PRÉFACE
. J'&i raconté, dans un ouvrage précédent, la Renaissance du Sentiment Religieux au commencement du dix-septième siècle.
A peine triomphant, le sentiment religieux subit une crise profonde; c'était un peu par 'TclTet de son développement interne; c'était surtout à la suite du mouvement général des V idées : une morale d'inspiration laïque, la diffusion de l'incrédulité, la constitution de l'esprit scientifique, la transformation de la société et des mœurs furent les vraies causes du conflit où le Molinisme et le Jansénisme se dispu- ; \ tèrent l'Église — en la déchirant. C'est cette ^ crise que je veux exposer.
La personne et l'œuvre de saint François , de Sales avaient été le centre de ma première
étude. Cette fois, c'est Pascal qui sera le té* moin d'un temps et d'une crise.
Pascal n'est plus, pour le savant et l'érudit, une &me tendue et solitaire, un génie replié en lui-même, et ne devant rien qu'à lui-môme. Jamais homme ne fut plus attentif et plus passionné, n'eut les yeux plus largement ouverts, n'eut l'intelligence plus compréhensive. L'originalité de Pascal, ce n'est pas d'avoir tout inventé tout seul; c'est d'avoir amalgamé et combiné, avec une méthode rigoureuse, avec un don de synthèse et un don de vie incomparable, ce qui lui venait des quatre coins du ciel. Je voudrais retrouver dans le creuset quelque trace de ces éléments, je voudrais faire assister à quelques-unes de ces merveilleuses combinaisons.
' Cet ouvrage a d'abord été un travail de pure érudition. L'Université de Fribourg (Suisse) avait mis au concours le sujet suivant : De Montaigne a Pascal; Étude critique 9ur ki sources françaises des Pensées de Pascal. Un programme,
PRÉFACE in
&it de main de maître» indiquait dans quel sens il fiJlaitorienter les recherches. C'était un guide très sûr. Je Tai fidèlement suivi, et, de proche en proche, il m'a entraîné de la bibliographie à la biographie, de la biographie à l'histoire gênéraie. Si bien que mon mémoire était déjà devenu l'ouvrage présent, lorsque je l'ai envoyé à Fri« bourg, où il a été honoré du prix.
Il y a deux ans que le manuscrit m'a été rendu; dans cet intervalle, la littérature pascalienne s'est enrichie de nombreuses contributions, et particulièrement de deux publications capitales : l'édition des Pensées de là ColUâian des Grands Ecrivains, et la reproduction phototypique du manuscrit de Pascal, Tune et l'autre données par la maison Hachette, et signées d'un nom justement cher aux pascar lisants» celui de M« Brunschvicg. J'en ai profité pour reprendre de près tout mon livre. -
On verra l'importance que je donne aux travaux scientifiques de Pascal : l'esprit scien*
tifique est la maltresse forme du génie de Pascal. Dans cette étude, nouvelle pour moi, M. Duhem m'a été un modèle et un maître. Je n'ai pas parlé de la modernité de Pascal, et j'ai été sobre de renseignements sur la littérature moderne de Pascal : ce n'était pas mon sujet; le lecteur trouvera tout cela dans les beaux travaux de mon ami, M. Victor Giraud. Que je nomme, du moins, les livres et les hommes à qui je dois le plus : ce serait une injustice dé ma part que d'oublier la monumentale édition critique des Pensées de Pascal, de M. Michaut; les savantes et subtiles études de M. Lanson; celles de M. SuUy-Prudhomme; le livre de MM. Hatzfeld et Perrier; ce Pascal de M. Bou* troux qui m'a presque découragé; et encore et toujours, mon maître, M^ firunetière. Puis, pour finir, le Part^Royal de Sainte-Beuve, rad*mirable Poft-Aoyo/. .
. AS noveinlNre 1906.
morales d'origines antiques» et cet élargissement j
du catholicisme dont nous avons parlé. M. d'Ypres
n'a dans la bouche que le nom de Pelage, mais
CCS pélagions sont visiblement les néo-stoTciens
ses contemporains. Les commentateurs et les
défenseurs de Jansénius diront beaucoup plus
violemment leur intention; ib expliquent sans
détour à qui ib en veulent : leur but» c'est d'enn
pécher révolution de la vie et des conceptions r
religieuses, telle que cette évolution est en train
de se produire.
Le champion du Jansénisme» c'est incontestablement Antoine Amauld. Or» pour cette époque» ses œuvres se divisent en deux groupes. Les unes» postérieures à la condamnation des cinq propositions par le pape Innocent X» ont pour objet de démontrer» au prix de mille subtilités» > \
que la doctrine janséniste ne contredit pas cer- ^^
taines vérités essentielles du dogme catholique; mais les autres» antérieures à 1653» — soit VApo* logiê pour JaniMui^ soit Y Apologie pour le$ &im(i PiriM (réfutation du système de M. Le iCoine)» soit les écrits polémiques réunis autour du Caté»
chisme de la Grâce, sont absolument catégoriques; il s'y agit moins de défendre la grâce efpr cace que de combattre les conceptions modernes de U rÊglise ouverte à toutes les bonnes volontés. Là^ Amauld dit leur fait aux gens qui vivent comme
(tout le monde, qui meurent comme Balzac, qui pensent comme Du Vair, qui raisonnent comme Corneille ou comme Descartes (i); il indique d'une façon explicite que, s'il ne veut pas de la grice sufOsante, c'est pour les conséquences pratiques, actuelles qu'on en tire. Il est impossible . de s'y méprendre. Le jansénisme est peut-être à l'origine une construction théologique, mais c'est moins la lutte des disciples de saint Augustin contre les disciples de Molina que ce n'est la Il réaction, peut-être inévitable, à coup sûr ei^cessive, contre le mouvement qui entraîne le catholi- . cisme.
De là tant de conflits singuliers qui se sont
(1) Ua tiolcitaM chiéttsn, dit M. Noarrluoo du J«nténitm« (PhiUtaphiê d$ $miU Auguiîin^ t U, p. SOO). Quellt erMorl • Les tettoot do U Tolonté ne toDl pss dM ptnséet» niait det mooTMnanU, dM indinationt» st pour ainsi dira des pentat dv ccMir Tara ton objat» » dit Amaold dana fa Fréqu$nU Communion. Caat tout j uata Ja a antraira da la coneapUon atol-
PASCAL ET SON TEMPS tSi
greffés autour du conflit principal» et» par exemple, ces interminables discussions qui paraissent oi« seuses, et qui étaient vitales» sur le$ vertus ie$ paUm (1).
Or, rinhumaine doctrine aurait pu, malgré tout, se développer avec humanité : la Fréquente Communion d'AmauId est un bon exemple du janjsénisme appliqué dans une juste mesure et avec opportunité; tempéré par Tesprit de saint Fran* çois de Sales, Tesprit de Jansénius circule à travers les pages de ce livre, qui est par endroits un beau livre, et ne le gâte point. Elle aurait pu aussi se développer d'une façon catholique et selon Torthodoxie; M. de Saint*Amour, en 165JI,
(i) CBwfTM àt Prsnçolt ut La Moral Li Vavbs, Ptrit» BU- \\ laSiM» iôSS. 15 ToL in-lt» t. V. I»0 UvtrtmiêêPû^mu. Voirptfw M tieaUèréiawt Im ptsss SBS et tuiT.
SSt PASCAL ET SON TEMPS
M. de Barcofl, toujours» et sans doute la mère Angélique, ont été d'avis de sacrifier les cinq propositions, de se soumettre à la condamnation prononcée par le pape, et de continuer à défendre la gràcê efficace, au sens universellement admis aussi bien par les jésuites que par les jansénistes.
Il y avait à choisir entre le chemin orgueilleux n où s'engage Amauld, réfutant, dogmatisant, anathématisant et subtilisant, et le chemin do la soumission où, par les écrits et surtout par l'exemple, les enfants de Saint-Cyran auraient IJ montré ce qu'est un chrétien et ce qu'opère la grâce efficace.
Le choix s'est proposé aux jansénistes dans les années 1652, 16S3, 1654. Ils ont, dans cet intervalle, hésité; puis leur parti a été pris. L'Église ...a été déchirée; la vie religieuse a été par leur fait peu à peu faussée, puis arrêtée; la vie morale de la France a été bouleversée.
Eh bien, nous avons un témoin de ce moment capital^ de cette heure qui paratt tragique aux yeux de Tbistorien. Ce téiiioin-là est d'une espèce rare. Il a une intelligence si pénétrante et si puis-
santé qu'il a vu le fond des choses. Il a un génie si vivant et si passionné qu'il nous fait passer aujourd'hui encore par toutes les émotions del cette heure. Et Texpérience ne lui a point manqué. Tous les courants de son siècle, il les a traversés ; à tous il s'est un instant laissé aller, mais en homme supérieur, et non avec une passion aveugle et brutale. Il a fréquenté le monde, — la cour et la ville au temps de Richelieu, — les salons de province^ le Paris de la Fronde et la société d'après la Fronde; il s'est appliqué avec un prodigieux succès aux sciences d'observation et aux sciences abstraites, voisinant tantôt avec Gassendi, tantôt avec Descartes, émule de Galilée et de Torricelli; il a été séduit par Êpictëte, il a été séduit par Montaigne; son âme fut une des plus religieuses qu'on ait connues. Sa vie intérieure reproduit de la façon la plus pathétique, la plus sincère et la plus complète toute la vie religieuse et morale de son temps. Ce témoin unique,^^, c'est Biaise Pascal.