VALEUR PHILOSOPHIQUE ET PORTEE DU LIVRE
Difficultés et complexité du sujet: — information et impartialité qu'il exige, — et que, comme ledit Pascal lui-môme {Pensées^ M. 671), « il faut ouïr les deux parties ».
I. De la sincérité et de la loyauté de Pascal dans la polémique. — A. Que la question de la sincérité de Pascal a été souvent soulevée par les ennemis des jansénistes, — et que cela était aussi naturel que puéril (Cf. surtout Joseph de Maistre dans rÉglise gallicane: impertinence cavalière et paradoxale du ton). — Du mot de Chateaubriand : « Pascal n'est qu'un calomniateur de génie ; il nous a laissé un mensonge immortel » [Analyse raisonnée de PHis-
ioirt* tir France). — Que la bonne foi de Pascal est ^ l 'évidence m^m(^ et qu'elle est d'autant moins sus|)t»cte (jn'il est du coté des persécutés. — Une seule exception (début de la //" Provinciale)^ quand il déclare qu'il n'est pas de Port-Hoyal.
B. Que, sur la question de loyauté, Pascal n'est pas exempt de tout reproche. — On ne songe pas, en parlant ainsi, aux ruses de guerre employées dans toute i)oléniique : malignité, habileté de la mise on scène, adressée tirer parti des aveux, etc.;
— que, si la charité s'en trouve blessée, les jésuites lui ou ont, plus d'une fois, donné l'exemple. — Mais quo Pascal s'est parfois fait l'avocat de mauvaises causes (Cf. au début de la /6*'* Lettre la justification (loplaisanle de Jaiisénius). — Qu'il a aussi arrangé
' d'une nianioro un peu perfide quelques citations ;
— mais ([uo, cependant (Cf. les éd. Maynard et /IVlolinior) il a commis très |)eu d'erreurs graves, — ol (iiTil aurait pu d'ailleurs ((]f. Téd. Brunetière) aisémonl trouver dans les casuistes de quoi prouver tous SOS dires.
Qu'on peut lui adresser un reproche plus grave. Il a oxposé, parfois, assez intidèlement les théories adverses; — il a donné des idées fausses du molinisme, do la casuistique, du pouvoir prochain; ila souventobscurci lesquestions aulieudeleséclaircir;
il a eu Tart de faire croire à ses lecteurs qu'ils entendaient les questions les plus abstruses de la théologie et les solutions trop simplistes qu! il en proposait, et que ce serait là un emploi assez déloyal de la dialectique, si Pascal, passionné comme il était, et un peu novice en matière théologique, n'avait été sans doute la première dupe de ses argumentations; — qu'en tout cas, cela diminue d'autant la portée de son œuvre ^ .
II. Pascal et ses adversaires. — A, Pascal et le molinisme. D'après Pascal, le molinisme supprime en fait ou annule la grâce, le dogme essentiel du christianisme, et légitime la superbe de l'orgueil humain ; — or, cela n'est pas absolument exact, et le molinisme n'a jamais été condamné. — S'il est vrai que le molinisme/>2/ra une tendance à « évincer le scandale de la Croix » (Jansénius), les vraies raisons théologiques, philosophiques et historiques sur lesquelles il se fonde ne sont pas exposées par Pascal ; — jl a fait la c aricature, non le portrait du molinisme (Cf. Maynard et Hatzfeld, op. cit.).
B. Pascal et la casuistique. — 1® Que, d'abord.
1. Voir d'ailleurs les conclusions assez différentes de M. Paul Desjardins, les Règles de llionnête discussion d'après Pascal^ dans la Méthode des classiques français : Corneille^ Poussin^ Pascal (Paris, A. Colin, 1904).
Pascal n a pas toujours exposé avec toute Texactilude etrimpartialilé désirables Icsdécîsions des casuistes; j — il simplifie à outrance, supprime les nuances qui, en cotte matière, sont Tessentiel (Cf. Maynard). 2° Qu'il a commis des confusions fâcheuses : entre
le péché d'ignorance et le péché d'habitude, — entre les divers genres d'homicide (meurtre, assassinat, duel et guerre), etc. (Cf. les éd. Maynard et Brunetière).
3** Qu'il a failli discréditer pour toujours, et bien à tort, la casuistique. — Du mot de Havet: « Casuistique et morale relâchée sont donc choses inséparables » (éd. des Provinciales^ t. I, p. iv), — et que, pour (Hre inspiré de Pascal, il n'en est pas moins le contraire do la vérité : la casuistique n'est pas du tout l'art de concilier le devoir et Tintérèt, et de tourner la loi morale, mais bien l'art ou la science (le concilier entre eux des devoirs contradictoires, et surtout d'approprier Tuniformité des principes généraux à l'infinité des « cas » individuels; — or, rien n'est plus légitime, la morale n'étant pas seulement une théorie, mais une pratique. — Que, d'ailleurs, la casuistique n'est pas une invention du catholicisme', et qu'elle est contemporaine de la
1. On trouvera une bonne esquisse de l'histoire de la casuistique chrétienne dans le 1" vol. de l'ouvrage de Ignaz von Dœllinger et Fr. Reusch, Geschichte dev Moralstreit'igkeiten in der rœmisch-katholischen Ktrche seif dem sechzehnten Jahrhundert
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morale même (Cf. Henry Michel, Introd. à son éd. des Provinciales), — H y avait une casuistique stoïcienne (Cf. R. Thamin, un Problème moral dans
mit Bellragen zur Geschichte und Cliaraktevistik des Jesiiilenordens (Nordlingen, 1889). — Si la casuistique, en fait, a existé de tout temps, le développement de la littérature casuistique est d'origine assez récente. Les Pères n'ont pas écrit à proprement parler sur ce sujet, à moins que l'on ne compte comme ouvrages de casuistique le De Mendacio et le Contra mendacium ad Consentium de saint Augustin. Plus tard, au vir siècle, les JÂhri pœnitentiales ne sont qu'une sorte de code destiné à proportionner les pénitences, alors publiques, aux fautes commises. Saint Thomas, qui s'est tant occupé de morale, mais de morale spéculative, n'a pas, dans toute son œuvre, un seul traité de théologie morale. Le premier ouvrage de casuistique proprement dite est l'œuvre du dominicain espagnol Raymond de Pennafort (vers 1235) : son livre {Summa de pœniientia et ynatrimonio^ 1" éd. Louvain, 1480; Rome, 1603 ; Rome, 1619, etc., souvent réimprimée) a été commenté et augmenté par deux autres dominicains, Guillaume de Rennes (vers 1250) et Jean de Fribourg [en Brisgau], vers 1300 : ce n'est du reste qu'un traité assez sommaire et un simple manuel à l'usage du confesseur. A partir du xiv et au xv" siècle, les ouvrages de ce genre vont se multipliant; mais ce ne sont toujours que de simples « manuels », comme du reste les titres l'indiquent le plus souvent. Ainsi, d'un grand traité qu'il intitule Manuale collectum de summa confessorum, Jean de Fribourg fait un résumé, auquel il joint un Confessionale, à l'usage des simpliciores et minus experti conf essor es. Parmi les plus réputés de ces manuels, on cite encore : le Manipulus curatorum de Guido de Monte Rocherii (vers 1330), le Modus confitendi du bénédictin André d'Escobar (vers 1430), le Manuale confessovum du dominicain Jean de Nyder (vers 1438).
Mais c'est surtout à partir du xv» siècle que la littérature casuistique se met à tïeurir (principalement en Espagne) dans des pro- ^ ,,. portions jusque-là inusitées ; et son maximum de développement V, ," -^ coïncide assez exactement avec la formation et le développement ' de la Compagnie de Jésus. Les raisons de cette vigoureuse tloraison sont, du reste, un peu obscures et assez difficiles à démêler. Le génie actif, entreprenant des Jésuites, l'esprit de leur constitution, leur goût pour la direction de conscience (on peut dire que le rôle social du « directeur » date d'eux : auparavant on se contentait bien plus aisément du simple confesseur), ont dû beaucoup y contribuer. Le mouvement général de la contre-Réformation a sans doute aussi agi dans le môme sens. Joignez à toutes ces
l\intitjuiti'\ Paris 1884, — et Brunetiëre. une Apolof/ie (le la casuistique dant llisl. et liit.y t. II) ; — il y a un casuistique kantienne (Cf. Touvrage de Kanl intitulé : Eléments métaphf/siques Je la doctrine (le la vertu [seconde partie de la Métapht/aigue des ma'urs], traduction Barni, 1855, et les très curieuses Ouestions casuistiques qui y sont soulevées à chaque instant ; voira la page 174 une intéressante justification de la casuistique en matière d'éducation) ; or, la morale do Zenon et celle de Kant n'ont jamais passr pour des <t morales relâchées* ». — En réalité,
causes rhabitude qui s'introduit alors des fréquentes communions (Cf. dans V Introduction à la vie dévote le chapitre xx de la II' partie : De la fréquente communion), et, d'une manière plus p'iKîr.iIe oncore, la situation faite alors à l'Eglise par la naissance des socirtcs nuMlernes. Au moyen âge, les âmes étaient relativeiiionf assez simples: la psychologie n'en était pas d'ordinaire très <<)iiipli<ju('n, et il n'était pas besoin de beaucoup de subtilité psychoU»<,M(pu' ri (le <'asuislique pour les juger et les diriger. Au contraire, à partir du xv" siècle, l'âme moderne se forme, se coniplicpic, s'eurichit de nouvelles nuances, de nouveaux devoirs, de no^lvt^•^ux scrupules, en même temps que la vie matérielle et soc i air va s'affmant, se diversifiant, se surchargeant et s'encombraiit parfois de nouvelles exigences. Des « cas de conscience» fort dif(i(!iles étaient alors soumis au prêtre; et celui-ci devait être d'autant moins préparé à les résoudre que la vie laïque, au lieu de se passer, comuie au luoyen :\^e^ à l'ombre du cloître et du sauctuaire, se séparait de plus eu plus de la vie ecclésiastique. De là, la nécessité de plus en plus grande des ouvrages traitant et résolvant, pour l'usage 7ion du public^ mais du confesseur^ ces (lifiiciles questions. Kt si les observations qui précèdent ne suffisent pas, sans doute, à justifier les excès de la casuistique, du uioius peuvent-elles servir à nous expliquer la légitimité et la raison (l'êtrtî historique de la science tant décriée par Pascal.
1. Voir aussi dans la Critique philunopliique du 29 mai 1873 un article de M. llenouvier, dont le titre dit assez l'intention et l'objet : le Rôle de VIdéal en morale^ ou la nécessité d'une casuistique
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casuistique, au lieu d'être synonyme de « morale relâchée », devrait être synonyme de « délicatesse morale » : que, par exemple, la supériorité morale du théâtre de Corneille vient de ce que, en bon élève des jésuites, le poète y discute des « cas de conscience » ; — et Racine, tout élève des jansénistes qu'il fût, en a heureusement fait autant (Cf, Andromaque et Mithridaté) .
C. Pascal et la Compagnie de Jésus. — Qu'il a été, en somme, injuste envers elle. — Que, sans -' K* doute, voulant attaquer le molinisme et la casuistique, il a eu, quoi qu'on en ait dit (Cf. Joseph de Maistre, op. cit,), raison de s'en prendre aux jésuites (Cf. Brunetière, Introd. a.{xx Provinc). — Mais que, néanmoins, il a donné de la célèbre Compagnie une idée fausse : à l'entendre (Cf. 5® Prov, : « Sachez donc que leur objet... »), on pourrait croire que les jésuites travaillent exclusivement pour leur Com-
rationnelle. L'article est d'autant plus intéressant que l'on y retrouve les préjugés classiques du protestantisme à l'égard de ce que l'auteur appelle « la casuistique des théologiens ». Ces préjugés se donnent d'ailleurs plus libre carrière dans un autre article de M. Renouvier, du Principe et des vices de la casuistique cléricale {Cyntique philosophique du 21 août 1879). — Notons enfin que la question de la Casuistique en morale est une de celles qui devaient être portées à l'ordre du jour du Congrès international de philosophie qui s'est tenu à Paris, à l'occasion de l'Exposition universelle, du 2 au 7 août 1900 : ce simple fait suffirait à prouver combien la pensée contemporaine a dépassé le point de vue de Havet. — Cf. enfin Hogan, Etudes du clergé^ trad. de l'anglais par Boudinhon, 1902, p. 285 et sqq.
papnio, — tandis qu'ils ne prétendeiat travailler que pour TEplise, et que la constitution de leur ordre symbolise, à bien des égards, Tidéal de la vie et de Tanonymat monastiques* ; — que, si parfois, souvent mt^me, ils ont dépassé la mesure, trop sacrifié au but à atteindre et rendu à la cause qu'ils servaient des services singulièrement indiscrets, « cela importe peu à l'ensemble de leur œuvre qui /est celle du catholicisme lui-même. — I Que, d'autre part, leur morale n'est pas aussi complaisante que l'a prétendu Pascal : et celui qui s'astreindrait à suivre l'immense majorité des prescriptions d un Escobar lui-môme, serait plus qu'un « honnête homme » selon le monde, mais approcherait fort de la sainteté; — que les jésuites, bien loin d'abaisser et de dégrader l'idéal chrétien, ont voulu, grâce à la casuistique, «obtenir à chaque moment des cons-
1. l.a manière, très libre pourtant, dont je parle ici et ailleurs, (les jésuites, a, comme je pouvais m'y attendre, scandalisé quelques bous esprits. M. Paul Bourgel ayant depuis, dans une lettre i|u'a publiée VAction frittvaise du 15 mai 1900, dit presque la même chose que moi en termes bien plus heureux, je nie fais un plaisir de le laisser ici parler : « Pourquoi, demande l'illustre écrivain, en s'adressant à linéiques amis imprudents, pourquoi acceptez-vous d'employer, même en le guiliemettant, le terme de jésuitique dans le sens calonmieux où le prennent les ennemis de cette admirable Compagnie <le Jésus, dans laquelle tout homme iutelliyent des forces sociales, doit respecter un des plus grands exemples qui aient été donnés de la vertu de la discipline !... » (>n me permettra d'ajouter que ce (|ue je pense aujourd'hui des jésuites, je suis très loin de l'avoir toujours pensé : c'est Tétude des faits, c'est le progrès de la réflexion, c'est peut-être aussi l'expérience de la vie qui m'ont fait changer d'opinion.
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cionces la plus grande approzônaliou j-tSeUement possible .daii5ja.-poursuite du la perfection morale » I LansonjJ!,(W. franc., p. 449), — et que rien n'est [>Iiis conforme à l'espril môme de l'Evangile. — 1> Les Provinciales, de la 4' à la 15" inclusivement, ont Ifiilli miner le crédit moral des jésuites; mais quelque chose de la religion même y aurait également péri, si le dessein des Pensi'es futures ne transparaissait déjà dans les trois dernières" (Brunelière, Manuel, p. 101). — On peut dire que Pascal a créé la légende dit jésuite.
Pourquoi Pascal, en réprouvant avec raison les excts de quelques casuistes, n'a-t-il pas fait ces distinctions nécessaires? — Opposition de la conception iiiiUvidnalisle et de la conception sociale de la relifiion : pour les jansimistes, la religion est essentielloment un instrument de u réformation do l'homme intérieur' ><; — pour les jésuites, elle est une force
Isenticlleraent sociale ef destinée ù le devenir de [ plus en plus, — et l'avenir leur a donné raison h C'est comme l'on sait, le titre même d'im sermon de iaïasbp : Diacuura sur la réformalitm de l'homme intérieur. Ai-je Ibin de dire que ces deux conceptions de la religion i^ont toutes BK lëgUimes, toutes deux nâceasaires. et d'ailleurs parraitemeni nciliablee au sein du plus pur calholidsme ï Voycii S cet égard I" Hfanniny de M, de Pi'essensé. Mais, à mon sens, le grand avaa- : ii;e que présente sur sa rivale 1» conception sociale, c'est qu'elle st âBule capable d'envelopper et d'absorber ce que j'appelle la ception 'individualiste, tandis que celle-ci est entière ment incurie, — elle l'a historiquement bien prouvé, — de contenir lo iception sociale,
iOO PASCAL
^Cf. (;. Goyau, A. PéraW, P. Fabre,E.-M. de Vogiié, le Vatican, les Papes et la civilviation^ Didot, 1895 ; 2* édition populaire, 1902) — Les jésuites ont admirablement senti que le christianisme, pour vivre et pour durer, ne pouvait pas rester ce qu'il otait primitivement* [Cf. VEssay on the Development of Christian Doctrine de Newman (1845, traduit en français par M. Jules Gondon, en 1848], — A. Firmin (Alfred Loisy), le Développement chrétien d'après Newman {Revue du clergé français, V décembre 1898), — et les remarquables articles d*> Tabbé Bainvel sur Vidée de l'Eglise {Études religieuses des 5 et 20 janvier 1897, Quinzaine du 10 septembre et du 1" octobre 1899); — les jansénistes (comme déjà les protestants au siècle précédent) ont voulu le ramener à ce qu'il était aux premiers siècles; il leur a manqué aux uns et aux
1. On remarquera que cette conception du christianismef — que Newman a si éioquemment exprimée dans un livre qui fut comme ses adieux à TE^lise ano^licane, et tout à la fois la cause dernière, Ja justification et le ^'a^'c irrévocable de sa conversion au catholicisme, — on remaniuera, <lis-je, que cette conception semble avoir été aussi étrangère à Bossuet qu'à Pascal et aux jansénistes. S'il l'avait eue, les arguments de Jurieu et de Richard Simon ne l'auraient pas trouvé aussi complètem(;nt désarmé qu'il le fut en réalité : les parties positives de ses Avertissements aux protestants et de sa Défense de la Tradition et des Saints-Pères en eussent été singulièrement plus fortes, et la valeur apologétique actuelle de son œuvre bien plus considérable. On peut, je crois, lui reprocher d'autant plus justement, — ainsi qu'à Pascal, — de n'avoir pas eu cette idée, qu'un de leurscontemporains, un jésuite, le P. Pélau, l'a eue, et très nettement.
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autres le sens de Thistoire, «ce puissant esprit évolutionniste » que Renan retrouvait jusque dans la Bibles
m. La philosophie de Pascal dans les « Provinciales ». — A. La théologie des Provinciales, — Qu'elle est, en gros, celle du jansénisme : négation en fait, sinon en droit, de la liberté, de la grâce suffisante au profit exclusif de la prédestination et de la grâce efficace : « le Christ aux bras étroits ». — Que cette conception a été condamnée comme attentatoire au libre arbitre, par suite à la morale, et par suite à
1. Un passage du Discours sur la Réformalion de V homme intérieur fera mieux comprendre ce que j'essaie d'exprimer ici ; et Ton y saisira sur le vif l'état d'esprit des premiers jansénistes à l'égard de toute la tradition antérieure : il est, comme on le verra, sensiblement le môme que celui des réformateurs protestants. Jansénius, je le sais, semble ne pas sortir de son sujet et ne pas oublier qu'il prêche à l'occasion d'une « réforme d'un monastère de bénédictins ». Mais comme, au ton et à l'accent, on sent bien qu'il traite une question qui lui tient au cœur ! Gomme il généralise tout de suite ! Comme il a bien l'air de songer à lui-même et à son œuvre !
« Cette conduite de la Sagesse éternelle a, dans les siècles passez aussi bien que dans le nostre servy de guide aux grands hommes du christianisme ; et leur a fait juger qu'ils travailleroient plus utilement s'ils remettoient le plus ancien et le plus célèbre Institut de Religieux dans la splendeur de son origine et de sa naissance, et retraçoient sur la face de cet ordre, qui estoit si défigurée, sa beauté première et naturelle, que s'ils y adjoutoient de nouveaux traits, et des couleurs étrangères.
« Et certes, lorsque l'antiquité se trouve establie par une sagesse toute divine ; qu'elle a esté esprouvée par un long usage de plusieurs siècles ; et qu'elle a acquis l'aprobation publique par les bons effets qu'elle a produits, elle doit estre préférée à toute sorte de nouveautés » (p. 9-iO).
in2 PASCAL
l*i(l<*(M|ii'il coiivirnldosfîfainHlt* Dieu (^f. Lavifccrie, hé.rpn^rf/rs erreurs tlnrtrinalrs du Jansénisme* ^ Ijfiçons faites à la Sorhmine en |S5({-lsr>7, Paris, t8(K)).— Qiril no s'agit pus iri d(^ la (Ic^rondrc; — mais qu'il y a liou <N»p(»n(laiit dr faire observer :
I' Qll(^ dans ii»s deux <iernièros Provinciales^ Pascal s'rcarle. do la lli<^olof^ie jansénistOf et reprend h son c<)ni|)te, sans penl-i'^tre s^en bien douter, la pure et sim|)le, doctrine Ihomistei ;
t^** (JiK* la do(^trine janséniste n'est après tout qu'tinr exaspération paradoxale de la doctrine chrétionii(%(|irell(>a poiirantitliése vivante la philosophie du xviir siècle; — et, s'il est vrai qu'en abondant dans le stms du nioliiiisine pur, on aboutit presque falîilement au *léisme, il nV»tail pas mauvais, en plein xvir sièele, de rapptder aux jésuites (»uxnièiiies Iji iiée(»ssité (h» ne |)as «évincer le scandale de. la Tiroix ».
B, Kîi nioral(» des l^rorinrifflrs, — Qu'elle est le contraire d'une niorahî « in(lép(Midant(^ », et qu'elle repos(», ess(Mitiell(Mnent, plus même peut-être que
1. Sur (*rs(|iicfltions si nl>s<'ur(is, hI r()iri|>lr\('s, (;t dans Ictirfond, irisoliibirs (l(*s rjip|»nrts «lu Ubrr nrhilrr <l. (i(î Iji ^nicn, jo ne crois pas <|ir.'iiij()iinriiui (Micon; on puisKc ronsiiMcr iiii iiKÛlleurouvrn^n i|ur \r Tritilcilu hhre ttrhiln' <lc liosHiirt. Voir aussi im prinripalos rrliliofis drs Vvnv'niriaU's, nol/imiin'!it 1rs «mI. Muynard, Mirhcl. navrt<a Molinirr «-t W livre! dr M. (l/il/.frid, p. lîKl i\{\.
crlU\ <I(»s j<^suil*»s, sur la n»v<^.lali(>u. — Aulro.s tîiinirlrros (lo roi lo morale : inlransi^oaiico, aiistorilc^, ti^vrtisiiir ; iinporlaiin' <!(» vm doriiior «^léinonl, ((If. Itoulroiix, np. r//.);(|ir<*ll(' iradiurl pas <lo. compromis «Milrn lo moii(l<» i»l Www, — l)<''laiits <|ui en iV»siiltiMil : (|ir<»llo n'osl |)as toujours oxomptiMln pharisaïsmt'', «4 <prou \n\\\[. lui appliquer la formuh*
1. la* nmt \a parnttn* un piMi ihir; (>t il ou coriU* ti mon ndinirnlioti pour Pnsriil ilr Ir uiiiiiitriiir; uuiiM Jo ne puin lo rolirrr. Pnr f'xcMnph*. lians la 'j* l*roviurinlt\ Panml si* nioipii* fort af(rfal)lrtiirul iruiK* (liM'iNioti (lu P. Ilauny autorihanl. ou plutAt rxi'unanl •• 1rs valets t|ui si» plai^ticiil di* Irurst f^a^i's, (lV*^alor tMix-iiiAinrN, PII (|U('lipirH riMH'onircM, Irsdils ^af^mà Irur point* »; et c'rsl â n^ prnpnM tpril c.onlif l'auiusanlc liistoin* iln Jean d'Alba. Main, d'alionl. Pascal a ici ^in^ulirrrnu'nt <• arranfiTt^ *> l() trxtr du P. Hauuy ((X cd. Maynard, I. 204 2%). VX à prondro la dortrint* imi <dl(f nH^nic, si rllc* peut donner liiMt a dVlran^^os ahuii (*t H*il lierait tout a fait imprudent de la prèelier dans toute sa ^(ém^ralité (la eniidamiialiiui iprinnoeeut XI en a faite n'a pa» iraiitrc sims), (pli niera «pie, r/n/i-s rrrfains ras, elle no nuit le Imn nonn et lu justice luAiueN .' Ainni (mi (Uit ju^(* I(*m th(>(do^iens I(*ii plus autorises ^Of. Haine, profeMneiir à ITiiiverHiti*. de Loiivnin, Thmtotjiii* iniirtiits eU*mt'nlit e.r S. Tlmma tiliisqHf fnutfuitis aurtttriffus^ Loti* vain. IHNîJ, 2' éd., t. II. p. 7*», M(p|.; — Cardinal (TAnnilmle, .s'i/mnui 1(1 /fn'olntfl:r innniiis. II- éd., Home, |M!H, t. Il, p. lî»0, .S(|(|.; -- J. Miicceroni, S. J., profesneur de tli('«oIo^i(« morale à rTnivernite ^re^nrieiiiie du CoIIck'- romain, hisiHutinm\s i/iroioffitv moniiis srrumiuin liortrinnni S. T/ioimr ri S. Aip/ionai^ Il(Hne, IHÎKÎ, 2* éd., t. I, p. *iy.\). Pour prendre un exemple préciit, soit le <« cas » du licros d'un curieux roman di* Sarcey : l\tirnnt* Mnrrt. Le nuiiaii, du tvste, n'en est pas un à proprement parler; et railleur y raconte, en changeant }<implement les niuiis, la navrante liistture (riin de ses camarades d'Kcol<* normale, Lamiii, (pii, de dc^hoires en d('d)oires, (l(*venu siM'n^taire de Victor Cousin, — on c(Miiinit i rji\jiric(» sordiiU* du fondat'Mir de IVcle(*tisme, -■ n'i^tall payé (pie de licil(*n pliras(*s (d , mourant lttt(*ral(Miient d(* faim. Unit par se jeter dans la Seine. A ci* pauvre diable, Pascal n'eût pas p(*riiiis de diTidxT pour avidr du pain l'une (l(*s curiositen liiblio^rnplii(pies collcctioiiiiees par sou illustre ettdoipiont maître ; mais la ir.'iditiou ctuistante des tllë(do^iens, moinii sev(>re et plus juste, l'y aurait pleinement autoris(« : elle n'eût pan apprit^ V(d eo ipii,
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antique : Summum jus, summa injuria; — qu*elle est accessiblo à trop peu d'âmes, et que l'esprit en est plus aristocratique <|u*il ne convient à une
do fiiil. ii't'ût L'tc «lue la plus lé^iliinc des compensations : competisaihi uct'ulta, «lisent nos nionilistes (Cf. aussi sur toutes ces <|ucsti<»ns : saint Thunias, Summa ttieologica^ 2, 2; 60, a. 5 ad 3, — a. 7 . La théorie «le Pascal, poussée à ses dernières consé- ({uenees, pourrait fournir un«- autorité aussi précieuse qu'inattendue à ce (|ue rindividualisiiie économique de notre siècle dé«'ore ilu nom pompeux — et «l«»uioureHsement ironique — de <!i liberté du travail ». Tant il est vrai «lue, par toutes les voies, on aboutit à cette coni'lust<in «pie Pascal, en toute matière, est beaucoup plus préoccupé des droits et «levoirs de l'individu que des droits et devoirs «le la société. Celui qui a «lit avec tant de raison : « Le iimi est haïssable ^, a ^^ardé en lui quelque chose de l'individualisme de l'Aj^e précédent.
P. tf . — Le <y «*as » que j'avais imaginé là pour ez])liquer et pré- «:iser ma pensée s'est posé un jour, — je l'ignorais quand je rédigeais cette note, — sous une forme à peine différente à la conscience do Victor Cousin. C«)usin, très désireux, comme Ton sait, dans la seconde partie de sa carrière philosophique, de jouer au iN're d»î TKglise, avait voulu obtenir pour son livre du Vrai, du Uenu et du Uion. une s«irte «le brevet d'orthodoxie. Le livre fut drfi'n' ;i l'Index, et •<» fut le P. Perrone qui re(;ut la mission de iiian(u«r 1rs cnn-fi lions n«'M'essMires. Or voici Tune de ces notes : u Pm«;<' W'^w. il fsl dit qu'ini iiiallicurcux «jui soulfrc, qui va mourir pciit-cini, nu pas le iimindre dr«»it sur la moindre partie de votre i"(irlnne, «pi'il «'uimiu'ttrait un«î faute s'il usait de violence pour v«»us arrachrr une (duMc. Certes la violence n'est pas permise: mais l'ensuijineiuent cominuii «les tluîologiens est qu'en cas de ueces*<ilé extréine. prcntlrc; à autrui n'est pas une faute, qu'il n'y a pas d(? vol. (re>t à nio«lifier. » Cousin ne put consentir à aucune in(n|ilicati«»n de ce ^MMire, et il dut se ]>asser de l'approbation de l'Index (Cf. Harlhclcniy-Saint-IIilaire, M. Victor Cousin, sa vie et sa correspondaîice, 3 vol. Paris, Ha«'hette et Alcan, 1895). Peut-ôtre avait -il éprouvé «piehiue fray<'ur rétrospective, à la pensée qu'il aurait pu «*tro <\ volé » par son ancien secrétaire!
.le dé(li<; ce <jue je viens d'ajoutcT ici à nid note de 1898 à M. Léon lirunschvicg, que j'avais, sans le voul«)ir, inquiété et scan«ialisé dans la tranquille séeurité et la parfaite orthodoxie de son libéralisme économique, et qui signale à ses lecteurs les idées « un peu hardies et même dangereuses » par moi exprimées sur cette question dans une très curieuse note de sa grande édition des Pensées (T. 1, p. ci).
l'homme, l'œuvre, l'influence 105
morale chrétienne : « Si Pascal conquérait à sa sévérité quelques âmes très pures, il risquait d'en irriter de moins, pures, qui sont aussi des âmes » (Brunetière, Manuel^ p. 161), — et qu'elle est en un mot une morale de moine. — Que, d'ailleurs, ces défauts sont en parties rachetés par la hauteur, la noblesse de l'idéal moral qu'ils traduisent; — qu'il est impossible de concevoir une véritable morale sans ascétismc( Cf. à ce sujet un curieux aveu de Proudhon dans Sainte-Beuve, Port-Royal^ t. 111, p. 613) ;
— et qu'enfin Ton ne saurait imaginer un idéal plus élevé soutenu par l'exemple d'une plus belle vie.
— Si la morale de Pg^scal est une morale stoïcienne, sa vie fut celle d'un stoïcien chrétien.
C. La philosophie générale des Provi?iciales. — En quel sens, on peut employer le mot philosophie en parlant des Petites Lettres^ — et qu'il serait assurément difficile d'en extraire une théorie de la connaissance ou des arguments en faveur de la thèse de l'identité du moi ; — mais qu'il ne s'en dégage pas moins une conception de l'homme, de la vie et du monde, conception à la fois très sombre et très haute, — plus morale que métaphysique,
— plus logique ou môme géométrique qu'historique: tout en bas, u la masse de perdition», des intérêts, des passions, toutes les misères de la friperie
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