‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence: Notes d'un cours professé à l'Université de FribourgChapitre 18 sur 61 · L ŒCVRE DE PASCAL. AVA3KT IC · texte numérisé non relu

L ŒCVRE DE PASCAL. AVA3KT IC

Nous avons étudié jusqu'ici l'œuvro de Pascal en psychologue : d^une part, nous avons cherché dans sa vie Torigine de ses ouvrages, nous en avons étudié en quelque sorte la genèse psychologique ; — d'autre part, les traitant comme de simples « documents » sur lui-même, nous les avons fait servir à éclairer et à compléter \di biographie psychologique de Pascal. — 11 nous reste à étudier cette œuvre en critique^ on veut dire en elle-même et pour ellemême.

Avant 1656, le public ne connaît de Pascal que le savant, et encore incomplètement; le Traité de r équilibre des liqueurs (1663) et Y Esprit géométrique (1776) sont posthumes ; — les ouvrages non scientifiques n'étaient pas destinés à la publication. — Que ces divers opuscules se divisent naturellement en deux groupes : les opuscules scientifiques et les non scientifiques ou littéraires; —

nécessité de no pas prendre ces deux qualifications trop au pied de la lettre.

1. L'œuvre scientifique de Pascal avant 1656. — A. Valeur scientifique de celte œuvre; — et qu'il faut en dire quelques mots, malgré notre incompétence. — Qu'on peut négliger les traités en latin, plus techniques encore que les autres : un mot curieux de la première lettre à Fermât (20 juillet 1654) dont toute une partie est écrite en latin, sous prétexte que (( le français n'y vaut rien ».

V Les travaux de Pascaleji physique {i6i6'i6oi) . — Comment Pascal, après ses premiers travaux mathématiques qui lui valurent l'admiration de Descartes et de Leibniz (Voir la IIP leron) a-t-il été amené à s'occuper de physique? — Expériences de Galilée etTorricelli divulguées par Mersenne, continuées par Pascal; il démontre d'une manière définitive la réalité de la pression atmosphérique, — puis en vient à l'étude des pressions des liquides, — en établit les lois, — puis, passant à l'application, invente la presse hydraulique : c'est toute une partie, très importante, de la physique, l'hydrostatique, qui est ainsi fondée. — « En aucune des pages qu'il a laissées, Pascal ne paraît plus admirable que dans la théorie de la presse hydraulique » (J. Bertrand, p. 3Ui). — Que Pascal physicien représente une

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tendance inverse de celle que représente Descartes, la tendance obstinément expérimentale par opposition à la tendance mathématique et mécaniste : légitimité, môme aujourd'hui, de ces deux tendances (Cf. Paul Tanncry, loc, cit. ; — F. Cournot, Considérations^ etc., t. 1, p. 201; et Bernard Brunhes, le Mécanisme cartésien et la physique actuelle dans la Quinzaine des 1" juillet, 15 décembre 1896, 15 janvier 1897).

2° 1/^5 travaux mathématiques de Pascal (1654). — Que les grands mathématiciens de l'époque avaient renoncé à résoudre les problèmes touchant la « règle des partis » : Pascal en trouve la solution, en môme temps que Fermât, mais par une voie plus simple; — estime et admiration réciproques de Fermât et de Pascall'un pour Tautre (Cf. leur correspondance) ; — Pascal était sur la voie de la découverte du calcul des probabilités, et, s'il avait poursuivi des recherches, il est vraisemblable qu'il en eût ravi la gloire à Newton et à Leibniz ; — que tous trois sont, d'ailleurs, des génies scientifiques de même ordre. — Son invention, vers le môme temps, des omnibus, — Caractère utilitaire de ses travaux concernant la « règle des partis » (il s'agit de ramener à des lois précises les jeux de hasard), — et préoccupations constamment pratiques de Pascal. — En mathématiques comme en physique,

sa méthode s'oppose à celle de Descartes; il se rattache à la direction essentiellement synthétique des anciens géomètres, au contraire de Descartes qui est l'inventeur de la Géométrie analytique.

En résum«% deux traits caractérisent l'œuvre et le génie scientifiques de Pascal : la force et la fécondité inventives ((c Signe original et singulier ! chaque coup d'œil qu'il donnait, môme par distraction, à quelque objet, amenait une idée neuve, et souvent une idée pratique. » Sainte-Beuve, t. II, p. 501); — le goût de l'expérience et des applications pratiques : déjà, dans VAvis à ceux qui verront la machine arithmétique^ il célébrait la « légitime et nécessaire alliance delà théorie avec l'art ».

B. Valeur philosophique de l'œuvre scientifique de Pascal, — Que de ces divers travaux, on peut tirer, sinon toute une philosophie des sciences et toute une philosophie générale, du moins des vues très intéressantes sur la philosophie des sciences et sur la philosophie générale.

r De quelques vues de Pascal que nous retrouverons dans les Penspps : la théorie des trois ordres déjà ébauchée dans la lettre à la reine Christine (éd. Brunschvicg, p. H3) ; — la distinction entre l'esprit géométrique et Tesprit de finesse, et les fondements de « l'art de persuader » (fragment sur

V Esprit géométrique); — la théorie des deux infinis (/</.; — Cf. les introductions et les notes des deux éd. Brunschvicget Adam). — Unité et continuité de la pensée philosophique de Pascal.

2* Autres vues philosophiques de Pascal :

à) Sur « la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences » ; — qu'elle consiste ou devrait consister à « tout définir et tout prouver », mais qu'elle est en fait impraticable, absolument parlant ; — conséquences nullement sceptiques, mais, au contraire, très résolument dogmatiques que Pascal tire de là (Cf. l'^^prit géométrique). — Rapports et surtout différence que ces théories présentent avec celles de Descartes (Cf. Adam, Pascal et Descartes; — Liard, Descartes^ Paris, 1882 ; — Fouillée, Descartes^ Paris, 1893, — et Rauh, op. cit., p. 196) : — originalité du cartésianisme de Pascal, et ce qu'on a pu appeler (Rauh) son positivisme chrétien (Cf. dans la Revue des cours du 17 février et du 10 mars 1898 les deux leçons de M. Boutroux relatives à la Doctrine de Pascal sur la physique et les mathématiques) ;

b) Sur la part qu'il convient de faire à Tautorité et au raisonnement dans les sciences humaines (Cf. le fragment d'un Traité du vide ; — sagesse hardie de cette doctrine) ;

c) Sur le progros ( même fragment) :lierté et prudence (lu langage de l^ascal ; — sa théorie du progrès comparée à celle de Descartes et de Condorcet, — et qu'il semble avoir pressenti l'abus qu'on pourrait faire de la doctrine: — que Condorcet, au lieu de réfuter Pascal, aurait mieux fait de s'en inspirer (cf. les éd. Fouillée et Guyau des Opuscules philosophiques de Pascal, Paris, Dclagrave,

— et Brunetière, Jansénistes et Cartésiens^ Et. crit.^ t. IV).

C. Valeur littéraire des opuscules scientifiques de Pascal. — Le style en est-il aussi lourd qu'on l'a dit? (Cf. Gazier, op. cit., p. 588) : — allure surtout périodique de ce style ; qualités de fermeté, de netteté, de rigueur qu'il présente, et qu'à cet égard, il remporte sur le style scientifique de Descartes.

— De l'ironie avant-courrière des Provinciales qui perce dans la Lettre au P. Noël. — Eclat et éloquence de certaines pages (Cf. éd. Brunschvicg, pp. 79- iO; 112; 188); — et qu'on sent, à travers tout cela, l'écrivain de race.

11. L'œuvre littéraire de Pascal avant 1656. — A. De la valeur proprement littéraire des opuscules non scientifiques. — Que toutes les qualités déjà notées dans les ouvrages scientifiques se retrouvent ici.

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avec un degré de plus. — Sombre beauté poétique de la Prière pour le bon usage des maladies (Cf. surtout éd. Brunschvicg, pp. 57,58, 62), — et que, pour l'intimité et la profondeur de l'inspiration, pour l'éclat des images et pour l'impérieuse variété des mouvements, il n'est pas, dans Lamartine et dans Hugo, de page lyrique plus frémissante et d'une plus contagieuse émotion (Cf. dans les Contemplations de Hugo la pièce A Villequiers) ; — en rapprocher le début de l'opuscule sur la Conversion du pécheur^ le Mémorial^ et (surtout s'il est de cette époque) le Mystère de Jésus. — Finesse et ingéniosité piquante de la forme dans le Discours sur les passions de P amour. — Variété, aisance spirituelle et éloquence entraînante de YEntretien avec M. de Saci : que le style de Pascal* y traduit avec une aussi admirable souplesse la roideur stoique et l'élévation morale d'Epictète que la grâce voluptueuse et le nonchaloir de Montaigne.

1. Deux hypothèses peuvent se présenter touchant X Entretien avec M. de Saci : ou bien il a été rédigé par Fontaine sur des notes laissées par Pascal (Pascal, on le sait par les Pensées^ préparait ses « Conférences à Port-Royal ») ; ou bien Fontaine l'aurait reproduit de mémoire, d'après des souvenirs plus ou moins anciens. Dans l'un et l'autre cas, c'est bien Pascal que nous entendons parler : à l'accent, — j'allais dire au geste du discours, il est impossible de s'y méprendre. Et, dans la dernière hypothèse, la vivante parole de Pascal, en s'imprimant en traits de flamme dans la mémoire du pieux secrétaire, aurait produit ce miracle de le transformer lui, le pâle et médiocre écrivain, en un véritable émule de Platon.

Aucun écrivain de profession n'a reçu en partage des dons plus divers et plus rares que cet écrivain improvisé de trente-trois ans.

B. Des vues philosophiques qui se dégagent des opuscules littéraires de Pascal, et de leur importance pour éclairer lesPefisées; — qu'elles rejoignent et complètent celles que nous avons tirées des opuscules scientifiques. — Ces derniers nous ont comme acheminés au seuil de Tordre humain et de Tordre divin et aux « réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même » (éd. Brunschvicg, p. 184).

1° Le Discours sur les passions de V amour: qu'on a pu dire qu' (» il nous présente comme une transposition profane de la philosophie des Pensées » (F. Rauh, art, cit,^ p. 196). — Comparaison du Discours avec le Traité des passions^ de Descartes (1649), que Pascal n'a pu ignorer, et dont il pourrait bien s'être inspiré. — L'amour, la beauté relèvent, d'après Pascal, de l'esprit de finesse, non de Tesprit géométrique^ ; — conséquences lointaines qui vont résulter de cette vue : la philosophie de Vintuition substituée à la philosophie des

1. Cette idée, que la « raison pure » est impuissante à rendre compte de l'amour et de la beauté, que ce sont là des réalités « d'un autre ordre », fait, comme l'on sait, le fond du Génie du Christianisme. Et nous la retrouverons (voir plus loin) jusque dans Taine.

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« idées claires et distinctes » ; — richesse psychologique du Discours : l'opuscule mérite une place dans l'histoire de la littérature moraliste du XVII* siècle, entre les Maximes de La Rochefoucauld et les Caractères de La Bruyère (Cf. Sully Prudhomme, art. cit., G. Michaut, éd. cit. du Discours^ et E. Faguet,ar^ cit. sut Pascal amoureux). 2* V Entretien avec M. de Saci^ : s'il est vrai qu'il contient « la clef des Pensées »?(Havet.) La psychologie prise comme base et comme critérium : la vraie doctrine est celle qui explique le mieux la nature humaine ; — que, d'après Pascal, les pyrrhoniens et les dogmatiques ne nous fournissent qu'une vérité partielle, — et que le christianisme, étant seul capable de résoudre, dans son intégrité, le problème posé, de concilier ces contradictions, et de fondre ensemble cesvéritéspartielles, nous fournira donc seul la vérité totale que nous cherchons. — Que cette marche dialectique sera celle que suivra Pascal dans les Pejisées. — Sa large impartialité à l'égard des doctrines adverses ; — mais qu'il est pourtant visible que, s'il n'était pas chré-

tien, il inclinerait du côté d'Epictète, « qui mériterait d'être adoré », plutôt que du côté de Montaigne 2.

1. Voir le texte critique de VEnlretien que M. Joseph Bédier a établi dans ses Etudes critiques (Paris, A. Colin, 1903).

2. Il faut rapprocher du jugement que Pascal porte sur Montaigne celui qu'a porté sur l'auteur des Essais Guillaume Guizot dans

III. Pascal au complet en 1656. — A trente-trois ans, Pascal nous apparaît déjà comme un génie scientifique, philosophique et littéraire de premier ordre.

— Kn lui s'unissent à un rare degré l'esprit géométrique et Tesprit de finesse. — Il a Tironie, l'éloquence, la poésie; — il connaît « Tart de persuader ; — il a une singulière puissance de logique et de dialectique ; — et la passion, une passion brûlante et exaltée par la maladie, vient encore enllammer et colorer tout cela. — Enfin, il est déjîi en possession de ses idées maîtresses, et d'une vaste et profonde expérience de la vie et de Thomme.

— Qu'il est facile de prévoir qu'un génie ainsi doué et muni ne pourra frapper que de grands coups ; — et qu'il fait songer à Rousseau au moment 011 va « éclater » son premier Discours : que Pascal et Rousseau sont bien des personnalités de même trempe.

l'ouvrage postlmme (lu'on a eu l'heureuse idée de publier récemment (duillaumo Guizot, Montaigne : Eludes et fragments^ œuvre posthume pubhée par les soins de M. Auguste Salles et avec une préface de M. Emile Faguet. Ilachetto, 1899). — Guillaume Guizot avait commen<'é, ainsi que Pascal sans doute, par être très épris do Montaigne : mais une longue prati(|ue et surtout, je pense, rexpérience de la vie avait fini, — comme Pascal encore, — par le rendre quelque peu sévère pour son auteur favori. Et, sans marchander son admiration à l'écrivain, il a eu le rare courage de dire que sa philosophie est superficielle, insuffisante, — et peut- ('tre danirereuse.

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