‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence; notes d'un coursChapitre 16 sur 52 · SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIÈME LEÇON

LA. SECONDE « CONVERSION )) (octobre 1654 — JANVIER 1636)

I. Les préliminaires de la conversion. — « Il paraît bien que le Seigneur le poursuivait depuis longtemps, comme il l'avoua plus tard dans la suite. La Providence disposa plusieurs événements pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions » [Recueil (TUtrecht, p. 258).

L'accident du pont de Neuilly (8 novembre 1654 ?) ; — Cf. l'exceliente discussion de l'abbé Maynard (t. I, p. 73-77), et surtout celle de Délègue, Etude sur la dernière conversion de Pascal, Paris, 1869 : si l'accident a eu lieu (et il a tout l'air d'une légende ^ non pas fabriquée, puisqu'elle remonte au Recueil dUtrecht, mais exploitée et mise en circulation par les Encyclopédistes), il n'a, en rien, déterminé la

1. M. Boutroux va même jusqu'à n'en pas dire un mot dans l'admirable chapitre, un peu trop « reconstruit » peut-être, qu'il a consacré à la «conversion déflnitive » de Pascal et auquel je renvoie pour toute cette leçon. — Voir plus loin Y Appendice I : Une léçiende de la vie de Pascal : Vaccident du pont de Neuilly.

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« conversion » ; celle-ci est la suite logique d'une longue évolution morale.

Témoignage de M™* Périer ( Vie de Biaise Pascal) : elle s'accorde avec sa iille pour attribuer le grand rôle à JaccLueline ; — aveux formels de cette dernière dans ses lettres (Cf. Lettres^ etc.) ; — témoignages concordants du Recueil cTUtrecht (p. 216) et du Nécrolocje de Port-Royal (art. Jacqueline Pascal, p. 391). — Désolée de la conduite et de la vie de « son pauvre frère », elle le croyait damné (Cf. la Relation et la si curieuse lettre du 31 juillet 1653 à M. Périer : Lettres, etc., p. 350); — ses exhortations quand il venait la voir (p. 453). — Cf. surtout les deux lettres du 8 décembre 1654 et du 25 janvier 1655. A cette dernière date, Pascal, (( depuis jjliis d'un an, avait un grand mépris du monde et un mépris presque insupportable de toutes les personnes qui en sont ». — « Il se trouvait alors plus mal qu'il n'avait fait depuis longtemps. » — Son état moral à la fin de la <( période mondaine » : maladie, — satiété : le surf/it amari ali^uid; — scrupules de conscience, — « sécheresse» intérieurejet « grand abandonnement du côté de Dieu » ; — sa confession a Jacqueline (fin septembre 1654) : celle-ci le calme, et, discrètement, lui montre le remède.

Comparaison de Jacqueline Pascal et d'Henriette

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Renan : tandis que l'une détache du monde, l'autre détache du sanctuaire : si à Tune nous devons la \'ie deJrsus, à l'autre nous devons les Provinciales et surtout les Pensées.

Transformation morale progressive de Pascal ; la question du « directeur » : importance qu'elle avait à Port-Royal et pour Pascal ; — résistance de ce dernier, et pourquoi : reste d'indépendance et d'orgueil intellectuel; — tact de Jacqueline: Pascal enfin résolu à choisir Singlin (octobre-novembre 1654).

Que les voies étaient ainsi préparées, et d'assez loin, à la « grâce ».

II. La conversion. — Le sermoiijie Singlin, ou d'un prédicateur de rencontre (8 décembre, d'après Marg. Périer : Cf. Lettres^ etc., p. 453) ; — ne se trompet-elle pas de date, et l'événement n'aurait-il pas eu lieu plutôt le 21 novembre, autre fête de la Vierge? (Cf. Délègue, op. c?'/., et Michaut, p. 111-114, note) : application que s'en fit Pascal : il fut « vivement touché ».

La nuit du 2^au 24 novembre : le Mémorial, si ridiculement appelé \\amulelte par ^ondorciet£J: Voltaire ; — que saint Vincent de Paul en portait un semblable ; — Cf. aussi la Copie trouvée dans la poche de M. de Guitry., après sa mort, et qu'a publiée Faugèredans son éd. des Pensées de Pascal

(éd. de 1844, t. I, p. 407-408) i .— Deux hypothèses possibles : vision véritable, — ou « ravissement » intime. — Que, s'il y avait eu vision^ c'eût été un « miracle » analogue à celui de la Sainte-Epine, et que Pascal en aurait vraisemblablement parlé ; — tout fait donc croire aune sorte d'inondation toute spirituelle de la « grâce » (Cf. Reuchlin, Pascals Lehen, p. 30, et Sainte-Beuve, Correspondance^ t. n, p. 209 : « Cequ'onaappelél'ttmif/^^^en'implique pas nécessairement une vision^ et, du vivant de Pascal, personne n'a jamais ouï parler de cette vision qu'il aurait eue. »)

III. Les suites de la conversion. — Singlin, alors malade, refuse d'abord de^( se^arger ))de Pascal : — son humilité ; — il cède enfin; — ses rapports avec Pascal ; — précautions prises par celui-ci pour donner le change à ses amis sur sa c< conversion » : restes de respect humain ; — nouvelle résistance de Singlin : Jacqueline « directrice » de son frère, enfin déchargée de ses fonctions par Singlin.

Retraite de Pascal à Port-RoyaldesXhamns et

1. Taine, dans ses ISIoles inédites, s'exprime ainsi à propos du Mémorial: « C'est en 1654 qu'il (Pascal) écrit ce petit écrit plié en quatre, qu'on trouva sur sa poitrine à sa mort, et qui atteste cette paix, ce ravissement, cette foi, cette ferveur heureuse, après un orage violent intérieur. Phrases entrecoupées, exclamations, mots répétés avec une passion, un enthousiasme, un délire de religion. Jour de détachement, de renoncement, de douceur, de joie. »

conlidences faites ^u, duc de Roannez : le<( consen- Icment » de ce dernier„^ ne fut pas donné sans larmes^ » (janvier 1655).; — M^ d e Saci, directeur de Pascal : « un pônitent si réjoui » (Cf. sur tout ceci les lettres de Jacqueline dans les Lettres^ etc., p. 352-375). — « Je l'ai toujours vu jusqu'ici dans une si grande crainte qu'on sût nV/ide tout cela... », écrit Jacqueline : pourquoi ces craintes et ces allures un peu mystérieuses ? pudeur du sentiment religieux, — ou préoccupations d'amour-propre? (Cf. par contraste le <( cas » de Louis Veuillot et, à ce sujet, les fines observations de M. Jules Lemaître, Contemporains, t. VI, p. 19) ; — que Pascal n'avait jas l'humilité naturelle, et qull a,va it^,,au contraire, le « moi » naturellement ombrageux et orgueilleux : qu'on entrevoit bien des luttes intimes pour dompter, pour « soumettre » et pour « incliner » ce « moi haïssable » ; — mortifications, progrès dans l'humilité chrétienne : Pascal, précurseur même du bienheureux BenoîtLabre(Gf. Le^/res, etc., pp. 373-375).

Qu'il ne renonçait cependant pas complètement à la^hilosophie et aux scijences.— L'Entretien avec M. de Saci sur Épictète et Montaigne (probablement janv. 1655) : on y voit s'y préciser l'idée d'une

1. On sait que la « conversion » de Pascal a entraîné celle du duc de Roannez et du jurisconsulte Domat,

Apologie du christianisme ; — Pascal ot Arnauld : V Essai d éUmentsjde géométrie i<à\é. au feu; — que le fragment de YEsp?nt géométriqiie en est probablement la Préface partielle (Cf. Adam, éd. classique des Opuscules de Pascal, Hachette ; et Brunschvicg op. cit.) ; — invention d'une méthode pour apprendre à lire aux enfants. — Que cesr faits et ces textes nous révèlent l'intention, de plus en plus marquée chezTascal, de mettre au service delà religion et de Port-Royal ses talents tout « séculiers ».

Ne pourrait-on pas rapporter à cette date le Ml/stère de Jésus? — Que, du moins, le ton et l'accent en sont tout voisins du Mémorial [Cf. l'écrit de Jacqueline sur le mêmesujet(1651),L^//r^6, etc., p. 157-1791. — En tout cas, les opuscules sur la Conversion du pécheur et sur la Comparaison des clirétiens des premiers temps avec ceux d'aujourdliui paraissent bien de cette époque : sentiments de ferveur chrétienne et janséniste dont ils témoignent; — que le second nous fait déjà pressentir les Provinciales et nous y achemine tout naturellement.

IV. Conclusion. — Pas plus (jue la première, celte seconde « conversion » n'est une « conversion » véritable : « Il faut l'entendre du passage d'une religion plus libre en ses pratiques à une religion plus exacte » (Brunetière, Manuel , p. 160). — Elle a étg.,

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^Ujiilleurs^jTg^iris b réfléchicet p^réparéiî

de plus loin que la puemiàre-; -=- qu'un retour offensif était donc moins à craindre. — Il semble enfin que la « grâce » ait cette foisjttteint jusqu'au fond de l'être de Pascal, et que son cœur ait été « touché » plus encore que sa rakon. S'il est vrai, comme le prétend Schopenhauer, après Pascal, que le fonds de l'homme soit sensibilité ou volonté, et non pas intelligence, ce sont donc les conversions « sentimentales », et non pas les conversions « intellectuelles » qui ont chance d'être les plus durables. — Qu'à ce point de vue, on pourrait rapprocher, exceptis. excipiendis, de la conversion de Pascal celle de Chateaubriand [J'ai- pleuré et fai cru i, a dit ce dernier) : rendre Dieu sensible au cœw\ ce sera à tous deux leur devise d'apologistes.

1. Préface de la première édition du Génie du Christianisme Cette préface n'est pas celle des éditions actuelles. Mais le mot a été conservé dans les Mémoires d'oiUre-lombe (éd. Biré, t. 11, p. 180).

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