QUATORZIÈME LEÇON
LES « PENSÉES
DU PLAN OU « DESSEIN » DE l'oUVRAGE
1. Du plan des « Pensées ». — Peut-on retrouver le plan des Pensées? — Que la meilleure réponse à cette question serait, sinon, la vue, du moins une description fidèle du numéro 9202 de la Bibliothèque nationale (Cf. Brunetière, Et, crit,, t. I, p. 64-65, Téd. Michaut, et Brunsclivicg, grande éd. des Pensées, t. I, p. xli-xlvhi).
A, Mais ces fragments ne fournissent-ils pas des indications pour restituer le plan de Touvrage ? — Oui, certaines pensées sont des esquisses de plan, — mais ces indications sont bien vagues, souvent contradictoires, et, bien loin d'aider à la solution du problème, elles y nuisent singulièrement.
conditions, comment oser parler de « restitution » ? et puisque les éditeurs de Port-Royal eux-naêmes y ont renoncé, sachons imiter leur respectueuse réserve.
II . Du « dessein » de Pasoal dans les « Pensées )> . — Estce à diro qu*il faille absolument renoncer à se figurer le dessein de Pascal ? Non : mais à condition de parler de desseiîi, et non deplan^ de consentira ne pas trop préciser dans le détail, et de ne pas prétendre retrouver Tordre rigoureux qu'aurait suivi !a dialectique de Pascal. — Qu'il faut et qu'il suffit de bien lire les Pensées, de bien se pénétrer de Tcsprit qui les anime, et de combiner entre elles diverses données contemporaines, tout en profitant des interpnUations proposées par un certain nombre do modernes. — Que, si Ton a fait ce premier et assez lonj^ travail, on s'aperçoit qu'il serait bien (liflicilc de donner, en peu de mots, une idée plus juste, plus lumineuse et plus complète du « dessein >> de l^ascal qu'en reproduisant tout simplement ces lignes de M. Brunetière {Manuel^ p. 162,163):
« Tout en nous et autour de nous nous crie notre misère ; — et, dans la débilité de notre machine,
— comme dans les vices de l'organisation sociale,
— ou comme encore dans l'impuissance de la raison ; — nous ne trouvons que des motifs de désespérer. — D'où vient donc la protestaticm qui s'élève du
l'homme, l'œuvre, l'influence 141
fond de ce désespoir même? — Texception qu'à ce titre nous constituons dans la nature? — et l'invincible confiance que nous avons dans une destinée meilleure? — C'est ce que nous saurons si nous acceptons le dogme d'une chute originelle, — l'obligation qui nous a été imposée de Texpier, — et le dogme de la rédemption, — lesquels se trouvent être précisément les dogmes essentiels du christianisme. — Répugnons-nous peut-être à les accepter ? — Considérons en ce cas qu'il suffit d'y croire pour être aussi bons que nous le puissions être parmi les hommes ; — que ces dogmes ont, d'ailleurs, été figurés par l'ancienne loi, — annoncés par les prophètes, — confirmés par les miracles, — et qu'enfin, h défaut de notre raison, nous y pouvons toujours incliner nos volontés. »
Que, parmi les autres interprétations des Pensées, les plus ingénieuses ou les plus profondes qu'on puisse citer sont celles de Vinet, de Sainte-Beuve, de MM. Ravaisson, SuUy-Prudhomme, Rauh, Brunschvicg et Boutroux* (Cf., en particulier, dans la Revue des Cours du 26 mai 1898, la leçon de ce dernier sur V Apologie de la religion chrétienne, et le chapitre de son Pascal sur les Pensées),
1. On trouvera aussi dans l'étude déjà citée de M. Lanson sur Pascal {Grande Encyclopédie)^ un essai de restitution, remarquable d'originalité et de vigueur, quoique peut-être un peu trop systématique, du dessein général des Pensées.
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Qu'il ronvionl ilo noter tout de suite, avec M. Boutroux, qu'une .i/yo/oy/> ainsi conçue n'est pas seulement une simple démonstration rationnelle de la vérité du christianisme, comme la plupart des Ajjo/of/irs ctainues, mais encore et surtout une véritable tentative de conversion. Cf. la fin de la pvHsi'v () ^M., — B.,2î<3i : « Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme (|ui s\'st mis à (jcnoujr auparavant et après pour prier cet Ktrc infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le votre., ^ » — Les Pensées sont une prière ^ un assaut constant livré à la volonté de l'incrédule; elles sont une Apologie en action.
1. Cf. IJussuct, Second arrriissetyienl aiw prolestanLs\ fin : «... Seigneur, éfoutcz-iiioi ! i) Sei^ncuir. un m'a appelé à votre terrible jii^'eiiieiit coiiiiiu,' un c.iloinnijiteur... Seigneur, c'est «levant vous (lue j'ai ûté acousT' ; c'esl ausal suus ms yeux que j'ai écrit ce discours, et vous savez cunihien je suis éloipié de vouloir rien ajouter aux excès déjà si étranges des prétendus réformés. Si j'ai dit la vérité, si j'.ii oonvaincu do blasphème et de calomnie ceux qui m'ont ai>pelé à votre jugement comme un calomniateur, un bomme sans foi, sans honneur, sans conscience, justifiez-moi devant eux. Qu'ils rougissent, qu'ils soient confondus; mais, ô Di(ui, je vous en conjure, (jue ce aoit de celle confusion salutaire qui opère le repentir et le salut. »