TROISIÈME LEÇON
LA VIE INTÉRIEURE DE PASCAL jusqu'à la première « CONVERSION » (1623-1646)
I. Psychologie de Pascal. — Ce que nous pouvons entrevoir des dispositions primitives et innées de sa nature. — Qu'on ne pourrait expliquer sa forme d'esprit et d'âme par une seule « faculté maîtresse ». — Débilité de sa machine nerveuse. — Sa prodigieuse mémoire. — Son étonnante capacité de conception et d'invention. — Caractère réaliste de son intelligence. — Qu'on pourrait lui appliquer un mot de Taine sur Shakespare : « 11 avait Vimagination complète » (Cf. Hist. de la litt, angL^ t. II, p. 160, 161). — Ardeur de sa sensibilité, que la maladie viendra encore exaspérer. — Une page de Sainte-Beuve : « Pascal, nous dit Nicole... Nous en sommes toujours à sa jeunesse » [Port-Royal^ t. II, p. 462-464).
II. Influence de réducation, du milieu et de la vie. — Que son éducation, toute scientifique, et où les
préorrupulions d'art et do littérature, de philosophie et de reiifçion môme ont tenu en somme si peu de place, a développé en lui « l'esprit géométrique ». — Que les milieux de savants qu'il a traversés (Fermât, I.e Pailleur, Desargues, Roberval) et que la vie qui a été la sienne, avec ses loisirs et ses succès, ont agi sur lui dans le môme sons. — Peu de satisfactions données à la sensibilité (joies de la famille, ivresse des certitudes scientifiques et de la gloire mondaine : Cf. Michaut, p. 26-31) : que ces satisfactions étaient pour lui insuffisantes. — Qu'une réaction est imminente contre les excès de celte culture purement intellectuelle (même phénomène chez Stuart Mill : Cf. son Autobiographie) : d'autant que les premiers aiguillons de la maladie, « l'état naturel du chrétien », viennent, dès dixhuit ans, l'avertir que l'homme n'est pas tout intelligence.
111. Influence des lectures. — Lectures scientifiques de Pascal. — Pour tout le reste, il est, semble-t-il, d'une assez grande ignorance, et que cette ignorance avait déji\ frappé ses contemporains (Cf. SaintelUnive, m, p. 85 ; — mais il y suppléait par sa mémoire, — et par son génie.
Il lisait et écrivait le latin : il a lu Cicéron, dont il condamne « les fausses beautés )){Pen.<ées^ M. 739,
l'homme, l'œuvre, l'influence 23
— B. 31 ^), Sénèque (Cf. Revue cThht, litt. de la Finance, 15 avril 1897, p. 315-316) ; — d'une manière générale, il semble avoir connu les Latins, mais assez peu les Grecs ; il a lu Epictète, mais dans la traduction de Du Vair (Cf. cette traduction et VEntretien avec M. de Saci'^). — Que, du reste, Pascal est un génie beaucoup plus « latin » que « grec » (Cf. par contraste Racine et Fénelon), et qu'il a été totalement dénué de « virtuosité ». — Qu'il se pourrait que son commerce avec l'antiquité classique l'eût incliné à un certain stoïcisme.
11 ne semble pas non plus qu'à cette époque de
1. Quand je renverrai aux Pensées, ce sera toujours aux deux éditions Michaut et Brunschvicg, qui peuvent tenir lieu de toutes les autres, et qui, du reste, renvoient aux principales éditions antérieures.
2. Pascal a lu Du Vair, cela est bien certain : mais est-ce dans la traduction de Du Vair qu'il lisait habituellement le Manuel d'Epictète? Je ne voudrais pas aujourd'hui l'affirmer d'une manière aussi catégorique. Car, si l'on compare les citations du Manuel qui se trouvent dans V Entretien avec M. de Saci avec la traduction qu'en a donnée le P. Goulu en 1609, et qui fut rééditée en 1630, on constate entre les deux textes de telles ressemblances qu'on ne peut guère douter que les citations ne soient prises dans cette traduction, bien plutôt que dans celle de Du Vair. Et, je le sais, c'est une question que celle de savoir jusqu'à quel point le texte de YEntretien reproduit exactement le discours de Pascal. Mais si les Pensées ne contiennent à proprement parler aucune citation du Manuel qui permette de trancher la question, on y rencontre plusieurs allusions à certains passages des Entretiens d'Epictète. Or, la première traduction française des Entreliens est précisément celle que le P. Goulu a publiée en 1009, en môme temps (juc celle du Manuel, et dans le même volume, sous ce titre commun : Les Propos d'Epictète, recueillis par Arriaîi, auteur fjrec, son disciple. Translatez du grec en français par Fr. J. D. S. F. (Frère Jean do saint François). 11 est donc assez vraisemblable que Pascal se soit servi ie ce volume pour lire le Manuel et les Entretiens.
Ha vi«', il ait beaucoup pratiqua* los Ecritures et surtout IfA iVp'S. les scolastiques et les théologiens du moyn 2i^<* : peu rrintluence, en tout cas, sur lui rie r:ps hfctiires ^on n'en pourrait dire autant de Ilescîirt'îS; ; — qu elles n'ont rien ajouté, ou peu de choHf*, aux ler;ons de pirHé qu'il avait rer^ues de sa famille; — r^liristianisrae assez tiède, mais fort suflisant de l*ascal à cette date ^Cf. la dernière phrase des Essais sur lf*H conifjves^ 1639-1640, éd. Hachette, ifi-iy des (fl'hivrt's complèlPs^ t. III, p. 185).
Purifii les modernes, ses principales lectures «rnlors pHniissent avoirété : évidemment Corneille, prohiihleriH^nt saint François de Sales [Cf. Revue f/'/iisL l'ut, [loc. ciL) ; et surtout F. Strowski, op. cit.]^ plus HÙremml encore Montaigne, Charron, et surloul Du Vîiir. — Que la grande influence de Mon- Inigni» et de (/linrron sur Pascal paraît dater d'un |)(Mi |)lus tard, de. la période « mondaine )>, mais que, dès c-clte rp()(|U(», Du Vair semble avoir exercé sur sn |)(MîMé<» uu(» nclion encon* trop peu étudiée (Cf. crpendîiul : r\ Collet, Vn fait inédit delà vie de Pascal, Pnris, ISiS; — C. Adam, Opuscules philoso/dtiffars de Pascal, Hachette, 1887, p. :W-33; — llruusrhviog, p. 110; — et \\v\uu\ii{'r(y. Manuel de rinsf.dc/a litf. franc., I8!)8, p. 1)5), — et raisons de rollf^ lufluiMUM» : le sliùcisine chnMicMi de Du Vair'.
I, Voir nnssi U»s /(f*i*A«ïr,7a\s f>ihli<t,jriip/iitiuvs sur (i. Du Vair et
i/hommk, l'œuvre, l'influence 25
— Que ces diverses intluences ont dû vraisemblablement corroborer les prudentes « maximes » de Pascal le père sur les rapports de la raison et de la foi, et entretenir dans Tesprit du jeune homme un stoïcisme latent.
IV. Les premiers travaux soientifiques de Pascal. — Que Pascal sans son œuvre scientifique n'est plus Pascal.
Le Traité des sons (perdu) que, d'après M"" Périer, il aurait composé à douze ans. — UEssai sur les coniques, composé à seize ans : ce qui en paraît rester [Œuvres, t. III, p. 182-185); — opinion de Mersenne et de M. J. Bertrand (p. 23) sur ce traité; — que Leibniz en faisait grand cas [Lettre <) M. Périer : Œuvres, t. III, p. 466-468); — communiquée Descartes par Mersenne : mauvaise volonté du philosophe (Cf. la Vie de Descartes, par Baillet) ; pourquoi? crainte d'un jeune rival, — hostilité du groupe scientifique auquel appartenait Pascal, — opposition de la méthode toute synthétique de Pascal et de la méthode tout analytique de Descartes, de la tournure d'esprit invinciblement réaliste du premier (jusque dans les mathématiques) et de la tendance obstinément métaphysique du second (Cf. Brunschvicg,
Correspondance inédite^ pur Uon<^ Uadoiiant (dans la Revue d'hisl, lut. de la France, 1899, p. 72, 2;;:^, 408 ; 1900, p. G03).
p. 42-i3). — Quo cette mfime tournure d'esprit explique le peu irimpression que paraît avoir fait sur Pascal la publication en IG37 du Discours de la méthode (Cf. Renouvier, Manuel de philosophie litnderae^ p. 201, et Henri Movv^art. cit., p. 163-164), et elle va l'amener h chercher les applications pratiques (le la science (sa Machine ariihmétiqtœ)^ en atl(Mulant que bientôt, elle letourne vers une science pins concrète, la physique.
La Machine arithnuHique (1640-1642): — que, d'ai)res M. J. Bertrand (p. 44), « le problème était facile et qu'il n'était pas besoin d'un Pascal pour le résoudre » ; — que, cependant, Leibniz n'a pas ju^^é cette occupation indigne de lui, et qu'il a per- IVclionné la machine de Pascal^ ; — que du moins Tobstinalion (|ue mit c(» dernii^r à parfaire et h rendre pratique sou invention confirme ce que nous venons de dire de sa nature d'esprit, et nous renseigne sur le fond d'ardeur et d'opiniâtreté qui est en lui. | Voyez une description de la machine dans YKncf/clojx'die (éd. in-folio, 1. 1, p. 681 etsqq) : l'article est de Diderot]. — La Dédicace à Séguier (16 15) ; — r^lr/V à ceux qui seront curieux devoir
\. Voir sur l'œuvre seicutifique de Pascal le discours prononcé au nom do rAcadêmic des Sciences, par M. A. ('ornu, à Tinauguration de la statue de Biaise Pascal, à ('lerniont-Ferrand, le 4 septembre 48SO (liuUefin Jœbtlomailalve de V Association scientifique de France, il octobre 188U\ et surtout le lieutenant Perrier, dans Ad. llat/.feld, op. cit., p. li:i-ii)3.
la machine arithmétique (d645): ardeur et fierté qui respirent dans ces pages; — confiance en « cette véritable [qui donne la vérité] science, qui, par une préférence toute particulière, a l'avantage de ne rien enseigner qu'elle ne démontre ». (éd. Brunschvicg, p. 47).
V. Conclusion. — Comparaison entre le Pascal de 1645 et le Renan de 1848 : chez tous deux pareille « encéphalite » ; tous deux sont des « jeunes gens vivant uniquement dans leur tôte, et croyant frénétiquement à la vérité » [Avenir de la Science^ p. vi). — Mais si chez Pascal, Tamour de la science et de la gloire remportent sur la préoccupation religieuse, comme chez Renan, il est facile de prévoir que cela ne tardera pas à changer : son ardente sensibilité n'est pas satisfaite ; — son intelligence éprise du réel ne se contentera pas indéfiniment de science pure et abstraite; — enfin, la maladie est là qui veille, et qui, bientôt, va ramener sa pensée sur elle-môme et l'arracher aux « divertissements ».