‹ Pascal et son tempsChapitre 23 sur 24 · PASCAL · texte numérisé non relu

PASCAL

I. SignificatioD des Pensées. — II. L'esprit mathématique et l'inquiétude de l'infini. — III. L'esprit concret. — IV. La religion. — Y. La sainteté de Pascal. •— YI. Épilogue.

Tout cela, c'est l'activité de Pascal, c'est sa vie extérieure. On y voit l'effet des choses siu* lui, plus qu'on n'y discerne son fonds propre et cette intériorité », cette richesse de vie spontanée, cette puissance de création par où s'exprime la personnalité. Heureusement, par ailleurs, la personnalité de Pascal va se révéler à nous. C'est le moment unique où nous saisissons sur le vif Pascal. C'est l'heure singulièrement dramatique où les obstacles s'écartent, où le fond apparaît, dégagé des constructions et des

superstructures, où Pascal est Pascal pleinemenl et uniment.

A ce que nous sommes, s'oppose ou se super* pose souvent ce que nous voulons être; nou& travaillons à nous organiser et à nous diriger suivant une idée qui est quelquefois contraire à notre être essentiel, tyrans involontaires de notre personnalité réelle; plus souvent nous subissons l'influence de ce que contient notre esprit, lectures, savoir acquis, automatisme intellectuel» Ajoutez enfin les habitudes, le milieu, la mode. Or, Pascal est à cette heure dégagé de toutes cescauses d'altération et de servage. La maladie l'a libéré. Heureuse maladie! Chaque pensée ou chaque sentiment qui désormais lui vient, sera pur et spontané, gardera sa forme native, sa forme originelle. Car la maladie empêche Pascal de combiner selon des lois rigides ses sentiments et ses pensées. Comme ils lui viennent, il les note. Il ne peut presque pas écrire; on l'empêche de lire. Il ne peut pas imiter, il ne peutpa» suivre autrui. Il ne peut être que lui-même. Il ne peut même pas être gouverné par lui-même ; sa mémoire ne retient rien, et ses pensées lui échappent à mesure qu'elles lui viennent : elles ne dépendent donc pas les unes des autres; elles ne

sont pas suggérés les unes parles autres; elles ne sont pas filles les unes des autres : elle sont filles directement, Tune après l'autre et indépendamment Tune de l'autre, elles sont filles de Vintério^ rite de Pascal; elles en jaillissent, toutes vivantes et toutes vibrantes.

Us n'ont pas été perdus pour nous, ces cris intérieurs, étonnante révélation du fond d'où ils s'élancent. Pascal ne les dédaignait pas, en connaissait le prix. Qu'avait-il de plus précieux que cette activité, telle quelle, de son intelligence défaillante? Tout ce qui lui venait à l'esprit pour disparaître l'instant d'après, il l'inscrivait comme il le pouvait et où il pouvait : sur des bouts de papier, sur ses manchettes, sur ses mains même. Le manuscrit des Pensées, constitué par des fragments de papier collés auboutles uns des autres, nous a conservé une bonne part de ces notes : ces fragments sont autant d'éclairs ou de jours sur la personnalité profonde, sur le Moi réel de Pascal.

Mais encore faut-il les aborder avec certaines précautions. La première de ces précautions est de distinguer ce qui est fragment pour l'Apologie, morceau soigneusement élaboré, préparation pour les Provinciales ou pour les Fac-

tums^ OU pour les écrits théologiques» de ce qui appartient à ce groupe des notations immédiates ^t directes. Sans doute ce départ est très délicat, et il ne faut pas songer à le faire dans la rigueur. Nous nous contenterons d'à peu près, nous nous arrêterons à une approximation assez grossière. Cependant toutes les fois que nous trouverons une page subtile et fortement déduite, toutes les fois que nous trouverons de la rhétorique (car il y en a en plus d'un endroit), toutes les fois enfin que nous discernerons quelque démarquage habile de Montaigne, ou d'un autre^ nous serons en droit de supposer que nous ne sommes pas en face du Pascal profond.

Une seconde précaution sera de ne pas nous substituer ou de ne nous substituer que le moins possible à Pascal. Heine nous raconte quelque part l'histoire d'un professeur allemand qui a reconstruit le monde et cela va très bien : mais il reste un trou béant. Le professeur cherche, s'impatiente et bouche le trou avec sa robe de chambre. Il y a beaucoup de trous, beaucoup d'hiatus et de fissures dans les Pensées de Pascal. Chacun, plus ou moins, a bouché ces trous avec sa robe de chambre. Il faut en éviter la tentation, «ans jamais se flatter d'ailleurs d'y avoir échappé.

Dans cette cathédrale inachevée, où chacun vient dire son office selon sa religion et selon son rite, je voudrais, si je pouvais, ne pas dire mon office.

Le premier trait qui saute aux yeux quand on lit les Pensées^ c'est l'inquiétude. Distinguons. Ce n'est pas l'inquiétude de Jouffroy, lorsque Jouffroy se demande s'il croit ou s'il ne croit pas. Pascal est aussi assuré et tranquille dans sa foi que Renan par exemple dans la sienne. Ce n'est pas davantage l'inquiétude de Rousseau ou de Chateaubriand qui ne trouvent rien dans le monde pour remplir la capacité trop vaste de leur sensibilité trop tourmentée; la sensibilité de Pascal est pleinement satisfaite. Et ce n'est pas l'inquiétude de la vie future et du salut éterneil, ce n'est pas l'inquiétude des péchés et du jugement : Pascal a confiance en Jésus-Christ. C'est un trouble d'ordre logique et, si j'ose dire, d'ordre

mathématique» c'est Tinquiétude provoquée par la notion d'infini. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye. » Ce n'est point parce qu'ils se taisent» que ces espaces infinis effrayent Pascal; c'est parce qu'ils sont infinis.

L'infini n'effraye point Pascal par la grandeur et par l'inintelligibilité. Pascal ne conçoit pas l'infini en métaphysicien, il ne le conçoit ni comme Bossuet par exemple dans les Élévations sur les. Mystères, ni comme Fénelon dans la seconde partie du Traité de l'existence de Dieu. Il conçoit l'infini en mathématicien. L'infini, c'est un mouvement en quelque sorte inépuisable entre deux limites opposées et également inaccessibles,, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit. C'est le mouvement qui ne s'arrête point, qui se rapproche toujours de son but, qui n'atteint jamais son but.

Cette notion n'est pas dans l'esprit de Pascal une idée quelconque, une idée au milieu de beaucoup d'autres; elle est la manière dont il voit les choses, elle est la forme même de sa pensée. Si sa pensée s'applique au monde physique, il le conçoit porté de l'infiniment grand à l'infiniment petit, capable d'être indéfiniment augmenté, susceptible d'être divisé indéfiniment»

jamais stable et jamais arrêté. La chaîne des êtres vivants va elle aussi de Tinfîniment grand k Tinfiniment petit; et de même l'intelligence humaine parcourt, sans repos, une carrière sans terme; et de même sans doute la Charité. C'est l'inquiétude de Pascal : état de ce qui n'a jamais de repos t

Cette conception du mouvement sans repos aurait dû produire un effet analogue à celui de Montaigne : les choses auraient pu lui paraître emportées dans une insaisissable fugacité, sans consistance, sans réaKté, eaux d'un fleuve qui fuit d'une fuite éternelle. Mais la notion des « ordres » a préservé Pascal de ÏHéraclitisme. Non, les choses ne sont pas emportées par un perpétuel changement! Elles se meuvent, certes, sans cesse, mais dans des plans déterminés, dans des plans stables d'où elles ne s'évadent pas; une ligne ne devient jamais une surface et ne se réduit jamais à un point. Chaque chose a ce que j'appellerai sa réalité spécifique. Chaque chose est quelque chose, et ne peut cesser de l'être.

En revanche, si cette vue des choses sous l'angle de Tinfini ne conclut pas à l'Héraclitisme chez Pascal, elle lui dénonce partout des antino-

mies, La pensée de Pascal procède donc par antinomies : Thomme est pour lui à la fois la gloire et le rebut de l'univers; dans la vérité religieuse il y a d'aveuglantes clartés et des obscurités insondables; sur les mêmes sujets le oui et le non sont vrais. La raison aboutit en toute question à deux réponses contradictoires qui s'imposent également à l'esprit.

Nous voici presque au Criticisme; et Pascal nous paraîtra sans doute forcé à dire ou que la raison humaine est incapable d'atteindre la vérité, ou qu'elle doit se contenter d'une vérité relative, sans la pousser à l'extrême. Mais Pascal n'est pas plus sur le chemin qui mène à Eant, qu'il n'est sur celui qui vient de Montaigne, d'A verroes et du vieil Heraclite : il tendrait plutôt vers Hegel. Il estime que la contradiction n'est pas une marque d'impuissance radicale, au contraire. Deux affirmations contradictoires ne sont pas deux vérités qui s'entredétruisent; ce sont deux vérités partielles qui peut-être, qui, sans doute, se complètent. Les antinomies nous prouvent que la réalité, beaucoup plus riche que les catégories de l'entendement (telles du moins que la logique aristotélicienne les détermine), a pu pénétrer dans notre esprit avec toute sa richesse.

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Notre esprit a dès lors le devoir de s'élargir aux proportions de cette réalité : en lui aussi doivent coexister les faits hétérogènes.

Mais ce n'est pas assez de garder ces faits : l'esprit a le devoir encore de concilier, de combiner, et d'expliquer. La nature « tend à l'unité»; l'esprit donc y tendra aussi. Seulement, ce n'est pas l'unité sèche et unilinéaire, l'unité d'identité, l'unité de déduction. C'est l'unité des vérités contraires embrassées par un principe supérieur; c'est l'unité complexe, l'unité d'harmonie et de synthèse.

Telle est en ce sens, non pas la méthode, non pas l'activité, mais le mouvement naturel, et le plan de l'intelligence de Pascal; telle est la dialectique, instinctive à la fois et réfléchie, de son génie.

Or, cette dialectique est celle du géomètre.

L'analyse, ï analyse des modernes élargie par l'étude de la physique et par la science de l'homme, est, ce me semble, la maîtresse forme de Pascal.

Mais son esprit reste un esprit concret.

Ui PASCAL ET SON TEMPS

Il prend les hommes et les faits comme ils sont. Son regard ne les déforme pas, sa pensée ne les altère pas, ne les diminue pas, ne leur enlève pas une once de réalité. Cette capacité de se mettre «n* face des choses et de les prendre directement, -c'est, sans conteste, ce qu'il y a de plus rare et de plus prodigieux chez un savant comme Pascal.

En nous la précipitation, les préjugés, les théories déterminent d'ordinaire le regard que nous jetons sur l'univers; nous le voyons non pas selon lui, mais selon nous. Lui, il voit le monde détail à détail et pièce à pièce; il le voit non pas selon Pascal, mais selon le monde. Et, quand il Ta vu, il ne cesse pas de le voir. Oui, même s'il a remplacé l'objet réel par sa quantité, son signe, son symbole; même s'il a mis en équation l'objet réel, c'est cependant cet objet réel qu'il a toujours dans l'esprit.

Cette faculté du a concret » s'accompagne naturellement de la faculté du « classement »;

l'une n'est qu'un don illusoire sans l'autre : car toutes ces choses réelles, pour les conserver présentes et distinctes, ne faut-il pas les classer? Or, si quelqu'un a eu cette faculté du classement, c'est Pascal. Il l'étaye d'ailleurs sur cette théorie des a ordres » si riche et de si haute importance. Il observe que toute chose réelle est d'un a ordre » . Par ordre il entend non pas une déBnition abstraite, non pas un concept, mais la place de chaque chose dans l'ensemble, mais le plan ou l'étage de chaque chose. U ordre ^ c'est le groupe naturel des semblables avec leurs tenants et leurs aboutissants, c'est de Tordre réel.

Ainsi Pascal classe les choses, ou plutôt les choses se classent elles-mêmes.

Mais ce n'est pas tout de classer. La faculté du concret resterait encore bien incomplète et bien inutile si, après avoir classé les faits, elle ne pouvait pas les comprendre et les accepter.

Comprendre et accepter? Dans le domaine de la douleur la religion y aide. Dans le domaine de la nature, la science y conduit. Mais dans les sciences morales, dans l'Éthique et la Politique, et quand on y porte les exigences de méthode d'un Pascal et sa sensibilité passionnée, n'est-ce pas bien difficile?

La théorie des ordres, décidément inépuisable, intervient encore. Seulement ici Épictète a peutêtre aidé Pascal à dégager principes et méthode. Je me souviens d'un entretien où Épictète fait la leçon à un jeune homme. Celui-ci se plaignait que le monde allât fort mal : ce sont les intrigants et les sots, disait-il, non les sages qui sont riches, qui ont de la popularité et qu'on nomme au consulat! Épictète répond : L'intrigant n'at-il pas fait ce qu'il faut pour gagner de l'argent, plaire au peuple, et devenir consul? le sage n'a rien fait de tel. Au contraire le sage a fait ce qu'il fallait pour avoir la tranquillité de l'âme, et l'intrigant n'a rien fait de tel. Il est donc souverainement raisonnable que chacun ait le bien pour lequel il travaillait : l'un le consulat et l'autre la sagesse; ce qui serait déraisonnable c'est que le fol eût la tranquillité de l'âme, et le sage le consulat I Étendez cette réflexion d'Épictète, systématiquement, à toute l'Éthique et à toute la Politique, et vous aurez en ces matières la méthode et les principes de Pascal, son « idée de derrière la tète » .

Ne pas confondre l'ordre du cœur avec l'ordre de l'esprit, ni l'ordre de l'esprit avec celui du corps; distinguer les grandeurs d'établissement

et les grandeurs naturelles; donner à chaque ordre ce qui lui appartient : dans les grandeurs de chair respecter la force, dans les grandeurs d'esprit la vérité, dans les grandeurs du cœur la sainteté; devant le prince» le soldat ou le juge plier le genoux, devant Archimède plier Tesprit, devant Jésus-Christ plier le cœur; accepter chaque chose comme elle est et pour ce qu'elle est : se soumettre à la loi parce qu'elle est la loi et non par ce qu'elle serait la justice; traiter de tyrannie et repousser toute prétention d'un ordre hors de son domaine, mais dans chaque ordre reconnaître l'enchaînement raisonnable et le cours proportionné des choses ; ne pas s'étonner ou se plaindre que l'ambitieux et non le savant ait le consulat, que le commerçant et non le sage ait la fortune : c'est l'attitude non pas résignée ou vaincue mais sereine et fière, non pas raide et forcée, mais naturelle et aisée du génie concret; c'est l'attitude de Pascal.

Or, si l'esprit mathématique, hanté par la notion d'infini, porte en lui le tourment et l'aiguillon du mouvement sans repos, l'esprit concret porte en lui la paix. C'est justement la double impression que nous laissent les Pensées. La présence de Pascal est à la fois inquiétude et m. 25

tranquiUité: et sans doute inquiétude et tranquillité étaient le fond de son âme.

Mais il ne taut pas croire que le génie de Pascal fût partagé ou disputé entre ces deux tendances. En lui elles s'unissent, se mêlent, se combinent. L'agent de cette synthèse, c'est la foi. Les sciences abstraites a ne sont pas le propre de l'homme », dit Pascal; les sciences morales ou abstraites ne sont pas suffisantes pour le rendre heureux : les unes et les autres s'achèvent dans la religion. C'est dans la foi que la personnalité de Pascal s'achève et se montre pure et entière.

« Les uns, dit Vinet, seront menés au christianisme par des arguments historiques ou extérieurs, ils se prouveront la vérité de la Bible, comme on se prouve la vérité de toute histoire. Cela posé, ils confronteront les prophéties renfermées dans ces anciens documents, avec les événements qui sont arrivés des siècles plus tard; ils s'assureront de la réalité des faits

miraculeux rapportés et en concluront Tinterventîon nécessaire de la puissance divine qui, disposant seule des forces de la nature, a pu seule aussi en interrompre ou en modifier Taclion. — D'autres hommes, moins propres à ces recherches, seront plus frappés à l'évidence extrinsèque des Saintes Écritures ; y trouveront l'état de leur âme parfaitement dépeint, ses besoins parfaitement exprimés, les vrais remèdes de ses maladies parfaitement indiqués; frappés d'un caractère de candeur que rien n'eût pu imiter; enfin se sentant remués, changés et renouvelés dans leur intérieur par la mystérieuse puissance de ces saints écrits, ils auront acquis par cette voie une conviction dont ils ne peuvent pas toujours rendre compte aux autres, mais qui n'en est pas moins légitime, irrésistible et inébranlable. »

Vinet a raison : ce sont les voies par où on se rapproche de la foi ; et l'on pourrait croire qu'en écrivant ces lignes, il a pensé à l'apologétique de Pascal. Mais la religion de Pascal est beaucoup plus ample que son apologétique. Les deux voies que Vinet a décrites, s'y perdent comme deux pistes dans un passage de caravane.

La religion donne aux sciences abstraites leur vraie dignité. La religion peut très bien se passer d'elles; en revanche, sans la religion ellegr ne peuvent guère que nous égarer sur elles et sur nous. Elles sont bâties sur le plan universel des choses; et par là elles nous éclairent sur les^ conditions d'intelligibilité de Tunivers; par là elles nous introduisent à l'étude des science» morales ; par là enfin elles nous suggèrent sur notre nature et notre destinée des réflexions qui valent mieux que toute la géométrie. Mais elles ne nous enseignent rien de défini et de positif; elles nous livrent sans clarté aux angoisses de nos destinées; et les demi-savants, les esprits libertins et superstitieux, qui les regardent comme l'explication certaine et achevée des choses, y trouvent le germe d'un incurable aveuglement. Elles ne sont, elles ne sauraient être que l'exercice ou le jeu de notre esprit. Vienne la religion et ce jeu prend une utilité. La religion révèle de quelle façon, et dans quelle mesure, la dialectique des sciences abstraites est la dialectique même de la nature humaine. Elle nous assure que nous pouvons nous fier aux étranges procédés de l'analyse des modernes. Elle nous conseille de nous former, si nous avons le temps et si nous

en sommes capables, dans ce jeu et dans cet exercice qui est au réel ce que les représentations du théâtre sont à la vie.

Quant aux sciences morales» quant à la science de l'homme, et qui est le propre de Thomme, sans la religion, elle nous rend infiniment malheureux; elle révèle Tangoisse de la vie et n'y porte aucun remède; et l'homme constate a qu'il lui est meilleur de s'ignorer pour être heureux ». Et la raison de cet étrange phénomène? C'est que la science est incomplète. C'est une science en voie de formation. Elle ne nous présente que des vérités fragmentaires en opposition les unes avec les autres : elle soutient aussi bien Épictète que Montaigne, et, nous perdant dans le labyrinthe des contradictions, elle nous conduit à cette conclusion, que l'homme «st un monstre inexplicable. « Quelle chimère est-ce que l'homme t Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige t Juge de toute chose, imbécile ver déterre; dépositaire du vrai, cloaque d'incertiiaie et d'erreur; gloire et rebut de l'univers! »

Mais la religion, survenant, démêle cet embrouillement. Toutes les constatations que la science de l'homme a pu faire, la religion les a

faites, et avec mille détails et mille circonstance» inaperçues; et elle en a fait quantité d'autres^ toutes nouvelles» beaucoup plus importantes, beaucoup plus profondes. Seulement elle ne s'est pas arrêtée là. Elle a découvert le principe supérieur qui rend compte de toutes les contrariétés, qui efface toutes les contrariétés; la religion résout toutes les antinomies.

Elle est donc l'explication essentielle et suprême des choses. En elle tout prend de la consistance. Et nous, nous acquérons la paix. Par elle l'harmonie s'établit entre l'esprit et les choses. Elle est le premier et le dernier mot de tout.

Mais elle n'est nullement une théorie abstraite. Elle n'est pas un système; elle n'est pas une « représentation ». Elle a plus que la valeur d'un symbolisme; elle est une réalité concrète;, et si elle est universelle comme la vérité, elle est particulière et individuelle comme la vertu, comme la sainteté.

La religion en effets si c'est une doctrine théologique, c'est d'abord et essentiellement Jésus- Christ. Jésus-Christ a une réalité historique; il a apparu à un moment déterminé; il a apparu sous des traits tout à fait distincts, précis et qui n'appartenaient qu'à lui. La religion encore, si elle

est une institution, TÉglise, elle est surtout la grâce. Or . la grâce n'est pas une conception abstraite. C'est un fait aussi. Bien plus : ce fait n'appartient pas à cette espèce de faits généraux qui en quelque manière participent à l'abstraction des idées. La grâce n'est pas un immense océan : c'est le verre d'eau présenté à chaque homme un à un, et c'est, si j'osais dire, dans son verre que chacun boit ce qui lui a été destiné de cette eau divine. Aussi le miracle, dans l'esprit de Pascal, n'est pas une dérogation à l'esprit scientifique, ce n'est pas une intervention capricieuse d'une puissance changeante. C'est un fait intervenant au milieu d'autres faits, entrant dans la trame des autres faits suivant un ordre concret, un ordre qui déborde Tordre rationnel et rigide, mais qui a cette supériorité d'embrasser toutes choses réelles et concrètes.

Voilà ce qu'est la religion selon Pascal.

Il suffit d'un regard pour reconnaître que cette religion n'est que la projection, si j'ose dire, des puissances et des habitudes intellectuelles de Pascal sur le catholicisme janséniste. Il y a chez Pascal une telle puissance d'organisation, une si impérieuse personnalité et une si ample capacité que, sans altérer et sans dénaturer les objets

de sa réflexion» il les soumet à la discipline, à la hiérarchie, à la nature de son esprit*

Mais cette puissance de Pascal est-elle simplement d'ordre intellectuel?

Il faut une main pieuse, il faut une âme pleine de respect et de tendresse, pour aller chercher dans ime autre âme le secret d'une sainteté dis« simulée avec une ombrageuse humilité. L'analyse se sent mal à l'aise dans une telle tâche.

Laissons donc la parole au témoin des derniers moments de Pascal. Le récit incomplet et monotone que nous en fait Mme Périer, en concentrant toute notre attention sur les actions de sainteté de Pascal, nous laissera à tout le moins deviner la divine puissance d'abnégation et d'amour qui était, sous le génie, au delà du génie et plus que le génie, le fond et la substance de la personnalité de Pascal.

c ... Cependant ses infirmités continuant toujours, sans lui donner un seul moment de relâche, le réduisirent, comme j'ai dit, à ne pouvoir plus travailler et

à ne voir quasi personne. Mais si elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le voulait pour paraître devant lui : car durant cette longue maladie il ne s'est jamais détourné de ces vues, ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur était agréable : et quand la nécessité le contraignait à faire quelque chose qui pouvait lui donner quelque satisfaction, il avait une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il n'y prit point de part : par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, il avait un soin très grand de ne point goûter ce qu'il mangeait ; et nous avons pris garde que, quelque peine qu'on prît à lui chercher quelque viande agréable, à cause des dégoûts à quoi il était sujet, jamais il n'a dit : Voilà qui est bon; et encore lorsqu'on lui servait quelque chose de nouveau selon les saisons, si l'on lui demandait après le xepas s'il l'avait trouvé bon, il disait simplement : « Il fallait m'en avertir devant, car je vous avoue que je n'y ai point pris garde. » Et lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel, encore même que ce ne fût que des xîhoses communes ; parce qu'il disait que c'était une -marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce qui était toujours mal.

Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on lui ût aucune sauce ni ragoût, non pas même de Forange et du verjus, ni rien de tout ce qui excite l'appétit, quoiqu'il aimât naturellement toutes ces choses. Et, pour se tenir dans des bornes réglées il avait pris garde, dès le commencement de sa re-^ traite, à ce qu'il fallait pour son estomac; et depuis cela il avait réglé tout ce qu'il devait manger; en sorte que, quelque appétit qu'il eût, il ne passait jamais cela; et, quelque dégoût qu'il eût, il fallait qu'il le mangeât; et lorsqu'on lui demandait la raison pourquoi il se contraignait ainsi, il disait que c'était le besoin de l'estomac qu'il fallait satisfaire, et non pas l'appétit.

La mortification de ses sens n'allait pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvait leur être agréable, mais encore à ne leur rien refuser par cette raison qu'il pourrait leur déplaire, soit pour sa nourriture, soit pour ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consonmiés sans en témoigner le moindre dégoût; il prenait toutes les choses qu'on lui ordonnait pour sa santé, sans aucunes peines, quelque difficiles qu'elles fussent : et lorsque je m'étonnais qti'il ne témoignât pas la moindre répugnance en les prenant, il se moquait de moi, et me disait qu'il ne pouvait pas comprendre lui-môme comment on pouvait témoigner de la répugnance quand on prenait une médecine volontairement, après qu'on avait été averti qu'elle était mauvaise, et qu'il n'y avait que la violence ou la surprise qui dussent produire cet effet. C'est en cette manière qu'il travaillait sans cesse à la mortification.

Il avait un amour si grand pour la pauvreté, qu'elle lui était toujours présente; en sorte que dès qu'il

voulait entreprendre quelque chose, ou que quelqu'un lui demandait conseil, la première pensée qui lui venait en l'esprit, c'était de voir si la pauvreté pouvait être pratiquée. Une des choses sur lesquelles il s'examinait le plus, c'était cette fantaisie de vouloir exceller en tout, conmie se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses semblables. Il ne pouvait encore souffrir qu'on cherchât avec soin toutes les commodités, comme d'avoir toutes choses près de soi; et mille autres choses qu'on fait sans scrupule, parce qu'on ne croit pas qu'il y ait du mal. Mais il n'en jugeait pas de même, et nous disait qu'il n'y avait rien de si capable d'éteindre l'esprit de pauvreté, comme cette recherche curieuse de ses commodités, de cette bienséance qui porte à vouloir toujours avoir du meilleur et du mieux fait ; et il nous disait que pour les ouvriers, il fallait toujours choisir les plus pauvres et les plus gens de bien, et non pas cette excellence qui n'est jamais nécessaire, et qui ne saurait jamais être utile. Il s'écriait quelquefois : c Si j'avais le cœur aussi pauvre que l'esprit, je serais bien heureux ; car je suis merveilleusement persuadé que la pauvreté est un grand moyen pour faire son salut. >

Cet amour qu'il avait pour la pauvreté le portait à aimer les pauvres avec tant de tendresse, qu'il n'avait jamais refusé l'aumône, quoiqu'il n'en fît que de son nécessaire, ayant peu de bien, et étant obligé de faire une dépense qui excédait son revenu, à cause de ses infirmités. Mais lorsqu'on lui voulait représenter cela quand il faisait quelque aumône considérable, il se fâchait et disait : « J'ai remarqué une chose, que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque

chose en mourant. > Ainsi il fermait la bouche : et il a été quelquefois si avant qu'il s'est réduit à prendre de l'argent au change, pour avoir donné aux pauvres tout ce qu'il avait, et ne voulant pas après cela importuner ses amis.

Dès que l'affaire des carrosses fut établie, il me dit qu'il voulait demander mille francs par avance sur sa part à des fermiers avec qui Ton traitait, si l'on pouvait demeurer d'accord avec eux, parce qu'ils étaient de sa connaissance, pour envoyer aux pauvres de Blois ; et comme je lui dis que l'affaire n'était pas assez sûre pour cela, et qu'il fallait attendre à une autre année, il me fit tout aussitôt cette réponse : Qu'il ne voyait pas un grand inconvénient à cela, parce que s'ils perdaient, il le leur rendrait de son bien, et qu'il n'avait garde d'attendre à une autre année, parce que le besoin était trop pressant pour différer la charité. Et comme on ne s'accordait pas avec ces personnes, il ne put exécuter cette résolution, par laquelle il nous faisait voir la vérité de ce qu'il nous avait dit tant de fois, qu'il ne souhaitait avoir du bien que pour en assister les pauvres; puisqu'en même temps que Dieu lui donnait l'espérance d'en avoir, il commençait à le distribuer par avance, avant même qu'il en fût assuré.

Sa charité envers les pauvres avait toujours été fort grande; mais elle était si fort redoublée a la fin de sa vie, que je ne pouvais le satisfaire davantage que de l'en entretenir. Il m'exhortait avec grand soin depuis quatre ans à me consacrer au service des pauvres, et à y porter mes enfants. Et quand je lui disais que je craignais que cela ne me divertît du soin de ma famille, il me disait que ce n'était que manque

de bonne volonté, et que, comme il y a divers degrés dans cette vertu, on peut bien la pratiquer en sorte que cela ne nuise point aux affaires domestiques. Il disait que c'était la vocation générale des chrétiens et qu'il ne fallait point de marque particulière pour savoir si on y était appelé, parce qu'il était certain : que c'est sur cela que Jésus-Christ jugera le monde; et que, quand on considérait que la seule omission de cette vertu est cause de la damnation, cette seule pensée était capable de nous porter à nous dépouiller de tout, si nous avions de la foi. Il nous disait encore que la fréquentation des pauvres est extrêmement utile, en ce que voyant continuellement les misères dont ils sont accablés, et que même dans l'extrémité de leurs maladies ils manquaient des choses les plus nécessaires, qu'après cela il faudrait être bien dur pour ne pas se priver volontairement des commodités inutiles et des ajustements superflus.

Tous ces discours nous excitaient et nous portaient quelquefois à faire des propositions pour trouver des moyens pour des règlements généraux qui pourvussent à toutes les nécessités ; mais il ne trouvait pas cela bon, et il disait que nous n'étions pas appelés au général, mais au particulier; et qu'il croyait que la manière la plus agréable à Dieu était de servir les pauvres pauvrement, c'est-à-dire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l'esprit de ces grands desseins qui tiennent de cette excellence dont il blâmait la recherche en toutes choses. Ce n'est pas qu'il trouvât mauvais l'établissement des hôpitaux généraux; au contraire, il avait beaucoup d'amour pour cela, comme il l'a bien témoigné par son testament; mais il disait que ces grandes entreprises étaient réservées

à de certaines personnes que Dieu destinait à cela^ et qu'il conduisait visiblement; mais que ce n'était pas la vocation générale de tout le monde, comme l'assistance journalière et particulière des pauvres.

Voilà une partie des instructions qu'il nous donnait pour nous porter à la pratique de cette vertu qui tenait une si grande place dans son cœur; c'est un petit échantillon qui nous fait' voir la grandeur de sa charité. Sa pureté n'était pas moindre; et il avait un si grand respect pour cette vertu, qu'il était continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée ou dans lui ou dans les autres; et il n'est pas croyable combien il était exact sur ce point. J'en étais même dans la crainte; car il trouvait à redire à des discours que je faisais, et que je croyais très inno- <;ents, et dont il me faisait ensuite voir les défauts, que je n'aurais jamais connus sans ses avis. Si je disais quelquefois que j'avais vu une belle fenmie, il se fâchait, et me disait qu'il ne fallait jamais tenir ce discours devant des laquais ni des jeunes gens, parce que je ne savais pas quelles pensées je pourrais exciter par là en eux. Il ne pouvait souffrir aussi les caresses (1) que je recevais de mes enfants, et il me disait qu'il fallait les en désaccoutumer, et que cela ne pouvait que leur nuire, et qu'on leur pouvait

(1) Cet excès d'ascétisme rejoint le pessimisme de Vigny.

L'homme a toujours besoin de caresse et d*amoor. Sa mère l'en abreuye alors qu'il Tient au jour; Et ce bras le premier l'engourdit, le balance, Et lui donne un désir d amour et d'indolence. Troublé dans l'action, troublé dans le dessein, Il songera toujours à la chaleur du sein...

Et les regrets du lit en marchant le suivront.

Pascal n'est pas inhumain, il a trop au contraire un cœur d'homme, et voilà ce qui l'épouvante.

témoignei^ de la tendresse en mille autres manières. Voilà les instructions qu'il me donnait là-dessus, et voilà quelle était sa vigilance pour la conservation de la pureté dans lui et dans les autres.

. Il lui arriva une rencontre, environ trois mois avant sa mort, qui en fut une preuve bien sensible, et qui fait voir en même temps la grandeur de sa charité. Comme il revenait un jour de la messe de Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune fille d'environ quinze ans^ fort belle, qui lui demanda l'aumône; il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident; il lui demanda qui elle était, et ce qui Tobligeait ainsi à demander l'aumône; et ayant su qu'elle était de la campagne, et que son père était mort, et que sa mère étant tombée malade, on l'avait portée à l'Hôtel-Dieu ce jour- là même, il crut que Dieu la lui avait envoyée aussitôt qu'elle avait été dans le besoin; de sorte que dès l'heure même il la mena au séminaire, où il la •mit entre les mains d'un bon prêtre à qui il donna de l'argent, et le pria d'en avoir soin, et de la mettre en condition où elle pût recevoir de la conduite à cause de sa jeunesse, et où elle fût en sûreté de sa personne. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit qu'il lui enverrait le lendemain une femme pour lui acheter des habits, et tout ce qui lui serait nécessaire pour la mettre en état de pouvoir servir une maîtresse. Le lendemain il lui envoya une femme qui travailla si bien avec ce bon prêtre, qu'après l'a voir fait habiller , ils la mirent dans une bonne condition. Et cet ecclésiastique ayant demandé à cette femme le nom de celui qui faisait cette charité, elle lui dit qu'elle n'avait point charge de le dire, mais qu'elle le vien-

drait voir de temps en temps pour pourvoir aux besoins de cette flUe, et il la pria d'obtenir de lui la permission de lui dire son nom : t Je vous promets que je n'en parlerai jamais pendant sa vie, mais si Dieu permettait qu'il mourût avant moi, j'aurais de la consolation de publier cette action : car je la trouve si belle, que je ne puis souffrir qu'elle demeure dans l'oubli. » Ainsi par cette seule rencontre ce bon ecclésiastique^ sans le connaître, jugeait combien il avait de charité et d'amour pour la pureté. Il avait une extrême tendresse pour nous, mais cette affection n'allait pas jusqu'à l'attachement. Il en donna une preuve bien sensible à la mort de ma sœur, qui précéda la sienne de dix mois. Lorsqu'il reçut cette nouvelle il ne dit rien, sinon : c Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir I » et il s'est toujours depuis tenu dans une soumission admirable aux ordres de la providence de Dieu^ sans faire jamais réflexion sur les grandes grâces que Dieu avait faites à ma sœur pendant sa vie, et des [et sur les] circonstances du temps de sa mort; ce qui lui faisait dire sans cesse : « Bien heureux ceux qui meurent, pourvu qu'ils meurent au Seigneur! » Lorsqu'ils me voyait dans de continuelles afflictions pour cette perte que je ressentais si fort, il se fâchait, et me disait que cela n'était pas bien, et qu'il ne fallait pas avoir ces sentiments pour la mort des justes, et qu'il fallait au contraire louer Dieu de ce qu'il l'avait si fort récompensée des petits services qu'elle lui avait rendus.

C'est ainsi qu'il faisait voir qu'il n'avait nulle attache pour ceux qu'il aimait, car s'il eût été capable d'en avoir, c'eût été sans doute pour ma sœur, parce que c'était assurément la personne du monde qu'il

aimait le plus. Mais il n'en demeura pas là; car non seulement il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses : car cela est grossier, et tout le monde le voit bien; mais je parle de ces amitiés les plus innocentes : et c'était une des choses sur lesquelles il s'observait le plus régulièrement, afin de n'y point donner de sujet, et môme pour l'empêcher : et comme je ne savais pas cela, j'étais toute surprise des rebuts qu'il me faisait quelquefois, et je le disais à ma sœur, me plaignant à elle que mon frère ne m'aimait pas, et qu'il semblait que je lui faisais de la peine, lors même que je lui rendais mes services les plus affectionnés dans ses infirmités. Ma sœur me disait là-dessus que je me trompais, qu'elle savait le contraire; qu'il avait pour moi une affection aussi grande que je pouvais souhaiter. C'est ainsi que ma sœur remettait mon esprit, et je ne tardais guère à en avoir des preuves ; car aussitôt qu'il se présentait quelque occasion où j'avais besoin du secours de mon frère, il l'embrassait avec tant de soin et de témoignages d'affection, que je n'avais pas lieu de douter qu'il ne m'aimât beaucoup; de sorte que j'attribuais au chagrin de sa maladie les manières froides dont il recevait les assiduités que je lui rendais pour le désennuyer ; et cette énigme ne m'a été expliquée que le jour même de sa mort, qu'une personne des plus considérables par la grandeur de son esprit et de sa piété, avec qui il avait eu de grandes communications sur la pratique de la vertu, me dit qu'il avait donné cette instruction entre autres, qu'il ne souffrît jamais de qui que ce fût qu'on l'aimât avec

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