U3 H XX. 11. M. 32. T
bles et des notions premières, l'instinct qui pousse aux affirmations spontanées l4\ Dans ce sens, le cœur est, non plus indirectement, mais directement, un moyen de connaissance :
a Nous connaissons la vérité non seulement par la a raison, mais encore par le cœur : c'est de cette deru nière sorte que nous connaissons les premiers prin- « cipes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'j « a point de part, essaie de les combattre... Car la « connaissance des premiers principes, comme qu'il a y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi « ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements a nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du a cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie « et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent « qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les
144 « On dit : les sentiments du cœur et aussi les mouvements du cœur. Le mot émotions signifie ces deux choses réunies. Le mot cœur, dans son acception morale, désigne donc ordinairement cette double aptitude de l'âme à sentir et à se déterminer par le sentiment seul. Pascal y attache quelque chose de plus : il prête au cœur la faculté d'affirmer, aptitude supplémentaire fort importante à ses yeux, puisqu'elle lui permet de croire en se passant de la raison... On peut définir la foi : l'intuition et l'affirmation, sur le seul témoignage du cœur, de ce qu'on nomme la divinité, c'est-à-dire du postulat indispensable pour expliquer et justifier ce que nous voyons de l'univers. » Sully-Prudhomme. La vraie religion selon Pascal. Àlcan 1905, p. 10, 13 (les soulignés sont de l'auteur). Il est à peine besoin d'ajouter que nous laissons au grand et infortuné poète la responsabilité de cette assimilation complète entre la foi religieuse et l'instinct d'affirmation, assimilation où Pascal aurait pu dénoncer une confusion, malaisée d'ailleurs à débrouiller'pour qui admettrait toutes ses affirmations.
LE COEUK 71
(( nombres sont infinis, et la raison démontre ensuite « qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit « double de l'autre. Les principes se sentent, les dé- « monstrations se concluent, et le tout avec certitude, « quoique par différentes voies... "5 ».
a Cœur, instinct, principes », trois mots que le manuscrit des Pensées nous montre, reliés par un diagramme significatif 143. Cette faculté d'affirmation spontanée, Pascal l'appelle encore sentiment, comme plus tard Jacobi 147. Nous l'appellerions volontiers
"5 < H. VIII, 6. If. 420. B. 282. > Tout ce fragment, cité déjà, contient l'exposé de cette doctrine capitale. Pour l'infinité des nombres et les carrés, voir le développement dans le premier opuscule sur l'Esprit géométrique. (B. p. 175 sq). Au lieu de : le raisonnement n'y a point de part, Pascal avait d'abord écrit : la raison. Les mots que nous avons soulignés montrent jusqu'à l'évidence combien serait superficielle toute interprétation de Pascal qui, dans la pensée fameuse « Dieu sensible au cœur » ne voudrait voir que l'intrusion de la sensibilité dans l'intelligence.
Cœur
Instinct
Principes
« Le papier a été déchiré et la figure coupée. 11 me semble que ces trois mots étaient reliés à un quatrième. » (Michaut, ibid.)
147 H. VII, 4. M. 333. B. 274. « Tout notre raisonnement M duit à céder au sentiment. » — H. VII, 33. M. 486. B. 3. «Ceux qui sont accoutumés à juger par le sentiment ne comprennent
rien aux choses de raisonnement, car ils veulent d'abord pénétrer d'une seule vue et ne sont point accoutumés à chercher
les principes. Et les autre?, au contraire, qui sont accoutumés à juger par principes, ne comprennent rien aux choses de sen-
intuition. Mais il faut prendre garde que les mots ont ici une importance capitale, moins par ce qu'ils
timent, y cherchant des principes et ne pouvant voir d'une seule vue. » — H. VII, 16. M. 136. B, 6. « Gomme on se gâte l'esprit, on se gâte aussi le sentiment. » — H. XXV, 160. M. 464. B. 732. « Prophétiser, c'est parler de Dieu, non par preuves du dehors, mais par sentiment intérieur et immédiat. » (mots soulignés par Pascal). A l'appui de cette définition il donne le texte de Jérémie (xxi, 33) : « Je mettrai mon esprit et ma crainte en votre cœur. » — Le sentiment, dans ce sens, est synonyme de Y esprit de finesse. Cf. H. VII. 32. M. 486. B. 3. Celui-ci est riche en intuitions du cœur, car il consiste surtout à avoir bonne vue pour distinguer les principes si déliés et si nombreux qui sont dans l'usage commun et dont les combinaisons diverses font toute la complexité des choses morales ; mais il consiste aussi à conclure de ces principes à leurs conséquences, par un raisonnement rapide, implicite et virtuel, qui ne saurait être mis en forme, mais se lait « tacitement, naturellement et sans art, car l'expression en passe tous les hommes, et le sentiment n'en appartient qu'à peu d'hommes. » (( H. VII, 2 bis. M. 639. B. 1, p. 318 )). On ne peut donc pas dire que le cœur coïncide absolument avec l'esprit de finesse, d'autant plus qu'il s'étend aux intuitions géométriques (les trois dimensions de l'espace), et que celles-ci ne relèvent pas de l'esprit de finesse, car « les « fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de « descendre jusque dans les premiers principes des choses spé- « culatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le « monde et tout à lait hors d'usage (ibid. à la fin). » D'ailleurs, il ne faut pas oublier que d'après un second fragment, <H. VII, 2. M. 452. B. 2> l'esprit géométrique lui même se dédouble : il y a Vesprit de justesse et celui qui est proprement V esprit de géométrie. (Nous nous rallions ici au commentaire de M. Brunschvieg). Tous deux tirent bien les conséquences des principes, mais l'un, qui paraît convenir plutôt à la physique, ne peut atteindre que peu de principes à la fois, dont il voit jusqu'au bout les conséouenres les plus fines, l'autre saisit à la fois un grand nombre de principes sans les confondre. « L'un est force et droiture d'esprit, l'autre est amplitude d'esprit. » Je
signifient strictement que par ce qu'ils suggèrent à l'esprit. Qui dit voir est surtout frappé de l'aspect
dirais volontiers que dans l'un prédomine la raison, dans l'autre les intuitions du cœur, quelque bizarrerie qu'il puisse y avoir à donner le cœur comme caractéristique du géomètre. Cette bizarrerie, Pascal en a le premier assumé la responsabilité en at'ribuant au « cœur » l'intuition des trois dimensions.
Un autre synonyme de l'esprit de finesse et du sentiment, c'est le mot jugement, opposé à V esprit. « ... La morale du juge- « ment, se moque de la morale de l'esprit, qui est sans règles. « Car le jugement est celui à <iui appartient le sentiment, « comme les Bciences appartiennent à l'esprit. La finesse est la « part du jugement, la géométrie est celle de l'esprit. » H. VII, 34. M. 412. B. 4.
Mais le mot « sentiment » a parfois dans Pascal un sens un peu différent : il désigne l'accoutumance de l'esprit aux propositions démontrées, dont la vérité finit par devenir presque aussi sensible que celle des principes. C'est ainsi que t les proposi- « tions géométriques deviennent sentiments, car la raison rend « les sentiments naturels, et les sentiments naturels s'effacent « par la raison. » < H. VIII, T. M. 759. B. 95 >. —Ainsi encore, « il faut mettre noire croyance dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante, » car • la raison agit avec lenteur », tandis que le sentiment agit « en un instant et toujours est prêt à agir. » H. XXIV, 52 (réuni dans le manuscrit à X, 8 : pensée sur l'automate). If. 424 [5], B. 252.
Voici enfin un curieux fragment, qui demanderait de longs commentaires, et où le sentiment, s'il n'est pas nomme, est bien nettement défini : <. i If. de Roannez disait : i Les raisons « me viennent après, mais d'abord la chose m'agrée ou mecho- « que sans en savoir la raison, el cependant cela me choqut « cette raison, que je ne découvre qu'ensuite. » Mais je crois, « non pas que cela choquait par ces raisons qu'on trouve aj « mais qu'on ne trouve ces raisons que parce que cela choque. » (2« manuscr. Guerrier. H. XXV. 56. If. 964. B. 276) >.
Il est bon de remarquer que si les mots $entir et sentiment prêtent a équivoque en fra i ble avec la perception extérieure, il n'en e:*t pas de même dans
lumineux des principes, de l'irrésistible évidence avec laquelle ils s'imposent à l'intelligence et lui enlèvent toute velléité de doute ; par là on les rapproche des conclusions de la science, dont ils ne se distinguent que par une différence de degré toute h leur avantage, une évidence plus immédiate. C'est ainsi que parlait la philosophie ancienne. Au contraire, par les mots sentir et croire, que les modernes préfèrent généralement employer, comme Pascal, en parlant des principes, on éveille dans l'esprit une idée d'obscurité, plus ou moins pénible à la raison et qui cependant s'impose, moins par l'attrait d'une vérité clairement perçue et facilement possédée que par une nécessité vitale dont nous ne sommes pas maîtres, quelque chose enfin comme une étreinte dans la nuit. Après cela, on pourra, selon son tempérament ou ses préférences, mettre la croyance au-dessous ou au-dessus de la science :
d'autres langues. Newman, comparant ces deux sortes de connaissances, parle du « sensé as un certain as mère feeling. » (University Sermons, 4). Jacobi avait trouvé le mot de Geistesgefùhl pour désigner son intuition fondamentale, que d'ailleurs il appelle aussi, non sans équivoque, du nom kantien de Vernunft. « Von dem, was wir wissem aus Geistesgefùhl, sagen « wir dass wir es glauben ». (David Hume ùber den Glauben, Vorrede, Sâmtliche Werke, Leipzig 1815, t. II, p. 60). Voici encore qui rappelle bien Pascal : « Licht ist in meinem Herzen, « aber so wie ich es in den Verstand bringen will, erlischt es. « Welclie von beiden Klarheiten istdie wahre ?die des Vers tana des, die zwar feste Gestalten, aber hintcr ihnen nur einen « bodenlosen Abgrund zeigt ? oder die des Herzen s, welche « zwar vcrheissend aufwârts leuchtet, aber bestimmtes Erkcn- « nan veruaissen lâsst ? » (Môme éd. t. I, p. 367. Lettre à Hamann, 16 juin 1783).
on pourra faire effort, comme nos géomètres contemporains, pour bannir de la spéculation tout mélange de données empiriques et d'intuitions irrationnelles, ou au contraire, comme Pascal, souhaiter d'être en toutes choses conduit par l'instinct 14\ De part et d'autre, l'intention avouée est d'opposer la raison au cœur ou à l'instinct, les conclusions claires et purement rationnelles du travail scientifique à ces lueurs indistinctes, dont nous ne saurions nous passer, mais qui ne nous laissent pas moins des inquiétudes inassouvies de voir et de palper l'objet de nos croyances.
Pascal lui-même paraît avoir varié dans son attitude à l'égard des premiers principes. Qu'on mette en regard des Pensées cet opuscule de l'Espritgéométrique auquel nous avons déjà plus d'une fois recouru : ici on verra un savant qui, avec une sérénité imperturbable s'occupe de rattacher les unes aux autres, d'anneau en anneau, les vérités scientifiques et, arrivé au bout de la chaîne, déclare tranquillement que l'impossibilité, désormais irréductible, de définir et de prouver tient, non à l'obscurité, mais à la trop grande clarté des concepts fondamentaux, non à un vice de la raison, mais à la nature même de la vérité "\ Surtout, il n'est pas ques-
148 < H. VIII, 6. M. 420. B. 282. « Plût à Dieu que nous n'en « eussions au contraire jamais [de la raison] besoin et que nous « connussions toutes choses par instinct et par sentiment! Mais i la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire « donné que très peu de connaissances «le cette sorte ; toutes les « autres ne peuvent être acquises que par raisonnement. •> >
**• Esp. géom. I. B. p. 175 « Toutes ces vérités ne se peuvent « démontrer, et cependant ce sont les fondements et les prin"
76 PASCAL KT LE PltOBLÈME DE LA CHOÏAÏSCE
tion de rattacher à des facultés différentes le raisonnement et l'intuition : l'un et l'autre sont les légitimes procédés de l'esprit, opposés aux « caprices de la volonté. » Loin d'être comparée à la foi surnaturelle, la croyance aux premiers principes en est soigneusement distinguée et l'on fait appel à l'origine divine de la foi pour la préserver du singulier préjudice que pourrait
« cipes de la géométrie. Mais, comme la cause qui les rend « incapables de démonstration n'est, pas leur obscurité, mais « au contraire leur extrême évidence, ce manque de preuve « n'est pas un défaut, mais plutôt une perfection. D'où l'on voit « que la géométrie ne peut définir les objets ni prouver les prin- « cipes, mais pour cette seule et avantageuse raison que les « unes et les autres sont dans une extrême clarté naturelle qui « convainc la raison plus puissamment que le discours. » — J» ne puis cependant m'empêcher de signaler, dès cette époque, un germe de ce qu'on appellera, plus ou moins improprement, le « scepticisme de Pascal » : c'est ce regret platonique accordé par le géomètre à la méthode idéale qui consisterait à tout définir et à tout prouver ( « Cette véritable méthode qui formerait « lesdémonstrationsdans la plus haute excellence, s'il étaitpossible « d'y arriver, consisterait... à définir tous les termes et à prou- « ver toutes les propositions. » B. p. 165). Je dirais volontiers qu'il y a dans cette vue un rêve inquiétant : car enfin, à qui fera t-on croire que l'arrêt du raisonnement, 1 àvayxY) arf,vai d'Aristole, ne s'impose pas, à quelque esprit et dans quelque condition que ce soit, au sommet de la science ?.. Quand ces
jes auront grandi, nous aurons les pensées sur le pyrrhonisme, nous aurons cette « impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme » (H. VIII. 9. M. 866. B. 395), ces éloges prodigués à Montaigne p*>ur avoir secoué violemment les fondements de la géométrie et de toute science (Entr. avec Saci. B. p. 154). ce doute importun sur l'origine des principes « à quoi les dogmatistes sont encore à répondre depuis que le monde dure, i (H. VM1. i. M. 536 [9]. B. 434, p. 530). Et je ne
- pas qu'on puisse se le dissimuler, la réponi - doutes
pour Pascal n'est que dans la révélation. Cf. plus loin, note 1*55.
lui causer l'intrusion delà volonté dans le jugement L'instinct n'est pas nommé : s'il l'était, ce serait sans doute, comme dans le Traité du vide l,â, pour être déprécié au profit de la raison : faculté animale, automatique, il ne saurait s'élever jusqu'à l'universel ni fonder une certitude.
Dans les Pensées, au contraire, nous lisons ces paroles étonnantes : « Plût à Dieu... que nous con- « missions toutes choses par instinct et par senti- « ment ! . . ."". Tout notre raisonnement se réduit à céder « au sentiment. Mais la fantaisie est semblable et con- « traire au sentiment, de sorte qu'on ne peut distina guer entre ces contraires 153 ». Nous supposons que les notions indéfinissables sont communes à tous les hommes, « mais nous le supposons bien gratuitement, ce car nous n'en avons aucune preuve », de sorte que
150 B. p. 185 « ... Je ne parle pas ici des vérités divines, que je n'aurais garde de faire tomber sous l'art de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature. Dieu seul peut les mettre dans l'àme, et par la manière qu'il lui plaît. Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du cœur dans L'esprit, et non pas de l'esprit dans le cœur, pour humilier cette superbe puissance du raisonnement, qui prétend devoir être juge des choses que la volonté choisit, et pour guérir cette volonté infirme qui s'est toute corrompue par ses sales attachements. »
161 B. p. 79 «... N'est-ce pas là traiter indignement la raison de L'homme et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent Bans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal ?... Il n'en est pas de même de L'homme, qui n'est produit que pour l'infinité. »
151 < II. VIII, G. M. 480. H . 88t>. 158 H. VII, 4, M. 333. B. 274.
(( cela n'est pas absolument convaincant de la dernière « conviction 154 ». D'ailleurs, nous ne sommes pas pleinement rassurés sur l'origine, et partant sur la valeur des principes premiers 155, à moins que la foi ne vienne nous en instruire. Nous devons enfin nous
154 H. III, 15. M. 427. B. 392. Et ainsi cette pensée, intitulée dans le manuscrit : « Contre le pyrrhonisme », se termine « à la gloire de la cabale pyrrhonienne... »
155 Entr. avec Saci. B. p. 154 «... Et puisque nous ne savons « que par la seule foi qu'un Etre tout bon nous les a donnés « véritables en nous créant pour connaître la vérité, qui saura, « sans cette lumière, si, étant formés à l'aventure par un être « faux et méchant, il ne nous les a pas donnés faux afin de nous « séduire ? » Ceci est mis dans la bouche de Montaigne, mais Pascal ne l'en reprend pas : il ne le blâme que pour cette inconséquence morale qui, après avoir reconnu que tout est incertain hors la foi, ne conforme pas sa conduite aux principes chrétiens. — Cf. H. VIII, 1. M. 536. B. 434. « Les principales forces des « pyrrhoniens, je laisse les moindres, sont : que nous n'avons « aucune certitude de la vérité de ces principes, hors la foi et « la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement « en nous. Or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve con- « vaincante de leur vérité, puisque n'y ayant point de certitude, « hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon, par un « démon méchant ou à l'aventure, il est en doute si ces prince cipes nous sont donnés ou véritables, ou faux, ou incertains « selon notre origine. De plus, que personne n'a d'assurance, « hors de la foi, s'il veille ou s'il dort... » — Je crois, et j'aurai à le redire, que c'est à ce point précis, — rien de plus, mais rien de moins, — que se réduit le scepticisme de Pascal : on l'appellerait donc bien mieux un fidéisme. Je tenais à indiquer ici que Pascal n'a pas toujours pensé de même. Sa doctrine me paraît être le résultat d'une évolution profonde de l'âme et d'un envahissement progressif de la foi dans le domaine de la science. Cette évolution, frappante, à mon avis, si l'on établit entre l'Esprit géométrique et les Pensées la comparaison que je viens d'indiquer, ne ressort-elle pas, d'un autre point de vue, de cette
ontenter à leur égard des certitudes du cœur qui, si lies échappent à la raison, tiennent aux plus intimes >rofondeurs de notre nature.
En voilà assez, je crois, pour reconnaître avec Emile îoutroux 1Bfl que Pascal a préludé à toutes les philoso- )hies de la croyance en admettant, à côté de l'entenlement discursif, comme un autre principe d'asseniment, une faculté d'intuition non rationnelle. Le :œur est pour lui, comme l'a dit excellemment Sully- ?rudhomme157 a la commune racine du sentir et du
)ensée, barrée après coup dans le manuscrit : [M. 283. B. 375. 3mise parr H. « J'ai passé longtemps de nia vie en croyant qu'il
< y avait une justice ; et en cela je ne me trompais pas, car il
< y en a, selon que Dieu nous Va voulu révéler» Mais je ne le
< prenais pas ainsi, et c'est en quoi je me trompais.., » ]
156 Revue des cours et conférences, 28 avril 1898, 6' année, l* série, p. 296. — M. Victor Giraud est du même avis : « Les théories toutes contemporaines de la croyance dans leurs parlies vraiment solides et durables, ce sont les siennes. » La philosophie religieuse de Pascal, p. 34. Cf. ses références à Renouvier (Année philos. 1895), Brunetière (Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1896), Newman (Grammar of assoit .
187 La vraie religion selon Pascal (Alcan, 1005) p. 30- Cf. Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1890, p. 783. — M. d'Hulst. Conférences de Notre-Dame, 1891 (Poussielgue), note 14. « Le cœur est pour lui, dans les passages du moins où il l'oppose a la raison, une faculté d'ordre intellectuel qu'on définirait assez bien le sens du concret opposé au sens de l'abstrait. » Le docte prélat obéissait peut-être à sa tendance intime en soulignant la nature intellectuelle de cette faculté. D'autres, comme Brunetière (notamment dans son introduction aux Bases de la Croyance de M. Balfour), ont peut être exagéré en sens contraire en parlant d'irrationnel. En ces questions, qui n'est pas plus ou moins dupe des mots qu'il emploie et des relations que v-ci soutiennent avec des associations d'idées et de sentiments parfois cachées au tréfonds de l'inconscient î
(( connaître, à cette profondeur intime où ces deux a fonctions psychologiques ne se sont pas encore difféa renciées, où ne s'est pas encore opérée entres elles » la division, encore inutile, du travail moral... Dans « ce domaine privilégié de l'intuition, l'on ne saurait « dire si Ton pense ou si Ton sent. »
On pourrait assurément critiquer cette conception, lui reprocher d'introduire au sein de l'homme une opposition par trop violente, enfin de réaliser des abstractions. Pascal s'est-il toujours assez gardé de ce mirage ? À-t-il pleinement conscience du procédé qui consiste, pour humilier la raison devant la foi, la nature devant la grâce, à séparer de la raison les intuitions du cœur, qui appartiennent cependant à l'homme naturel, et à abîmer ensuite celui-ci tout entier devant la grâce ?
Mais cette critique même est-elle tout à fait équitable ? Et Pascal ne nous reprocherait-il pas en ce moment de réaliser nous-même des abstractions sous les mots de nature et de grâce ? De la manière dont il les entend, ce ne sont pas des abstractions : ce sont des hommes vivants qui combattent en chacun de nous, Adam et Jésus-Christ158. On ne comprendra Pascal tout entier que si on se résout à pénétrer jusqu'au fond ce dualisme mystique directement inspiré par saint Paul. Je me propose d'indiquer au moins cette voie dans la conclusion de mon étude. Mais auparavant il
1SS II. XXIV, 4. M. 107. B. 523. « Toute la foi consiste en Jésus- Christ et en Adam ; et toute la morale en la concupiscence et en la grâce. »
faut appliquer à la croyance religieuse les résultats de cette longue analyse.
J'ai distingué deux sens principaux du mot cœur dans Pascal. On pourrait les résumer en deux mots : sensibilité ou volonté, — intuition. On se demande sans doute quel est celui que Pascal a en vue quand il nous parle de la foi du cœur ou du sentiment, de Dieu sensible au cœur, non à la raison. Veut-il dire, comme j'ai tâché de l'expliquer plus haut, qu'en présence de motifs intellectuels, dont la clarté, quoique suffisante pour rendre notre foi raisonnable, n'est pas telle cependant qu'elle arrache de force notre assentiment, il appartient aux mobiles d'ordre affectif, renforcés par la grâce, et en définitive au libre arbitre sous la grâce efficace, de faire pencher la balance du côté où nous avons vu Dieu et ses promesses ? Ou serait-ce qu'en dehors de tout raisonnement, de tout balancement de motifs intellectuels, Dieu envahit notre âme par une lumière supérieure et nous donne d'en haut un sentiment de certitude tel que Pascal l'avait éprouvé dans la nuit du 23 novembre 1654, sentiment aussi irrésistible au doute que celui qui accompagne la croyance aux premiers principes, mais tout aussi rebelle aux analyses de la raison raisonnante ?1S9.
159 Qu'on se rappelle ces mots du Mémorial : « Certitude | certitude sentiment veue joye. » .!<• reproduis la « copie ûgun du parchemin d'après la grande é<iUiun phototypique de M.
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A vrai dire, énoncer ces deux interprétations dans des termes que j'ai voulu faire aussi précis que possible, mais qui n'en rappellent pas moins de très près telle ou telle pensée de Pascal, c'est dire que l'un et l'autre sens ont été également dans son esprit 160. Pourquoi
Brunschvicg, folio E. Cf. H. Bremond tome IV, p. 369. —Cf. H. XXV, 160. M. 464. B. 732. « Prophétiser, c'est parler de Dieu, non « par preuves du dehors, mais par sentiment intérieur et immè- « diat. » Le mot de prophétie est employé ici selon l'usage assez fréquent de l'Ecriture dans un tout autre sens que celui de prédiction, pour désigner une connaissance de Dieu immédiate et expérimentale. Pascal y voit une preuve de la révélation annoncée parles prophètes. «... Qu'alors on n'enseignera plus son prochain, car Dieu se fera sentir à tous. — Vos fils prophétiseront. — Je mettrai mon esprit et ma crainte en votre cœur. » Tous ces mots ont été soulignés par Pascal lui-même dans le manuscrit. — C'est ici surtout qu'il aurait pu répéter ce qu'il disait au temps de sa vie mondaine : « L'on écrit souvent des choses qu'on ne « prouve qu'en obligeant tout le monde à faire réflexion sur « soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela <( que consiste la force des preuves de ce que je dis. » (Disc, sur les pass. de l'amour. B. p. 129). Le mot tout le monde serait de trop ici.
160 II est essentiel de remarquer que Pascal songeait si peu à les distinguer qu'il lui arrive de les réunir dans la même phrase. < H. VIII. 7. M. 759. B. 95. « La mémoire, la joie sont des sen- « timents, et même les propositions géométriques deviennent « sentiments. » > Le mot sentiment est successivement appliqué ici à une perception immédiate (la mémoire), à un état affectif (la joie), à une vérité démontrée que l'accoutumance a rendue familière et presque évidente. Il est clair que ces divers sens avaient dans l'esprit de Pascal une commune racine. Ce qui les réunissait sous un même mot, c'était surtout le dessein formé de les opposer, par leur caractère commun de spontanéité, aux labeurs du raisonnement. Si donc je cherche à dissiper ici quelques équivoques, c'est uniquement pour les besoins d'une analyse provisoire. Je n'oublie pas qu'elles cachent une unité
faut-il que l'analyse nous oblige à les distinguer ? C'est nous priver des richesses d'une langue merveilleusement réaliste, digne d'un grand poète, non moins que d'un philosophe de l'action et de la vie, langue toute faite d'expressions communes et plus forte dans son symbolisme tout primitif qu'une langue plus rigoureuse en ses précisions. Le mot cœur aura toujours sur les hommes une singulière puissance de suggestion3 que l'analyse dissout dès qu'elle y touche comme le scapel détruit la vie. Si Pascal l'a étendu jusqu'à l'intuition géométrique, c'est qu'il était gros pour lui de tous les sentiments mystiques accumulés en lui depuis la nuit de l'extase lbl et qu'il voulait faire resupérieure où se concilientlesantinomies. —D'ailleurs (du moins dans la période mondaine et plus ou moins cartésienne de sa vie) pour Pascal, l'amour et l'intelligence se confondaient au fond. « L'on a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour, et on les a opposés sans un bon fond, car V amour et la raison n'est qu'une même chose. C'est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté sans bien examiner tout, mais c'est toujours une raison, et l'on ne doit et on ne peut pas souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des machines très désagréables. N'excluons donc point la raison de l'amour, puisqu'elle en est inséparable. Les poètes n'ont donc pas eu raison de nous dépeindre l'amour comme un aveugle ; il faut lui ôter son bandeau et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux i Disc, sur les passions de l'amour. B. p. 133. Sur la part du corps dans l'amour, cf. cette réflexion (vers la fin) : « L'amour ne consistant que dans un attachement de pensée, il est certain qu'il doil être le même par toute la terre. Il est vrai que, se déterminant autre part que dans la pensée, le climat peut ajouter quelque chose, mais ce n'est que dans le corps (B. p. 134). »
161 J'emploie ce mot dans le sens vulgaire qui l'applique à toute crise intense du sentiment religieux, où l'allection déborde
fluer jusqu'à la source des sciences cette force nouvelle qui se révélait à lui d'une certitude supérieure à celle du raisonnement. D'ailleurs l'émotion religieuse ne s'était-elle pas mêlée chez lui plus d'une fois aux méditations du savant ? « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie 162». Voilà ce que pensait, ce
de toute part le raisonnement par sa spontanéité et sa facilité, — et non dans le sens précis et rigoureux qui relève de la théologie mystique. Celle-ci exige pour l'extase des conditions spéciales d'aliénation des sens et de connaissance de Dieu rigoureusement expérimentale, qu'aucun document ne nous force à attribuer à Pascal. Le Mémorial du 23 novembre 1654 (B. p. 142) nous montre-t-il autre chose que ce que les livres spirituels appellent une consolation abondante, rien qui sorte de la voie ordinaire de la vie intérieure ? M. Bremond a plus d'une chance de ne pas se tromper en allant ici plus loin que nous. Mais je ne puis que renvoyer aux fines analyses de ce maître (Hist. litt., tome IV, p. 369). Il en résulterait que la phase proprement mystique d'une crise qui a duré « depuis environ dix heures et demie jusques environ minuit et demi » se condenserait tout entière dans ce mot du mémorial : Feu. Mot flamboyant certes et suggestif, mais un peu court peut-être pour une si grave conclusion.
Sur les mots mystique et mysticisme, nous aurions bien besoin d'un bon article de lexicographie philosophique. On ne peut pas exiger sans doute qu'on laisse ce mot aux théologiens pour désigner l'état défini dont l'extase est un accessoire ou une pha^e transitoire. Les philosophes emploient, j'emploierai moimême couramment le mot mystique pour tout système qui subordonne plus ou moins à la foi religieuse les certitudes de la raison. Mais au moins devrait-on s'abstenir des rapprochements inexacts qui autorisent et propagent l'équivoque. N'est-il pas étrange de voir, réunis sous la même dénomination, Plotin et Pascal, sainte Thérèse et Jacobi ?
'•• < H. XXIV, 17 bis. M. 889. B. 206. >. - H. I. i. M. 600. B. IL. " Qui se considère de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se
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que sentait ce géomètre, dont la raison puissante ne consentait pas à se séparer longtemps d'une imagination ardente et quelque peu sombre. De là des réflexions qui pouvaient mener de la géométrie à quelque chose de meilleur que la géométrie même pour revenir ensuite étendre aux intuitions premières de la géométrie le bénéfice de la foi religieuse 16S.
Veut-on se convaincre de cette puissance des mots? Qu'on substitue la volonté au cœur dans ces mêmes textes où Pascal attribue au cœur la foi religieuse. Assurément, la substitution n'est pas illégitime et Pascal l'autorise quand il fait de la volonté « un des principaux organes de la créance 1G4 ». Le sens restera à peu près le même, du moins l'un des deux sens que je viens de distinguer, et d'après lequel la foi est comme la résultante des motifs intellectuels et d'un mobile d'ordre affectif, renforcé parla grâce, qui vient affermir l'intelligence dans ses hésitations. Mais justement, parce qu'il n'y a là qu'uu des sens précis du mot cœur, et non la pénombre vague d'images et d'émotions qu'il entraîne naturellement avec lui, la
considérant soutenu entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera à la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. »
168 Espr. géom I, à la fin. B. p. 184. — Cf. H. 1,1. M. 600. B. 72. Voir plus haut (note 155) les textes qui font dépendre de la foi à la révélation la vérité objective des principes rationnels ou du moins la connaissance explicite que nous en pouvons avoir.
164 H. III, 10. M. 348. B. 99. — Cf. les textes cités dans les notes 9, 11, 122, pour la synonymie des mots cœur et volonté.
physionomie des Pensées en sera tout autre. Le mot de volonté évoque, en effet, celui de liberté, encore qu'il ne se restreigne pas, nous l'avons vu, à désigner le libre arbitre. Et l'on verra tout d'abord saillir des textes en question cette thèse que Pascal sans doute n'a pas niée, mais qui n'était pas vraisemblablement au premier plan de sa pensée : il est au pouvoir de l'homme, toutes choses égales d'ailleurs du côté de l'intelligence, de donner ou de refuser son assentiment aux choses de la foi. Au contraire, le mot cœur, s'il n'exclut pas la liberté, ne l'appelle pas non plus nécessairement, et il convient beaucoup mieux pour désigner la poussée des tendances, naturelles ou acquises, qui pèsent jusqu'à rompre sur l'intelligence. Qu on y ajoute la grâce efficace du janséniste, triomphant de la délectation terrestre, et l'on comprendra comment ce mot de cœur favorise, partout où on le laisse entrer, la tendance à exclure le raisonnement pour lui substituer une sorte d'évidence mystique, résultant de la force et comme du grossissement des désirs surnaturels, et analogue, par la spontanéité d'affirmation qu'elle soulève, à l'évidence des premiers principes.
Evidence mystique, c'est bien le nom qui convient à cette foi sans raisonnement, par sentiment immédiat de Dieu, où Pascal a vu l'idéal, sinon l'état habituel du croyant 165.
*•» Cf. le Mémorial (B. p. 142) et les textes cités plus haut dans les notes 9 c, 10 et il, surtout la conclusion de < H. VIII, 6. M. 420. B. 282 > : a Ceux à qui Dieu a donné la religion par
En ceci, il s'éloigne certainement de ces écoles catholiques qui, sans condamner la connaissance mys-
« sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement perce suadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la donce ner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur « donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'hu- « maine et inutile pour le salut. » — C'est cet état de foi sentie que Pascal, bien que convaincu par la raison, cherchait avec inquiétude avant sa dernière conversion. De là les plaintes douloureuses dont sa sœur Jacqueline recevait la confidence : « Il s'ouvrit à moi, écrit-elle à Mm# Périer (B. p. 140), d'une maa nière qui fît pitié en m'avouant qu'au milieu de ses oceupa- « tions qui étaient grandes et parmi toutes les choses qui pouce vaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles c on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte « sollicité à quitter tout cela... mais que d'ailleurs il était « dans un si grand abandonneront du côté de Dieu qu'il ne sentait « aucun attrait de ce côté-là, qu'il s'y portait néanmoins de tout « son pouveir, mais qu'il sentait bien que c'était plus sa raison « et son propre esprit qui l'excitait à ce qu'il connaissait de « meilleur que noix pas le mouvement de i esprit de Dieu, et que, « dan3 le détachement de toutes choses où il se trouvait, s'il « avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyait « en état de pouvoir tout entreprendre et qu'il fallait qu'il « eût eu en cela d'horribles attaches pour résister aux grâces « que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il loi donnait. » Pascal avait goûté, lors de sa première « conversion », ce que lea auteurs mystiques appellent « consolation spirituelle. » Et ce D'esl <jue du moment où il l'eut éprouvé de nouveau. dan> la nuit du 23 novembre 1654, qu'il put retrouver la paix. If. Bremond a admirablement mis en lumière, dans son beau chapitre sur « la prière de Pascal », comment cet état de consolation sentie était postulé par la doctrine janséniste comme un si ck prédestination (Bût. litt. IV, p. 336-183). Ailleurs, le tingué critique élargit, comme nous avons essayé de le fa la signification pascalienne du mot « cœur. » 11 y voit, non « la
faculté d'aimer », mais « le tond même et h' tout de l'homme. (Test presquej si ce n'est tout à fait, le cœur au sens des mys
tique, n'y voient qu'un cas particulier de psychologie religieuse et s'efforcent plutôt de faire une large part au raisonnement dans l'acte de foi normal. 166. Au contraire, ses tendances le rapprochent beaucoup cette fois du protestantisme et de cette révélation immédiate à l'âme de chaque croyant dont Luther l67 faisait la condition nécessaire de la foi justifiante. Sainte-Beuve l'a reconnu 168, et Yinet n'était pas mal
tiques, la fine pointe de l'esprit, la partie supérieure de l'àme, la zone profonde où se fait la rencontre entre Dieu et nous. » (Hist. litt., t. III, p. 650, note 3).
tM V. supr. note 83 et S. Harent, art. Foi, col. 171 et suiv.
4*7 Je parle de Luther plutôt que de Calvin, car on sait, encore qu'il fasse appel au témoignage du Saint-Esprit, quel soin celuici a pris de rendre la foi raisonnable et presque rationaliste. Cf. F. Brunetière. L'œuvre de Calvin, conférence de Genève du 17 décembre 1901, dans Discours de combat, 2e série (Perrin, 4903), p. 121-160, notamment 140, note, sur la différence entre Calvin ei >las tiques. Cependant les principes de Calvin sur
la déchéance de la nature n'étaient pas loin de ceux de Luther ou de Jansénius. Cette inconséquence le rapprocherait d'Arnauld et de Nicole, ces froids raisonneurs, autant que l'àme ardente de Pascal se rapproche, selon moi, de celle de Luther, et prouverait une fois de plus que le tempérament gouverne les hommes plus encore que la logique des doctrines. — Il est bien entendu d'ailleurs qu'il ne s'agit ici que d'un rapprochement de tendances et que je ne mets pas en doute les convictions catholiques de Pascal sur tous les points où le jansénisme ne se rapproche pas du protestantisme, par exemple sur l'utilité des pratiques extérieures, la constitution de l'Eglise, les sacrements, etc..
tes p0j*t-Royal, append. au tome III, 2e éd. p. 618. « Malgré de « nombreuses et graves différences il y a un lien réel entre « l'inspiration chrétienne intérieure de Saint-Cyran, de Pascal « et celle des grands Réformés : pour eux tous la foi en la pai rôle de Dieu se fonde moins encore sur la tradition de
fondé à appuyer sur la psychologie des Pensées ces théories de l'expérience intérieure où la théologie protestante tendait déjà à mettre toute l'essence de la religion1*9. Quoi d'étonnant d'ailleurs que le jansénisme se rapproche du protestantisme ? Ne sont-ils pas sortis l'un et l'autre d'une même exégèse, qui, appliquée, d'une part à S. Paul, de l'autre à S. Augustin, s'efforce de presser jusqu'au bout les conséquences extrêmes du dogme de la chute, et, sans souci de le concilier avec d'autres dogmes, — celui de la liberté, par exemple, — en tire, avec la doctrine de la corruption radicale de la nature, ce qu'on a pu appeler le pessimisme chrétien ?170. Dans ces conséquences de la chute, il faut
« l'Eglise que sur le témoignage du Saint-Esprit. Ajoutez que « les uns et les autres présupposent une interruption de tradi- « lion, une corruption radicale et très ancienne (il ne s'agit que « du plus ou moins d'ancienneté) dans l'Eglise catholique. » Cet appendice est le résumé des controverses très intéressantes qui se sont élevées aux environs de 1857 entre théologiens protestants à propos de l'apologétique de Pascal.
169 Vinet. Etudes sur B. Pascal, Ed. posthume (Paris, Fischbacher), passim. — Cf. l'édition des Pensées par le pasteur Astié. Lausanne, Bridel, 1857. 2e éd. Paris, Fischbacher, 1883. — Sur l'évolution des théories de l'expérience religieuse dans le pro testantisme et leurs ultimes conséquences dans le « pragmatisme » contemporain, cf. les savants articles du R. P. Pinard dans le Dictionnaire apologétique et le Dictionnaire de théologie catholique (l'un et l'autre sous le titre Expérience religieuse). Du même, dans la Revue d'histoire ecclésiastique (Louvain), t. xvn (1921), pp. 63-83, 307 348, 548-574.
170 Pascal a souvent déclaré, particulièrement contre les pro testants, que le sens de l'orthodoxie et le seul moyen d'éviter les erreurs en matière de loi est de tenir fermement le milieu daDs l'affirmation simultanée de deux vérités apparemment
mettre en première ligne l'affaiblissement de la raison et la nécessité, pour y remédier, de recourir à une autre voie de connaissance, la foi du cœur.
Qui ne voit d'ailleurs que cette interprétation est la
contraires et de concilier dans une synthèse supérieure ce qui au sens humain paraît inconciliable. — Cf. surtout H. XXIV, 12. M. 563. B. 862. « La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire. La source en est l'union des deux natures en Jôsus-Christ ; et aussi les deux mondes... et enfin les deux hommes qui sont dans les justes... La source de toutes les hérésies est l'exclusion de quelques-unes de ces vérités ;... ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées... ils s'attachent à l'une, ils excluent l'autre. » — Une lois seulement, Pascal paraît avoir appliqué ce principe à la controverse janséniste. H. XXIV, 12 Lis. M. 475. B. 865. « S'il y a jamais un temps « où on doive faire profession des deux contraires, c'est quand « on reproche qu'on en omet un. Donc les jésuites et les jansé- « nistes ont tort en les celant ; mais les jansénistes plus, car les « jésuites ont mieux fait profession des deux. » Ce fragment, isolé au milieu de tant de professions de loi et de plaidoyers pour la doctrine de Port-Royal, de tant d'attaques contre les jésuites, est sans doute, avec une légère critique à l'adresse des Petites écoles de Port-Royal (H. XXV, 66. M. 196. B. 151), le seul indice que pourraient offrir les Pensées d'une « conversion » de Pascal à l'orthodoxie antijanséniste. Cette conversion, dont on a fort parlé depuis M. Jovy (Pascal inédit. Vitry-le-François, 1910) nous ne demandons pas mieux que d'y croire, avec M. Bremond (Hist. litt. t. IV. p. 406), sur le témoignage de Beurrier. Mais il faut bien avouer qu'elle n'a guère d'appui dans les papiers authentiques de Pascal. Quant à ce paradoxe qu'il n'aurait jamais été janséniste de doctrine, ou, — ce qui serait encore plus étrange, — n'aurait rien laissé passer de cette inspiration dans les Pensées (Guthlin. Les Pensées de Pascal, édition philosophique et critique. Paris, Lethielleux, 1896. Introduction, p. GXXI, sqq. Cf. Hatzfeld. Pascal. Paris, Alcan 1901, p. 275), il suffira sans doute de lui opposer le témoignage des contemporains. Malgré tous les adoucissements de l'édition
seule qui puisse venger Pascal du reproche banal de cercle vicieux ? Tout fidéisme qui tente une apologie se heurte, en effet, à une contradiction : d'une part, on déclare la raison incapable de se suffire et on l'invite à appuyer sur la foi la certitude de ses propres principes ; d'autre part, on justifie la foi par des arguments empruntés sans doute à la raison et qui supposent ces mêmes principes. Peut-être y a-t-il un moyen, un seul, d'échapper à cette fatalité logique : c'est de mettre résolument la foi dans un monde à part, au-dessus de toute compromission avec le raisonnement, de lui attribuer une évidence d'un ordre supérieur, qui permettra par surcroît de justifier la raison à ses propres yeux. On sera mystique, il est vrai, au sens le plus audacieux du mot. Mais, à ce prix, on pourra, sans contradiction, fort de sa certitude personnelle et de l'évidence du sentiment, inviter
de Port-Royal, Tillemont écrivait : « Ceux qui ont un amour « particulier pour la doctrine de la grâce doivent regretter « encore plus que les autres que cet ouvrage n'ait pas été » achevé, car il est aisé de juger que les fondements en au- « raient été établis sur la ruine du pélagianisme et de toutes « ses branches. » (Lettre du 3 février 1670 à Etienne Périer, reproduite dans la grande édition Brunschvieg, tome I, p. CCL). M. Bremond a profondément analysé les racines jansénistes de la « prière de Pascal » (Hist. litt. IV, 381) : « Quand Pascal se « trompe, il se trompe de toute son âme et >i, comme tout le « prouve, il a professé pour un temps les dogmes de Jansénius, « il n'aura pas été un janséniste pour rire, un psittaciste, un i simple ergoteur, encore plus superficiel que passionné. » Ce qui n'empêche pas M. Bremond, et nous avec lui, de croire au « meilleur Pascal >; dont l'âme catholique nous garantit la valeur durable de l'Apologie.
les autres hommes à chercher de tout leur pouvoir une certitude semblable171. On se servira d'arguments proportionnés à leur état présent, empruntés par conséquent à la raison, non pour communiquer une évidence qui dépasse entièrement la raison, mais pour décider les hommes à se préparer par l'humiliation à la réception de cette lumière d'en haut. Ces arguments auront une force de persuasion évidente pour ceux qui se meuvent ordinairement dans le cercle du raisonnement humain^ une valeur purement relative pour qui est habitué à secouer les bases rationnelles de la certitude, mais une valeur absolue pour ceux qui, ayant dépassé cette demi-sagesse, voient par la grâce de Dieu dans une lumière supérieure l'origine et la justification des principes de la raison. Il y a ici un de ces a renversements du pour au contre 17î » selon lesquels Pascal aimait à hiérarchiser les opinions humaines : le vulgaire croit à la puissance de la raison ; les demihabiles s'en moquent parce qu'ils l'ont acculée à l'impuissance et à la contradiction ; mais le chrétien s'en sert et la méprise tout ensemble parce qu'il a trouvé dans la foi du cœur, avec la révélation d'un monde nouveau, la garantie de la raison pour les démarches de sa compétence.
Dans ces conditions, se servir de la raison pour
171 Le sentiment ici n'est pas sensibilité, c'est une forme supérieure de l'intelligence, comme nous avons longuement essayé de le montrer à propos du mot « cœur ». Cf. note 147 (p. 71).
Ifi H. V, 2 bis. M. 497. B. 328.
mener l'homme à la foi est une méthode d'une sincérité parfaite, sinon d'une efficacité assurée 173, plus légitime en tout cas que la ruse qui consisterait à simuler un scepticisme de convention pour décider l'homme à se mettre à genoux. Une seule chose est requise : c'est que la lumière surnaturelle, que l'on est en droit d'attendre après les purifications et les humiliations volontaires, vienne luire assez tôt, au moment où Ton reconnaît les limites étroites de la raison. Le danger, en effet, serait qu'on restât là : à moitié chemin de l'apologétique, on ne recueillerait que le pyrrhonisme.
Ce danger, tous les contemporains l'ont senti. L'un d'eux, l'abbé de Villars, dans un pamphlet antijansé niste qui a pour titre : de la Délicatesse 174, fait dire à Pascal par un de ses personnages : « Vous vous y « prenez d'une manière à faire plus de pyrrhoniens « que de chrétiens et plus de libertins que de dévots. » A quoi Pascal est censé répondre : « Cela pourrait être a si je n'établissais que nous connaissons la vérité par « instinct et c'est de cette connaissance d'instinct que «je prétends qu'il faut connaître tout ce qu'il y a « dans l'Ecriture. »
l7S Je ne crois pas pour ma part à l'efficacité ni au bien-fondé de cette méthode comme, en général, de toute apologétique qui n'admet pas, en dehors de la foi, la valeur de la raison. Mais j'essaie de reconstituer la pensée de Pascal, et je la crois trop profonde pour lui prêter des inconséquences grossières.
474 Je ne le connaissais qu<^ par le Dictionnaire de Bayle (art. Pascal) et par l'ouvrage fie Droz {Etude sur le scepticisme de Pascal, p. 273), auquel j'avais emprunté cette citation. Depuis
Cette réponse doit suffire, et pour qui connaît les Pensées il n'y en a point d'autres.
lors, M. Bremond a étudié l'abbé de Villars dans le Correspondant du 10 septembre 1921 (t. 284 — ou 248 de la « nouvelle série » — p. 904 et suiv.) et a bien mis en lumière l'importance de cette « première réfutation des Pensées, » datée de 167], donc postérieure de quelques mois seulement à l'édition de Port-Royal. — Cf. Mme Périer. Vie de Biaise Pascal, B. p. 16. « Il disait que l'Ecriture sainte n'était pas une science de l'esprit, mais la science du cœur, qui n'était intelligible que pour ceux qui avaient le cœur droit, et que tous les autres n'y trouvaient que des obscurités. »