‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence: Notes d'un cours professé à l'Université de FribourgChapitre 37 sur 61 · LA LIGNÉE DE PASCAL · texte numérisé non relu

LA LIGNÉE DE PASCAL

Que les belles et ingénieuses pages de Sainte- Beuve, dans son Port-Royal^ sur ce qu'il appelle « le convoi idéal de Montaigne » en auraient appelé d'analogues et de correspondantes sur « le convoi idéal de Pascal », et que ce sujet aurait dû tenter le critique-poète des Lundis, — Qu'il y a lieu d'y suppléer en étudiant, à travers l'histoire littéraire et morale, la lignée de Pascal. — Intérêt non seulement Imaginatif et poétique de cette étude, mais critique et presque scientifique : si, en effet, comme le voulait déjà Sainte-Beuve, l'un des objets de la critique est de déterminer et de constituer les « familles naturelles d'esprits », il n'est pas inutile de rechercher à quelle « famille naturelle d'esprits » appartient Pascal : nous nous rendrons ainsi mieux compte de la place à laquelle il a droit dans» l'ordre de l'esprit » et dans « l'ordre du cœur » ; et le jugement définitif que nous aurons à porter sur son

complu aura qtK^lqiic choso de plus précis, de plus niianct.^ et, si l'on peut dire, de plus vécu.

Pour nous servir de guide dans notre enquèle, recueillons d'uburd queUju es-unes des pensées qui nous paraîtront exprimor le plus Qdèlement l'etcit habituel d'esprit et d'&me de Pascal : Cf. entre autres les pmsres 174 (M., — B. 347) : " Le roseau pensant .. ; — (M. 898, — B. 394) : « L'immortalité de l'âme est une chose... ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute... »', — (M. 226, — B. 67) : " La science des choses extérieures... »; — et recherchons les principaux de ceuxU qui des pensées de cet ordre ont été le plus familières.

L Dans rantiqnité olusique. — Qu'il y a ea des ftmes pascaliennes avant Pascal, et qu'il faut au moins en rappeler quelques-unes.

A. Chez les Grecs, i[ nesemblepasqu'oQ en puisse trouver & proprement parler : Socrate lui-même, le « fondateur de la science morale » (Boutroux), Platon, le chef de chœurdes idéalistes, ne sauraient .être rapprochés de Pascal : il leur manque, comme à presque tous les Grecs, l'inquiétude morale et religieuse, la sensibilité profonde, le souci des autres, le sentiment du tragique de l'existence :les Grecs ont été un peuple trop heureux. — One page

l. HOMME, 1. {EOVKE, L INFLUENCE 239

' (le Renau à ce sujet {Saint Paul, p. 2<i'i-'à)'i ; — Cf. aussi dans les Souvenirs d'enfance la Prière sur /'Acropo/e}K — four trouver chez euxquclque chose de pascalieu, ce n'est pas aux philosophes qu'il faut songer^, mais aux tragiques, à Eschyle, ii l'inquiet Euripide, et il semble que Pascal eût iHd moins dépaysé parmi ces derniers.

B, Que les Romains, inWrieurs aux Grecs à tant d'égards, leur ont été pourtant bien supérieurs pour le sérieux, le sens moral et religieux : race moins intelligente, moins fine, moins artiste, mais plus éprise de réalité positive et d'action sociale* (Cf.

1. Cette laçoB de concevoir le génie grec a, été contestée, ]e le ^uis, notaaimeDt par M. Jules Girard ilans ses pënélrantes études sur le Senliment religieux en Grèce. Je crois cependant qu'elle coi^ l'ËSpond assez exactement à l'ensemble et iL la généralité des Tnits, el je suis heureux de pou voir, invoquer â l'appui de cette opinion l'uutorilé de l'un des hommes qui, de nos jours, ont le mieux r.innu, le plus vivement senti et la plu» (lélitateiiient exprimé les incomparables beautâi de l'art hellénique, M. Maurice Croiset (Hint. lin lu litl. grecque, l. 1. p. 18-20), Je me diEpenserai ici de Taire l'éloge d'un ouvrage devenu juslemenl classique en naissant, au même litre que les l'él^bres llisloifea de G rote et de Curtius.

3. On notera que les principaux fondateurs et représentants dn stoïcisme ^rec, Zenon, Cléantlie, Chrysippe, ne sont pas des Urecs (l'Europe. Et, d'ailleurs, tes vrais stoïciens, ce seront ceux de Tï-poque romaine.

3. On pourrait se demander si à l'époque de lu Henaissunee, il n'a pus Hê très heureux pour l'Europe moderne, et en particulier pour la France, qu'après un moment d'hésitation, on se mit définitivement A l'école de Rome plutôt que de la Grèce. Les Grecs, jeu ai peur, ne aiiat auraient guère appris qu'ik jouir de la vie, (*our m.T part, je serais très tenté d'attribuer, au moins en partie, a ce que Burckhardt appelle la laliniiuliun de la culture l'incomparable splendeur de notre xvn* siècle français.

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G, Micliaut, If liéiiif iaihi, Paris, Fontenioin^, iSi^li), iU ont counu dos sentiments qu'on pourmH croire tout iiiodi'rncs : la mélnnrolie, par «xemplo; Cf. Vir^cilo : faciiîti! qu'a eue le moyen 8ge à le christianiser; — Pline l'Ancien : sombre {loKsimiïimc «le certaines de ses pages. — Mais de tous tus Lutins de l'époque classique, celui qui se rapprocherait le plus naturellement da Pascal, c'est Lucrèce : celui-ci a beau ^Ire épicurien, matérialiste, athée, peu importe ; la philosophie est pour Itii CD que la religion est pour d'autres, et il y a >- ( Irouvci " l'apaisement de son inquiétude n ; obsédé t^ ) comme Pascal pur le proi>li^me de la destinée, il a3 .*^,i4 embrassé la doctrine d'Iipicuro avec une sorte dâ^

sombre enthousiasme, et déployé pour la divulfîuer un véritable zèle d'apostolat. — La manière ,'' dont il pose les questions et dont il les tranche est

V" l'opposé de celle de Pascal; mais la disposition

^ i'- ■ ' d'Ame est la rafrae, et il semble qu'ils se seraient tous deux compris et entendus (Cf. sur tout ceci de très ingénieuses et fines remarques dans l'excellente Hise. de la Utl. lat. de M. R. Pichon).

Plus tard, le stoïcisme introduit ?i Rome et y trouvant un i-.^\ singulièrement propice, y fit de très remarquables progrès : ce fut à Rome que s'acheva l'évolution de la doctrine, et que d'une métaphysique et d'une logique, elle devint exclusi-

l'homme, l'œuvre, l'influence 24i

vement une morale. — Qu'il n'y a pas de philosophie qui se rapproche davantage de celle de Pascal que la philosophie stoïcienne, et qu'il n'est pas étonnant que les âmes qui s'en sont nourries soient à rapprocher de la sienne. — Sénèque : que ce fut, sans doute, une âme assez faible et bien inférieure à Pascal, mais qu'il y a eu pourtant en lui une inquiétude, un noble souci de la pratique et de la moralité qui autorisent le rapprochement, et qu'ils ont eu tous deux une évolution morale analogue : Sénèque a eu sa double « conversion », comme Pascal (Cf. G. Boissier, la Religion romaine^ — et R. Pichon, op. cit.).

Epictète : le Manuel et les Entretiens [VA. les éditions Fouillée et Guyau du Manuel) ; — il n'a rien innové à proprement parler, mais il a développé et condensé en des formules inoubliables le côté moral et pratique de la doctrine ; — et il a exercé sur la pensée de Pascal une influence encore insuffisamment étudiée (Cf. YEntretien avec Saci et les Pensées^ pa&sim) : « cet Epictète que vous admirez tant vous-même » , disai t Voltaire a Pascal ( Remarq ues sur les Pensées) \ — mais que, tout en admirant beaucoup Epictète et en s'inspirant môme de lui, Pascal Ta vivement combattu et qu'il semble avoir pressenti tout ce que lorgueil stoïcien allait fournir bientôt d'arguments aux partisans plus ou moins

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tu PASCAL

déclarés de la« morale indépendante^ ». — Que le stoïcisme et la personnalité d*Épictète ont quelque chose d'un peu trop hautain, sont trop peu imprégnés de vraie charité pour que, en dépit des affinités réelles, on puisse Fidentifier absolument avec Pascal; et qu'il y a, d'ailleurs, dans l'antiquité une àme de stoïcien aussi, qui nous paraît plus proche encore de celle de Pascal : c'est' Marc-Âurële, « l'àme la plus noble de l'antiquité » (Taine) [Cf. le bel article de ce dernier dans les Nouveaux Essais de critique et (Thistoire^ et le livre de Renan] : que Marc-Aurèle a bien adouci et humanisé la doctrine d'Ëpictète ; — les Pensées : circonstances douloureuses où elles ont été écrites, et que cela les rapproche encore de celles de Pascal : accent pascalien de certaines (rentre elles : w La durée de rhomme est un point... Qui peut le sauver? une seule chose, la philosophie. »

II. Dans l'antiquité chrétienne et au moyen âg^e. — A. « Une seule chose, la religion », diront les chrétiens. — Un mot de Vinet sur le christianisme, qu'il appelle « un stoïcisme divinisé », j'ajouterais volontiers : et démocratisé; — et qu'au sein du

1. L'attitude de Pascal à l'égard d'Ëpictète et des « stoïques i> comme il dit, est sensiblement analogue à celle de Janscnius dans ÏAugusthius (Cf. surtout la pifemière partie, De haéresi pelagianoi lib. IV) à regard des doctHnes de Portique.

l'homme, l'œDVRB, l'influence 243

christianisme, on trouvera beaucoup plus d'âmes sœurs de celle de Pascal. — D'abord, saint Paul, le sombre théologien de la grâce, Tapôtre infatigable, « le plus convaincu des logiciens, et le plus profond, le plus onctueux, le plus médullaire des mystiques » (Scherer) : que Pascal en est nourri, ainsi que tous les jansénistes.

Parmi les apologistes et Pères de TÉglise latine, il en est plus d'un qui fait aussi songer à Pascal : le violent Tertullien ; Arnobe, l'inventeur de l'argument du pari, et de bien d'autres qui ont passé dans l^s Pensées; surtout peut-être cet ardent et inquiet saint Jérôme, et aussi saint Augustin dont l'évolution religieuse et morale (Cf. les Co7i* fessions) serait à rapprocher de la sienne : que celui qui connaîtrait bien tous ces apologistes et Pères latins pourrait faire avec Pascal de curieux et instructifs rapprochements (Cf. Nourrisson : les Pères de r Église latine ; — G. Boissier et R* Pichon : op. cit.).

B. Que c'est peut-être surtout au moyen âge que Pascal trouverait des frères ou des ancêtres : aucune autre époque que cette époque de foi profonde, ardente et mystique n'a pris plus constamment pour devise la célèbre parole : « La science des choses extérieures. *; » — Que lesœtlvres les plus

caractéristiques du moyeu ftge évoquent tout naturellement le souvenir des Pensées : Vlmiitiiiùn (Cf. passim^ et le chap. intitulé : De la corruption de la nature et de tefficace de la grâce divine^ Mr. III, ch. 55); — VHorologium sapientiê^ du mystique ailemand Suso (voir la traduction de ses Œuvres mystiques^ par le P. Thiriot, 2 vol. Lecoffre, 1899), l'œuvre de saint Bernard (Cf. abbé Vacandard, Saint Bernard dans la collection la Pensée chrétienne^ Paris, Bloud, 1904, etc.), etc.

m. Dans les tempe modernes. — A. Avant Pascal. — Que certains côtés de Calvin, mais surtout de Luther, nous font penser à Fauteur des Provinciales et des Pensées; et à ce sujet, des rapports du mysticisme et de rhérésie.

La renaissance du stoïcisme dans la seconde moitié du xvi* siècle : Juste-Lipse et surtout Du Vaîr et leur stoïcisme évoluant vers le christianisme.

Les fondateurs du jansénisme : Jansénius et surtout Saint-Cyran : pureté et austérité de leur morale, leur humilité en face de Dieu, leur roideur et leur intransigeance à l'égard des hommes.

B. Après Pascal. — Bossuet (Cf. surtout le fragment sur la brièveté de la vie, les Méditations et les Élévations) : du lyrisme et du mysticisme de Bossuet. — Bourdaloue, « la vivante réfutation des

l'homme, l'œuvre, L*INFLIJENCE 24b

Provinciales » (Cf. A. Feugère : Bourdaloue, sa prédication et son temps^ Paris 1874, et Brunetière, ar.t, cit. sur Bourdaloue). — Parmi les laïques, on peut citer surtout au xvu* siècle : Racine (sa poésie religieuse, — le jansénisme de Phèdre) \ La Bruyère (pessimisme relatif et inquiétude morale). — Qu'il serait facile de trouver au xvii' siècle bien d'autres âmes de la famille de Pascal [(Cf. dans Cournot, op. cit. (t. I. p. 333, sqq.)] le chap. intitulé : Considérations générales sur la disposition religieuse des esprits au x\n^ siècle, — et l'excellent Choix de lettres du xvii^ siècle de M. Lanson), — et qu'en dépit de l'opposition des doctrines, Spinoza (comme Lucrèce) a quelque droit à ne pas être oublié dans une rapide énumération (Cf. Brunschvicg, Spinoza, Paris, 1894, et Delbos, le Problème moral dans la philosophie de Spinoza et dans rhistoire du spinozisme, Paris, 1894.)

Combien sont rares au xviii* siècle ceux qui méritent d'être comptés parmi la lignée de Pascal, — et pourquoi : singulière décroissance de la préoccupation religieuse et morale, — progrès du voltairianisme, — rareté des âmes qui ont une vie intérieure (Cf. Lanson, Choix de lettres du xwn^ siècle). — Vauvenargues : est-il vrai, selon le mot de Sainte-Beuve, qu'il soit « un Pascal adouci et non affaibli ))?et un Pascal « adouci » n'est-il pas un

Pascal " alîaibli"? — liousscau : que c'est, c doute, lui faire lieuucoup d'honneur que de ] rapproclier de Pascal, mais qu'il en est tout i nif'mti infiniment plus près qun Voltaire. — Kai^ étrange méprise des ^'clectiques sur son compte qu'il n'est pas plus un '< sceptique >' que Pascd — prédomimmce en lui de la préoccupation moran el que la Critique île la raixo/i pratique est le point culminant do son œuvro (Cf. Th. Ruyssen, h'aut, dans la Co/leclion des ffrands phi/osopher', Paris Alcan, lOW); — quelques mots sur la philosopha religieuse de Kant'.

Qu'il y a eu en France au six" siècle toute u lijpi(îe de pasraliens : Chateaubriand ; injustice i mot de Sainte-Beuve sur lui {<.< un Épicurien < a l'imagination catholique ><), et qu'il u aussi loin de Pascal qu'on l'a cru quelquefois; -, JoutjiTl; — pi^ut-f^tn- Senancour "(Cf. surluilelii^

1, L-ÉTi.i.iii..h ■!■ ;. -i,ii..-..i.M' 1.:;,;.., ■■ .ir Knni ;, HS rcpej flnes^B par M. r ■' ! !.■ ...;,:.■,■, |. ,|, s

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hièiiie relijiieuj . riiLitie> inii licv.-nL'iil survu ilf iiiùluce itiictîun, resti'ii iDallieureuseuiËiiL iaédile, de iiuutre opuscules Knnt sur ce sujet. Ceux qui ne connaissent d« Kniit que left rf CTUi<iue!t y appreodront inen ilcs choses. Saît-nn, par ettoÈ quand ou n'a pas lu Dax EniU aller Dïiige, l'tuile guj parut au Û tie Juin n^i, dfiDs In Herliner Monntiischrlfi, que lo dernier 1 de la penaëe religieuse de Kant n'i^tait pa« scnsiblamcnt àltléÊ lie celui de Chatenubriond écrivant e'ix ans plua tard le Gini

ncouriale» de plus vieille date que moi. lebienregrl

C/irii 2. Un.

de Levallois et dans le Journal de Genève des 7 et 14 novembre 1897, deux articles de M. A. Sabatier, intitulés : lÉvolution religieuse cTun épicurien) ; — Maine de Biran : son évolution du sensualisme au stoïcisme et du stoïcisme au christianisme* (Cf. Du Vair, et dans les Mélanges de critique religieuse d'E. Scherer, l'étude intitulée : la Conversion dun stoïcien) ; — Lamennais (Cf. VEssai, passim, la Correspondance, et surtout les admirables Réflexions sur V Imitation; — un mot de Lamartine sur lui (lettre au comte de Virieu, 4 mai 1819) : « c'est Pascal ressuscité » ; — Newnian : son élévation religieuse; un Pascal plus tendre, une âme ardente et profonde; — Vigny : son pessimisme et son stoïcisme (Cf. les Destinées et le Journal dhin poète) : « Qu'on se figure un Pascal sans le pari, qui ne veut point parier, ot qui est convaincu que les dés sont pipés - »

Joseph Texte m'écrivait que ce rapprochement lui paraissait douteux; je le laisse subsister pourtant, non par entôtement, mais pour qu'on le puisse contester.

1. Il est regrettable que tous les moments de cette curieuse évolution nous soient encore imparfaitement connus. Les publications déjà citées d'Ernest Naville et de Mayjonade ont le tort d'être incomplètes et trop fragmentaires, et il existe encore bien des papiers inédits de Maine de Biran à Genève et à Périgueux.

2. Le rapprochement avec Pascal s'est imposé à tous ceux qui ont étudié d'un peu prés Alfred de Vigny. Voici, par exemple, quelques lignes du Journal d'un poète qui seraient dignes de figurer parmi les Pensées : « Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur, mais ignorant la faute et le procès, je subis la prison. J'y tresse de la paille, pour

. -bi;4

(Faguet, X/-V Siècie, p. 129); — Jouffroy : gravité mélancolique et probité de sa pensée, et qa* <« en ramenant tonte la philosophie au problème de la destinée humaine ^ il cherchait le salut sous un autre nom » (Taine) ; — (Cf. sur JouCFroy Vétude des Philosophes classiques^ le livre de M. OUé-Laprune, Perrin« 1899, et les études de M. Lair, dans les Comptes rendus de F Académie des sciences morales^ nov. 1898); — Vinet : qu*il a bien des traits communs avec Pascal (son élévation morale, son souci de la vie intérieure, ses misères physiques, Tétat d'inachèvement de son œuvre ^) ; — Scherer : son scepticisme douloureux et inquiet (Cf. ses études sur la Crise actuelle de la morale^ V Avenir de la religion j etc.), et que Sainte-Beuve a pu dire de lui qu'il était « une variante de Pascal »; —

l'oublier quelquefois: là se réduisent tous les travaux humains. » (1832). — « Consolons-nous de tout par la pensée que nous jouissons de notre pensée même, et que, cette jouiss&ince, rien ne peut nous la ravir. » (1834).

1. N'aurais-je pas dû, ici, faire une toute petite place à Amiel ? J'y avais d'abord songé ; mais, après réflexion, il m'a paru que l'on pouvait s'en dispenser. Il y avait décidément trop d'égotisme dans le « cas» d'Amiel ; il n'était pas assez convaincu que « le moi est haïssable » ; à lire son fameux Journal intime^ on y sent un peu « l'homme » sans doute, mais aussi et peut-être surtout « Fauteur », et, ce qui est plus grave, l'auteur « raté ». Amiel a été par excellence le psychologue et le moraliste de l'impuissance. Et il me semble que nous voilà un peu bien loin de Pascal. — Au reste, je n'ai pas eu la prétention d' « épuiser » le sujet ; et l'on pourrait aisément, surtout si l'on voulait sortir de France plus que je ne tenais à le faire, allonger presque à l'infini la liste nécessairement très brève et incomplète que je donne ici.

J. HOMME, LŒrVRl^ L INTl.CENrE 2i9

Taine (voir plus haut) : que son œuvre donne une idée trts imparfaite de sa nature morale; mais que, une fois prévenu, on y retrouve l'honime qui avait fait de Marc-Aurèie son livre do chevet.

En ce qui concerne nos contemporains, il serait »in peu hasardeux de vouloir trop préciser et d't'num^ier les noms et les œuvres qui seraient à rapprocher de Pascal; mais on peut au moins dire que le problème religieux et moral n'obséderait pas tant d'âmes h notre époque, si quelques-unes d'entre elles n'avaient pas quelque affinité avec celle de l'iiiiteur des Pfnxf'cs.

IV, Conclueios. — On n'a pu qu'effleurer ici un trf's beau sujet; mais deux ou trois observations en pessortent qui ont bien leur importance :

1* Ceux auxquels dans l'antiquité on songe le plus naturellement pour associer leur mémoire fi celle de Pascal, ce sont le^ stoïciens; — qu'évidemment, la lecture et la méditation d'Épictèten'y ont pas nui; mais Pascal, comme tout le monde, n'a subi que les iniluences qu'il étail comme prédestiné il subir; et la disposition stoïcienne comme la disposition épicurienne, sont si bien des dispositions primitives de l'âme, qu'on trouve des épicuriens et des stoïciens, au sein même du christianisme: Pascal, lui, est de la famille des stoïciens du christianisme;

sttaiips : niift '

2" Il est aussi de la famillo des mystiques : que lo mot mysticisme semble t^tre celui qui exprime le mieux le fonds de la nature morale de Pascal, etque l'admirable Mystf-te de Jei«s u'a pu être écrit que par un frère intellectuel et moral de saint Bernard, de sainte Tli<'r(>se et de l'auteur inconnu de Vlmilation.

3° Enfin, ii est il noter que la plupart (app&s Paseal}, de ceux que nous avons cru pouvoir ranger dnna la lignine de Pascal, ont subi son influence et ont écrit sur l'auteur des Pensées des pages remarquables, et qui pesteront: que cela lient à ce qu'il représente h un bant degré le stoïcisme et le mysticisme chrétiens. — Pascal est un type : il résume en lui une foule d'idées et d'aspirations ; il est peut-être le plus grand de ceux par lesquels l'àrne stoïque et mystique a trouvé son expression littéraire'; et les Pennées resteront le livre de prédilection de tous ceux qui, s'élevant au-dessus des réalités passagfires, seront éternellement hantés par le tragique problème de la destinée humaine.

1. M. Bourget dit de son ciMé : « Pascal, lui, n'est pas seulement le janséniste exalté, le plus brûlant dévot de cette brûtanle église; il est l'âme religieuse dans ce :|u'elle a de plus tragique et de plus épouvanté » (op. cit.. p. 21), L'expression est un peu trop ronianUque peut-ûtre, mais l'idée est fort juste.

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