‹ Pascal et le problème de la croyanceChapitre 2 sur 11 · Chapitre Premier LA RAISON · texte numérisé non relu

Chapitre Premier LA RAISON

Pascal a parlé magnifiquement de la raison humaine et ce qu'il en a dit est dans toutes les mémoires : « La raison nous commande bien plus impé- « rieusement qu'un maître : car en désobéissant à l'un « on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on <( est un sot14... L'homme n'est qu'un roseau, le plus a faible de la nature, mais c'est un roseau pensant... « Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est « de là qu'il faut nous relever et non de l'espace et de « la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons a donc à bien penser : voilà le principe de la morale n. . . « [L'homme] estime si grande la raison de l'homme « que, quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il n'est « placé avantageusement aussi dans la raison de « l'homme, il n'est pas content. C'est la plus belle « place du monde, rien ne le peut détourner de ce « désir18... » Plus d'une de ces pages pourrait être si-

" < H. VI, 2. M. 552. B. 345 >. Pensée absente de l'édition de Port-Royal.

•■ H. I, 6. M. 174. B. 347. - Cf. H. I, 6 bis. M. 399. B. 348. <• < H. I, 5 bis. M. 927. B. 404 >.

gnée de Descartes, et les pensées ne manquent pas qui portent la marque irrécusable de l'influence du grand philosophe 17. Mais aussi, comment ne pas relever les

11 H. I, 2. M. 469. B. 339. « Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tête... Mais je ne puis concevoir l'homme sans pensée : ce serait une pierre ou une brute. » — < H. I, lî. M. 321. B. 469. « Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée ;... donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini ». > — H. XXIV, 53. M. 17. B. 146. « L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. » — H. XVII, 1. M. 138. B. 793 à la fin. « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible et d'un autre ordre. » — H. XXIV, 98. M. 172. B. 221. • Les athées doivent dire des choses parfaitement claires ; or il n'est point parfaitement clair que l'âme soit matérielle. » — H. XXV, 49. M. 561. B. 260. « L'autorité. Tant s'en faut que d'avoir ouï dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l'état comme si jamais vous ne l'aviez ouï. C'est le consentement de vous à vous-même, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire. » — Sur l'automatisme des animaux, cf. infr. note 55. — Il fut un temps où Méré pouvait écrire à Pascal : « Descartes que vous estimez tant. » (Michaut, Introd. p. XXXI, note ; cf. Collet, Un fait inédit de la vie de Pascal. Paris 1848). Méré lui-même contribua à convaincre Pascal que l'ordre dans lequel se mouvaient les spéculations de Drscartes était inférieur et par trop grossier au regard des choses morales (cf. H. VI, 23. M. 708. B. 144). Plus tard, la conversion définitive et le jansénisme durent accentuer ce sentiment. 11 est vrai qu'ici nous sommes en présence d'un problème qui n'a pas été, je crois, suffisamment éclairci : les rapports du jansénisme avec le cartésianisme. D'une part, il est facile de montrer, — et F. Brunetière l'a fait avec éclat (Rev. des deux Mondes, 15 nov. 1888, p. 396. Etudes critiques,

condamnations, parfois si dures, qu'elles contiennent à l'adresse de la philosophie et de Descartes lui-

4e série) — que la logique de YAugustinus allait droit à la condamnation de toute philosophie rationnelle. Pascal sut mieux que personne appliquer cette logique. Mais la logique gouverne-t-elle tout le monde ? Et peut-on nier qu'Arnauld et Nicole aient été des cartésiens enthousiastes ? Mme de Sévigné écrit à sa fille, à propos du P. Le Bossu : « Il est janséniste, c'est-à-dire cartésien en perfection. » (E<1. des Grands Ecrivains, tome V, p. 63, 16 sept. 1676), et Jurieu dit expressément des théologiens de Port-Royal : « Tous ces hommes si habiles ont autant d'attachement pour le cartésianisme que pour le christianisme. » (Politique du clergé de France ou Entretiens curieux de deux catholiques romains, p. 107 et 108 — 1681). Il n'est pas inutile de rappeler que jansénisme et cartésianisme avaient dans la scolastique des universités et des jésuites un ennemi commun. Mais avec cela il faut reconnaître ce que Cousin et Sainte-Beuve (Rev. des deux Mondes, 1845, t. IX, p. 344) ont parfaitement mis en lumière, qu'Arnauld et Nicole étaient loin du jansénisme de la première heure, de la pure doctrine de Saint-Cyran. On sait leur querelle avec Pascal, à propos de la signature, et le jugement défavorable de Nicole sur les Pensées (Essais de mor. t. VIII, p. 245, lettre 88 à M. de Sévigné). Est-ce que cette diversité de vues au sein même de Port-Royal ne se trahit pas dans ces paroles de Fontaine, à propos de la conversion de Pascal: « M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à Port-Royal, où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regardait les hautes sciences, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser » (Entr. avec Saci, B. p. 147). A la première influence nous devons vraisemblablement les opuscules sur l'Esprit géométrique et cette maxime toute cartésienne : « La méthode de ne point errer est recherchée de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les géomètres seuls y arrivent, et, hors de leur science et de ce qui l'imite, il n'y a point de véritables démonstrations. » (Espr. géom. II, B. p. 194). Plus tard, Pascal dira d'Arnauld (1«r recueil Guerrier, p. 325. — M. 1003). « Voilà une belle occupation pour M. Arnauld que de travailler à une logique !

LÀ raison 13

même18? Qui ne sait comme Pascal à décrié cette pauvre, impuissante, imbécile raison 10 ? Il éprouvait une sorte de joie amère à la voir rabaissée, humiliée, réduite par les pyrrhoniens à demander grâce2®, persi-

Les besoins de l'Eglise demandent tout son travail. » — N'exagérons rien d'ailleurs et n'oublions pas que Nicole lui-même, sur la fin de sa vie, regrettait en ces termes son intempérance philosophique : ((Lapins solide philosophie n'est que la science de l'ignorance des hommes... Si j'avais à revivre, il me semble que j'éviterais de faire paraître de l'inclination pour aucun de ces partis, et que je ferais en sorte qu'on ne me mettrait pas au nombre des cartésiens, non plus qu'en celui des autres. » /Ess. de mor. t. VIII p. 207, lettre 82, sur la manière d'enseigner la philosophie aux jeunes religieux).

48 Voir la série de pensées B. 76-79. H. XXIV, 100 bis et ter. M. 663. <( Descartes inutile et incertain. » — M. 942. < « Ecrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. » > — M. 1000 (Témoignage de Marg. Périer. Faugère, Lettres et opusc. p. 458). <. « Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. » > — « Feu M. Pascal, quand il voulait donner un exemple d une rêverie qui pouvait être approuvée par entêtement, proposait d'ordinaire l'opinion de Descartes sur la matière et sur l'espace. » Nicole. Essais de Morale, lettre 83, d'après M. 1005.

49 H. VIII, 1. M. 336 [16]. B. 434. « Humiliez-vous, raison impuissante. Taisez-vous, nature imbécile... » II. XXIV, 53 bis. M. 101. B. 365. « Toute la dignité de l'homme consiste en la pensée... Mais qu'est-ce que cette pensée? Qu'elle est sot(<

On n'en finirait pas si l'on voulait citer tous les textes allégués pour le « pyrrhonisme » de Pascal : aussi bien les trouveraton partout.

*° H. XXV, 30. M. 50. B. 388. « Le bon sens. Ils sont contraints de dire : Vous n'agissez pas de bonne toi. Nous ne dormons pas, etc. Que j'aime d voir uperbe raison humiliée et sup-

fiée par Montaigne à qui il prête pour l'occasion, avec ses plus sombres couleurs fl, plus de logique et de profondeur que n'en eut peut-être le délicat épicurien. Irrité des prétentions de la raison à pénétrer jusqu'au divin, il voudrait « l'achever » ". Et dans ce but, il n'oubliera aucune de ses faiblesses, il réunira contre elle toutes les « puissances trompeuses » dont elle est le jouet" et il se fera fort de lui arracher ce désaveu d'elle-même qui est encore, selon lui, ce qu'elle peut prononcer de plus raisonnable*4, car, étant « ployable à tous sens », elle ne saurait servir de règle ".

pliante î Car ce n'est pas là le langage d'un homme à qui on dispute son droit, et qui le défend les armes et la force à la main. Il ne s'amuse pas à dire qu'on n'agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force. »

81 Entretien avec Saci. B. p. 155 et 157, Saci : « Je crois assurément que cet homme avait de l'esprit, mais je ne sais pas si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses principes. » — Pascal : « Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme. »

m M. 194 [5]. B. 73 (omis dans Havet). [ « Cela suffirait sans doute si la raison était raisonnable. Elle l'est bien assez pour avouer qu'elle n'a encore pu trouver rien de ferme ; mais elle ne désespère pas encore d'y arriver ; elle est aussi ardente que jamais dans cette recherche, et s'assure d'avoir en soi toutes les forces nécessaires pour cette conquête. 77 faut donc l'achever, et après avoir examiné ses puissances dans leurs etMs, reconnaissons-les en elles-mêmes ; voyons si elle a quelques forces et quelques prises capables de saisir la vérité. »J

■» H. III, 19. M. 001. B. 83- — Cf. H. III, 3. M. 601. B. 82.

M H. XIII, G. M. 457. B. 272. « Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison. »

u H. VII, 4. M. 333. B. 274.

Mettre ces textes en regard, c'est poser le problème, tant de fois agité, du scepticisme de Pascal. Ce n'est qu'au terme de cette étude que nous pourrons essayer une solution. Mais dès à présent, n'oublions pas qu'il serait puéril de chercher dans un auteur dont nous ne possédons que des fragments épars et qui « cherche sa pensée encore plus qu'il ne la formule » " une conciliation qui effacerait toute trace de tâtonnement et réduirait aux proportions d'un système les confidences d'une âme vivante et mobile, jetées au jour le jour sur le papier. N'oublions pas surtout que ces oppositions extrêmes entraient dans le plan de Pascal et devaient servir dans sa pensée à l'apologie du christianisme, en mettant aux prises sous nos yeux, pour mieux les détruire l'une par l'autre, les deux formes, dogmatique et sceptique, de la sagesse profane : si bien qu'il faut y voir, selon l'heureuse formule de M. Droz, moins une « contradiction de systèmes » qu'un a système des contradictions » de la nature humaine *\

16 Vinet. Etudes sur B. Pascal (ouvrage posthume). 3« éd. Paris, Fischbacher, p. 246. — Qui ne voit la difficulté, l'impossibilité même, aujourd'hui généralement avouée, de retrouver dans les détails le plan de l'Apologie, qui pour Pascal lui-même n'était pas définitivement arrêté ? Et comment se flatter de parvenir, sans cela, à une synthèse parfaitement objective de la doctrine ? « Comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par leur différente disposition ! » H. VII, 9. M. 715. B. 22.

17 Droz, Etude sur le scepticisme de Pascal considéré dans le livre des Pensées, Vins, Alcan, 1886, p. 177. Cet ouvrage est

Une distinction s'impose dès l'abord. Le mot raison paraît avoir dans Pascal un sens large et un sens plus restreint, et c'est ici le lieu de nous rappeler une de ses maximes : « Ceux qui ont l'esprit de discernement (( savent combien il y a de différence entre deux mots a semblables, selon les lieux et les circonstances qui a les accompagnent *8». Il écrivait dans le Traité du vide, après avoir mis à part les vérités historiques et religieuses, connues par autorité : « Il n'en est pas de « même des sujets qui tombent sous le sens ou sous a le raisonnement : l'autorité y est inutile, la raison « seule a lieu d'en connaître *9 ». Ici il est évident que la raison s'étend plus loin que le raisonnement ; tout ce qui n'est pas matière d'autorité, que ce soit d'ailune remarquable application à l'analyse et à l'interprétation des Pensées des règles de V « art d'agréer » tracées par Pascal lui-même. 11 est superflu de dire qu'on peut beaucoup y prendre. L'erreur serait, je crois, de s'en tenir là, de tout expliquer par la marche de l'apologie et les exigences de 1' i ordre du cœur. » Il y a dans les idées de Pascal sur la raison humaine quelque chose d'absolu, d'indépendant de tout argument ad hominem, d'irréductible au dogmatisme philosophique, encore que rien ne ressemble moins, je l'avoue, au scepticisme également philosophique. Surtout, je me refuserais, avec Boutroux, à prêter à Pascal une manœuvre quelconque qui irait à simuler prov ent un scepticisme de surface pour amener plus

nent l'adversaire aux convictions de la foi. Tout ce que dit Pascal sort du plus profond de son âme. A nous de l'expliquer : c'est ce que j'essaierai de t'a i :

" Espr. g-'oiii. II. B. p. 192.

,9 Fragm. d'un Traité du vide. B. p. 70. Cf. XVIII» Provinciale, texte cité plus loin, note 44. Ici la raison est distinguée, non seulement de l'autorité, mais des sens. C'est la distinction bien connue des trois ordres de grandeurs.

leurs objet d'intuition ou de connaissance abstraite, principes ou conclusions, rentre dans son domaine. D'autre part, là où nous lisons dans les Pensées, à propos des premiers principes connus par le cœur : « C'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de <c part, essaie de les combattre 30», Pascal avait dicté d'abord : la raison. Et, dans la suite de ce fragment, il emploie indifféremment les mots de raison et de raisonnement pour les opposer au cœur, c'est-à-dire à l'intuition.

On pourrait multiplier ces exemples : ils nous montreraient la raison, tantôt opposée au sentiment, qui est cependant pris parfois, nous le verrons, pour une des deux formes, et la plus élevée, de l'intelligence humaine 31, tantôt représentant toute la nature intelligente de l'homme et opposée à ce titre, soit à l'instinct des animaux 32, soit à la foi surnatu-

80 < H. VIII, 6. iM. 420. B. 282. > Voir les variantes de l'édition Michaut.

" H. XXIV, 52. M. 424 [5]. B. 252. « La raison agit avec lenteur... Le sentiment n'agit pas ainsi : il agit en un instant, et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment : autrement elle sera toujours vacillante. » — H. XXIV, 5. M. 13. B. 278. « C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. » — Cf. < II. VIII, 7. M. 759. B. 95 « La raison rend les sentiments naturels, et l< s sentiments naturels s'effacent par la raison. » > — H. VIII, 9. M. 866. B. 395. « Instinct. Raison... »

M « N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme, et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent . au lieu que l'instinct

demeure toujours dans un état égal ? » Fragm. d'un Traité du vide. B. p. 79. - Cf. U. XXV, 11. M. 493. B. 342.

relie S3. La raison est parfois réduite à l'esprit géométrique : d'autres fois, elle s'étend aussi à l'esprit de finesse. Cette distinction suffît-elle pour résoudre toutes les antinomies des Pensées ? Assurément, un grand nombre disparaissent d'elles-mêmes : ainsi, cette « impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme » 34 ne vaut plus que contre la raison raisonnante ou discursive, non contre l'évidence du cœur, propre aux principes et supérieure au raisonnement : nous sommes avertis qu' « il est aussi inutile o et aussi ridicule que la raison demande au cœur des « preuves de ses premiers principes, pour vouloir y « consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât « à la raison un sentiment de toutes les propositions a qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir33 ». C'est là la « nature » qui confond les pyrrhoniens 36, et la certitude qu'elle nous donne, loin d'être moins ferme que celle du raisonnement, est la base indispen-

»H. XIII, i. M. 521. B267. — H. XIII, 3. M. 453. B. 273.

38 < H. VIII, 6. M. 420. B. 282. > Il faut lire tout ce fragment, qui est de première importance pour connaître la vraie pensée de Pascal. «... La connaissance des premiers principes., aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours... Les principes se sentent, les propositions se concluent, et le tout

avec certitude, quoique par différentes voies Cette impuissance

ne doit servir qu'à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire... »

36 H. VIÏ!. 1. M. 536 [15].B.43i (p. 531).

sable sur laquelle le raisonnement doit s'appuyer. Cependant, il reste des difficultés 87, et je ne crois pas qu'on puisse nier que le grand génie de Pascal, séduit peut-être, comme tant d'autres, par le mirage métaphysique de l'abstraction réalisée et trop pressé du désir d'abîmer la raison devant la foi, la nature devant la grâce, ait parfois inconsciemment abusé de la double signification du mot raison pour faire tomber sur toute la nature intelligente de l'homme des critiques qui ne pouvaient porter que sur la raison raisonnante et qu'il a lui-même réfutées ailleurs par un simple appel à notre faculté naturelle d'intuition 38. Cette confusion d'ailleurs n'est-elle pas le péché, plus ou moins habituel, de tous ceux qui au nom de la volonté, du cœur, du sentiment moral, ont entrepris le procès de la raison ? 39.

87 La principale, selon moi, vient de l'inquiétude, souvent exprimée par Pascal, — et jamais résolue autrement que par la foi, — sur l'origine, et partant la valeur de nos principes naturels, qui ne sont peut-être que nos principes accoutumés. Cf. note 155.

88 Rien d'instructif, à cet égard, comme la comparaison des deux fragments fameux H. VIII, i. M. 536. B. 434 et < H. VIII, 6. M. 420. B. 282 > que l'on pourrait appeler, l'un la thèse, l'autre l'antithèse du pyrrhonisme. — A vrai dire cependant, cette faculté d'intuition n'est naturelle pour Pascal que comme un reste, un débris de la première condition de l'homme et c'est ce qui concilie les contradictions dans une synthèse supérieure inspirée du dogme Cf. notre chapitre IV.

88 On me permettra de citer ici quelques lignes lumineuses d'un maître regretté, qui a repris, dans un esprit plus modéré, mais avec une prédilection visible, quelques-unes des positions de Pascal sur la « certitude morale. » a II ne faut pas appeler rai-

Quoi qu'il en soit, et sans perdre de vue cette distinction fondamentale, qui nous permettra souvent de rendre pleine justice à Pascal, il nous faut, avant

son tout court la raison incomplète, la raison orgueilleuse, la raison pervertie. Il ne faut pas oublier que ce mot raison a plusieurs sens. Pensez-vous, en le prononçant, à la lumière de l'intelligence, à la règle du jugement ? Voilà une raison que vous ne pouvez proscrire : prétendrez- vous supprimer la lumière ou la règle ?... Nommez-vous raison la facullé que nous avons de voir et de juger ? L'œil intellectuel peut être malade, le juge peut être prévenu ou corrompu ; sans doute : mais direz-vous que, les yeux crevés, on verra mieux, et que, tout juge supprimé, la règle sera mieux appliquée ? Non, vous ne pouvez nulle part vous passer de la raison, si par là vous entendez ce qui voit et juge. 11 peut y avoir d<js précautions à prendre pour bien voir et bien juger, un traitement à suivre, des secours à recevoir, des moyens déterminés à employer : mais cela même, n'est ce point dans la lumière intellectuelle que vous le trouvez véritable, n'est-ce pas avec Pœil intellectuel que vous en percevez la convenance ou la nécessité ? Reste un troisième sens du mot raison :... on exprime fort bien ce qu'elle est en la qualifiant de « discursive. » Or, à ce titre, elle a presque partout quelque chose à faire, puisque l'esprit humain n'a pas l'intuition vive et soudaine de la vérité. Mais, si elle est indispensable, c'est comme auxiliaire simplement. Elle n'est plus maitresse comme dans le premier cas, elle n'est plus l'organe même du vrai, comme dans le second : elle n'est qu'un instrument. On brouille tout, si l'on perd de vue cette triple acception du mot raison. On conseille de renoncer à la raison pour croire, et l'on estime la loi plus assurée parce que la raison est humiliée et proscrite. De quelle raison parle-t-on ? Est-ce qu'il y a jamais lieu de renoncer aux principes d '(Mern« lie vérité qui président à toute pensée ? Est-ce que le sentiment ou la volonté ou l<is exigences de la pratique doivent jamais, peuvent jamais 1rs supprimer ou les faire fléchir ? Le prétendre* ce serait ôter au sentiment sa lumière, à la volonté sa règle, à la pratique son guide, à la foi sa base. » (Ollé-Laprune. De la Certitude morale, ch. 4. Paria, Belin. 2' éd. 1892, pp. 139-14J ).

d'entrer dans le champ réservé de la croyance religieuse, parcourir avec lui les différents domaines où s'exerce légitimement et souverainement la raison humaine.

Le premier de ces domaines est celui des sens. Pascal a écrit40 : « Les appréhensions des sens sont toujours o vraies ». Entendez cela des appréhensions vraiment premières et irréductibles, car il y a des apparences qui. sans être fausses en elles mêmes, nous induisent à des interprétations erronées41. La raison doit juger les apparences sensibles et les mettre dans Tordre qui est proprement la science : mais elle ne peut le faire qu'à condition de se soumettre d'abord au fait et d'y recourir sans cesse comme au seul critère sans appel *\

40 II. VI, 26. M. 633. B. 9. — Cf. XVIIIe Provinciale (texte cité plus loin, note 44).

" H. III, 19. M. 601, 30. B. 83. - Une théorie de la croyance dans Pascal appellerait connue complément une théorie de Terreur. On y verrait que toute erreur est une vérité incomplète... « Peut-être que cela vient de ce que naturellement l'homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage ; comme les appréhensions sens sont toujours vraies ». H. VI, 26. M. 633. B. 9. C'est ce qui permet à la volonté d'intervenir. H. III, 10. M. 348. B. 99. a La volonté est un des principaux organes de la créance ; non qu'elle forme la créance mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. » D'ailleurs, il j »araît bien y avoir des erreurs nécessaires : H. VII, 11. M. 688. B. 81. « L'esprit croit naturellement et la volonté aime naturellement ; de sorte que, faute de vrais objets, il faut qu'ils l'attachent aux faux ».

" Fragm. d'un Traité du vide. B. p. 78. « Les secrets de la natine sont cachés... Les expériences qui nous en donnent l'intelligence multiplient continuellement ; et comme elles sont les

De là une horreur invincible pour les hypothèses „a mtes, non vérifiées, prématurées. Nous "savon q!n

s moquau fort de la matière subtile de Descart'" Et. quoi qu ,1 faille décidément penser des rapports

sïïr ?e c" deux gra,ids -pdts' » i2c

qu un abîme les séparait quand il s'agissait de linterventmn de la raison dans l'explication des phénoml nespysiqUes. C'était cheZ Pascal une pentelturl a fa passer le concret avant l'abstrait, la géométrie >nthe Uque avant l'algèbre et même avant l'arithmét.que, le fatt avant la théorie, tout comme, en apologue, l'observation de l'âme vivante avant les d monstrat.ons métaphysiques de la religion

Au-dessus du domaine des sens, au-dessous de celui de la foi, s étend le domaine propre de la raison. Cette dmsjon tnchotomique, clairement énoncée dans XVIII* Provinciale «, se retrouve dans la belle pensée

X£TT de la physique' ,es co^— mulMient à

"Témoignage de AMarguerite Périer (KM »»> u français 15281. p. 177. M" ,000 B no ) "'uTT ^ de mor. t. VIII o 221 ]al,„r 00 " ,- ~ Gf' N,cole' Ess.

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sur les trois ordres de grandeurs 45. Il serait donc excessif de représenter la raison comme une simple faculté de déduction occupée à mettre en œuvre les données des sens ou de la foi, et réduite, comme on a dit, à moudre le grain reçu d'ailleurs : ou du moins il faut reconnaître, selon la distinction énoncée plus haut, que le mot de raison, dans le domaine intermédiaire dont nous parlons, doit s'étendre aux intuitions qui, d'autres fois, sont réservées au cœur.

S. Augustin et S. Thomas, ces trois principes de nos connaissances, les sens, la raison et la foi ont chacun leurs objets séparés, et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi, fides ex auditu, tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens que ce serait au contraire détruire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens... Concluons donc de là que, quelque proposition qu'on nous présente à examiner, il en faut d'abord reconnaître la nature pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter^il s'agit d'une chose surnaturelle, nous n'en jugerons ni par les sens, ni par la raison, mais par l'Ecriture et par les décisions de l'Eglise. S'il s'agit d'une proposition non révélée et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre jug<y)Et enfin, s'il s'agit d'un point de fait, nous en croirons les sens auxquels il appartient naturellement d'en connaître. » (Faugère, Ed. des Gr. écriv. Hachette, 1895, tome II, p. 227).

*» H. XVII, I. M. 138. B. 793. - Cf. H. XXV, 181. M. 247. B. 460. D'après cette dernière pensée» i H semble bien que l'ordre intermédiaire de la raison ne va que jusqu'à la grandeur proprement intellectuelle et ne saurait atteindre à la vraie grandeur morale ou à la sagesse.) Celle-ci est surnaturelle, don gratuit de Dieu, et c'est pourquoi on ne peut en tirer vanité. Qui gloriatur in Domino glorietur. Quand donc ailleurs (H. VI, 41 M. 226. B. 67) Pascal oppose à la science des choses extérieures la science des mœurs, qui le consolera toujours au temps de l'aflliction, celle-ci ne peut être que la morale

A ce domaine propre de la raison appartiennent avant tout les mathématiques. Quand Pascal veut donner un exemple de grandeur intellectuelle, le plus haut, à son sens, dans le monde des esprits, comme Jésus- Christ dans le monde de la charité, le nom d'Archimède se présente à lui le premier : * Oh ! qu'il a éclaté aux esprits ! *6 ». C'est aux mathématiques surtout qu'il pensait, quand, présentant à la reine Christine sa machine arithmétique, il exaltait la royauté des esprits si fort au-dessus des puissances terrestres ". Ces sentiments, la piété austère des derniers jours ne les a pas refoulés au point de les détruire entièrement. Témoin la lettre à Fermât ", où il appelle la géométrie a le plus haut exercice de l'esprit » et (( le plus beau métier du monde », encore qu'elle ne soit qu'un métier, c'est-à-dire un moyen et non une fin en soi, « bonne pour faire l'essai, mais non pas

surnaturelle. La vertu naturelle n'existe pas pour lui, ou, s'il en reconnaît l'existence dans les philosophes qui ont dompté leurs passions (H. XXV, 31. M. 620. B. 349), elle doit lui parai tre nécessairement entachée d'orgueil, comme il l'a assez répété à propos d'Epictète. On reconnaît ici l'influence de S. Augustin.

*• H. XVII, i. M. 138. B. 793, p. 696.

47 En 1652. B. p. 112. « J'ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré, ou de puissance ou de connaissance. Les derniers peuvent, si je ne me trompe,

aussi bien que les premiers, passer pour des souverains Ce

second empire me paraît même d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps, etc.. »

m 10 août 1060, B. p. 228. Il faut tout lire : « Mais il y a maintenant ceci de plus en moi que je suis dans des études si éloignées de cet esprit-là qu'à peine me souviens-je qu'il y en ait. j>

<( Temploi de notre force. » Témoin les discours sur la condition des grands où il tient ce fier langage au jeune duc de Luynes : « Il n'est pas nécessaire, parce a que vous êtes duc, que je vous estime, niais il est « nécessaire que je vous salue... M. N. est un plus « grand géomètre que moi... Je passerai donc devant « lui, et l'estimerai plus que moi en qualité de géoce mètre »49.

La géométrie est la forme même de la raison, — entendez de la raison raisonnante ou déductiv e : elle offre à toute discipline le modèle parfait de la démonstration et comme une logique universelle, dont celle de l'école n'est qu'une pâle et bien oiseuse transposition. Il est vrai qu'elle ne définit pas tout et ne prouve pas tout : mais aussi bien serait-ce là une prétention chimérique, un idéal qui n'est pas humain. L'absence de définition et de démonstration n'est pas ici une infériorité, car elle tient, non à l'obscurité, mais à la trop grande évidence des termes premiers et des principes 50.

Dans ce domaine de la raison auquel appartiennent les mathématiques, faut-il faire encore une place à la philosophie ? C'est ici surtout qu'il importe d'être circonspect et modéré dans nos interprétations. Il se-

49 2e Discours. B. pp. 236, 237.

50 Espr. géom. passim. Ces déclarations sont a retenir pour les comparer plus tard à une doctrine un peu différente. — Ci', dans l'édition Brunsclivig (B. p. 165, note) celte addition du manuscrit : « Nous voyons par expérience qu'entre esprits égaux et toutes choses pareilles, celui qui a de la géométrie l'emporte et acquiert une vigueur toute nouvelle. »

rait facile d'accumuler les textes à la charge de la philosophie, qui ne vaut pas « une heure de peine 51 ». N'oublions pas qu'en ces endroits Pascal parle en apologiste de la religion : et à tout apologiste il faut pardonner quelques exagérations 52. A nos yeux sans doute la cause de la religion n'exige pas qu'on lui sacrifie la philosophie : il n'en était pas tout à fait de même, nous le verrons, pour un janséniste conséquent avec ses principes. Il est vrai d'ailleurs que, si Pascal oscilla longtemps entre la science et la religion, il ne fut jamais un pur philosophe, à moins qu'on ne veuille appeler de ce nom l'homme du monde qu'il fut durant quelques années, ami et quelque peu disciple de Méré et lecteur assidu d'Epictète et de Montaigne. Mais enfin, en pareille matière, des textes restrictifs bien précis pèsent d'un autre poids que des affirmations générales eu des condamnations en bloc. Or, nous avons de ces textes qui établissent, sinon l'entière innocuité, du point de vue rigoureux de la perfection chrétienne entendue au sens janséniste, du moins la possibilité d'une étude philosophique des deux questions les plus importantes, celle de l'âme et celle de Dieu.

61 H. XXIV. 100 bis. M. 371. B. 79]. « Nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Remarquons d'ailleurs que cette parole, barrée dans le manuscrit, était a l'adre.-se de la physique ou « philosophie naturelle » de Descartt

31 <• Il emploie l'hyperbole, l'expression qui dépasse la pensée. Ce n'est pas là un vain procédé de style. C'est la méthode d'un homme qui veut forcer la volonté. L'action suppose une vue exclusive, i Boutroux, Pascal, p. 166.

Sur la question de rame Pascal était resté cartésien. J'ai cité quelques-unes de ses déclarations sur l'immatérialité du principe pensant 53 ; il lui est arrivé de louer Descartes sur les admirables conséquences que celui-ci a su tirer du Gogito *\ « Il était de son sentiment sur l'automate M ». Sur la fin de sa vie, il était

83 Supra, note 17. — Cf. H. XXV, 31. M. 620. B. 349. « Immatérialité de Tàme. Les philosophes qui ont dumpté leurs passions, quelle matière l'a pu faire ?» — H. I, 1. M. 600. [41, 42]. B. 72, p. 356. « ... Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendrait que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connaissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connaît soi-même ; il ne nous est pas possible de connaître comment elle se connaîtrait. » — Cf. < M. 883. B. 339 >.

54 Espr. géom. II. B. p. 193. Il est vrai que cet éloge même est tout tempéré de réserves significatives. « Car, sans examiner s'il a réussi efficacement dans sa prétention .. [de fonder une physique], i

88 Témoign. de Marg. Périer (ms. Bibl. nat. fond fr. 15281, p. 177). — M 1000. B. 77, note). — Cf. B. 340-343. H. < XXIV, 67 >. XXV, 11. < XXV, 11 bis, 74 >. M. 493. < 436, 439, 8S2 >. Sur l'automatisme dans l'homme, voir plus loin notre étude sur la coutume. La théorie des animaux-machines était, de toutes celles de Descartes, la plus en faveur parmi les jansénistes. Il est curieux de constater comme elle s'harmonisait avec leurs principe théologiques. Jansénius avail enseigné que la souffrance ne pouvait être qu'un châtiment et D 'aurait pu être dans aucune hypothèse l'étal naturel de l'homme (Libri de statu natur.e purœ, 1. 3, c. Il, col. 925). Il s'ensuivait que 1ne pouvaient souffrir au sena propre du mot. • Auraient-elles mangé du foin défendu ? » — Cf. Baillet. Vii t. I.

p. 5^ (Pau-. BorihemelSj 1691). « Cette opinion des automates est ce que M. Pascal estimait le plus dans la philosophie de Descartes. » — Fr. Bouillier. IJiat. de la phil. cartes, t. 1,

28 PASCAL ET LE PROBLÈME DE LA CUoYANCE

encore tout heureux de trouver dans un livre de médecine des explications propres à concilier l'immatérialité de l'âme avec le mécanisme physiologique 5\

En théodicée, sa position est plus difficile à déterminer : la raison peut-elle, selon lui, connaître et démontrer l'existence de Dieu ? On sait sa répugnance pour les preuves métaphysiques et même physiques de cette vérité87. Cependant, il est bon de noter qu'il a lui-même une fois tracé l'esquisse d'une démonstra-

p. 155, 433 (Delagrave, 1868). — Sainte-Beuve. Port-Royal, 1. Iï, eh. 16 (t. II, p. 313-317), — 1. VI, e. 5 (t. V, p. 352).

56 Lettre à la marquise de Sablé. Dec. 1660. B. p. 230.

57 H. X, 5. M. 544. B. 543. « Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelquesuns, cela ne servirait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s'être trompés. » — < H. XXII, 2, M. 447. B. 242. « Dire à ceux-là qu'ils n'ont qu'à voir la moindre des choses qui les environnent et qu'ils verront Dieu à découvert, et leur donner, pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes, et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c'est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles...» > — -Cf. Filleau de la Chaise, Disc, sur les Pensées de M. Pascal (imprimé à la suite des Pensées. Amsterdam, Abraham Wolgang, 16S8. Page 11.) « Après qu'il leur eut exposé ce qu'il pensait des preuves dont on se sert d'ordinaire et fait voir combien celles qu'on tire des ouvrages de Dieu sont peu proportionnées à l'état naturel du cœur humain et combien les hommes ont la tête peu propre aux raisonnements métaphysiques, il montra clairement qu'il n'y a que les preuves morales et historiques, et de certains sentiments qui viennent de la nature et de l'expérience qui soient de leur portée. »

tion toute cartésienne de l'Etre nécessaire ". Ce qu'il reprochait à ces preuves, ce n'est pas le défaut de rigueu r, c'est leur disproportion avec les facultés moyennes et les dispositions morales du commun des hommes. On voit la preuve dans l'instant, mais une heure après on l'oublie et elle perd sa force. Sans doute, il en est de même de toutes les démonstrations compliquées, voire de maint théorème géométrique. Le mieux qu'on puisse faire, c'est de se rappeler qu'on a autrefois démontré telle ou telle vérité et de se l'imprimer dans l'esprit par la coutume, « car d'en avoir toujours les preuves présentes, c'est trop d'affaire ; » il suffît de les avoir vues « une fois en sa vie 59 ». Mais il y a dans l'homme à l'endroit de Dieu des difficultés, d'ordre surtout moral, que les vérités géométriques ne rencontrent pas : l'homme qui ne veut pas croire, qui est intéressé à ne pas croire, ne croira pas 60 ; il cher-

M < II. I, 11. M. 321. B. 469. « Je sens que je puis n'avoir point été, car Le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé ; donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini. » > — Cf. dans le fragment sur l'infini et le pari, cette addition, en marge dans le manuscrit (omise par Havet), qui est, en abrégé, l'argument de Bossue! <it de Malebranche : « N'y a-t-il point une vérité substantielle, voyant tant de choses qui ne sont point la vente même ? » M. G [5], B. 233, p. 43G.

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