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PASCAL CONTRE PORT-ROYAL

I. Encore le fait et le droit. — II. Le second formulaire. III. Arnauld et Pascal. — IV. Réponse de Nicole à Pascal. y. Les variations de Pascal.

En mars 1657 rassemblée du clergé de France avait reçu communication de la bulle d'Alexandre VII, qui renouvelait contre les cinq' propositions la condamnation prononcée par Innocent X, mais qui les condamnait cette fois encore plus expressément a comme tirés de Jansénius et au sens que cet auteur enseigne dans son livre ». Le 17 l'assemblée décida d'élaborer et d'imposer un Formulaire^ c'est-à-dire une formule de serment de foi que toute personne ecclésias-

(1) Tous les détails que je consigne ici, et toutes les citations que je fais, sont empruntés aux CEuvres eomplètet d* Arnauld, t. XXI.

tique serait tenue de signer dans un mois. Ce formulaire se termina ainsi : « Je condamne de cœur et de bouche la doctrine des cinq propositions de Cornélius Jansénius, contenues dans son livre intitulé Augustinus^ que le Pape et les Évoques ont condamnées; laquelle doctrine n*est point celle de saint Augustin» que Jansénius a mal expliqué contre le vrai sens de ce Docteur. »

C'était une péripétie non inattendue, mais qui changeait cependant la situation. Désormais l'équivoque entretenue par les jansénistes était dissipée; c'était bien le livre et la doctrine de Jansénius que le Pape avait .frappé et non des propositions en l'air.

Que faire? Fallait-il donc, en ne signant pas le formulaire, se mettre hors de l'Église? Fallait-il, en le signant, abandonner Jansénius, la Grâce efficace, et l'indépendance de la pensée ?

Dans l'embarras,, ces messieurs consultèrent Pavillon, évéque d'Alet (1). Celui-ci vit bien qu'en eflFet la face des choses était nouvelle, et qu'il fallait abandonner les anciennes positions. Sa réponse fut la suivante :

(i) Sur Pavillon. M. Dejean, directeur des Archives Nationales, va incessamment publier un volume fort important à la librairie Plon-Nourrit.

d56 PASCAL ET SON TEMPS

Cetuc à qui on proposera de signer la nouvelle Constitution, non seulement le peuvent faire en conscience^ mais le doivent^ encore qu'ils aient été jusqu'à présent persuadés du contraire de ce qu'elle contient; et ils sont obligés de se soumettre à la déclaration du Pape, puisque, dans les choses contestées entre les catholiques, telle qu'est la question présente^ nous devons suivre les lumières et la décision du Souverain Pontife, auquel il appartient, quand l'Église ne parle point encore, de prononcer et d'arrêter les esprits à ce qu'il juge; étant certain que son autorité doit prévaloir à tous nos sentiments particuliers. Et, quoiqu'on reconnaisse la grande différence qu'il y a de prononcer sur une question de fait, et de prononcer sur une question de droit, et qu'il paraisse que la Constitution du Pape tombe sur l'une et sur l'autre, l'on peut dire néanmoins que cette question de fait est tellement jointe à celle de droite quil semble dangereux, en cette rencontre, d'en faire la séparation. Outre que la prudence chrétienne et même la charité, qui oblige tous les fidèles à maintenir l'Unité de l'Église, les oblige aussi à se soumettre à ce que le Pape prononce sur un fait, lorsque le contraire ne paraît pas tout évident. Quant à ce qu'on pourrait opposer, que Jansénius, ayant établi la doctrine de la grâce efficace, il semble qu'elle soit ruinée par la condamnation de cet auteur, on peut répondre que Jansénius ayant parlé d'une façon que le Pape n'approuve pas, et que d'ailleurs la doctrine de la grâce efficace étant reçue dans les écoles catholiques, elle subsistera nonobstant la Constitution et la condamnation de Jansénius (4).

(1) Donné dans les Œuvres complètes (I'Arnauld, t. XXI, p. 20.

C'est le boa sens même qui tient ce langage si mesuré et si grave ; mais Arnauld et les gens de Port-Royal tenaient à Jansénius plus qu'au bon ^ens. Et sortant du sens commun pour entrer dans la raison pure et dans les abstractions intellectuelles, ils raisonnèrent comme il suit :

Jansénius a enseigné la doctrine de la grâce efficace, c'est un fait; les yeux en sont les juges, les seuls juges : ils ont jugé et sur un fait évident. Or la doctrine de la grâce est une vérité essentielle et une pièce nécessaire du Christianisme. D'autre part il est certain que le pape ne peut errer grièvement en la matière si grave de la grâce efficace : le pape ne peut pas condamner la grâce efficace. Donc il n'a pu condamner Jansénius. Sollicitez autant que vous voudrez des bulles et des constitutions, rédigez des formulaires : Jansénius enseigne la grâce efficace, c'est un fait évident pour les yeux; le pape ne condamne pas la grâce efficace, c'est un fait évident pour la foi. Mais alors, que signifie le dernier acte d'Alexandre VII? Eh bien, le pape a été induit en erreur. Quand Phocas, l'ursupateur etle tyran, — la comparaison est d' Arnauld, dans un écrit destiné à Pascal — quand Phocas, s'adressant à Héraclius fils de sa victime et le prenant pour Martian

son propre fils, l'appelle Martian, tout ce qu'il dira de ce faux Martian sera vrai d'Héraclius, mais ne sera pas vrai de Martian : ainsi quand le pape nomme Jansénius, il applique ce nom à un fantôme qui n'est nullemement Jansénius, et ce qu'il dit, est vrai du fantôme, sans être vrai de Jansénius. Les jésuites ont substitué Martian à Héraclius, Héraclius à Martian; et cela explique tout. Le pape a raison, le fantôme est redoutable, c'est l'hérésie calvinienne, il fallait le frapper; mais le fantôme n'est pas Jansénius; le pape s'est trompé de nom, il a comnûs une erreur de fait qui est une injustice. Et nous voilà ramenés à la distinction du fait et du droit, que l'évéque d'Alet trouvait désormais insoutenable ; Port-Royal a repris les positions de 1653 : il promet l'obéissance sur le point de droit, il ne promet rien de plus qu'un silence respectueux sur le point de fait.

La dix-huitième Provinciale avait paru le 24 mars, avant même que la réponse de Pavillon fût arrivée à Paris (1). Elle précise avec une netteté parfaite l'attitude des jansénistes : particulièrement la distinction entre le domaine de la

(1) La lettre de Pavillon fut reçue à Paris le 22 avril 1657«

raison et des faits et le domaine de la foi est, nous l'avons dit, lumineuse.

Mais c'était de la théorie ; et malheureusement, le formulaire était toujours là, et on avait beau reculer de mois en mois, d'année en année, il fallait prendre un parti : signer ou ne pas signer, l'un et l'autre également périlleux, non pour les personnes, mais pour la vérité.

On se tira d'affaire : les gens du parti inven* tèrent un biais : ils signeront, mais en spécifiant dans quel sens ils signent; ils signent la condamnation d'une erreur, ils ne signent pas l'attribution de cette erreur à Jansénius : on leur impose le vote d'un certain ordre du jour, ils demandent la division; on la leur refuse : ils la font motu proprio.

Les intrigues de la politique leur vinrent en aide. Le cardinal de Retz, l'indigne archevêque de Paris, mais l'ennemi de Mazarin et des jésuites, était un peu leur ami. Réfugié à Rome puis errant

par rAUemagne, il avait laissé à Paris deux vicaires généraux, qui soutenaient ses intérêts. Ceux-ci, pour s'assurer tout à fait l'alliance du parti, firent précéder le formulaire d'un mandement contenant la phrase obscure mais capitale qu'on va lire : « Pour ôter tout prétexte de dispute et de contention... nous ordonnons et conjoignons qu'à l'égard même des faits décidés par les dites constitutions (celles d'Innocent X et d'Alexandre VII) et contenus audit formulaire, tous demeurent dans le respect entier et sincère qui est dû auxdites constitutions, sans prêcher ^ écrire et disputer au contraire^ et que la signature que chacun fera dudit formulaire, en soit un témoignage, promesse et assurance publique et inviolable, par laquelle ils s'y engagent, comme de leur croyance pour la décision de foi ». Suivait le formulaire. Cette phrase contient la distinction du fait et du droit ; l'ordonnance des vicaires généraux réserve poxw l'un l'obéissance, et n'exige pour Tautre que le silence respectueux. On attribue à Pascal cette ordonnance.

Port-Royal était à couvert; les considérants de « l'ordre du jour » établissaient eux-mêmes la « division » . Tout le monde, il est vrai, n'était pas satisfait — particulièrement à Port-Royal les

bonnes religieuses qui affirmaient vivre en dehors de toutes les contestations théologiques et qui étaient plus enragées que les docteurs. Sœur Sainte-Euphémie — c'est Jacqueline Pascal — trouvait que la distinction nécessaire était exprimée en termes ambigus et indignes de la sincérité chrétienne. Elle signa cependant — et elle mourut peu après sans avoir pu se consoler d'avoir signé.

Or jusqu'ici Pascal a marché d'accord avec ses amis de Port-Royal; mais voici la discorde qui commence.

L'ordonnance des Vicaires Généraux avait, pour beaucoup de raisons, été fort mal accueillie hors du cercle janséniste. Un arrêt du Conseil d'État du 9 juillet 1661 la révoqua. « Les grands vicaires durent rendre une autre ordonnance pure ^t simple pour la signature, dit Saint-Beuve, et la question se posa par oui et par non. » J'ajoute <^ependant que l'ordonnance n'interdisait pas de

délayer le oui et le non; mais elle ne le délayait pas elle-même.

Dans son séjour à Glermont en 1660, Pascal avait vécu dans un milieu d'un jansénisme exaspéré (1). Cette famille Périer, dure et âpre, Domat, ce Boileau de la jurisprudence» tout ce milieu provincial, violent, étroit, intraitable, réagit sur lui; ces gens-là devaient trouver qu'à Paris on était bien mou, et qui sait? semipélagien ou même pélagien.

Pascal, de retour à Paris, put*il se défaire de ces impressions? Cependant, nous Tavons vu, il accepte le compromis d'où sortit la première ordonnance des Vicaires Généraux de Paris, mais il lui semblait que l'énergie de ses compagnons de lutte, Arnauld et Nicole^ allait s'affaiblissant, et sans doute la protestation de sa sœur contre l'ordonnance eut sur lui un grand retentissement; puis la mort de Jacqueline, qu'il dut considérer comme un martyre, acheva de le tourner vers la résistance. Justement après la seconde ordonnance, comme après la première, Arnauld et Nicole furent d'avis qu'on devait malgré tout signer le formulaire, moyennant quelques lignes

(1) Cf, JovY, Pascal inédit, p. 345.

de considérants dont ils réglèrent les termes.

Pascal s'éleva contre, et il soutint son avis dans un écrit que nous avons (1). Sans crainte de se contredire il se mnge à l'opinion de l'évéque d'Alet que le fait et le droit sont inséparables. Mais au lieu que Pavillon tirait de là cette conclusion qu'en tout il fallait céder au pape, lui, il en tire cette conséquence, qu'il faut résister au pape.

C^est déjà grave de se contredire, mais cette autre conséquence qui se déduit de la première est plus grave encore : le pape a condamné Jansénius, saint Augustin et la grâce efficace; le pape enseigne l'erreur.

Pascal ne se rappelle-t-il donc plus ce qu'il écrivait à Mlle de Rouanne ; « Je ne m'en séparerai jamais? » Il s'est séparé ici.

Peut-être n'a-t>-il pas vu d'abord où il allait, je dirai plus volontiers^ où on le menait; car, malade, incapable de travailler, presque incapable de lire, il est entre les mains de Domat. C'est Domat qui rédige un second écrit, où Pascal, réfuté une première fois par Arnauld et Nicole, revient à la charge (2). Mais Arnauld et Nicole

(1) M. Brunschvicg le donne dans sa petite édition des Oputcule$ et Pensées.

(2) V. Cousin, dans l'appendice sur Domat, qu'il a joint à sa

furent stupéfaits de la faiblesse de ce nouveau factum : ils ne pouvaient comprendre « que des personnes très habiles, dont ils estimaient beaucoup l'esprit et qui savaient fort bien ce que c'est qu'une véritable démonstration, eussent pu donner ce nom à des raisons fausses ou peu solides » . Et Arnauld compose un écrit pour renverser toutes ces raisons fausses et peu solides; nous avons cet opuscule, c'est un curieux mélange de force et, par endroits, j'oserai presque dire de tendresse (1). Arnauld a parfois des révoltes contre des mots trop durs; Pascal a traité de a scandaleuse » l'attitude des docteurs de Port-Royal et Arnauld renvoie l'accusation, écoutez de quel ton :

a L'auteur doit considérer que ce scandale est réciproque, et que, s'il est scandalisé de ce qu'il lui semble qu'on a abandonné la grâce efficace, en signant les constitutions quant au dogme, on est aussi scandalisé de voir qu'après qu'on a travaillé tant qu'on a pu à persuader atout le monde que la grâce efficace n'est pas condamnée, lui et

Jacqueline Pascal, cite les dernières pages de ce mémoire. Je le crois encore inédit. C'est pom>tant sinon du Pascal, du moins du Domat inspiré et revu par Pascal. — M. Jovy vient de le publier, Pascal inédit, p. 234.

(1) M. Jovy Ta analysé et apprécié, mais autrement que moi, dans Pascal inédit.

ceux qui sont dans son sentiment veulent au contraire prouver et établir qu'elle Test... ils veulent faire croire que toute TÉglise la condamne d'hérésie (1). »

Mais ce ton est rare chez lui ; d'ordinaire il a des ménagements infinis; c'est à un ami, c'est à un ami malade qu'il répond, et il ne l'oublie pas. S'il oppose la dix-huitième Provinciale à l'écrit qu'il réfute et Pascal à Pascal, il évite*à son contradicteur toute confusion; il le loue et il l'égayé. Et encore lisez comment il explique que le pape, en parlant de Jansénius, n'a pas parlé de Jansénius.

« Si un homme disait (2) : Le plus grand géomètre de Paris est Vhomme du monde le plus désagréable dans la conversation^ si je savais d'ailleurs que cette personne ou ne CQnnût pas M. PascfiJ, ou l'eût en estime d'un homme d'un entretien fort agréable, quoique je fusse persuadé que dans la vérité, M. Pascal est le plus grand géomètre de

Cl) Arnauld, Œuvres complètes, t. XXII, p. 818.

(2) Voici le début du raisonnement. « Si un homme laissait dix mille écus au plus grand géomètre de Paris, ou, comme a fait Ramus, fondait une chaire pour le plus habile géomètre, il est certain que cela se devrait entendre de celui qui serait en effet le plus habile géomètre, autant que les hommes en pourraient juger, parce que cela aurait été affecté au plus habile géomètre comme tel. Mais si un homme disait..., etc.» Arnauld, CEuvres complètes, t. XXII, p. 770.

Paris, je ne croirais point que cet homme eût mal parlé de M. Pascal. Mais si je connaissais Roberval, et que je susse que cette personne le connaît aussi, je croirais sans peine que c'est de lui qu'il a voulu parler; quelque inférieur que je le crusse à M. Pascal dans la science de la géométrie. »

Mais Pascal ne fut pas sensible à ces délicates flatteries; il semble que son irritabilité augmente avec sa maladie ; il partage toutes les préventions de son entourage, il ne voit chez les docteurs de Port-Royal que faiblesse et compromissions; un jour il s'évanouit en discutant avec eux, il s'évanouit de douleur de voir la vérité trahie par ceux qui en avaient le dépôt; enfin, retrouvant la veine des Provinciales^ il retourne contre les siens l'arme qui lui a servi contre les casuistes. C'est un détail que Sainte-Beuve a omis ou ignoré, et depuis lui nul n'en a parlé, comme s'il n'éclairait pas singulièrement l'histoire des Provinciales! Pascal

donc ramasse des textes pour prouver que depuis les Bulles, les défenseurs delà grâce efficace ont fléchi» qu'ils ont changé de langage, qu'ils ont pris nulle langagesdifférents, pour abandonner peu à peu Jansénius, saint Augustin et la vraie doctrine. Nous ne possédons pas ces petites lettres; elles n^avaient pas, étant tombées d'une main que la mort imminente faisait trembler et défaillir^ elles n'avaient pas certainement la verve et l'éclat et la beauté des Provinciales; mais sorties toutes frémissantes et toutes crues d'une âme passionnée et inquiète, elles étaient, nous le savons, sans précaution et sans justice.

Arnauld et Nicole répondirent; et cette fois ce n'est plus le pape, c'est Port-Royal tout entier qui renvoie à Pascal le Mentiris impudentissime des Provinciales. Singulière péripétie! Nicole se rencontre avec les jésuites pour blâmer la précipitation de Pascal et l'infldélité de ses citations! Il est vrai qu'il y met plus de politesse !

« M. Pascal, dit-il, n'ayant pas fait l'écrit dont il s'agît pour être publié, et tout son but n'étant que dé représenter ce que l'on aurait pu dire, et le tour fâcheux qu'on pourrait donner à certaines choses, il ne s'était pas mis en peine d'y regarder avec une fort grande exactitude, et sans consulter

lui-même les Écrits dont il tirait des preuves de ce qu'il avançait, ce qui lui eût été fort difficile dans la faiblesse où il était, qui le rendait presque incapable de lire, il se contenta des Mémoires que lui fournissaient quelques-uns de ses amis, qui ne regardèrent pas d'assez près aux passages dont ils les composaient (1). »

Nicole va donner des preuves de ce qu'il avance : a Ceux qui lui fournissaient ces Mémoires, continuent-ils, ont eu si peu de soin de s'informer du temps où chaque Écrit a été fait, que les Extraits qu'ils ont donnés à M. Pascal pour faire voir qu'on a parlé plus faiblement depuis les Bulles, sont tirés la plupart des Écrits qui se trouvent faits avant les Bulles; et que ceux où ils ont trouvé cette fermeté dans laquelle ils voulaient qu'on demeurât, sont pris des Écrits faits depuis les Bulles. »

Et la réfutation se poursuit dans les règles : Pascal ne s'est pas seulement laissé abuser sur les citations; il n'a rien compris aux diverses opinions qui ont été soutenues par les disciples et amis de Jansénius, avant les Bulles; il s'y est embrouillé et empêtré; il n'a pas discerné en

(1) Cité dans Arnauld, Œuvres complétée, t. XXI, p. 136.

quoi toutes ces opinions s'accordaient, et ses derniers écrits sont justement opposés au senti* ment unanime qui, sous la différence des attitudes et des avis particuliers^ unissait tous les partisans de la grâce efficace.

C'est, je suppose à la suite de cet épisode, que Nicole a conunencé à regarder Pascal comme un ramasseur de coquilles.

Combien une telle lutte dut être douloureuse pour Pascal I Non seulement son amour de la vérité, mais aussi son amitié pour Arnauld lui rendirent ces discussions infiniment sensibles Car il aimait tendrement Arnauld. Voici, pour rompre un instant cet aride récit d'un aride débat, une anecdote qui prouve cette amitié et cette tendresse. Au mois d'avril 1661, Arnauld eut un gros chagrin. On craignait alors la dispersion des religieuses de Port-Royal, tout au moins de grosses modifications dans l'administration de Tabbaye; or la principale, peut-être Tunique ressource d' Arnauld était une pension m. 24

qui lui était due sur les biens du couvent; Arnauld voulut donc prendre quelques mesures pour sauvegarder ses intérêts légitimes. Il en parla h Pascal. Eh bien, M. Singlin fut irrité que Pascal eût été mis dans la confidence, o M. Singlin, raconte Arnauld, m'en fit faire des plaintes par M. de Beaupuys, et tout ce que j'en ai pu comprendre, est qu'il n'a pas trouvé bon que j'eusse dit à M. Pascal ce qu'il aurait trouvé bon que j'eusse dit à M. Akakia... Je suis horriblement choqué du traitement que Ton fait en cela à M. Pascal. . . Je n'entends point tous ces mystères ; et croirais blesser la charité et l'amitié chrétienne si j'étais dans ces pensées de cachette et de défiance. »

Arnaud était donc le dernier lien entre Pascal et Port-Royal. Ce lien allait-il se rompre? Heureusement les causes de discorde disparurent. Voici qu'après avoir cassé la première ordonnance des Grands Vicaires, le Conseil d'État ne se contentait plus de la seconde; il en exigeait une autre qui interdisait d'ajouter à la signature toute quem. Il fallait signer, et rien que son nom et sans aucune sorte de réserve ou d'explication. Personne à Port-Royal ne pouvait aller jusque-là; d' Arnauld le docteur, jusqu'à la plus humble religieuse, la résolution fut prise de ne pas signer.

PASCAL ET SON TEMPS 37i

Pascal vit cela, et, s'il fut vraiment brouillé avec ces messieurs, ces circonstances dissipèrent les nuages qui s'étaient formés; d'ailleurs lui-même, qui avait tant varié, mais varié sans changer, qui avait souvent conclu avec précipitation et souvent aussi corrigé ses conclusions précipitées, je me demande s'il s'en tenait encore à ses dernières conclusions contre le pape, qui étaient vraiment précipitées — et s'il n'était pas en marche vers une vérité plus tempérée (1).

Mais il est bien certain que Pascal ne s'est jamais enfermé dans l'obédience janséniste. Ses Pensées sont tantôt au delà, tantôt en deçà du jansénisme, expression d'une âme trop puissante pour rester en dedans d'une école ou d'une secte. Pascal a dominé sa secte. J'ai souvent écrit dans ce livre le mot de secte. Je vais m'en expliquer en citant Vinet, et du coup je m'expliquerai sur la place de Pascal dans le jansénisme.

a On attache au mot de secte, dit Vinet, une idée pénible et repoussante. Un sectaire est, aux

(1) Voir le curieux épisode étudié par M. Jovr, p. 192 de son Patcal inédit. Notons au passage qu'en se révoltant contre la condamnation des Provincialet, Pascal se révoltait contre le Saint' Office et non contre le Pape, contre le pouvoir romain «tnon contre TÉglise catholique. Il n*en va pas de môme des bulles et du Formulaire.

yeux de la multitude, un être frappé au cerveau, dont le nom seul éveille de sinistres pensées; et pourtant qui est-ce qui ne fait pas partie d'une secte? Quelle est la société qui n'est pas partagée en une multitude de sectes, où chaque individu capable de sentir fait son choix et prend ses habitudes?... Nous sommes tous sectaires, et ce qui importe le plus, ce n'est pas de ne point Tétre, mais de dominer spirituellement la secte dont nous faisons partie, de faire primer le fond sur la forme (1). »

C'est bien cela : être d'une secte, mais garder dans ]a secte son indépendance, n'être ai tyran ni serf; rester maître de soi, sans rester isolé et égoïste; multiplier parles forces de la vie morale collective les forces de la vie individuelle, et s'affranchir par la vie individuelle du ritualisme inévitable de la vie collective, c'est la meilleure manière d'être un homme de foi. C'est celle de Pascal.

(1) C'estlàM. Paul Stapfer que je dois ce texte de Vinet. Esprit d'Alexandre Vinet, par J. Asté, Lausanne, tome I*'. p. 286.

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