres tournois De laquelle somme nous quittons le s"" Agroué par ces présentes que nous avons signé et fait contresigner à notre requête aux nottaires soubsignés du dit Fontenay le Conte ce dernier jour de mai 1652. Approuvé les ratures et les mots huit cent douze livres quatre sols.
Le duc de Rouanf.s, Rkrauu , notaire. B.\udon,
Tabellion royal N<^ tab. roy. >>
Même quittance, sauf la surcharge, les derniers jours de juin et juillet et le
17 août : les quatre fois la date laissée d'abord en blanc est rapportée d'une autre encre
Les notaires souscrivent la quittance mais ils ne l'ont pas rci^nie.
Le duc semble être personnellement à Fontenay le 30 novembre et 31 décembre, jours où il donne (luiltanee par-devant notaires :
« Par devant les no"^"* royaux à Fontenay fut présent très hault et très puissant seigneur msssire Arlus Gouffier, duc de Rouanes, pair de France, marquis de Hoisy, gouverneur et lieutenant général pour le Roy du haidt et bas Poiotou, Chatelleraudais et Loudunois, et lieutenant général des armées de S. M .gouverneur de la ville et chasteau de l'ontenay le Conte, lecjuel a recon-iiieu et confessé avoir re(;u de Paul Agroue, s'' Danjugé, conseiller du roy et receveur des tailles en l'esleclion de Fontenay, la somme de 812' 4* pour le payement de la garnison dudit château de ce présent mois de novembre de laquelle somme il le quitte.
Fait à l'^onlenoy, le dernier novend)re 1652.
Lr. nie m: Roianks.
Bai'don, Rbrard. »
l'attention : dans toutes les autres la date ajoutée d'une autre main est le dernier du mois : le 17 août le duc quittance par anticipation les 812 livres 4 sols de septembre. Est-il téméraire d'accueillir l'hypothèse que ce petit fait suggère et de préciser que Roannez était à Fontenay ce jour-là ?
Voici les vers que la tradition attribue à Pascal :
Les plaisirs innocents ont reçu pour asile Ce palais où l'art semble épuiser son pouvoir. Si Toeil de tous côtés est charmé de le voir. Le cœur à l'habiter goûte un bonheur tranquille.
On y voit dans mille canaux
Folâtrer de jeunes naïades ;
Les dieux de la terre et des eaux
y choisissent leurs promenades.
Mais les maîtres de ces beaux lieux Nous y font oublier et la terre et les cieux.
Ce dixain baigne vraiment dans une lumière d'été et ces naïades bas-poitevines ont tout l'air de chômer la Notre-Dame d'août.
Le tableau était sans doute Tœuvre de la dame du château qu'il représentait, car derrière une seconde toile à sujet mythologique on lisait ces sept autres vers.
De ces beaux lieux jeune et charmante hôtesse, Votre crayon m'a tracé le dessin, J'aurais voulu suivre de votre main
La grâce et la délicatesse.
Mais pourquoi n'ai-je pu peignant ces dieux dans l'air Pour rendre plus brillante une aimable déesse
Lui donner vos traits et votre air.
Ce sont des vers d'album qui ne sont ni meilleurs ni pires que tant d'autres, et pourtant on aimerait connaître dans quel manoir vendéen et pour quelle beauté, Pascal rima ces vers qu'Alceste sans doute n'eût pas loués.
Même quittance le dernier décembre.
Rappelons qu'il a quitté Poitiers pour aller en cour après le 18 novembre. Boudhors le signale à Paris le 14 décembre. Certificat à Hilaire Poupeau, procureur du roi au siège de Melle, pour les services rendus contre La Hocheposay, Bibl. de l'Arsenal, ms. 5.637. Recueil Ph. Drouyn, f" 2 :
Condorcet dit seulement : « M*" (M"'^ ou M"^) du... » Notons cette particule, moins fréquente que la forme de
Il n'y a d'ailleurs pas autour de Fontenay beaucoup de châteaux où Ton puisse voir
... dans mille canaux Folâtrer de jeunes naïades.
Ceux qui connaissent le mieux le pays sont unanimes à dire qu'il n'en est qu'un où se rencontrent les dieux de la terre et des eaux : Bouillé-Courdault, qui avait bien en 10o2 une jeune et charmante hôtesse : Marie-Urbaine f^ouhier, héritière du chef de sa mère des terres de Bouille et du Fouilloux. Cette petite nièce du grand veneur habitait sous la garde noble de son père : Vincent Bouhier, seigneur de la Rocheguillaume, remarié à Catherine d'Appellevoisin. La belle-mère négocia sans doute le mariage de l'héritière avec un de ses proches parents, Jacques, seigneur de Saint-Hilaire. Le 16 février 1661, Marie-Urbaine apportait ses seigneuries à la maison d'Appellevoisin (i).
Si nous avions la certitude que M""^ d'Appellevoisin ait protégé les Jansénistes, l'identification serait parfaitement sûre et nous comprendrions pourquoi, mêlant les dates, Condorcet écrit :
« M*" du... donnait un asile dans son château de Fontenay-le- Comte à Port-Royal persécuté par les Jésuites. On a trouvé dans ce château deux tableaux derrière lesquels étaient les vers suivants, de la main même de Pascal (4). »
(1) Benjamin Fillon, Poitou et Vendée : Bouille, p. 2 ; Beauchet-Filleau 2" édition, V'^ Appellevoisin et Bouhier.
(2) Condorcet, édit. des Pensées, Londres, p. 505.
L'abbé Bossut, qui réimprima en 1779 ces vers, IH, 525, après Condorcol, nu lieu </'/i/i chàleau de Fonleuay-le-domle parle du château de l'\>ultMi:iy 11 sullit de lire ces deux pièces pour voir {juclles se rapportent à une habitation privée et non au château royal dont Boannez était gouverneur. Celte fausse indication n'en a pas moins été suivie par Benjamin Fillon : liechcrches sur le st'Jour dv Molière dans l'ouest de la France, 1()4S, Fontenay, Bobnchon, LS71. et Poitou et Vendée, l'ontcnaii /f-f'o/jj/r. 11 a même cru retrouver les tableaux dans deux paysages, l'un placé au dessus d'un meuble en noyer et lautre derrière la porte [Poitou et Vendée : Fontenay-le-Cointe, p. 277 et nu'utionnés dans deux inventaires, des meubles garnissant le château de Fontenay, l'un du 26 mars 1()54. lautre dressé lors de la prise de possession du duc de la N'ieuville. Ixcclurclws. p. 18. L illustre érudit vendéen parle à ce propos u des deux seuU vers iju ou
Il n'y a qu'à lire ces lignes légères pour voir qu'elles sont tout autre chose que le remerciement d'un croyant persécuté.
Le passage à Fontenay doit dater du même voyage que la rencontre avec Méré, qu'il contribue ainsi à dater, car il ne semble pas qu'il y ait place pour deux expéditions en Poitou dans la période mondaine de la vie de Pascal (1) ; elle fut trop courte.
Les six premiers mois de 1654 doivent en représenter l'apogée. Pascal songe à acheter une charge et à se marier, et ce sont peutêtre ces projets qui l'empêchent d'accompagner le duc lors de son séjour annuel en Poitou.
Le 5 septembre, Roannez, qui, le 7 juin, a représenté le comte de Flandre au sacre du roi, annonce sa venue (2) à la fois à Fontenay-le-Comte pour la fin du mois et à Poitiers où il arrive le 12 et va rester trois mois.
C'est à ce moment que la légende place l'accident du pont de Neuilly, dont Pascal aurait manqué d'être victime dans le carrosse et en compagnie du duc de Roannez ; il est au moins certain que Roannez ne pouvait être à Neuilly à l'automne de 1654 ; il était dans son gouvernement (3).
ait attribués à Pascal », comme s'il s'agissait d'un distique, alors qu'il s'agit de deux pièces de vers.
(1) Pendant l'année 1653, nous suivons mal Pascal, rentré de Clermont à Paris en mai ; au mois d'août, M'"" Périer accouche près de Port-Royal-des- Champs, d'un fils, Biaise, dont il est parrain, mais dont nous n'avons pas l'acle de baptême. Un voyage en Poitou qui pourrait être le second n'est pas matériellement impossible dans le second semestre; Roannez ne vient pas à Poitiers avant le 7 juillet (dernière délibération du Registre 104) il y a ensuite une lacune dans les délibérations municipales jusqu'en juillet 1654 ; le recueil Le Tellier ne donne aucune instruction à son adresse, Bibl Nat. Ms. 4187-4188. Quant aux quittances des 4 mai, 30 juin, 2 et 29 novembre alléguées par Boudhors, loc. cit., 380-381 : Bibl. Nat., cabinet des titres ; pièces originales 1367 : GoufCer, il suffît de les rapprocher de toutes celles qui figurent aux archives de la Vienne, C. 283, pour constater qu'elles ne prouvent pas une présence effective. Son séjour dans son gouvernement n'est vraiment attesté que par une lettre de Colbert à Mazarin, 28 octobre. Clément, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, 1861, I, p. 210.
(2) Benjamin Fillon, Recherches sur le séjour de Molière, p. 18. Dél. Mun., Poitiers, reg. 105, f" 63 et suiv. ; 12 septembre, f" 72.
(3) Cf. Victor Giraud, Pascal, 261 ss., Biaise Pascal, 37 ss. Cet alibi de Roannez serait décisif contre la légende sans le vague qu'elle garde dans sa première forme : aucun des textes ne nomme expressément le duc de Roannez ; Bossut, le premier, place l'accident en octobre 1654, Sainte Beuve dit : « octobre, novembre », G. Michaut ayant écrit S'^'s, novembre, une
Séparé de son ami, laissé à lui-même, Pascal sent croître le dégoût du monde qu'il éprouvait au milieu de ses succès mondains : c'est en septembre (notez la coïncidence) qu'il en fait l'aveu à sa sœur Jacqueline (1).
Le 23 novembre, on lit aux délibérations du corps de ville de Poitiers :
M. le maire a dit qu'il est adverty que M. le gouverneur s'en doiLt aller bientôt en cour, qu'il estime qu'il est à propos d'aller prendre congé de lui et lui faire compliment (2).
Le jour môme oii la maison commune décidait cette démarche de politesse, la crise morale que Pascal traversait se dénouait par l'extase fameuse dont il garda toujours le mémorial sur lui .-Feu, joie, joie, pleurs de joie, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants.
Le Mémorial de Pascal est précisément du 23 novembre, fête de saint Clément, pape et martyr.
Hoannez rentrant à Paris trouve son ami transformé ; à Port- Royal on tremblait qu'il ne le ressaisît et ne le fît de nouveau s'engager dans le monde. Pour le soustraire à cette influence, on décida Pascal à aller faire une retraite.
Ils jugèrent l'un et l'autre, dit Jacqueline, qu'il lui serait bon de faiie un voyage à la campagne pour être plus à soi qu'il n'était à cause du retour de son bon ami — vous savez qui je veux dire — qui l'occupait tout entier. Il lui confia son secrel, et avec son consentement, cjui ne fut pas donné sans laimes, il partit le lendemain de la fêle des Rois (3).
Au fort de ce drame d'amitié et de conscience, Roannez n'oubliait pas les privilèges de sa charge. Le 30 décembre, nous le voyons écrire au corps de ville pour maintenir son droit de roce-
erreur d impression en fit la date pn-cise, 8 novembre. {Epoqiiex de la pensée de Pascal, 17i)), qui a passé un peu partout. (Ij .lacqueline Pascal à M'"«Péricr, 25 janvier 1655. (Œluvres, W . 01.)
(2) D^l. Mun., reg 10.'), f" i)7 ; coni|)l(' roiulu do la visite, W novenibio, (a) (lAwres, \\\ IW.
voir le serment de fidélité du maire, de préférence à tous autres officiers royaux (1).
Mais Pascal revenu de sa retraite fit bientôt partager à son ami son dégoût du monde : Iloannez refusait la main offerte de la plus riche héritière du royaume, M"® de Mesmes, qui en septembre devenait M"'^ de Vivonne, et décidait de vendre son gouvernement. Son cousin, le comte de Caravas, l'empêchait de réaliser immédiatement ce projet (2) et Roannez allait encore rester dix ans gouverneur de Poitou, mais en se désintéressant de plus en plus de ses fonctions ; et peut-être faut-il voir un premier effet de ses projets de retraite dans le retard de son voyage annuel. Il n'arrive qu'en novembre, reste peu, et sans le présent des 24 bouteilles de vin que lui offre la ville, son séjour passerait inaperçu(3).
L'année suivante est celle des Provinciales et du miracle de la Sainte-Epine : le premier vendredi d'août, en vénérant l'insigne relique à Port-Royal, la jeune sœur de Roannez, Charlotte, se crut appelée à la vocation religieuse.
On sait le roman que nombre d'auteurs ont forgé, sans qu'un mot dans les textes l'autorise : Pascal, amoureux de la sœur de son ami, désespérant de l'épouser et la poussant dans le cloître pour qu'elle ne fût à personne, puisqu'elle ne pouvait être à lui (4).
Il n'est pas besoin de souligner l'inconvenance dans cette hypothèse gratuite du rôle de directeur de conscience que Pascal assuma auprès de la sœur comme du frère.
Seulement il n'est pas démontré qu'il ait eu grâce et vocation pour ce rôle .
(1) Dél. Mun., reg. 105, 4 janvier 1655 M. le maire a rapporté une lettre à luy escripte par M. le duc de Rouanes, gouverneur de la province, du trente du mois passé, par laquelle il demande ung certificat de celte maison que l'usage est que M. le gouverneur de la province reçoit préférablement aux gouverneurs particuliers le serment du maire lors de son élection à la charge de maire.
(2) Rapin. I, 215. Marguerite Perier (Œuvres, V, 393). Cependant il faut noter que le 12 juillet 1655 il se fait adjuger sous le nom d'une personne interposée et en association avec Ronaventure Dreux, seigneur d'Iteull et d'Aigne. les domaines du roi vendus en Poitou à cette date. Archives Vienne» E^ 137, minutes Touton, 9 octobre 1657.)
(3) Dél Mun., reg. 106, p. 83 l^"" novembre.
(4) Faugère, Havet, Gazier l'a réfuté : « Pascal et M^^^ de Roannez », Mélanges de littérature et d'histoire, Paris, Colin, 1904. Cf. André Reaunier : « Autour de Pascal : 3/"" de Roannez ». [Revue de Paris, 1915, 15 avril, p. 769 et suivantes)
Première erreur : il accepte que Charlotte dissimule ses intentions à sa mère. 11 avait pourtant vu Jacqueline en user tout autrement à son propre foyer. C'est le germe de tous les malentendus qui aboutiront à la fuite de .M^'^ de Hoannez à Port-Koyal, aux lettres de cachet sollicitées par sa mère pour la reprendre, aux vœux furlifs dont le remords la poursuit toujours et dont elle ne se croira jamais relevée par le pape lui-même.
En attendant, Roannez a emmené sa sœur en Poitou, et de Paris Pascal lui adresse neuf lettres célèbres. Ce que nous savons de ce voyage : arrivée à Oiron vers le 21 août, entrée à Poitiers le 28, séjour à Oiron jusqu'en janvier, corrobore la chronologie que M. Adam a le premier restituée pour ces lettres (1). On n'en a conservé que des extraits où le copiste a soigneusement effacé les détails concrets que nous aimerions le plus à connaître ; un seul a trouvé grâce, parce qu'il a paru propre à édifier.
Charlotte de Fioannez, comme eût fait Radegonde dix siècles plus tôt, envoyait à l'ascal des reliques en guise de présents, et il lui répondait : « Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous m'avez fait. Je ne savais ce que ce pouvait être, car je l'ai déployé avant que de lire votre lettre et je me suis repenti ensuite de ne pas lui avoir rendu d'abord le
(1) Ch. Adam, Revue bourguignonne de l'Enseignement supérieur, 1891. I, p. 517 ss. Charlotte écrit à sa laiite l'abbesse de Soissons, le 21 juillet 1657, que le voyage a été de six ou sept mois. (Hermatit, III, 510.)
On parle du séjour fait à Poitiers par M''^ de Hoannez. ^Adam, op, cit., et Œuvres, V, 401.) Il faut se borner à dire en Poitou, car le duc partagea son temps entre Poitiers et Oiron. Archives municipales de Poitiers : délibérations de l'hôtel de ville, reg. 107. 21 août, f" 55 :
« M. le maire a dit qu'il es», advortj' que Monsieur le gouverneur est à Oiron et doibt venir bientost en cestre ville et est à propos de voir si on députera pour luy aller faire compliment. A esté arresté que Ion attendra la veiuie dud. sieur gouverneur, qui doit estre bientost en ville et {|ue Monsieur le maire avec de MM'^ les Kchevins et Bourgeois le verra pour luy faire les compliments qui lui sont dubs avec remerciement des assistances qu'il a rendues pour empêcher la gabelle dont on parlait en la province. »
28 août, f " 5<S et 60 : récit de l'entrée.
8 janvier 1(>57, p. 112 : a Sire Jean \'ernon, pair et échevin, a rapporté que suivant la dépulation qui fut faite de sa personne, il a esté salluer M. le duc de Houanes, gouverneur de la province, en son chasleau d'Oyron, et faire compliment de la part de cette maison et prié de la vouloir protéger de son crédit dans les occasions qui se présentent, lequel a promis faire avec remerciement et témoignage de grande affection pour cette ville. »
respect que je lui devais. C'est une vérité que le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu (1). »
Le culte des reliques était une des formes préférées de la piété poitevine. C'est le temps où les bergers de la Gente Poitevinerie disaient au cardinal Antoine Barberini :
Vous qui portez tant d'honour aux reliques Qu'on voit à Rome et à grande foison, Vous en voyrez à Poitiers, ville antique, Pre contenter voulre dévotion (2).
Et le chapitre de Saint-Hilaire négociait pour obtenir une partie des ossements du grand docteur qu'on avait retrouvés Tannée précédente à Puy-en-Velay (3).
De 1656 à sa mort, Pascal est- il revenu en Poitou ? Roannez l'invita et Pascal songea au moins à y venir par eau, ce qui lui inspira peut-être la pensée connue :
Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'o» veut aller (4).
Le 10 août 1660, Pascal écrit à Fermât (de Benassis, la charmante maison de son beau-frère Périer aux portes de Clermont, où il se reposait) :
Les médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon (b) pour le mois de septembre et je suis engagé autant que je puis l'être depuis deux mois d'aller de là en Poitou par eau jusqu'à Saumur pour demeurer jusqu'à Noël avec M. le duc de Roannez, qui a pour moi des sentiment* que je ne vaux pas. Mais comme je passerai par Orléans en allant à
a) Œuvres, V, 407.
(2) Quatrains de réjouissance composés par les Bergers Poitevins en leur lanyoge commun sur l'attente prochaine de Mgr le cardinal Antoine, leur pasteur, ap. la Gente poitevin rie à Poitiers, pre Jon Fleurea, amprimour et libre re do Re cl de rUniversity, 1660, p 66.
(3) Miraculeuse découverte des précieuses reliques de saint Hilaire, éuêque de Poitiers, en l'église de Saint- Georges-du Puy-en-Vellay. Avec la concession qui eii a esté faite par Mgr VEvesque du Puy et chapitre de ladite église de Saint-Geprges à l'église de Saint Hilaire-le-Grand de Poitiers, Poitiers, Fieuriau, in 8*», 1657 f Deiiesde, 180 ss.
(4) Pensées, I, 29. ,
(5) Miton y allait tous les ans. (Méré, lettre 107.)
Saumur par la rivière (1), si ma santé ne me permet pas de passer outre, jMrai de là à Paris (2).
Le malade ne dut pas faire le voyage, car nous le voyons en octobre chez M'"^ de Sablé à Paris (3).
Koannez était d'ailleurs de moins en moins dans la province , '• ; : ce n'est plus le gouverneur appliqué et heureux qui a préservé le Poitou de la Fronde.
Ledit sieur duc de lloannez, dit Colbert de Groissy, quoique de grand nom et grand seigneur et qui ne manque pas d'esprit et d'habileté est peu autorisé et accrédité dans sa province, parce qu'il ne s'y est point appliqué. Il n'est guère souvent dans la province ; aussi par sa faiblesse et son absence les violences de la noblesse demeurent ordinairement impunies (5).
Il ne résigna son gouvernement qu'après la mort de Pascal. Il ne croyait sans doute pas à la vocation de sa sœur, puisqu'il favorisa, en lui abandonnant ses biens, son mariage avecLa Feuillade. Une lettre de Méré nous montre la nouvelle duchesse recevant familièrement Ninon de Lenclos (G) ; la mort prématurée ou les infirmités de ses enfants lui parurent ensuite une punition du ciel puis de cruelles maladies, la preuve que Dieu avait accepté son repentir en la châtiant en ce monde.
(1) Dans la lettre 13, qui est de 1672, puisqu'elle fait allusion à la mort du comte de Saint-Paul, Méré trace le même itinéraire : « Nous partîmes plus matin que nous n'eussions voulu pour venir coucher à Orléans. Là nous nous niismes sur cette belle rivière de Loire où nous n'eûmes que du plaisir jusqu'à Saunmr ; c'est le plus agréable pays de la France »
(2) Œuvres, X, 5.
(3) Arnaud à Pcrier, 19 oclobre. {Œuvres, X, Ki.)
(4) En 1057, il vient en octobre. (Dél. Mun.. S oct., Ucg. 108. f- 88. W ) Le y, il signe un acte chez le notaire Tonton, cf. suprd 28. note 1.
Eu 1658 et 1659, il ne parait pas être venu ; il envoie par lettres les ordres du roi. (Ueg. 109. 72-79 ) Quand le roi passe à Poitiers, c'est le gouverneur particulier de la ville, le marquis de la lîrelosche qui lui fait les honneurs. 5 août 1<)59. (iteg. 110, 50 ss.) La dernière entne que nous trouvions, sauf erreur, est du 28 juin KUiO. (Reg. 110, f*^ 217. KUe correspond à rin\ilation de Hoannez.
(5) Dugast Matil'eux, Etat du Poitou, 90.
(()) Méré, lellre 88 à M"* de Leiulos. « .le vous jine. MadiMnoiseile. que je n'ai senti de ma vie une joie j)lus pure que celle (jue j'eus dernièrement quand je vous rencontrai cliez M"'« la duchesse de la Feuillade. Ce fut une oprès-diner, s'il vous souvient, (pie vous étiez toutes deux eu particulier. .ïe n'avais nulle part i\ celte visite, et même apparemment vous eûtes quelque chagrin lune et l'autre dètre interrompues dans un entretien si agréable. »
Quant à Roannez sa dévotion scrupuleuse et sombre lui faisait craindre avec une égale terreur les pièges du monde et le fardeau du sacerdoce; il se fit une vie semi-ecclésiastique sans qu'on sache exactement s'il reçut les ordres mineurs, en tout cas sans aucun bénéfice ; d'ailleurs passionné pour les querelles du Jansénisme (I) et mettarit au service du parti le prestige de son nom et de sa vertu désintéressée et triste, exaspéré quand on doutait que Pascal fût mort dans les sentiments de Port-Royal : il ne mourut que le 4 octobre 169(5, à Méry-sur-Seine, en Champagne, chez des Minimes (2).
Par un symbole assez convenable à l'esprit contentieux qu'il avait porté jusque dans la dévotion, son corps fut disputé entre les réguliers et le curé du lieu, et le droit de l'enterrer fit Pobjet d'un procès canonique.
« J'ai connu, dit saint Vincent de Paul, des hommes saints professant l'épée, sans compter ceux des autres professions, qui y faisaient merveille et qui, étant passés en l'état ecclésiastique, n'y ont fait presque aucun bien (3). »
Il est au moins permis de se demander si quelque erreur dans la direction donnée à la piété du dernier duc de Roannez ne l'a pas empêché de remplir son mérite.
Ce Poitou que Roannez fit connaître à Pascal a-t-il laissé quelque reflet dans son œuvre ?
Poitiers, la grande viUace mal pavée, abondante en écoliers^ en prêtres et en moines, que décrira bientôt La Fontaine, était un des foyers de la controverse autijanséniste. On venait de loin soumettre à l'approbation de ses docteurs et confier aux presses de ses orthodoxes libraires : lesThoreau, les Fleuriau, les Mesnier, les réfutations de l'évêque d'Ypres. Un jour c'était l'Angou-
(1) Hermant. VI, 340-361, 477.
(2) S. Simon, éd. Boislile, 111, 535. L'acte de décès ne lui donne aucune qualification ecclésiastique. Il « embrassa enfin l'état ecclésiastique sans néanmoins s'engager dans aucun ordre », dit Saint-Simon, loc. cit., 533.
(3) Lettres, II, 385.
moisin Penot, curé de Montembœuf (1); un autre jour, liuquisiteur de Gênes, Philippe Maria Bonioi, qui éditait chez Mesoier, dans sa langue maternelle, son A tu m a de Cornelio Jansenio avec des vers latins liminaires du poitevin Umeau (2).
Saint-Cyrao n'avait pas été prophète dans la ville où il avait commencé à se faire connaître : son iniluence restait vivante au monastère de la Visitation, qui gardait comme relique une partie de son crâne (3). Ses disciples comptaient des sympathies chez les Jacobins et les Minimes (4). Dans la noblesse, et avant que Hoannez soit gagné, le parti peut compter sur la famille de l'évéque Chasteigner de la Rocheposay, qui a fait venir Saint-Cyran à Poitiers : le marquis Charles, le frondeur, est un des amis du premier degré à qui Pascal et les Périer font part directement des miracles de la Sainte-Epine, et sa sœur Diane, M"'^ de Saint-Loup, sera bientôt l'hôtesse du grand Arnauld et jouera la stigmatisée (o).
(1) Triomphe de la grâce avec la coopération du libéral arbitre, remporté sur un religieux et une religieuse jansénistes par un ecclésiasti(jue, en dialogues divertissants. Poitiers, in 12 de 218 p. et 1 f. pour l'errnta. Approbation du 7 septembre 1651 des docteurs Levasseur, prieur de Sainte-Opportune, et Fr. J. Tufïicre, cordelier. Herniant, suivant sa coulunie, 3' voit l'oeuvre d'un jésuite, I, 569 Le 3 septembre, les docteurs Levasseur et Maret avaient approuvé un autre petit Traité contenant la déclaration et la défense de cinq vérités pour faire voir par les passages de l'Ecriture sainte et du Concile général de Trente les faussetés des opinions de Jansénius, contraires aux susdites cinq vérités, par I. 15., théologien. Imprimé cliez Antoine Mcsnier.
(2) La dédicace est datée de Poitiers, le l*"" janvier 1654. Cf. La Bouraliére, i Imprimerie et la Librairie au XVII^ siècle, p. 202. Bobinot, II, année 165(», 1327. (Bibl. Poit MS.) raconte que Bonini ayant assisté à un préchi* du nuiiislre Barbier aux Qualre-Piquels 3' « fit imprimer une réponse en cette ville ». Llle paraît perdue. Bonini est probablement la « personne très docte et bien connue en France et en Italie » dont Filleau parle [Relation juridique, 50. (Cf. HiirliM*. Nomenclator litlerarius tlieologin' cittholiciv, 11)10, IV . 115, et CataUuiur des imprimés de la liiblioihèque Nationale, XV, HOi).)
(3) Lancelot, Mémoires, I, 255. Sur tout ce qui touche Saint C^yran à Poitiers, nous renvoyons à l'élude impatiemment attendue de M. Maurice Pouliol.
(4) Filleau, lielation juridique de ce qui s'est passé à Poictiers touchant lu nouvelle doctrine des Jansénisles. 'ÏUovcau FK'uriau et s.d (1()51), p. X). Mrrmant, II, 72(>, mentionne ini V- (laulbier, jacobin, dont un sermon du 5 mais 1(>55 fut censuré par cin(i docteurs de la Faculté de théologie.
(5/ Li: MAHQris m: la Hocnr.POSAY avait été un des premiers élèves des Petites Kcoles de Port-Iioyal, en 1(537 Besoigne, Histoire de l'abbaye de l*ort-Iioiial, I. 100;. bamilier de l'hôtel dt- LiaiicourI, l'oyei- connu de jansénisme, il était le protecteur, en 1()47, du père Desmars, oralorien très engagé dans le parti. (Hapin, Mémoires, I, 104 el 165.) M. Jov\- a publié [Pascal inédit, I, 324,' d'aprc»
Mais l'évêque lui-même n'avait pas étendu son patronage aux nouveautés prônées par son ami Saint-Cyran ; il avait blâmé le
le manuscrit 12.998 de la Bibliothèque Nationale, comme étant de l'évêque La Rocheposay, mort depuis cinq ans, la lettre suivante du marquis à Florin Périer :
« Monsieur,
« Je ne pourrais recevoir plus de joie que j'en ai d'apprendre que je vous ai servi utilement parce que, lorsque j'ai entrepris de le faire, ce n'a pas été par manière d'acquit mais avec passion. Je me sens très obligé à M. de Caudale et je lui en témoignerai. Je suis ravi des miracles dont vous m'avez envoyé le récit et n'en doute point, puisque vous m'assurez les avoir bien examinés. Il est important de ne pas différer longtemps la publication de celui qui a été fait en la personne de Mademoiselle votre fille et je me tiens bien assuré que vous ne l'oublierez pas... Messieurs les curés sont louables dans leurs bons desseins, mais il sera bien malaisé que la hiérarchie se relève dans les curés, en un temps où elle s'abaisse si fort dans les évêques. Dieu peut néanmoins ce qu'il veut. Je le supplie de conduire le tout à sa gloire.. Faites-moi la justice de me croire autant qu il se peut, Monsieur, votre très humble et très affectionné
serviteur.
« La Rocheposay.
« A Poitiers, le 13 août 1656. »
La réflexion sur l'abaissement de l'épiscopat est curieuse à rapprocher de son déjDit, poussé jusqu'à la rébellion, à la mort de son oncle. (Cf. supra, p. 5, note 3.) Mais on éprouve quelque gêne à voir La Rocheposay mêler ses réflexions sur le miracle de la Sainte-Epine au récit de son intervention obligeante près du duc de Candale. Sa sœur, M'^^e de Saint- Loup, passait pour être du dernier bien avec ce duc.
Saint-Loup, votre esprit s'embarrasse
Entre l'amourette et la grâce.
Ce qui cause votre chagrin
Car vous aimez le blond Candale.
Et craignez le Père Singlin,
Le Port-Royal et sa cabale.
Tallemant des Réaux, qui lui prête cette liaison entre autres, trouve dans l'acte de sépulture de M""® de Saint-Loup une confirmation remarquable d'un autre passage de son historiette Diane de la Rocheposay avait épousé le financier Le Page à qui elle avait fait acheter la Bai'onie de Saint-Loup. Tous les jours on demandait au mari : « Monsieur Le Page, où est M'"^ de Saint-Loup ? » Or voici ce que nous trouvons au registre de Notre-Dame-l' Ancienne (Arch. mun. Poit.) :
« Le 25 novembre 1698, est décédée illustre dame Dyane Cliasteigner de la Rocheposay , dame de Saint-Loup, âgée de 77 ans, à 4 heures du matin, et a été enterrée le lendemain devant le petit autel à main droite en entrant dans l'église. Présents : M Henry Le Page, son fils, et beaucoup de prêtres et religieux et autres. Ledit enterrement fait par moi curé dudit lieu. FouciiÉ, curé- »
^Ime (Je Saint-Loup se déclara convertie par une croix rouge qui lui vint sur la main. La duchesse de Longueville n'y voyait qu'une supercherie: « Je maintiens, écrivait-elle à M™*^ de Sablé, que toute personne capable de celte comé-
livre d'Arn luld contre la Fri'quenUi Commwwtn (1). Le clergé séculier en masse était hostile aux jansénistes : parmi les réguliers, les capucins, les cordeliers (2), faisaient campagne contre eux ,et, ce qui leur était le plus sensible, les auguslins, sous l'inspiration du P. Carcat, (3), ne perdaient aucune occasion de protester qu'ils n'avaient pas le droit de se réclamer du grand docteur, patron de leur ordre (4).
Enfin Poitiers complaît une des plus (îorissantes maisons de la province d'Aquitaine de la G impagnie de Jésus : vingt ans plus tôt, François Garasse, compromettant par ses outrances de polémiste, y avait été envoyé en pénitence par ses supérieurs ; il avait rimé des vers sur le rocher de Passe-Lourdin, de rabelaisienne mémoire, et il y était mort en 1631, victime de son dévouement à soigner les pestiférés. Pascal l'ignorait-il quand il lui
die en matière de religion ne met guère de bornes à ses inventions. » Ce fut pourtant chez elle que le grand Arnaud se retira à la mort de M"'e de Longueville. (Tallemant, III, Ul ; VI, 17;}, 176, 180 ;Rai)in. III. 75. 430 ; Lenet (Coll. Michaud), ;U1, 433; Gourville (Coll. Pelitot, LU, 304 ; Sainte-Ikuve, l'ort-Roijal, V, 10, 56, 60. V. Cousin, .U"'<» de Sable, 427, 433 ; Hernianl, III. 399-589.)
Ce serait le lieu d'essayer de définir l'attitude des principaux personnages de la noblesse poitevine en face du Jansénisuie. Le duc de la Trémouille l'ut nettement opposé. Dans sa Correspondance, publiée par M. Iinbert Mémoires des Antiquaires de iOnest, XXXI, '2iS3), le duc réclame à la fois la tolérance pour les réformés en vertu de l'édit de Nantes et une énergique répression des Jansénistes :
« Ils ne peuvent pas soutenir comme ceux de la U. V. H. qu il leur ait été rien promis ou permis, approuvé et consenti par l'Eglise et par le Uoi. qui sont également obligés de procurer le repos qu'on a troublé et le salut de ceux qui se veulent perdre par un schisme, que loin- opiuiàlrclé a converti en hérésie et que l'aulorilé ecclésiasliciue et séculière doit réduire à néant. »
(1) Relation juridique, 23.
(2) Sur le passage à Poitiers du petit père Anihé et du coidilicr Mulard, Hermant, II, 209.
(3) Carcat, Augustin, avait rempli les plus grandes charges de son ordre : en 1629 il était provincial de Paris, quand il publiait la Vie de sainte Fare : puis prieiu- du couvent des (trands-Auguslius en 1632, il représente à ce titre sou ordre dans la querelle des réguliers avec Camus ^Dedouvres, « Le Père Joseph de Paris, sa vie, ses écrits >^, Revue des I'\ieultés catholiques de iOuesl, 1917, 128.)
Il est à Poitiers mi moins dès 1651, où il publie, che/ Tboreau et Flcuriau, son Recueil des Excellences de l'oraison dominicale. C'est lui qui, à la grande cérémonie du 27 janvier 1(554, prêche contre le jansénisme. Hermant l'appelle Canal. II, 382-383.
(4) Cf. un traité anonyme, Recueil des aitthorités de saint Augustin contre la nouvelle théologie de ce temps, Poitiers, Tboreau et Flcuriau, 1653. 164 [). in-12.
faisait à deux fois, dans la 9^ et la H^ provinciale, une querelle a>sez injuste (1) ?
Poitevin par sa mort, Garasse n'est pas le seul compatriote que nous trouverons dans les Provinciales ; parmi tant de Jésuites, les Petites Lettres ne mettent à leur pilori qu'un laïque, et c'est un magistrat de Poitiers, Jean Filleau, sieur de la Bouchetterie, docteur régent de la Faculté des droits, avocat du roi au présidial (1600-1682) (2). Vous jugerez qu'il avait bien mérité cet honneur exceptionnel par son zèle contre le jansénisme.
(1) Dans la 9^ Provinciale {Œuvres, VI, 201), il dénonce Garasse comme encourageant la vanilé et la vaine complaisance pour avoir dit qu'il ne faut pas envier aux sots la grâce que Dieu leur fait d être aisément contents d'eux ; dans la 11* (VI, 328), il s'indigne comme d'un blasphème dune expression de mauvais goût : La personnalité humaine a esté comme entée ou mise à cheval sur la personnalité du Verbe. Il cite probablement de mémoire d'après Arnauld et Saint-Cyran (Œuvres, VI, 166 ss.).
(2) Jean Filleau, né en 1600, mort le 18 juillet 1682, était le 12« enfant de Simon Filleau, qui était avec son frère Mathurin messager de Paris à Poitiers. Hermant l'injurie à ce propos sur la prétendue bassesse de son origine (II, 558- 559) et l'accuse d'avoir voulu la dissimuler, et, pour ce, changer en Filleau le nom de son père qui était Pillas ; c'est une calomnie ; il suffit de se reporter au registre des baptêmes de Saint- Jean-Baptiste (Arch. Mun Poit,, 147) pour y constater que Simon Filleau figure ainsi nommé au baptême de ses enfants dès le 13 mai 1591, et constamment depuis
La messagerie était une entreprise assez importante ; Nicolas, cousin germain de Jean, ne la céda qu'en 1652, et remploya le prix à l'achat de la seigneurie de Saint Martin-la- Rivière, d'où l'un de ses fils, le traducteur du D. Quichotte, prit le nom de Filleau de Saint-Martin. La famille donna du reste une floraison d'hommes distingués : Jean Filleau était le puîné de deux ecclésiastiques appelés Jean comme lui, qui jouèrent un rôle important, l'un qui fut provincial des Jésuites à Paris, l'autre vicaire général de Poitiers, et prieur de Vouneuil avant Saint-Cyran.
N., originaire d'Orléans
Jean
provincial
des Jésuites
Simon messager
Jean
vicaire
général
Jean s"" de la Bouchetterie (1600-1682)
Mathurin messager
Nicolas
Directeur des messageries
(1639 1652) puis receveur du taillon
Filleau de la Chaise Nicolas (1641-1688)
Filleau
DE St-Martin
François
Filleau
DES Billettes
Gilles
A la mort de La Rocheposay, dont nous venons d'essayer de définir l'altitude, le roi donna l'évêché de Poitiers au cardinal
Reçu avocat au Parlement de Paris, le 27 octobre 1618, docteur en droit de l'Université de Poitiers le 12 novembre 1619, Filleau brigua une chaire à la F'aculté des droits de Poitiers, en 1623. Les juges du concours lui ayant préféré J. Le Roy, il en appela au Parlement de Paris, plaida sa cause et la perdit, mais obtint une loi d'honneur, et le Président de Verdun l'encouragea à s'inscrire au barreau de Paris. Il y marqua assez pour que Tallemant des Réaux lui consacre quelques lignes dans son chapitre des avocats VII, 273 . Ses premiers ouvrages parurent à Paris. Mais ayant obtenu au concours une chaire dr droit dans sa ville natale en 1632, il }• revint et acheta la charge d'avocat du roi au Présidial, 2 mars 1633. Son rôle politique est suffisamment retracé par les lettres de noblesse qu'il obtint en décembre 1661 après avoir été honoré, le 3 février 1653, du titre de chevalier de Saint-Michel, et le 12 janvier 16ô4, de celui de conseiller d Etat. Les lettres rappellent sou activité pour maintenir l'autorité royale en Poitou pendant les deux Frondes, son rôle de conseiller auprès de la cour quand elle était à Poitiers, une mission pour ramener Bordeaux pendant l'Ormée, et « plusieurs autres signalés et recommandables services secrets à nous rendus ». Il semble avoir été à la tête de la police royale dans rOuest pour autant qu'une telle police existait au milieu du xmi« siècle.
Ce fut lui qui lervit de procureur à Anne d'Autriche pour faire inscrire cette princesse et ses fils, le roi et le duc d'Anjou, dans la congrégation du tombeau de sainte Radegonde.
Son rôle religieux le plus connu est celui qu'il joua contre les protestants et pour faire triompher une interprétation restrictive del'Editde Nantes. Son grand ouvrage paru en 1668, sous ce titre de Décisions catholiques, est un recueil de la jurisprudence défavorable aux réformés ; il le préparait depuis trente ans sous l'inspiration de la Compagnie du Saint-Sacrement h laquelle il avait dû être aflilié dés son séjour à Paris, car dès 1638 le groupe parisien recueillait les arrêtés contre les prolestants pour les adresser ù Filleau, alors qu'il n'y avait pas encore de compagnie i\ Poitiers (i4nna/<'S de la Compagnie du Saint-Sacrement, par René d'Argenson, publiées par D. Beauchet-F'illeau. Paris-Poitiers. Oudin, 1900, p. 78). La Compagnie de Poitiers, fondée en 1642 avec l'approbation de l'évêque La Rocheposay (p. 87, 282, 298), sollicitait en 1645 des arrêts pour l'ouvrage de Filleau (96), et le 4 janvier 1646, le groupe parisien envoyait uuo circulaire à toutes les sociétés affiliées pour en demander. (Rt-belliau, la Compagnie secrète du Saint-Sacrement, lettres du groupe parisien au groupe marseillais, 1639-1662. Paris. H Champion. 1908. p. 63-64.) Filleau avait lui-même fait rendre au Présidial plusieurs des décisions qu'il citait.
Mais le trait le plus original de Filleau (jui lui niérite une place à part parmi les magistrats de son temps, c'est qu'il est aussi éloigné du gallicanism»- que presque tous professèrent que du jansénisme dont beaucoup se défendirent, hn faisant enregistrer au Présidial la bulle d'Ahxandre \'I1 contie les cinq prop«»sitions, il en prit occasion pour professer explicitement l'infaillibilité du Pape {Remontrance faite le "21 janoitT IGJS par M. Jean Filti-au, conseiller du roi et son premier avocat, en l'audience de la Sénéchaussée et Siège présuhal de Poiticm, aous l'enregistrement de la Bulle de N. S. P. le Pape Alexandre III. Poitiers, Mesnier. 1658, p. 8 et 9 ; Hermnnt, IV. 23.) Quand le Parlement eut rendu l'arrêt du 19 janvier 1663 qui défendait de l'enseigner, Filleau s'abstint, laissant son collègue (Constant eu recpiérir l'enregistrement. (Hermanl, \', 379 381.
Cf. sur J. Filleau. Beauchet-Filleau, 2"> éd., v" Filleau, Dreux du Radier. IV, 175 ; Stanislas Faurc. Eloge de Jean Filleau Poiti«rs, Dupr»*. 18i)2 ; Flie
Antoine Barberini, neveu d'Urbain VIII ; mais tombé dans la disgrâce du successeur de son oncle, il n'eut pas ses bulles et se contenta de jouir du temporel de l'évêché de Poitiers jusqu'au jour oi^i Gilbert de Clérambault lui fut donné pour successeur (1658) (1).
Pendant ce long interrègne, la juridiction appartient au chapitre (2), mais un homme est vraiment à Poitiers l'évêque du dehors — et c'est pour éviter l'air d'un paradoxe que j'ajoute du dehors.
Professeur à la Faculté de droit, Filleau mène à ce titre toute rUniversité, y compris la faculté de théologie (3), et lui fait tenir le rôle doctrinal que l'évêque ne remplit pas: c'est à lui que le Nonce envoie, en exemplaire de luxe (4), la bulle qui condamne les cinq propositions, et sur son initiative l'Université organisa une procession où tous les docteurs se revêtirent de leur robe d'écarlate et de leurs fourrures d'hermine et jurèrent de l'observer
Benoît, Histoire de Védit de Nantes, III, 22, 39-40, 160, 180, 196. 225, 256, 278, 344, 405, 451, 513, 551 609. 624, Hermant, I, 553; II, 170, 269, 288, 327, 332, 334. 380, 418, 514, 558 ; R. Allier, la Cabale des Dévots, 179. 187, 305, 309, 311 ; Denesde, 125. 146, 149, 178, 207, 319, et la bibliographie de ses œuvres, La Bouralière, 287.)
(1) Denesde, 164.
(2) Le chapitre adhéra correctement mais froidement à la Bulle ; son adresse au Pape en date du 13 août 1653 débute ainsi ; « Nous avons quelque temps douté si c'était satisfaire aux respects et devoirs, lesquels nous devons aux commandements de Votre Sainteté à'y rendre obéissance et de les honorer d'un modeste silence en la réception de la Bulle de la condamnation des cinq chefs ; ou si nous pouvions et osions entreprendre de dénouer nos langues, etc.
Il n'en assura la publication effeclive que par le mandement du 17 mars IGol, deux mois après la cérémonie de l'Université : Recueil de ce qui s'est passé sur le sujet des cinq propositions extraites du Liure de Jansénins, condamnées par Notre Saint-Père le Pape Innocent X, avec les lettres de Messieurs les agens et celle de Nosseigneurs les Prélats à noslre Saint-Père et encore celle escrite à tous les Prélats du Royaume de France par les cardinaux, archevesques et éuesques assemblez à Paris, ensemble l'imposition des peines spirituelles contre les Duleste, Thoreau et Fleuriau, 165^, ^8 p. in-8^.
Le doj^en Mathieu Thoreau, qui allait devenir agent général du clergé (1056) et évêque de Dol (1660), fut à ce dernier titre un des commissaires chargés de faire aux quatre évêques jansénistes le procès canonique qu'arrêta la \ia\\ de l'Eglise (Gallia christiana. II, 219 ; XIV. 1065 ; Rapin, II, 390; III, 428. 449 : Hermaut, III, 244. 248, 351, 432 ; IV, 38, 50, 70. 72, 130, 132, 226, 600 ; V. 68.) Mais loffîcial et sous-chantre Fauveau était étroitement lié avec le quasi-janséniste Launoy, le dénicheur de saints. (Dreux du Radier, V, 498).
(3) Relation juridique, 135. Filleau, qui préside l'Université à une cérémonie, sort quand il entend le prédicateur avancer des propositions malsonnantes.
•^4) Relation juridique, 2S1.
(27 janvier 1654). le procès- verbal est publié avei^, toutes les signatures, les jurisconsultes et les médecins à côté des théologiens : c'est ce que nous appelons un manifeste d'intellectuels (1).
Pour faire appel au bras séculier, Filleau n'a besoin de s'adresser à personne; il est avocat du Roi, et cet ultramontain n'ignore ni ne néglige rien de la jurisprudence gallicane. Dès le 11 août 1651, deux ans avant la balle qui condamne les cinq propositions, il a fait rendre au lieutenant criminel Irland une ordonnance qui défend de les enseigner dans le ressort du Présidial (2 , à peine de 300 livres d'amende-, sur quoi un Jacobin qui les soutenait a vu déserter son cours et a quitté la ville.
(1) Relation Juridique et Acta et décréta almae Unioersitatis Pictaviensis super réceptions et observatione bullae Innocentii Papae X contra quinquc propositiones haereticas jansenistarum. Piclavii, J. Thoreau, 1654, in-8, 16 p.
Cf. le récit d'Hermant, II, 380, 385. La bulle d'Alexandre \'II ne fut pas moins solennellement reçue. Acta et décréta almae Universitatis Pictauiensis super receptione et observatione Constitutionis Domini nostri Alexandri Papae VU contra jansenistarum haeresim. Pictavii, J. Fleuriau, 1657, in-8 12 p.
Au contraire, au siècle suivant, l'Université de Poitiers fut opposée à la Bulle Unigenitus ; la Faculté de théologie ne l'accepta que tardivenn'nt et de mauvais gré (2 janvier 1723), et les influences jansénistes y domineront tout le xviii* siècle. Voici les noms des maîtres de l'Université en 1654 :
Théologie. — Recteur: Maret, curé de Saiiit-Savin (cf. in/*ra, 40, noie 2 ; chancelier: .lacques Garnier, trésorier de Saint-Hilaîre (cf. Bcauchct-Filleau, 2'' éd., v° Garnier de Maurivet, et Gallia Christiana); Fumé, ex-recleur (Kené, s' de la Planche et du Breuil-Mingot, prêtre de l'Oratoire ; 1()01-1669, cf. Beauchet- Filleau, 2" éd., v» Fumé); Le Vasseur, Frieur-curé de Sainlo-Opportune. mort le 17 février 1654 (Denesde, 128, 212, 354); D(enis) GuUloleau, (grand vicaire et théologal de la Rocheposay (Denesde, 118, 148, 155); F.-J. Le Faix; F.-(]. 'Ihibaudeau ; S. Guerry (cf infra 43, note 2) ; Aug. Carcat cf. sn/)ra35, note 4) ; Berthonneau, frère mineur ; François Prat, S. J. ; Charles Desjumeaux, S. J. (Denesde. 191).
Faculté des droits — J. Le Roy, doyen, concurrent heureux de Filleau en 1623 Hermant, II, 383 mort en 1656 (Denesde, 177); J. Filleau (cf. supra); De Hauteserre. (La Bouralière, 279; Denesde, 178, ad notan)) ; V. (lilibcil (Denesde, 182); J. Le Roy, professeur roval des institules, lils du dovon (Denesde. 66, 108, 117).
Faculté de Médecine. — (^arré (François C^arré de la Pinotlère, maire en 1639: Dreux du Radier, 221); Umeau François, 1608-1633 (La Bournlière. .591, Dreux du Radier, 212, 214 ; Denesde, 188 ; Beauclu'l-Flllenu. 1'" éd.) ; P. Bardon ; Louis de Fontenetles (1612-1661), Hé avec (îuy Patin, son frère jésuite fut un prédicateur connu. La Bouralière, 224 ; Dreux du Radier, \\\ 48-54 ; Denesde, 1913) ; R. Colhereau ; L Nivard (Denesde, 1913); C. Fauveau.
Faculté des Arts. — .laccpies Gouloulas ; G. Pery ; Nicolai.
O/Jîciers. Procureur général ; Rigommier ; Substitut : Jean lineau, 1598- 1682 (Dreux du Radier, IV, 196,212. Denesde, 178. 182. 207; La Bouralière. r)60 ; Beauchel-Filleau, 1"^" èd ) ; Grand Pénitencier; J. de Saint-Belin, Trésorier : Thomas; secrétaire : Joussant.
(2) Ilermaut, I, 553 ss.
Filleau fit mieux. Rien n'est plus célèbre dans l'histoire du Jansénisme que la lettre pastorale par laquelle Gondrin, archevêque de Sens, critiquait la bulle sous couleur dé la promulguer (I) ; les Jansénistes de Poitiers avaient fait réimprimer la pièce par Pierre Amassard pour la répandre. Filleau la fit saisir, examiner par deux docteurs : Louis Levasseur, prieur de Sainte-Opportune, et Helie Maret, curé de Saint-Savin (2). Ils la trouvèrent « injurieuse aux droits du Saint-Siège et du Roi ». Alors Filleau de remontrer qu'il n'y avait nulle apparence qu'elle partît de la main d'un prélat français. Il la fit condamner comme pièce supposée, et avec le plus beau sérieux dénonça à Gondrin l'abus qu'on avait fait de son nom : l'archevêque n'osa protester. Il faut lire dans la Relation juridique de quel ton Filleau conte Taffaire (3), maintient sa fiction transparente, puis voir dans les Mémoires de G. Hermant la fureur des Jansénistes, bernés plus encore que condamnés (4). On loue dans tous les manuels Pascal d'avoir avec ses dialogues et son naïf Jésuite introduit dans la controverse le ton delà comédie de caractère. Vous jugerez que c'était l'esprit du temps et que Filleau ne craignait pas de mêler à la défense de l'orthodoxie les moyens de la comédie d'intrigue.
Mais il ne faudrait pas le juger sur cette plaisante procédure : Filleau est ^rave et convaincu ; tout dans le jansénisme l'indigne, et ce qui a séduit l'esprit scientifique de Pascal révolte son esprit juriste. La théorie pascalienne des délectations, dont la plus forte e«itraîne nécessairement la volonté, n'est rien d'autre que le déterminisme : le jansénisme, c'est l'association du déterminisme au -dogme des sanctions éternelles, et cela indigne l'homme de droit pour qui la responsabilité ne saurait être oii la liberté n'est pas. Puis le croyant ne voit qu'un blasphème dans les restrictions apportées à la charité du Christ dont le Jansénisme nie qu'il soit mort pour tous les hommes. Et, de même que Pascal rap-
(1) Hermant, II. 239, 249, 322-329; Rapin, II. 169. 174. 186, 189.
(2) Maret Hélie, curé de Saint-Savin, novembre 1651, août 1675, d'après les registres paroissiaux. Hermant conte qu'il avait été jésuite et qu'on lui proposa de signer ['Apologie pour les casuistes, ce qu'il aurait refusé au dernier moment flV. 23 ; Denesde. 191. 237, 353).
(u) Relation juridique, 221 ss.
(4) Hermant, II, 327, 3S4, 385, 483.
porte les erreurs de certains casuistes à un plan arrêté de corrompre pour donniner, de même Filleau ne peut croire que cette déformation du christianisme soit le fait de chrétiens sincères. Qu'un parti pris théoiogique altère ainsi la figure du Rédempteur, cela ne lui entre pas dans la tête ; c'est un dessein d'impie :
11 fallait, dit-il, donner de mauvais sentiments de Notre-Seigneur Jésus Christ et le décrier parmi les catholiques, le faisant paraître mourant pour quelques-uns seulement et non généralement pour tous les hommes (1).
Ajoutez que Jean Filleau a le goût et la pratique du mystère : ses lettres de noblesse font mention des services secrets qu'il a rendus sous la Fronde à la cause royale ; il est un des hommes essentiels de la Compagnie du Saint-Sacrement, et vous comprendrez comment il dut accueillir la conlidence que lui fît un jour un ecrlpsiastique de condition qui lui avoua s'être trouvé lui septième à la chartreuse de Bourgfonlaine où Saint-Cyran et Jansénius avaient arrêté le plan de détruire le christianisme au profit d'un déisme fataliste assez voisin de l'Islam, 11 fallait cacher ce but et pour en approcher ruiner la croyance en la rédemption et faire déserter les sacrements : toute la campagne janséniste n'était que l'exécution de ce plan infernal.
Filleau trouva que rien n'était plus vraisemblable et, quoique l'ecclésiastique de condition ne l'autorisât pas à le nommer, ce qui rendait toute vérification impossible, il fit état de son récii, en informa la Reine mère, dont il était personnellement connu depuis les séjours de la Cour à Poitiers, et, sur son ordre, révéla le secret dans la Relation juridique.
Essentiellement la Relation est une monographie des origines (lu jansénisme à Poitiers, et comme telle un document de très haute valeur (2). Filleau ne signale rien qui touche au séjour de Saint-Cyran à Poitiers, à sa rencontre avec Arnauld d'Andill\ ; il
(1) liehition juridique, p. 24.
(2) Filleau écrit une iiionograpliie fl le suil : <> Pour ce (judu dira que je i«'iuis propre de Foictiers ce qui s'est fait dans l^aris et clans toute la France, je ne nie pas qu'il y a des choses communes même à toute l'Kurope dont je fais mention, mais je les regarde seulement comme ayant fuit du bruit en celte ville ou comme ayant servi à y ct)nscrvcr la paix Avcrlisseuicnl ] »
fait expressément remonter les premières démarches locales du parti à l'apparition de la Fréquente Communion d'Arnauld (1648); mais sur 360 pages il en consacre une douzaine à reproduire les propos de Y ecclésiastique de condition.
Pour tout le monde Filleau devient ainsi l'auteur de la Belalion de Bourg fontaine. C'est à ce titre qu'il figure dans la 16^ provinciale, la plus étendue de toutes, celle qui est si longue parce que Pascal n'a pas eu le temps de la faire courte.
Pascal avait pu connaître personnellement Filleau, qui avait été le meilleur auxiliaire de Roannez dans la campagne des trois châteaux, et dont les cousins, Filleau de la Chaise et Filleau des Billettes étaient pour lui des amis. Il laisse à Hermant le soin de l'injurier, de lui reprocher l'humilité de son extraction, d'affirmer qu'il n'est pas Fauteur de la Relation et qu'il a signé l'œuvre d'un Jésuite de Poitiers, le P. Février (1), aidé du P. Martinien, capucin résidant dans un « hermitage appelé les Ans de Périgné (t) ».
Pascal se borne à affirmer que Filleau a été inspiré par la Compagnie, et c'est à celle-ci qu'il s'en prend ;
Une si insigne fausseté n'eût pas été dans des mains dignes de la soutenir dans celles de votre bon ami Filleau par qui vous l'avez fait naître.
(1) Février Jean, né à Chinon en 1608, admis dans la Compagnie de Jésus le 24 août 1623, mort à Poitiers le 29 novembre 1667.
On a de lui un Traité de V immortalité de l'âme et de la véritable vaillance (Paris, le Gras, 1656) et la Beauté de Jésus-Christ (imprimé à Poitiers par Jean Fleuriau et se vend à Paris chez Florentin Lambert 1656.) Hermant (t. I, 405-408) lui attribue un traité de la distinction des sens, publié en même temps que Cavilli Jansenianorum (1655) du P. Annat et tout à fait effacé par cet ouvrage. Sommervogel (III, 710, et IX, 335) ne. connaît pas cet ouvrage qu'aucune bibliographie ne signale à noti'e connaissance D'après son cursus vitae, dont nous devons communication auR. P. de Becdelièvre, il avait été professeur et prédicateur à Bordeaux, Limoges, Périgueux, Saumur, la Rochelle ; attaché à la maison de Poitiers (1641-1642 et 1645-1646), il ne la quitta pas à partir de 1650 ; sa santé était ruinée.
(2) Hermant, t. II, 560, adde 384; il faut lire : « les Arcs de Parign}' ». La quatrième Conversation de Méré et du maréchal de Clérembault est censée
se jJasser à cet hermitage : « Le maréchal, comme il avait dit, vint prendre le chevalier sur les quatre ou cinq heures du soir. Le temps était doux, mais un peu chaud à cause de la saison Ils furent bientôt arrivés à l'hermitage qui n'est qu'à deux lieues de la ville. C'est une cellule et une chapelle avec un jardin où ils ne purent entrer parce qu'il n'y a plus dhermite et que deux religieux qui ont accoutumé d'y être étaient sortis ce jour-là » (p. 85).
Et c'est avec le P. Meynier (1), qui l'a reprise à son compte, que Pascal discute Thistoire de Bourgfontaine. Le P. Meynier, qui occupe la plus grande partie de la 16^ provinciale, était alors en résidence à Poitiers, et son livre : Port-Royal et Genève d'intelligence contre le Très-Saint-Sacrement de l'autel, a paru chez Fleuriau avec approbation des docteurs Guerry (2), prieur de Sainte-Opportune, et Maret, curé de Saint-Savin, en date du 31 mai 1656.
Meynier accuse Arnauld d'employer des formules éq\iivoques pour parler de la présence réelle : ce qui est pure subtilité et
(1) Bernard Meynier. né à Clermont (Hérault) le 16 juillet 1004. On le fait souvent par erreur naître à Clernioul-Ferrand, ce qui en ferait un compatriote de Pascal (U. Maynard, les Prooincialcs, II, 462 : mort à Paris le 12 décembre 1082. Entré au noviciat à Toulouse le 8 mars 1626. il y fit profession le 10 août 1643. Il prêcha à Poitiers en 1655-1656 venant du collège de Cahors, et l'année suivante il était au collège de Montpellier. Après ses missions du Languedoc, il revint à Poitiers (1664-1668), avant d'être attaché à la maison de Paris. (D'après son cursus vitae que nous devons au R. P. de Becdelièvre.)
On trouvera la bibliographie complète du P. Meynier ap. De Backer, Ivs Ecrivains de la Compagnie de Jésus, II, 1201, 292 ; III, 23 56 ; Sommervogel : Bibliothèque des Ecrivains de la Conipar/nie de Jésus. Y, 1055-1060 ; IX, 677 ; A. de la Bouralière, Bibliographie poitevine, 393, 394.
Son activité contre les prolestants tient dans sa vie une part beaucoup plus grande que sa lutte contre le Jansénisme. Non seulement il se livre à la controverse théologique contre les calvinistes dans de nombreux ouvrages, mais il mène une campagne juridique curieusement parallèle à celle de Filleau- Sos traités De l exécution de l'Edit de Nantes dans les provinces de Guyenne, Poitou, Angoumois, Xaintonge et Aunis et dans les îles de Marennes, dOleron et de /Je (Poitiers, Fleuriau, 1666) et De lEdit de Xantcs exécuté selon les intentions d'Henry le Grand en ce qui concerne l'établissement public de la religion prétendue réformée (Paris- Vitré, 1670), sont de la même inspiration que les Décisions catholiques. Le clergé de France le pensionna pour ses travaux et lui décerna les titres de Procurator lieligionis Catholicae contra Caloinislas herelicos et Agens pro clero Gallicano contra hcrclicos. (litciieil des procès- verbaux des assetnblées du clergé. V, 153 Kiie Benoît : Histoire de l'Iùlil de Nantes, II, 283, III, 2° partie, 146 ; Pignot, l'n évéque relormateur sous Louis XIV , Gabriel de Hoquette, évéque d'Autun ^Aulun, 1876, 11, 103) ; (iriselle ; /(' Ton de la prédication avant nourdaluue (Paris, Beauchesne, 190(î, 252).
(2) Guerry Kticnnc, né à Poitiers le 21 août 1618, curé de Sainte-Opportune le 14 février 1654, très zélé contre le jansénisme, ne l'était pas moins pour la défense du clergé séculier contre les réguliers. Il reprit la thèse sur l'obligalion d'assister à la messe de sa paroisse et non dans une chapelle, qui avait mis aux prises la Bocheposay et les jésuites, et sa Messe paroissiale ou àdvis (pie MM les curés sont tenus de donner à leurs paroissiens sur l'obluittlion (pi'Hs ont d'assister à leur messe de paroisse eut plusieurs éilitions : 1663 1(564 (Poitiers, Ainassard, 1664 16(56 . Syndic de la la Faculté de théologie 16(53 il céda aux gallicans sur rinl'aillibilité du pape. Cf. La Bouralière liihliugrnpliic poitevine, 271 ; llermanl, III. 90 ; VI, 379. 380 ; Deuflsde. 218 353, 357 I
passion (l). Pascal triomphe là-dessus et sur Bourgfontaine, mais il y a autre chose dans le Port-Royal et Genève.
Pour avoir une juste idée de la controverse entre Pascal et ce Jésuite oublié, il faut reprendre non seulement les points du débat que Pascal a choisis, mais ceux où il a refusé le combat (2). Dans son avertissement, Meynier affirme que des jansénistes étendent leur refus de reconnaître l'autorité de l'Eglise sur les questions de fait, à l'autorité historique des livres saints notamment en matière de citations; il doit viser un enseignement oral car il ne donne pas, contre sa coutume, les références : texte considérable pour l'histoire des idées qui rattache la critique et l'exégèse rationalistes à la querelle du fait et du droit. Il faut noter le silence de Pascal sur cette imputation. . 11 n'a pas non plus un mot de réponse à toute la première partie qui dénonce le chapelet secret du Saint-Sacrement. Meynier a surtout l'avantage quand, au lieu d'incriminer à tort la foi des Jansénistes en la Présence réelle, il les accuse de faire du sacrement d'amour un objet de terreur : il rencontre même alors le ton des Provinciales :
Il faut, lorsqu'on porte le Saint-Sacrement en procession à un malade, faire ce que font les Chinois lorsqu'un Mandarin paraît au bout d'une rue : prendre la fuite et se cacher dans les maisons (3).
Filleau montre d'une façon concrète, et son témoignage pour Poitiers confirme celui de saint Vincent de Paul pour Paris, que la Fréquente Communion d'Arnauid fit déserter la pratique des sacrements. Il montre aussi — et le rei)roche est encore juste — le peu d'estime que Port-Royal fait des devoirs d'état Rapprochez de la négligence que Roannez converti mit dans ses fonctions de gouverneur, ce tableau du désordre spirituel dans Poitiers :
Quelques particuliers s'y laissèrent surprendre et l'on vint tôt après dire en ville qu'il y avait des femmes mariées qui se plaignaient
(1) Rapin n'hésilait déjà pas à donner tort à Meynier, II, 432-433.
(2) Dans les Œuvres, VI, 231 ss., on trouve reproduits de longs passages de Port-Royal et Genève, mais ceux-là seuls auxquels Pascal répond.
de la nouvelle forme de vie de leurs maris, qui ne se tenaient plus que dans des greniers pour faire pénitence, abandonnant le trafic de leurs boutiques et le soin de leurs familles aussi bien que la louable coutume qu'ils avaient auparavant de fréquenter souvent les sacrements de l'Eglise (1).
On entrevoit une influence troublante et desséchante, contemporaine delà plus belle époque de Port-Koyal, et qui fait déjà pressentir le Jansénisme convulsionnaire du xviii^ siècle, dont Sainte-Beuve disait quMl n'entreprendrait l'histoire pour tout l'or de la terre et toutes les promesses du paradis.
Pascal interrompit, on le sait, les Provinciales en plein succès et, reprenant un projet sans doute ancien, se consacra à la préparation d'une apologie contre les incrédules
Rien de plus universel qu'un tel dessein. Mais celui qui voyait dans son extase quelle goutte de sang de la Passion avait élé versée pour lui, ne songeait-il pas d'une façon distincte à certaines âmes ?
Un Janséniste de second rang, très informé, Bridieu, archidiacre de Beauvais, racontait que Pascal destinait spécialement à la conversion d'incrédules poitevins le grand ouvrage que nous appelons les Pensées.
M. Pascal a fait ces fragments contre huit esprits forts du Poitou qui ne croyaient pas en Dieu. Il les veut convaincre par des raisons morales et naturelles.
Le chiffre est bien précis et Roger-Antoine de Bridieu est d'autant plus croyable qu'il est lui-mômo Poitevin d'origine, parent pauvre des Ghasteigner de La Rocheposay (2).
Ou voudrait connaître ce groupe de libres penseurs poitevins à
(1) Relation juridique, 20.
(2| Né à la Kocheposay en 1636 d'Antoine do hridieu, s"" de Linières el de Louise de Chasteigner. (Ikauchel-Filleau, 2'' éd., V Bridieu ; l^halanul, Histoire de Touraine. IV, 67 ; Hermant, IV. 106.)
qui nous sommes en quelque sorle redevables d un chef-d'œuvre de l'apologétique chrétienne : par malheur Bridieu ne les nomme point, et dans ce Poitou tout bruissant de querelles Ihéologiques, personne n'a laissé de renom d'impiété.
« Tous gens de boune créance », comme disent les bergers de la Gente Poitevinerie. Tous, c'est sans doute exagéré : il y a des libertins en Poitou, mais ils ne forment pas un parti, même secret ; ils ne font pas de propagande, même occulte ; leur impiété n'est pas un fait social, et non seulement ils ne l'affichent pas, ce que le temps et la prudence expliquent, mais personne ne les dénonce. Les défenseurs de l'orthodoxie — nous avons vu s'ils sont vigilants — n'en ont qu'aux hérétiques.
Des beaux esprits dont la foi était sérieusement suspecte, le plus marquant a des attaches avec le Poitou. La Molhe le Vayer a épousé Hélène Blacwood, et sa maison, à la mort de sa femme (1655), est tenue par une nièce de celle-ci, Honorée de Bussy, dont la beauté avait occupé toute la ville de Poitiers, « toute la noblesse qui y passe l'hiver », et inspiré des folies à l'intendant Villemontée en 1638 (1) ! Pascal le connaît de longtemps par les réunions de savants de l'hôtel de Condé (2) ; il est intime avec son beau-frère, Goibaud du Bois (3) ; mais après tout La Mothe le Vayer n'est pas du Poitou, et rien ne prouve que Bridieu parle de lui.
Dans le manuscrit des Pensées, il y a deux noms propres que Port-Royal n'avait point imprimés. Pascal prend à partie trois fois Miton, une fois des barreaux. Ni l'un ni l'autre ne sont poitevins, mais nous savons parTallemant que des Barreaux était lié avec Miton et Miton était grand ami de Méié. Il est naturel de supposer que le cercle d'esprits forts dont parle Bridieu n'était autre que la société du chevalier autour de qui se groupaient sans doute des gens de sa province (4).
Méré lui-même était- il du nombre des athées que Pascal aurait connus par lui? L'argument du pari a paru fait pour ce
(1) Tallemant, II, 201, 211.
(2j Œuvres, I, 283.
(3) Beauchet-Filleau, 2«, éd. v» Blacvood.
(4) Pensées, II, 312.
joueur, d'autant que Pascal rappelle expressément la règle des partis que le chevalier lui avait proposée.
Le chevalier de Méré n'a pas Tâme religieuse, et ses lettres qu'il publia à 74 ans, entremêlées de maximes mondaines et de contes moraux à la mode du xviii^ siècle, ne sont pas tout à fait un livre d'édification ; mais elles ne donnent point l'idée d'un esprit fort systématique (1).
Ce qui sentirait le plus le fagot, ce serait la lettre LXIII à M. l'abbé Bourdelot.
La dernière fois que je vous vis chez cette dame insensible et charmante que vous savez, vous achevrites de nous gagner par les bonnes choses que vous nous' dîtes de l'immortalité de l'âme.
Quand on sait quel « abbé » et quel philosoplie passait pour être le médecin des Condé et de la reine Christine, ces a bonnes choses » font rêver (2) .
Un autre jour, Méré rappelle à la duchesse de Lesdiguières qu'elle l'a questionné naguère sur l'immortalité de l'àme et sur
(1) Des théories sur les deux inGnis de la leltre à Pascal qu'on cite toujours, il est intéressant de rapprocher la lettre 187 qu'on ne cite jamais : « Rien ne se fait en un moment et ce que nous entendons sous ce-niol là n'est rien dans la nature Ces moments ne subsistent que dans notre pensée : encore avons-nous bien de la peine à nous les imaginer si nous les concevons dans l'espace du temps comme les points dans l'espace du lieu et dans les choses corporelles, et si ces points sont matériels, comment nous les pouvons-nous figurer indivisibles, puisqu'il est impossible de se former l'idée du plus petit corps sans lui donner des côtés, le haut, le bas, le droit et le gauche. »
Ouant à son culte extérieur, on Va dit protestant sur une ploisanlerie de Scarron où l'on u cru le reconnaître, (Œuvres de Scnrron, I, '200, éd. de 175'J). F. Strowski cro'l encore la question douteuse, II, 2(S2. Les actes de baptt^me et de sépulture prouvent sa catholicité ; son père avait été ligueur et ses lettres h des protestants sont formelles (ju'il plaisante sur les rigueurs <lu carême (lettre 165) : « Nous qui avons beaucoup à souffrir pendant ce long jertne et cette triste pénitence », ou fpi'il souhaite à son voisin M. do La Mésaiigére. huguenot, d'épouser une catholique et de se convertir (lettres l).') et 119) : « Tout cela me ferait souhaiter qu'elle vous fit changer do religioi:, et ne sérier vous pas heureux qu'une personne aussi dongereuse et qui semble n'être ou monde que pour perdre tous ceux qui l'approchont fiU la cause de voire salut / » On voit lo ton : tout est prétexte h bel esprit, mais Ihypothèse du protestantisme est exclu*.
(2) La leltre 58 i\ Saint-Pavin est purcnuMit littéraire et prouve seulement les relations mondaines de Méré avec cet épicurien.
la pluralité des mondes (1) : il avait dû lui répondre ; il ne publie point sa réponse. Nous pouvons supposer qu'il tenait Tautre monde et les autres mondes pour pays dont il avait également peu de nouvelles sûres.
Mais athée, n«»n pas. A la même duchesse il envoie ces vers qui sont donc antérieurs à 1656, année où elle mourut :
Tout ce merveilleux règlement Des astres qui vont fièrement Autour de la terre immobile Nous font voir assez clairement Quand la nuit est pure et tranquille Que le maître fut bien habile Qui leur donna ce mouvement (2).
C'est l'argument de Voltaire :
... Je ne puis songer Que cette horloge marche et n'ait pas d'horloger.
Ce n'est pas l'accent de Pascal : u Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », mais c'est juste sa position vis-à-vis du système de Copernic et de Galilée (3).
Rapin, qui lui impute d'avoir évoqué le diable avec Pascal et Miton, contre toute vraisemblance en ce qui touche Pascal (4),
(1) Lettre 144.
(2) Lettre 4.
(3) Cf. Lettre à M. Pascal ; « Doutons si la lune cause le flux ou le reflux de l'Océan, si c'est la terre ou le ciel qui tourne. » Pascal avant de connaître Méré regardait les deux systèmes de Ptolémée et Copernic comme des hypothèses soutenables. {Lettre au P. Noël, 29 octobre 1647 ; Œuvres, II, 100.) Il dira encore dans les Pensées : « Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic. » (Pensées, II, 131), et rédigea son fragment de l'Infini en usant du langage commun (I, 72). Il récuse du reste dans la 18* Provinciale l'autorité du Saint -Office dans cette question de science pure. (Œuvres, VII, 54.) C'est un exemple frappant du fonds d'idées générales communes à Pascal et à Méré où l'on n'a pas le droit de parler dinfluence réciproque. Allix : Pascal et le système de Copernic, apud Bulletin de V Académie Delphinale, Grenoble, 1905 ; p. 267, 295 1 ignore l'opinion de Méré.
(4) Rapin, I, 215. Pascal n'aurait certainement pas écrit : « Ma vie a été exempte de grands crimes », s'il avait eu à se reprocher ces pratiques sacrilèges.
Un mot frappe cependant dans le lécit de Rapin quand il représente Pascal « étonné qu'il était du profond silence qu'il trouvait dans toutes les créatures sur la religion ». Cela passe fort la portée ordinaire du mémorialiste. On dirait
rapporte qu'après la conversion de celui-ci le chevalier devint plus homme de bien.
Il ne fut converti tout à fait que dans son vieil âge, par sa pieuse belle-sœur, M"^^ de Sepvret ; il en fut si reconnaissant qu'il lui laissa tout son bien(l).
Sachons provisoirement ignorer ceux que Bridieu — qui parle toujours de Méré avec estime — voulut désigner comme les inspirateurs poitevins involontaires des Pensées. Il suflit à Tlionneur de la province qu'on puisse nommer les Poitevins qui furent mêlés à leur publication. Le comité qui y présida était de six personnes, dont trois poiievins : Roannez^ Arnaud, Nicole, Filleau de la Chaise.^ Goibaud du Bois, Tréville (2).
Pascal apparaît entouré, en effet, dans ses dernières années, d'un petit groupe d'amis qui ne se confondent pas tout à fait avec iMM de Port-Royal : les Jansénistes de la plus stricte observance les appellent avec quelque ironie les Pascalins :
« Les Pascalins étudient peu ; de la Chaise, du Bois, Pascal ; M. du Bois n'a pas même de santé » (3).
Delà Chaise, c'est Filleau de la Chaise (4), l'historien de saint Louis, cousin de Jean Filleau ; du Bois, c'est Goibaud du Bois, beau-frère de La Mothe-le-Vayer, que ses traductions menèrent à l'Académie (5).
qu'une confidence pascalienne est venue jusqu'à lui. Ne serait-ce pas 1 histoire du sort jeté à Pascal enfant par une pauvresse et des incantations auxquelles sa famille consentit pour le faire désensorceler que Rapin aurait confondues avec des pratiques personnelles de magie noire ? Quant à Méré, ses plaisanteries sur la sorcellerie dans la leUre 141 à M. de Viouxfourneau ne .sont point d un occultiste.
(1) Nadal, Préface aux Œuvres posthumes que M"»*" de Sepvn t l'avait chargé de publier. Le Discours posthume de la Vraye Honnestelé s'achève (92-95) par un morceau édifiant sur 1 accord de IHonnestelé et de la Dévotion.
{2) Pensées, I, 9.
(3) Griselle, Reuue d'histoire littéraire de la France, 1911, 430.
(4) Filleau de la Chaise. Cf. La Bouraliére, 228 ; Dreux du Radier, IV. 260. Conseiller au Présidial de Poitiers par provisions du 12 mai 1653 il avait encore celte charge quand, le 7 tlécemhre 1()81, mourut son père, Nicolas Filleau, receveur général du taillon, qui laissait une succession si obérée que la Cour des aides fit saisir et vendre non seulement ses biens héréilitaires, mais la charge de son fils. Habinel. le Présidial de Poitiers, son personnel 1 U>, Heauchet-Fillcau, 2' éd.
(5) SurCoibaud du liois la seule notice qui compte est celle de M. Léo Desaivre ap. Histoire de Chanipdvniers, Niort, 1893, in-8''. p. 271-277 ; addc La Boura-
Ces Poitevins fixés à Paris ont été tout naturellement présentés à Pascal par Roannez ; du Bois nous laisse une image un peu falote, parce que l'abbé d'Olivet le fait débuter comme maître à danser, ce qui est faux, et parce que nous pensons à ce mot d'une lectrice de ses traductions : « Pourquoi donc Cicéron et saint Augustin ont-ils écrit du même style ? » En réalité, ce fut un personnage très écoulé, une très grande influence. Il eut un jour le redoutable honneur de répondre à Racine au nom de Port- Royal.
La vie de Pascal par M"^*^ Périer ne fut publiée que sur son avis.
« M. de Roannez le souhaite fort, disait Bridieu, et M. du Bois aussi, à qui il faut, ce me semble, beaucoup déférer en ce qui regarde M. Pascal (I). »
Le public lui attribua le discours que Filleau de la Chaise avait ait pour les Pensées^ dont Port-Royal et la famille Périer ne voulurent pas.
Goibaud du Bois était tenu en suspicion dès 1674 par les purs du parti (2), et le dernier écrit d'Arnauld fut pour réfuter son opinion sur la simplicité qui convient à l'éloquence chrétienne.
Pour approfondir l'histoire des discords réels entre Pascal et PortrRoyal, il faudrait pouvoir interroger nos Poitevins comme Leibnitz interrogeait Filleau des Rillettes pour connaître la pensée scientifique de Pascal (3).
Ce grand sujet, renouvelé par M. .Jovy, n'est pas de notre propos ; une dernière glane seulement. Au lit de mort de Pascal nous trouvons avec son curé le confesseur de Port-Royal un Sainte-Marthe, et c'est Claude de Sainte-Marthe (4) qui lui rend ce témoignage d'avoir voulu se faire porter à l'hôpital pour y mourir plus pauvrement.
Hère, 194 ss. Dreux du Radier, IV, 268, a reproduit les fantaisies de l'abbé dOlivet.
(1) Œuvres, I, 38.
(2) Méré s'en fait l'écho, ms 3556, p. 69-70 : « Il est bien intéressé pour sa cabale, mais s'il était de son intérêt d'écrire contre ceux de Port-Royal, il
'écrirait contre eux ».
{3) Œuvres, III, 378 ; IX, 224.
(4; Sur ce Sainte-Marthe, Sainte-Beuve, Port-Rogal, IV et V, ch. v, et La Bouralière, 523.
Nous voilà bien loin des leçons de bel air du chevalier de Méré. Pourtant, à l'ascension morale qui finit par cet amour de la pauvreté et de la souffrance, la rencontre du chevalier ne fut pas étrangère, si nous Tavons bien comprise.
Ce désir d'éprouver en lui, comme l'Homme-Dieu, les plus tristes effets de la condition humaine, celle surnaturelle façon de traduire le l\il humanialienum^ esile dernier approfondissement d'une expérience delà vie qui en suppose d'abord le goût et l'amour, et qui a commencé le jour oii, s'évadant de la froide région des nombres et des lois, Pascal s'est pris à trouver l'humanité intéressante : sur la route de Poitiers, dans le carrosse d'un grand seigneur, en écoutant un homme d'esprit.
Extrait du Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest (premier trimestre de 1919. — l*;'' fascicule).
Poitiers. — SociiMi (ranyaiïi' d'Imprimerie.
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Roux, Marie, marquis de