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Pascal et le problème de la croyance

Toutes les pensées de Pascal citées dans ce travail sont accompagnées de références aux trois principales éditions : celle de Havet (H ; — le chiffre romain indique l'article, et le chiffre arabe la pensée), — celle de M. Michaut (Collectanea Friburensia, fasc. 6, 1896), — et celle de M. Brunschvicg (Hachette, édition classique, 1900). Ces deux dernières éditions sont indiquées par les lettres M et B, suivies du numéro de la « pensée. » On sait que ces numéros sont identiques dans la petite édition classique de M. Brunschvicg et dans la grande édition qui fait partie de la collection des Grands écrivains. Au contraire, pour les Opuscules et les Lettres, il a fallu choisir, et j'ai cru bien faire de renvoyer à cette même édition classique, qui est dans toutes les mains, en indiquant cette fois le chiffre de la page précédé de l'initiale p.

On est donc prié de ne pas confondre ces deux manières de citer :

B. 45 indique la pensée numérotée 45 dans la

petite édition Brunschvicg.

B. p. 45 indique la page 45 de cette même édition.

Je cite entre crochets droits [ ] les pensées que Pascal a biffées de sa main sur le manuscrit), — par des crochets ainsi formés < > les pensées écrites d'une main étrangère, mais probablement sous sa dictée, — par des crochets doubles « cf. l'exemple de la p. 7, note 9, c.) » les pensées qui, écrites d'une main étrangère, ont été revues par lui. Ces signes correspondent aux astérisques de l'édition Brunschvicg.

Lt présent travail a paru en articles dans la revue Les Lettres en 1919. Cette nouvelle édition, qui paraît en l'année du centenaire de Pascal, a été soigneusement revue et mise au courant de quelques-uns des plus récents travaux.

<( Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent ou il n'a pas de sens du tout. »

< H. XVI, 10 bis. — M. 533. — B. 684. >

Le problème de la croyance est à la mode, si Ton peut appeler de ce nom léger une des préoccupations les plus sérieuses de nos contemporains. Quelles que soient les causes de ce fait moral, ce sont les mêmes sans doute qui expliquent la fascination, — on a été jusqu'à dire : l'obsession \ — qu'exerce aujourd'hui sur un grand nombre d'esprits l'attachante figure de Pascal. Pascal, en effet, s'il n'a pas le premier posé le problème de la croyance, — car on ne saurait sans injustice oublier les théologiens de tous les âges et de toutes les écoles \ — Pascal est le premier qui l'ait transporté au grand jour, qui l'ait laïcisé, pour ainsi

* V. Giraud. La philosophie religieuse de Pascal et la pensée contemporaine, p. 35 (Bloud, collection Science et religion).

* Voir surtout, comme représentatifs des différentes époques, S. Augustin, De fide rerum quœ non videntur (Opéra, t. VI. Migne P. L. t. XL, col. 173). — S. Thomas d'Aquin, Summa theol. 2' 2" part, quaest. J-4. — S. Bonaventure, In libr. Sentent iarum, lib. 3, dis t. 23, arf. 1, quaest. 2 : Utrum (ides sit in parte animoe cogniliva an afïectiva. — Traités divers de Fide : parmi les thomistes, Salmaticenses, Jran de S. Thomas, Biiluart ; parmi les jésuites, Suaivz, Lugo, Martinez de Kipalda ; jésuites thomistes Schiiïini, cardinal Billot, J.-V Bainvel. — R. P. Harent, articles très remarquables Croyance et Fui dans le Dictionnaire de théologie catholique. Le second résume toutes les controverses de l'école.

PASCAL ET LE PROBLÈME DE LA CROYANCE. i.

dire, lorsqu'il apprit « à la nature qu'elle peut parler de tout et même de théologie 8 ». Non pas que cette laïcisation ait été dans sa pensée, comme dans celle de Kant, une transposition en termes de philosophie profane de ce qui avait été avant lui fait religieux ou spéculation théologique, un effort pour faire rentrer a la religion dans les limites de la raison. » Bien au contraire, et le but de l'Apologie était plutôt, chacun le sait, l'humiliation de la raison devant la religion révélée \ Ce n'était pas davantage une étude de psychologie religieuse avant l'heure, une analyse scientifique de ce qui se passe dans lame du croyant. Mais c'était l'effort de cette âme elle-même pour se déployer tout entière à ses propres yeux, et surtout pour aller chercher loin d'elle, dans le doute ou l'indifférence, ceux qu'elle voulait amener aux tranquilles certitudes de sa foi. Et cette recherche se faisait passionnée, brûlante, tout animée de la dialectique de l'amour. C'est pourquoi ceux de nos contemporains qui se trouvent las de la recherche scientifique, après lui avoir demandé peut-être plus qu'elle n'a jamais promis, re-

 C'est ce qui m'empêche de souscrire à ces paroles de Fouillée : « Si Pascal revenait au monde et était encore chrétien, ce qui est douteux, il se ferait probablement kantien, car c'est là la forme la plus haute et la plus subtile du christianisme ». {Critique des systèmes de morale contemporains, Alcan, 2e éd. 1887, p. 127). Je crois que Pascal aurait vu dans Kant un philosophe rationaliste avant tout. Il n'aurait pas trouvé chez lui plus que chez Epictète ce Dieu sensible au cœur, dont il avait tant besoin.

viennent cTinstinct à Pascal et lui prêtent volontiers leurs propres inquiétudes ". On ne doit pas s'étonner si, en même temps, les psychologues, dont l'attention se porte de plus en plus sur ce fait complexe de la croyance, vont chercher à la même source une inspiration pour leurs travaux. Et s'ils ne trouvent pas dans Pascal la même préoccupation scientifique, si son œuvre leur apparaît plus encore vécue que pensée, ils ne peuvent que s'en féliciter : car, au lieu d'un précurseur forcément incomplet de leurs propres analyses, ils ont devant eux l'objet vivant de leurs études, un document humain de première valeur.

Je voudrais, après bien d'autres, qui sont des maîtres*, entreprendre une étude sur ce que l'on devrait

1 « De tous les grands écrivains du xvn' siècle c'est assurément l'auteur des Pensées, — je ne dis pas des Provinciales, — qui nous émeut et nous attire le plus, nous, hommes des premières années du xx« siècle. » V. Giraud, La philosophie religieuse de Pascal et la pensée contemporaine, avant-propos.

8 II serait ridicule de refaire ici la bibliographie de Pascal déjà si soigneusement dressée par M. Lanson {Manuel bibliographique de la littérature française). Il suffira de dire que j'ai lu avec attention les études de Sainte-Beuve et de Vinet, de Droz, Rauh, Sully-Prudhomme, Boutroux, de MM. Giraud, Michaut, Lanson, Strowski, Petitot, Bremond, Brunschvicg, Janssens. On verra que j'en ai largement profité. Mais c'est à Pascal lui-même que je suis sans cesse revenu, et non pas seulement aux Pensées, qui font l'objet propre de mon étude, mais aux Opuscules et aux Lettres qui, précédant les Pensées, les éclairent souvent et permettent même, par endroits, de retrouver la trace d'une évolution dans l'esprit de l'auteur. — Je ne prétends pas d'ailleurs apporter des conclusions bien neuves : j'ai voulu seulement me donner le plaisir de refaire pour mon compte, d'après les sources, l'analyse et la synthèse des doctrines psychologiques de Pascal

appeler la théorie de la croyancedans Pascal, si Ton voulait à tout prix transformer l'apologiste en philosophe. Ce sera, du même coup, atteindre le fait de la croyance dans une âme particulièrement riche. Etude d'interprétation psychologique, non de philosophie critique : il y sera question de la genèse et du mécanisme de la croyance, non de sa valeur objective ; deux points de vue qu'il importe soigneusement de distinguer. La croyance religieuse occupera forcément dans mon étude la même place centrale que dans les Pensées. Mais je ne me croirai pas interdit de m'étendre, à l'occasiou, aux divers cas d'adhésion intellectuelle, qui se rapprochent plus ou moins de ce phénomène bien tranché et en ont reçu le nom. Ce serait une tâche délicate autant qu'importante de distinguer les divers sens de ce vocable de croyance, de plus en plus envahissant en philosophie, d'en marquer avec précision l'origine, les équivalents dans les diverses langues, la part d'influence religieuse qui y demeure, pour ainsi dire, engagée 7. Ce travail, je ne puis le faire ici. Il me

sur l'assentiment. Je trouve un encouragement dans ces paroles de F. Brunetière : « On pourra toujours dire quelque chose de nouveau de Pascal, de ses Provinciales et de ses Pensées. 11 y suffira de les avoir lues, de les avoir soi-même revécues avec Pascal et de Le dire comme on l'aura senti : cela vaudra ce que cela vaudra, selon l'homme et la manière dont il le dira ; ce sera toujours un droit que l'on aura; et il sera bien difficile que cela ne vaille pas quelque chose, aussi souvent qu'on y mettra plus de sincérité que de littérature. » {Etudes critiques, 3e série, p. 39. Paris, Hachette, 1887. — Revue des Deux Mondes, sept.

7 Quelle différence, par exemple, entre lu pistis de Platon et

suffira de constater qu'il y a, outre la croyance religieuse, la croyance historique, la croyance morale, la croyance vulgaire au monde extérieur, aux premiers principes, aux lois de la nature. Le seul caractère commun de ces assentiments, c'est qu'ils échappent, — à des titres très divers, il est vrai, — à la rigueur de la preuve logique. Et c'est par là surtout qu'on peut les rapprocher dans Pascal, encore qu'il n'ait guère employé la dénomination commune que nous leur donnons. Hâtons-nous de substituer sa terminologie à la nôtre, car nous ne pouvons ignorer que dans les expressions d'un auteur, — et surtout d'un auteur tel que Pascal, qui est avant tout un homme, — il y a bien plus que les conventions qui ont pu décider de l'emploi des termes, il y a quelque chose d'indéfinissable, quelque chose de l'âme qui dans le moule des mots a versé le meilleur d'elle-même.

notre mot de croyance, entre le Glauben de Rant et le belief de M. Balfour I II n'est pas téméraire de penser que le christianisme est pour beaucoup dans la signification moderne de ce mol et que les diverses confessions chrétiennes y ont mis aussi leur empreinte spéciale. Les Pères de l'Eglise et les scolastiques ont travaillé pendant des siècles à faire entrer dans les moules de la pensée hellénique une donnée d'origine judéo-chrétienne. Tout ce travail est commandé par la définition biblique : sperandarum substantiel rerum, argumentum non apparentium (Ep. aux Hébreux, XI, i). 11 aboutit à cette définition de S. Thomas d'Aquin : « Credere est actus intelleetus assentientis veritati divinœ ex imperio voluntatis a Deo motae per gratiam. » (Sum. Theol. -' 2". quaest. 2, art. 9). De nos jours on distingue de plus en plus entre foi et croyance : les anciens n'avaient qu'un mot pour ces deux notions. Cf. le Vocabulaire de ha Société française de philosophie et les distinctions très fines du R. P, S. Harent, Dict. de theol. art. Croyance, col. 2367.

t II y a trois moyens de croire : la raison, la court tumc, l'inspiration. La religion chrétienne, qui seule « a la raison, n'admet pas pour ses Yrais enfants ceux « qui croient sans inspiration ; ce n'est pas qu'elle t exclue la raison et la coutume, au contraire ; mais a il faut ouvrir son esprit aux preuves, s'y confirmer « par la coutume, mais s'offrir par les humiliations u aux inspirations, qui seules peuvent faire le vrai et a salutaire effet : ne evacuetur crux Christi * ».

Tout nous porte à penser que pour Pascal chacun des trois moyens de croire peut faire son œuvre à part des autres et déterminer à lui seul la croyance \ en-

1 H. XXIV, 42. M. 33. B. 245. Au lieu de : l'inspiration, Pascal

avait d'abord écrit : la révélation ; — au lieu de : s'y confirmer par la coutume, s'y disposer par la coutume. Ces corrections ne sont pas sans importance.

9 Voici quelques preuves de cette assertion :

a) Croyance par la raison seule : H. VIII, 6. M. 420 [!]. B. 282. < « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut. » > Cette foi purement humaine est inutile, mais elle est possible. — H. XXIV, 49. M. 842. B. 288. « Deux sortes de personnes connaissent : ceux qui ont le cœur humilié et qui aiment la bassesse, quelque degré d'esprit qu'ils aient, haut ou bas ; ou ceux qui ont assez d'esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu'ils y aient. »

b) Croyance par la coutume seule : H. X, 8. M. 424. B. 2ir2. « La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ;... c'est elle qui fait tant de chrétiens, c'est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. » — H. XXV, 80. M. 164. B. 98. « C'est une chose pitoyable, de voir tant de Turcs, d'hérétiques, d'infidèles, suivre le train de leurs pères, par cette seule

core que l'idéal soit de les réunir. « La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons et dans le cœur par la grâce10 ». D'ailleurs, pour élargir la doctrine et l'étendre à tous les cas de croyance naturelle, il convient de substituer au mot d'inspiration celui de cœur. Car, d'une part, c'est le cœur qui reçoit les inspirations de Dieu fl, et d'autre part, ce que le cœur fait sous cette influence dans la foi surnaturelle, il peut le faire de lui-même dans bien des cas où l'assentiment ne dépasse pas les forces de la nature. La

raison qu'ils ont été prévenus chacun que c'est le meilleur. » — H. XXV, 20. M. 98. B. 259. « Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu'il ne veut pas songer... Ainsi se conservent les fausses religions, et la vraie même, à V égard de beaucoup de gens. » — H. XXV, 47. M. 515. B. 256. « Il y a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la foi. Il y en a bien qui croient, mais par superstition... »

C) Croyance par l'inspiration seule : H. XIII. 10. M. 855. B. 284. • Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonner. Dieu leur donne l'amour de soi et la haine d'eux-mêmes. Il incline leur cœur à croire. » — H. XIII, il. M. 843. B. 286. < « Ceux qui croient sans avoir lu les Testaments, c'est parce qu'ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu'ils entendent dire de notre religion y est conforme... » > — H. XIII, 12. M. 847. B. 287. (( « Ceux que nous voyons chrétiens sans la connaissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline à croire ; et ainsi ils sont très efficacement persuadés. » ))

41 Cf. les textes cités dans l'avant-dernière note, sous la lettre c, et en outre : H. X, H. M. 58. B. 248. « La foi est différente de la preuve... c'e6t de cette foi que Dieu lui-même met dans le

foi surnaturelle n'est ainsi qu'un cas particulier de cette connaissance par le cœur que Pascal a complaisamment décrite dans un fragment célèbre â\

J'étudierai donc séparément, avant d'en faire la synthèse, ces trois facteurs de la croyance : la raison, la coutume et le cœur. Je n'ignore pas que cette marche risque de trahir Pascal, a Sa méthode n'est pas celle des philo- « sophes abstraits, qui commencent par décomposer les « choses en leurs éléments, pour considérer ensuite ces a éléments à part et les combiner suivant les lois de l'ina telligence de manière à en former des touts qui se rap- « prochent plus ou moins de la réalité. Pascal est un « physicien. Il a un sens très vif du réel et du concret. Et «même, tandis qu'en physique on peut étudier à part un « ordre de phénomènes, il a le sentiment que, quand il « s'agit de l'homme, il faut le prendre tout entier, si l'on

cœur, dont la preuve est souvent l'instrument... mais cette foi est dans le cœur, et fait dire, non scio, mais credo. » — H. VIII, 6. M. 420. B. 282. < « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés... » > — Esp. géom. II. B. p. 185. « Je ne parle pas ici des vérités divines... Dieu seul peut les mettre dans l'âme, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur... »

i% H. VIII, 6. M. 420. B. 282. «Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur : c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes... Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie... Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. » Cf. plus loin notre chapitre III.

<r veut le voir tel qu'il est 13». Si, malgré tout^ j'ai choisi pour commencer la méthode d'analyse, c'est que j'étudie, non pas directement et en lui-même cet objet vivant qu'est l'homme, mais la pensée de Pascal, si subtile, et en apparence (en apparence seulement) ondoyante et diverse. La synthèse nous sera, au terme, plus facile après cette dissection minutieuse.

49 E. Boutroux. Rev. des cours et conférences, 24 mars 1898. 6« année, 2* sér. p. 63.

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