Chapitre IV
Nous avons jusqu'ici procédé par analyse. Guidé par les indications de Pascal, nous avons distingué avec lui trois facteurs de la croyance. Ils apparaissent tout d'abord au nombre de deux : l'esprit et l'automate, l'esprit cherchant à se soumettre l'automate et à le faire marcher d'une pièce avec lui, l'automate parfois entraînant l'esprit dans des voies que celui-ci désapprouve. Mais ce dualisme, cette lutte se retrouvent au sein même de l'esprit. Soit que l'on distingue, sous les noms de raison et de cœur, l'entendement et la volonté, — l'entendement qui se rend à la vérité aperçue, mais se laisse prendre aussi à la vérité apparente, — la volonté qui plie l'entendement à ses désirs et pour cela le retourne du côté où les choses paraissent vraies, — soit que dans l'entendement même on oppose les procédés discursifs de la raison aux intuitions du cœur, le raisonnement laborieux et impliqué au sentiment primitif et spontané, soupleen sesdémarches, mais mystérieux en ses motifs, partout l'homme apparaît comme tiraillé et déchiré entre deux principes. Il n'est pas téméraire de penser que Pascal a dû personnellement souffrir, plus que personne, de ces anti-
nomies de la nature. Il y avait en lui un géomètre qui s'était révélé dès l'enfance et qui, sans la maladie de son père et surtout sans ses propres souffrances, se serait peut-être longtemps suffi à lui-même ; mais il y avait aussi un « fin », que Méré avait aidé à se reconnaître, qui était pour le géomètre une énigme et qui cherchait à dépasser le géomètre m ; un homme du monde qui partout perçait l'homme à jour et, promenant sans cesse son inquiète curiosité d'Epictète à Montaigne, n'aurait peut-être recueilli de ses excursions, avec son sens si vif des contrastes, qu'un pyrrhonisme blasé et cet invincible dégoût de l'homme qu'on retrouve chez un La Rochefoucauld 176. Mais il y avait aussi un chrétien qui, assez peu fervent d'abord, quoique toujours convaincu 177, s'accommodait fort
175 H. VI, 15 bis. M. 21. B. 36. «... C'est un bon mathématicien, i dira-t-on. — Mais je n'ai que faire de mathématiques : il me « prendrait pour une proposition... »
176 On a relevé les affinités des Pensées avec les Maximes. Cf. H. VI, 34. M. 738. B. 452. — H. XXV, 12. M. 700. B. 359. On sait d'ailleurs que les Maximes sont nées dans un milieu janséniste et que Pascal lui-même a fréquenté chez Mme de Sablé (cf. sa lettre à la marquise, de décembre 1660. B. p. 230). Je n'ignore pas que dans sa « période mondaine » Pascal est plutôt un admirateur enthousiaste de la nature humaine : le Discours, sur les passions de lamour, s'il est authentique, en est une preuve. Mais croit-on qu'avec ses vues profondes il se fût longtemps contenté de cet optimisme ?
477 Rien, en effet, dans les documents, ne ressemble, même de loin, à la légende romantique d'un Pascal sceptique luttant contre ses doutes et se forçant lui-même à croire dans la violence du désespoir. On sait que cette légende n'a pas peu contribué à compliquer ou à faire dévier la question du « scep-
d'une séparation absolue entre les choses de la science et celles de la foi 17\ Or, voici qu'après une excursion
ticisme de Pascal. » On s'est préoccupé des doutes contre la foi alors qu'il aurait dû être uniquement question de doutes contre la raison ; et on a démontré sans peine la parfaite conviction de Pascal, ce qui ne résout pas entièrement la question ; car nul n'est plus convaincu qu'un fîdéiste, encore qu'il ne ressemble guère à un philosophe dogmatique. — Ce n'est pas à dire d'ailleurs que Pascal n'ait pas connu, à l'état plus ou moins transitoire, les tentations contre la foi. On a parfois cité dans ce sens < H. XIV, 2. M. 900. B. 229 « ... Voyant trop pour nier et «trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre... » > Mais cela a tout l'air d'être mis dans la bouche de l'incrédule qui tient tête à Pascal. Je préférerais citer H. XXV, 20. M. 98. B. 259. « Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher ainsi de songer, et qui songent d'autant plus qu'on leur défend. Ceux-là se défont des fausses religions, et de la vraie même, s'ils ne trouvent des discours solides. » — Cf. H. XXIV, 7. M. 100. B. 615. « ... C'est parce que vous y êtes né, dira-t-on. Tant s'en faut ; je me roidis contre, pour cette raison-là même, de peur que cette prévention ne me suborne... »
178 J'ai fait remarquer (note 149) que l'Esprit géométrique témoignait encore de cet état d'esprit, au début du séjour à Port- Royal. On le retrouve dans les dernières Provinciales (note 44). Il est à croire qu'il renaissait dès qu'une occasion faisait revenir à la surface le savant ou le polémiste, l'homme naturel avec ses ardeurs indomptées. Et en parlant d'évolution je prétends moins indiquer une succession chronologique qu'un balancement rythmique entre deux états d'àme opposés. Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur ma pensée : c'est une approxima. tion, non un système. Rien ne saurait nuire autant qu'un partipris à qui veut saisir dans Pascal la mobilité de l'âme vivante. Et c'est, je l'avoue, ce qui m'inspire quelque défiance à l'endroit des tentatives, même les plus brillantes (comme celle de Sully- Prudhomme) pour reconstituer une philosophie des Pensées. S'il y a un système dans Pascal, ce ne peut être que celui de la dogmatique chrétienne, vue sous l'angle spécial de la théologie janséniste, et c'est dans ce sens seulement que je vais essayer une synthèse.
salutaire dans Iç monde et une courte expérience des sciences morales, où il ne trouve pas encore la science qui convient à l'homme 17°, le chrétien se ressaisit, éclate entre le savant et l'homme du monde, et dans un effort intense de réflexion sur ses croyances, arrive enfin à unifier son âme et à réaliser, dans un principe supérieur, la synthèse des termes jusque-là tenus pour inconciliables. Désormais, Pascal est complet, et les Pensées peuvent jaillir Tune après Fautre : elles vont cristalliser autour d'une préoccupation dominante, 'unification des contrastes par la foi chrétienne, et, au lieu du monument apologétique rêvé par leur auteur, édifier peu à peu une frappante effigie de son propre esprit. Il érige en loi universelle ses dispositions intimes et jusqu'à ses fluctuations: « Il faut, écrit-il, avoir « ces trois qualités, pyrrhonien, géomètre, chrétien « soumis i80 ». Géomètre, il l'avait été sans frein durant
179 H. VI, 23. M. 708. B. 144. « J'avais passé longtemps dans « l'étude des sciences abstraites : et le peu de communication « qu'on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé « l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne sont a pas propres à l'homme et que je m'égarais plus de ma eon- « dition en y pénétrant que les autres en les ignorant. J'ai parce donné aux autres d'y peu savoir. Mais j'ai cru trouver au « moins bien des compagnons en l'étude de l'homme, et que « c'est la vraie étude qui lui est propre. J'ai été trompé : il y « en a encore moins qui l'étudient que la géométrie. Ce n'est « que manque de savoir étudier cela qu'on cherche le reste ; « mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore là la science que « rhomrne doit avoir et qu'il lui est meilleur de s'ignorer pour « être heureux ? »
180 C'est la première rédaction, barrée dans le manuscrit, de a pensée qui a reçu cette rédaction définitive et adoucie : « Il
ses jeunes armées ; pyrrhonien, il le serait peut-être devenu tout à fait s'il était resté plus longtemps à l'école de Méré ; chrétien, il concilie le géomètre et le pyrrhonien 18i.
Cette conciliation, Pascal l'avait trouvée surtout dans le dogme du péché originel et de la Rédemption. La nature humaine, vue en ses profondeurs, lui était apparue comme une série de contrastes douloureux : contrastes de la vie, des mœurs, des lois et des institutions, non moins poignants que les contrastes de l'esprit, qui nous ont seuls occupé jusqu'à présent ; contraste, pour tout résumer en un mot, de la grandeur et de la misère de l'homme. On sait les cris passionnés que lui arrache ce tableau et on ne fera croire à personne qu'il n'y ait là que machines de guerre ou manœuvres d'apologiste, savamment concertées pour amener l'homme à point nommé à la rencontre du
« faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumet- « tant où il faut. » H. XIII, 2. M. 388. B. 268.
191 On voit par là ce qu'il faut retenir de la parole de Vinet : « La foi chrétienne ne conduit pas plus au pyrrhonisme qu'elle « ne peut en procéder... On dit que le pyrrhonisme a fait V; « chrétien ; il serait peut-être plus vrai de dire que le christia- « nisme l'a rendu sceptique » (Etudes siw B. Pascal, p. 247). Je crois que Pascal avait dans sa propre nature et dans ses lectures de Montaigne tout ce qu'il fallait pour douter de l'homme. On pourrait dire plutôt que le christianisme, tel qu'il l'entendait, servit à le retenir sur la pente du scepticisme en le rassurant sur la valeur des premiers principes. Mais il est très vrai d'ailleurs, et nous allons le voir, que ce christianisme, sous sa forme janséniste, ne pouvait que le confirmer dans un mépris provisoire de la raison.
christianisme. Ou plutôt, l'apologiste et l'homme se fondent à merveille. Les raisonnements se mêlent aux cris de l'âme parce que l'apologiste a vécu sa foi avant de la défendre.
Pour lui le péché originel est un fait plus éclatant que le soleil : « Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la a religion chrétienne découvre ce principe que la nau ture des hommes est corrompue et déchue de Dieu, « cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de « cette vérité ; car la nature est telle qu'elle marque « partout un Dieu perdu, et dans l'homme, et hors de « l'homme, et une nature corrompue....18'. Si l'homme u n'avait jamais été corrompu, il jouirait dans son « innocence et de la vérité et de la félicité avec assua rance ; et si l'homme n'avait jamais été que corci rompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de « la béatitude... tant il est manifeste que nous avons « été dans un degré de perfection dont nous sommes « malheureusement déchus !...18S. Suivez vos mouve- « ments, observez-vous vous-mêmes, et voyez si vous a n'y trouverez pas les caractères vivants de ces deux « natures. Tant de contradictions se trouveraient-elles « dans un sujet simple?...19*. Qu'est-ce donc que nous « crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y « a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, a dont il ne lui reste maintenant que la marque ou
*MH. VIII, I. M. 536 [17-18]. B. 434, p. 531.
"* H. XII, 4. M. 147 [14]. B. 430, p. 524*
(( la trace toute vide ? 185... Nulle religion que la nôtre « n'a enseigné que l'homme naît en péché, nulle secte « de philosophes ne l'a dit, nulle n'a donc dit vrai186... « Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et a il est si nécessaire, qu'il faut que nous naissions cou- « pables, ou Dieu serait injuste 18T ».
186 H. XI, 4 ter. M. 14. B. 606. Ceci se présente dans le manuscrit comme la conclusion d'un raisonnement que les éditeurs, aulres que M. Michaut, ont malheureusement transporté ailleurs. « Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous « aiment, il est injuste que nous le voulions... Nous naissons « donc injustes, car tout tend à soi... La volonté est donc dépra- « vée... » H. XXIV, 56. M. 14. B. 477.
187 H. XII, 6. M. 808. B. 489. Ici encore, remarquons qu'au jugement d'une théologie rigoureuse ces arguments ne seraient pas valables. Le catholicisme romain, tel qu'il s'est formulé surtout par opposition au protestantisme, admet la possibilité d'un état de pure nature où la concupiscence et la mort, actuellement suites du péché, auraient été naturelles à l'homme. Dès lors, on ne peut conclure de notre état actuel à la chute originelle, puisque nous aurions pu être créés, sans péché, dans cet état. Le péché originel est un tait qui, comme tous les faits révélés, se prouve par l'autorité et ne se conclut pas de la nature- Sans doute, rien n'est plus fréquent dans la chaire que d'expliquer nos misères par la chute originelle ; mais là même où l'orateur ne le dit pas, le théologien doit sous-entendre que cette explication, vraie en fait, n'est pas une nécessité de droit. — Quand donc Boutroux résume, fort exactement d'ailleurs, la pensée de Pascal en ces termes : « Il fallait... partant de l'étude de la « nature humaine où prétendent s'enfermer les libertins, leur « montrer que celte nature n'est pas telle qu'ils la supposent, « qu'un état de pure nature, sans aucun élément surnaturel, est « chez l'homme chose impossible » (Pascal, p. 159), il indique on ne peut mieux que l'apologie est janséniste dans son fond. Le pape S. Pie V, en 1657, avait déjà condamné cette propo-
Sans le péché originel la nature humaine est inexplicable. Posé le péché originel, tout s'explique. Mais le péché originel ne peut être connu par la raison. D'où la nécessité absolue de la révélation pour résoudre l'énigme de notre nature et servir de règle à
sition de Baius qui est presque textuellement celle de Pascal : « Deus non potuisset ab initio talem creare hominem qualis nunc nascitur. » (Bulle Ex omnibus, prop. 55. Denzinger, Enchiridion symbolorum. 11e éd., n° 1055, précédemment 935). De ce point de vue, qui est sinon le plus central, du moins le plus commode pour caractériser exactement le jansénisme, on peut noter les différences de doctrine qui le séparent du catholicisme. Le péché originel entraîne pour lui une corruption radicale de la nature, tandis que pour le catholique il n'a dépouillé l'homme que des dons gratuits et lui laisse une nature bonne en soi, quoique portée au mal par sa partie inférieure. On comprend dès lors que l'Eglise ait approuvé une pédagogie plus humaine que celle de Port-Royal, qu'elle ait défini au xvr siècle le libre arbitre contre les protestants et au xixe contre les traditionalistes la puissance de la raison pour s'élever jusqu'à Dieu (cf. p. 41, note 83), qu'elle admette enfin la légitimité d'une philosophie rationnelle, sauf à greffer sur la nature et la raison le surnaturel et la foi. — Ne voit-on pas l'intérêt que présenterait, pour l'intelligence des Pensées de Pascal et de leurs rapports avec la mentalité catholique, un commentaire suivi qui s'appuierait sur une étude approfondie, à la fois théologique et historique, du jansénisme ? Je n'ai pu qu'indiquer ce point de vue. Il est fortement accusé par M. Bremond et par le R. P. Petitot. Mais ni l'un ni l'autre n'en concluent rien contre une sage utilisation de l'Apologie. Un juge sévère en matière d'orthodoxie, le R. P. Gardeil, a pu écrire : « Cette œuvre immortelle ne saurait se ressentir de la caducité des apologétiques fondées sur les théories philosophiques ; parce qu'elle est placée sur un terrain plus profond et comme éternel, sur le granit inébranlable de la nature humaine saisie, non dans sa définition abstraite, mais dans sa réalité vécue. » (La crédibilité et L'Apologétique, irt éd. (1908), p. 115 ; — «• éd. (1912), p. 144. Gabalda).
nos mœurs 188. La révélation est un des bienfaits que nous apporte Jésus-Christ. Elle est dans l'ordre intellectuel ce qu'est la rédemption dans Tordre moral : elle remet les choses, non pas absolument dans l'état primitif, mais dans la voie vers cette restauration finale qui sera la glorification des élus.
Sans doute, on sait assez d'ordinaire que c'est là le centre de l'Apologie. Mais a-t-on aperçu toutes les conséquences qui en découlent pour le problème de la croyance ? Nous ne voyons plus la vérité sans voiles : c'est une des conséquenses les plus profondes et les plus immédiates de la chute iM. Surtout, la raison a
188 H. VIII, 2. M. 605. B. 425. Titre dans le manuscrit: « Que « l'homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien ni la jus- « tice. » Cf. [M. 283. B. 375. « J'ai passé longtemps de ma « vie en croyant qu'il y avait une justice ; et en cela je ne me trompais pas ; car il y en a, selon que Dieu nous Va voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c'est en quoi je me « trompais... »] — < H. XII, 7. M. 953. B. 445. Le péché originel « est folie devant les hommes... Mais cette folie est plus sage « que toute la sagesse des hommes... Car sans cela que dira « t-on qu'est l'homme? Tout son être dépend de ce point imper- « ceptible. Et comment s'en fût-il aperçu par sa raison, puisque a cest une chose contre la raison, et que sa raison, bien loin « de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui « présente ? » > Pascal paraît avoir oublié ici, au moins dans l'expression, quelque peu exagérée, de sa pensée, ce qu'il a dit ailleurs. H. XIII, 8. M. 650. B. 265. « La foi dit bien ce « que les sens ne disent pas. Elle est au-dessus et non a pas contre. » — H. XIII, 3. M. 453. B. 273. « Si on soumet a tout à la raison, notre religion n'aura rien de mystérieux et de « surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre reli- « gion sera absurde et ridicule. »
189 II s'ensuit une très curieuse règle de logique, applicable même aux axiomes géométriques. Nous ne sommes pas capables
perdu sa royauté : au lieu de dominer sur les penchants, elle s'asservit à eux ; l'homme croira désormais, non ce qui lui paraît vrai, mais ce qui plaît à ses passions 190. L'imagination, les sens, toutes les « puissances trompeuses » domineront sur lui. La coutume ploiera la raison à tous sens.
Mais aussi Dieu, dans sa miséricorde, tirera le re-
d'en connaître directement la vérité autrement que par le sentiment, qui est « semblable à la fantaisie. » — Espr. géom. I. B. p. 176 : « C'est une maladie naturelle à l'homme de croire « qu'il possède la vérité directement, et de là vient qu'il est « toujours disposé à nier tout ce qui lui est incompréhensible ; « au lieu qu'en effet il ne connaît naturellement que le men~ « songe et qu'il ne doit prendre pour véritables que les choses « dont le contraire lui paraît faux. Et c'est pourquoi, toutes les «fois qu'une proposition est inconcevable, il faut en suspendre « le jugement et ne pas la nier à cette marque, mais en exaa miner le contraire ; et si on le trouve manifestement faux, « on peut hardiment affirmer la première, tout incompréhen- « sible qu'elle est. » — Cf. Nicole, Ess. de mor. t. VI. Pensées diverses, 23 : « La lumière commune du christianisme suffit pour « nous faire connaître qu'une action est mauvaise, mais il n'y « a qu'une lumière extraordinaire qui puisse nous assurer que « quelque action est bonne. »
190 H. XXV, 27. M. 567. B. 439. « Nature corrompue. L'homme « n'agit point par la raison, qui fait son être. » La raison est prise ici dans son sens large et élevé ; au contraire dans cette note : H. XXV, 15. M. 884. B. 344. « Instinct et raison, marques « de deux natures. » Ici l'instinct désigne vraisemblablement les intuitions du cœur, débris de la nature primitive, et la raison les labeurs du raisonnement, peine de îa nature déchue. Ce qui confirme cette interprétation, c"est le parallélisme évident de la pensée H. VIII. 9. M. 866. B. 395. « Instinct. Raison. « Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le « dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à (( tout le pyrrhonisme ».
mède du mal lui-même : cette volonté, salie par ses attachements aux créatures, il ira la chercher par sa grâce, qui consent à lutter contre la concupiscence, comme à armes égales, par l'attrait du délectable, et cette certitude pleine que la raison ne peut plus se donner à elle-même il la fera rentrer du cœur dans l'esprit191. L'homme doit attirer la grâce par les humiliations : en voulant faire l'ange, il est devenu semblable à la bête19*, c'est le châtiment de l'orgueil. Mais aussi, s'il consent à s'abaisser dans sa nature corporelle, à a s'abêtir », la grâce fera rentrer dans son cœur les intuitions propres aux natures spirituelles. 11 commencera une nouvelle vie en Jésus-Christ, qui étouffera la vie d'Adam déchu en substituant la charité à la concupiscence. Dieu se rend sensible au cœur, et désormais tout s'éclaire à sa lumière. Le chrétien a dépassé le géomètre et vaincu le pyrrhonien. Il est en mesure de confondre les philosophes tout en les conciliant ; si
191 Cf. Espr. géom. II (Art de persuader) au commenc. B. p. 185. «Je ne parle pas ici des vérités divines... Dieu seul peut les mettre dans Tàm^, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, | our humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme, qui s'est toute corrompue par ses sales attachements... En quoi il parait que Dieu a établi cet ordre surnaturel, et tout contraire à l'ordre qui devait être naturel aux hommes dans les choses naturelles... Et c'est pour punir ce désordre par un ordre qui lui est conforme que Dieu ne veise ses lumières dans les esprits qu'après avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste qui la charme et qui l'entraîne. »
on élève l'homme, il l'abaisse ; si on l'abaisse, il l'élève. A Epictète et à Montaigne, qui voient dans la nature humaine ou toute grandeur, ou toute faiblesse, il donne à la fois tort et raison : car il y a à la fois grandeur et faiblesse, « dans des sujets différents, tout ce « qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce « qu'il y a de puissant appartenant à la grâce "\ Voilà
i9S Ceci toutefois doit être rigoureusement précisé. La grandeur est souvent donnée dans les Pensées comme naturelle à l'homme, au même titre que la faiblesse. La nature n'est qu'une capacité vide, mais c'est une capacité de bien. H. I, 8. M. 885. B. 423. « Que l'homme maintenant s'estime son prix. Qu'il s'aime, car il y a en lui une nature capable du bien... Qu'il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu'il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. » — Cf. H. VIII, 1. M. 536 [17, 18]. B. 434, p. 531. « ... Si l'homme n'avait jamais été que « corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité, ni de la « béatitude. Mais malheureux que nous sommes, et plus que « s'il n'y avait point de grandeur dans notre condition, nous « avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous a sentons une image de la vérité, et ne possédons que le men- « songe... » Cette idée du bonheur; cette image de la vérité, « invincible au pyrrhonisme, » et en général, tout ce qu'il y a de fondamental dans les aspirations et les intuitions du cœur, voilà, dans la nature déchue, le souvenir de notre premier état. Mais aussi n'est-ce pas pure nature : c'est un reste et une semence de grâce, un gage de la rédemption, une étincelle conservée sous les ruines. Ainsi parlait déjà l'auteur de Ylmitation de Jésus-Christ (liv. III, ch. 54) : « Opus est gratia tua, et magna gratia, ut vincatur natura, ad malum semper prona ab adolescentia sua. Nain per primum hominem lapsa et vitiata per peccatum, in omnes homines poena hujus maculae descendit : ut ipsa natura, quae bene et recta a te condita fuit, pro vitio jam et infirmitale corruplae naturae ponatur, eo quod motus ejus sibi relictus ad malum et inferiora trahit. Nam modica vis iiuae remansit est tanquara scintilla quaedam latens in cinere.
<r l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait « enseigner et que lui seul pouvait faire, et qui n'est « qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de « deux natures dans la seule personne d'un Hommece Dieu "* ».
Si l'on s'était toujours souvenu de ces paroles qui sont bien la « clef des Pensées », on n'aurait peut-être pas tant écrit pour ou contre le « scepticisme de Pascal. » On aurait vu assez clairement, ce me semble, que, si le scepticisme, — un certain scepticisme, portant sur les principes, non sur les déductions, — s'impose à la nature déchue 198, ce scepticismese résout,
I/aec est ipsa ratio naturalis, circumfusa magna caligine, adhuc judicium habens boni et mali, veri falsique distantiam, licet iuipotens sit adimplere omne quod approbat, nec pleno jam lumine ve?*itatis, nec sanitate affectionum suarum potiatur. »
194 Entretien avec Saci. B. p. 160.
4,5 H. XXIV, 1. M. 695. B. 432. « Le pyrrhonisme est le vrai. « Car, après tout, les hommes, avant Jésus Christ, ne savaient « où ils en étaient, ni s'ils étaient grands ou petits... » — Cf. ce passage barré H. VIII, I. M. 536 [15 ter]. B. 434, p. 531, note 2. [« Qu'on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu'ils ont « tant crié, que la vérité n'est pas de notre portée ni de notre « gibier, qu'elle ne demeure pas en terre, qu'elle est domes- « tique du ciel, qu'elle loge dans le sein de Dieu et que l'on ne • la peut connaître que dans la mesure qu'il lui plaît de la « révéler. »] — H. III, 19. M. 601 [29]. B. 83. « L'homme n'est « qu'un sujet plein d'erreur, naturelle et ineffaçable sans la a grâce. Rien ne lui montre la vérité. Tout l'abuse ; ces deux « principes de vérité, la raison et les sens, outre qu'ils manquent « chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'au- « tre. » — A vrai dire, ce scepticisme devrait s'appeler d'un nom moderne et plus juste, relativisme. Je ne crois pas que Pascal incrédule eût jamais douté de la valeur de la raison
grâce à la révélation et à la rédemption, en un dogmatisme fidéiste et mystique.
Dogmatisme d'ailleurs qui justifie la raison à ses propres yeux, car c'est le propre de la lumière surnaturelle, en nous éclairant, de nous donner à la fois une paix parfaite sur ses propres révélations et, par la notion de notre origine divine, la garantie de la raison dans les domaines de sa compétence.
Je trouve dans Emile Boutroux la plus exacte formule de ce dogmatisme, si riche et si complexe qu'il suffit d'en supprimer ou d'en altérer une pièce, d'oublier une des démarches de cette pensée si vivante, pour n'y plus voir qu'un amas de contradictions : (( Pascal affirme l'existence, dans la vie naturelle elle- « même, d'une intuition non intellectuelle portant a sur les principes de la vie morale : c'est l'intuition a propre au sentiment ou au cœur. Seulement, cette « intuition ne peut être dégagée et connue comme « vraie par les seules forces de la nature 196 ».
On ne saurait mieux dire. Oui, pour Pascal, la nature, même sans la grâce, est capable de rencontrer la vérité.
comme instrument de déduction et de coordination des données sensibles. Mais il en serait resté peut-être à cette déclaration : « Ce qui passe la géométrie nous surpasse. » (Espr. géom. I. B. p. 165). Les principes, en tant que révélation de l'absolu, échappent à nos prises. Le cœur seul peut étreindre l'absolu. Mais, comme son sentiment est semblable à la fantaisie (H. VII, 4. M. 333. B. 274), il ne saurait se garantir contre sos propres égarements.
196 Rev. des cours et conf. 28 avril 1898. 6« année, 2e série, p. 296.
Mais elle ne peut, depuis le péché, se rendre compte à elle-même de ses propres principes : seule, la foi surnaturelle peut lui révéler, avec le mystère de ses origines et de son premier état, le secret de ses inquiétudes et de ses obscurités actuelles. Pascal a été troublé à certaines heures, comme Descartes, et plus vivement que Descartes, par le fantôme du « malin génie 19: ». Et comme Descartes il fait appel, pour se délivrer de cette obsession, à la véracité divine. Seulement, le Dieu auquel il a recours n'est pas le Dieu abstrait des philosophes et des savants, c'est le Dieu vivant d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ, sensible au cœur, qui, avec la certitude, répand la joie et la paix dans les âmes.
Un fidéisme mystique qui s'est lentement substitué, par une évolution profonde de l'âme, et sous l'influence de la- doctrine janséniste, à un dogmatisme presque rationaliste, d'allure, sinon d'inspiration cartésienne : voilà, me semble-t-il, la plus exacte formule de ce qu'on a appelé le « scepticisme de Pascal. »
*97 Voir plus haut, note 155. H. VIII, t. If. 536. B. 434. « ... N'y • ayant point de certitude, hors la foi, si l'homme est créé par « un Dieu bon, par un démon méchant, ou à l'aventure, il est « en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou « taux, ou incertains, selon notre origine. »