‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence: Notes d'un cours professé à l'Université de FribourgChapitre 38 sur 61 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

I. L'homme. — Pascal^ non, r écrivain, mais rhomme : tel est le titre d'un des chapitres les plus pénétrants et les plus suggestifs de Vinet : d'après celui-ci, le trait dominant de la nature de Pascal, c'est V individualité , qu'il oppose ingénieument, mais subtilement à V individualisme : j'aime mieux le mot : personnalité, — Peu d'hommes, en effet, ont eu le moi aussi exigeant, aussi impérieux, aussi naturellement disposé à se soumettre les autres et à les dominer : pour trouver des points de comparaison, il faut peut-être songer à ces grands manieurs d'hommes: César, Richelieu, Napoléon. — Né avec des facultés aussi puissantes que diverses, et presque contradictoires: une intelligence vaste et profonde, une sensibilité ardente, une puissante et complète imagination, une volonté de fer, peu de génies ont été plus richement doués , et il lui a manqué peu de chose pour réaliser presque l'idéal du type humain. Et tout cela était fondu, unifié, maîtrisé : je ne

rrois pas qu'on puisse citer aucun exemple d'un ^énie ]>lus maUi'c iic lui, plus lucide et plus conscient.

(1 est bit'ii rare <)ue des dmes ainsi doutées n'abusent pas parfois de leur force ; et c'est ce qui est arrivé plus d'une fois û Pascal : ainsi s'expliquent son dprcté à défendre ses droits, son acharnement passionné et sa violence dans la polémique, et, jusque dans la pratique des plus hautes vertus, je ne sais quelle intempérance, quel besoin invincible de dominer, de se distinguer des autres, d'accaparer pour lui-même les plus grandes gniccs de son Die», — Mais aussi devons-nous lui savoir d'autant plufi de gré des victoires qu'il a remportées sur luim()me : ce moi indomptable, la religion aidant, il l'a « soumis », discipliné, « incliné m, il l'a déclaré « haïssable », mot bien profond, venant de lui surtout : il est parvenu à la simplicité, à l'humilité, presque à la sainteté : « Simple comme un petit enfant », disait de lui son confesseur. — Tout cela, on le devine, ne s'est pas fait sans luttes, sans orages, sans révoltes intimes. Et si l'on songea ses maladies, ii ses longues souffrances, supportées avec tant de patience et de douceur, la dernière idée qu'on emporte de lui est une idée de respect et d'admiration. — Non seulement dans l'histoire littéraire (cela va sans dire), mais ménac dans l'histoire philosophique, morale ou religieuse, on

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ne trouvera pas de plus noble vie, pas de plus beau et de plus grand caractère ; et, à cet égard, Pascal me paraît supérieur môme à Bossuet : « nature tourmentée et superbe, qu'aigrit encore et troubla la maladie, intelligence puissante, étendue en tous sens et comme en toutes dimensions, un des plus beaux et plus forts esprits d'homme qu'il y ait jamais eu » (Lanson, op, cit,^ p. 446).

II. L'œuvre. — A. Le savant. — Il n'y a pas de plus grand nom dans l'histoire des sciences que celui de Pascal : Laplace le mettait au nombre des onze grands géomètres ; — « Pascal, dont le génie nUa pas en de supérieurs... » (J. Bertrand : op. cit., p. 284). — Ce qui caractérise son génie scientifique, c'est, outre la puissance et la capacité d'invention, la tendance positive et expérimentale : par là, il s'oppose au génie de Descartes qui, lui, est essentiellement un à prioriste (Cf. P. Tannery, Descartes physicien^ Revue de métaphysique^ juillet 1896, p. 485-487). — Que, sans doute, il y a désœuvrés scientifiques plus considérables ; mais que, d'abord, il est mort à trente-neuf ans, et que c( pour Pascal, comme pour Leibniz, les mathématiques furent un divertissement et un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit, moins encore le but de leur vie » (J. Bertrand, p. 284).

B. L'écrivain. — Pour bien se rendre compte coque fut l'œuvre litti'rairc du Pascal, on n'a qn' songur ù c<! qui manquerait ii la liltt'-raturc française, et ni6me à la litti^rature g(5rn5rale, si les Proi'ii)cia/f.* et les Ppuaécs n'existaient pas.

Chez, nous, les Provinctalps ont îondé laprosefran- (;aisi! ;<>I1gb ont donné le premier exemple complet de la forme oratoire, à la foisimaginativeet rationncUeJ qui sera celle de nos grand» classiques ; — elles oan rendu notre langue capable de porter et de ti-aiter les plus grandi) sujets : si elle n'existaient pas, Bossuet et Molière ne seraient pas tout ce qu'ils sont. — Quant aux Peiiscrs, si, pour la heauté tragique de la forrac et pour la profondeur et la sincérité passionnée de l'inspiration, elles sont bii un des plus beaux livres de la prose française, voit ce qui manquerait à notre littérature si nou) ne les possédions pas.

Que ai nous comparons l'œuvre do Pascal ai œuvres les plus justement célèbres de l'antiqi ou de l'étranger, il n'en est aucune avec laquel elle ne puisse rivaliser, aucune qui puisse nous offrir l'équivalent exact : Platon ou Virgile, Dj ou Cervantes, Shakspeare, Gœthe ou Tolstoï peuvf valoir Pascal, ils ne lui sont pas supérieurs; bii plus, quelques-unes des qualités que nous adi rons le plus chez eux, nous les retrouvons cl

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lui. — Littérairement parlant, en face des divers génies nationaux, Pascal représente, dans ses parties les plus hautes, le génie français.

Enfin, considérée en elle-même, l'œuvre littéraire de Pascal ne nous apparaît pas moins originale et moins puissante. — Il n'est peut-être aucune des vraies qualités de style qu'il n'ait possédées : l'ironie, l'éloquence, la poésie, le don du dialogue et de la mise en scène, toutes les formes et toutes les nuances de l'imagination : on s'est demandé parfois « si la grâce, ou (pour n'avoir pas l'air de jouer sur les mots) si la tendresse et la douceur ne lui manqueraient pas » (Brunetière, Manuel^ p. 165); — que Sainte-Beuve, qui tranche la question par l'affirmative, oublie au moins certaines effusions du Mystère de Jésus; que, toutefois, sa manière habituelle est plutôt ce qu'on a si bien appelé « la concision tranchante » (Brunetière, id.^ ibid)^ ou encore « le raccourci dur de Pascal » (Henri de Régnier, Michelet, Revue de Paris du 15 juillet 1898, p. 2i5). — Un mot de M. Bourget sur Pascal : « C'est un des princes du style » [op* cit,^ p- 21), — et qu'on pourrait résumer tous les éloges que l^on est en droit d'adresser au style de Pascal en disant qu'il a élevé la prose à la hauteur de la poésie, honneur qu'il partage avec un bien

petit nombre d'écrivains : tels Platon, Tacite, Bossuet, Rousseau, Chateaubriand.

Pascal écrivain a réalisé le premier dans l'Europe moderne cette « union des deux antiquités » et cette perfection classique de la forme que le concile de Trente, au siècle précédent, avait appelées de ses vœux et dans laquelle Tltalie avait échoué (Cf. C. Dejob, De rinftuence du concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques^ Paris, Thorin, 1884).

C. Le penseur. — Que le penseur dans Pascal a été parfois discuté : rappelons les jugements de Voltaire et de Condorcet, — et ceux aussi de Cousin : « Osons-lc dire : Thomme dans Pascal est prol'oiidémont original, mais Tesprit créateur ne lui avait point (Ho donne... Pascal n'est pas de la famille de ces grandes intelligences dont les pensées composent l'histoire intellectuelle du genre humain » [Des Pensrrs de PascaL p. 108-109) : qu'on ne siuirait être plus loin de \i\ vérité et de la justice; et qu'heureusement, des juges plus autorisés que Cousin en ont pensé autrement : les uns reconnaissant dans Pascal « un penseur tel que les temps modernes n'en ont pas eu de plus profond » (Brunschvicg, p. 302 ; les autres déclarant qu'ail y a dans les pensées d'un tel homme quelque chose de

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véritablement humain et d'éternel » (Boutroux, op. cit, p. 541); d'autres, enfin, découvrant dans sa philosophie plus d'originalité pour son temps que dans la philosophie cartésienne elle-même, et la trouvant en plus intime correspondance avec les aspirations et les besoins de la pensée contemporaine (Cf. Rauh, art. cit.). — Que, d'ailleurs, pour apprécier à sa vraie valeur Pascal comme penseur, il faut songer qu'il est mort à trente-neuf ans, et que si Descartes, Spinoza, Kant ou Hegel étaient morts à cet âge, nous n'aurions ni le Discours de la méthode^ ni V Éthique^ ni la Critique de la raison pure^ ni la Logique; et Ton peut douter que les fragments qu'on eût trouvés dans leurs papiers eussent été supérieurs , même philosophiquement, aux Pensées de Pascal. — Enfin, si Pascal a sans doute des pairs dans l'ordre philosophique, on ne voit pas, dans les temps modernes, qui l'on pourrait lui égaler comme apologiste.

III. L'influence. — A. Qu'au point de vue scientifique et littéraire, l'influence de Pascal ne paraît avoir eu que d'heureux effets : et dans l'ordre littéraire, en particulier, cette influence ne peut guère être comparée qu'à celle de Rousseau: si Rousseau, en effet, est le vrai père du romantisme français, Pascal, lui, est le père de notre classicisme'; son

1. Ceci ne veut pas dire que Pascal soit le seul « ouvrier » du

œuvre, en un certain sens, commande et orien -te tout un siècle de notre littérature, et, sans doofc«, les effets n*en sont pas encore épuisés^. — Que, poaxr sortir de France, cette influence pourrait presque 6tre comparée h celle de Dante dans Thistoire de la.

littérature italienne.

B. Dans Thistoire générale des idées, Tinfluenc^ de Pascal a eu quelques côtés contestables : d'abordf la polémique des Provinciales a fait plus de tort,

dasiicitme, pas ploi d*ailleura ipie Roustean n*est le teul owm& du romantisme ; et BaU^tc, Descartes, Corneille ont eu leur paît dans la formation de Ton, comme Marivaux, Prévost et Voltaire lui-même ont eu leur part dans la formation âb l'antre. Mais de même que le romantisme complet parait pour la première fois dans Rousseau, de même c'est dans Pascal, me semble-t-il, que le .] classicisme complet paraît pour la première fois.

2. Peut-être même pourrait-on soutenir sans paradoxe que Tintluence littéraire de Pascal a été, chez nous, plus considérable encore que celle de Rousseau. Celle-ci, en effet, très forte entre 1150 et ITiO environ, a décliné assez vite, et elle a été suivie d'une violente réaction classique (Cf. J. Texte, J.-J. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire^ Paris. 1895) : elle a eu besoin, pour produire tous ses effets, d'être renforcée et comme ravivée par les conseils et les exemples de Bernardin de Saint-Pierre, et surtout de Chateaubriand : l'œuvre de ce dernier est peut-être dans l'histoire du romantisme français un facteur aussi important que l'œuvre même de Rousseau. Au contraire, Tinfluence de Pascal a eu des effets beaucoup plus directs et beaucoup plus immédiats ; et, soit que le terrain fût mieux préparé, soit que les grandes œuvres fussent, pour ainsi dire, toutes prêtes, soit, enfin, qu'il y eût dans la nature même du ^'énie de Pascal une vertu plus active, les Provinciales ont été aussitôt suivies des chefs-d'œuvre classiques que l'on sait. En revanche, à l'étranger, l'influence de Rousseau a été de beaucoup plus grande que celle de Pascal. (Cf. Marc-Monnier, J.-J. -Rousseau et les élrangei's, dans/.-J. Rousseau jugé par les Genevois (Vaujourirhui, Paris et Genève, Fischbacher et Sandoz, 1819).

i LŒCVRE, I, IXFLCENCE ^W^Bi*

un seulement à la Compagnie de Jésus, mais à la Uigioa ni^me que plus tard les disputes de Bossuet [de Féneloo à propos du quiélisme. — De plus, Ssoal s'est fait de la religion une eonceptinn trop (étroite, trop exclusivement monastique. Or, la religion n'est pas seulement un moyen de " réforme ^^utérieure >i et un instrument de mysticité' : elle est ^^bssi une force sociale. A ce titre, il n'est pas né- ^Bessaire, il serait peut-être dangereux qu'elle absorbât toutes les autres forces constitutives de la société : elle doit pénétrer la vie, mais non pas la confisquer; et cette pénétration peut avoir lieu aussi bien dans le « monde " que dans le cloître, dans

Évie des laïques que dans celle des clercs — ou des litaires de Port-Hoyal.

Mais l'influence de Pascal a, Ueureuseniont, eu des côtés moins discutables. On pourrait les caractériser d'un mot en disant que Pascal a mis en pleine lumière l'importance unique et essentielle du problème de la destinée. Quand on a bien lu h's Provinciales et surtout les Peiisi'ex, It y a une parole qui retentit en nous avec une force d'obsession extraordinaire : " L'immortalité de l'âme est une cliose qui nous importe si fort... » Et parler siinsi, c'est dire que la vie n'a d'intérêt et de raison (l'être que si elle n'est pas sa lin fi elle-même, et qu'elle ne prend tout son sens el tout ^on prix que

SfiO PASCAL

«inns* In niesurp où l'nu-delft projelle son ombre liiniineuf*' sur notre existence i?ph#tnère. Or, Toilù, lo ijuL* Pascal a très bien vu et montré en des pages inoubliables. Et il sVst ainsi Jiist»m(->iit acquis lu reconnaissance et l'admiration tie tous ceux qui pensent comme lui, et de tons ceux qui cherchent en " gémissant », — Mais, en revanche, il a mérité de s'attirer les railleries de tous ceux pour qui le problème n'esUtc pas, ou qui le tranche.nt en le niant, de tous les épicuriens, de tous les sceptiques, lie tous ceux qui pensent ou vivent comme si le christianisme était chose non avenue. ^ II y a eu dans notre litti^rature l'antith^Be vivante de Pascal : c'est Voltaire. Et Voltaire est en grande partie responsable de tous les reproches q\ie les étrangers adressent h l'esprit français. Ils oublient Irop que si nous avons Voltaire, nous avons aussi Pascal; et oelui-ci s'étant développé en dehors de tolite influence étrangère, nous avons bien le droit de le considérer comme un représentant authentique et glorieux de notre pur génie national et comme « l'orgueil de notre race », selon le mot très juste de M. de Vogué. — Félicitons nos contemporains de tenir davantage h passer pour des fils de Pascal que pour des (ils de Voltaire.

13 juillel 1898.

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