SEPTIEME LEÇON
l'œuvre de pascal avant 1656
Nous avons étudié jusqu'ici l'œuvre de Pascal en psi/chologiie : d'une part, nous avons cherché dans sa vie l'origine de ses ouvrages, nous en avons étudié en quelque sorte la. genèse psychologique ; — d'autre part, les traitant comme de simples « documents » sur lui-même, nous les avons fait servir à éclairer et à compléter la biographie psychologique de Pascal. — Il nous reste à étudier cette œuvre en critique, on veut dire en elle-même et pour ellemême.
Avant 1656, le public ne connaît de Pascal que le savant, et encore incomplètement; le Traité de r équilibre des liqueurs (1663) et V Esprit géométrique (1776) sont posthumes ; — les ouvrages non scientifiques n'étaient pas destinés à la publication. — Que ces divers opuscules se divisent naturellement en deux groupes : les opuscules scientifiques et les non scientifiques ou littéraires; —
nécessité de ne pas prendre ces deux qualifications trop au pied de la lettre.
I. L'œuvre scientifique de Pascal avant 1656^ — A. Valeur ^scientifique de cette œwyre; — et qu'il faut en dire quelques mots, malgré notre incompétence. — Qu'on peut négliger les traités en latin, plus techniques encore que les autres : un mot curieux de la première lettre à Fermât (20 juillet 1654) dont toute une partie est écrite en latin, sous prétexte que « le français n'y vaut rien ».
\° Les travaux de Pascal en phydq ue[i 646-1 654) . — Comment Pascal, après ses premiers travaux mathématiques qui lui valurent l'admiration de Descartes et de Leibniz (Voir la III' leçon) a-t-il été amené à s'occuper de physique? — Fypérimif.ps dp (^aHlp<i etTorricelli divulguées parMersenne,continuées par Pascal; il démontre d'une manière définitive la réalité de la pression atmosphérique, — puis en vient à l'étude des pression^ de^JiquideSj — en établit les lois, — pais, passant à l'application, invente la presse hydraulique : c'est toute une partie, très importante, de la physique, l'hydrostatique, qui est ainsi fondée. — « En aucune des pages qu'il a laissées, Pascal ne paraît plus admirable que dans la théorie de la presse hydraulique » (J. Bertrand, p. 304). — Onejascal physicien représente une
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tendance inver^e^de^cene^que.xapj[:ûseittÊj)esçaile^^ la tend^ce obstinément ex])érimentale par ap.p.Q^tion à la tendance m«Mm«^zç'«e^et mécanistej légitimité, même aujourd'hui, de ces deux tendances {Cf. Paul Tannory, loc. cit. ; — F. Cournot, Considérations^ etc., t. I, p. 201; et Bernard Brunhes, le Mécanisme cartésien et la physique actuelle dans la Quinzaine des 1''' juillet, 15 décembre 1896, 15 janvier 1897).
2" Les travaux mathématiques de Pascal (1654). — Que les grands mathématiciens de l'époque avaient renoncé à résoudre les problèmes touchant la « règle des partis » : Pascal en trouve la solution, en même temps que Fermât, mais par une voie plus simple; — estime et admiration réciproques de Fermât et de Pascal l'un pour l'autre (Cf. leur correspondance) ; — Pascal était sur la voie de la découverte du calcul des probabilités^ et, s'il avait poursuivi des recherches, il est vraisemblable qu'il en eût ravi la gloire à Newton et à Leibniz ; — que tous trois sont, d'ailleurs, des génies scientifiques de même ordre. — Son invention, vers le même temps, des omnibus. — Caractère utilitaire de ses travaux concernant la « règle des partis » (il s'agit de ramener à des lois précises les jeux de hasard), — et pré^cupations constamment pratiques de, Pascal. — En mathématiques comme en physique,
sa méthode s'oppose à celle de Descartes ; il se rattache à la direction essentiellement synthétique des anciens géomètres, au contraire de Descartes qui est l'inventeur de la Géométrie analytique.
En résumé, deux traits caractérj^ntl'cyryTe et le génie scientifiques de Pascal : la forceet la fécondité inventives (« Signe original et singulier ! chaque coup d'oeil qu'il donnait, môme par distraction, à quelque objet, amenait une idée neuve, et souvent une idée pratique. » Sainte-Beuve, t. II, p. 501); — le goût de l'expérience et des applications pratiques : déjà, dans VAvifi à ceux qui verront la machine arithmétique, il célébrait la « légitime et nécessaire alliance de la théorie avec l'art ».
B. Valeur philosophique de V œuvre scientifique deVascal. — Que de ces divers travaux, on peut tirer, sinon toute une philosophie des sciences et -toute une philosophie générale, du moins des vues très intéressantes sur la philosophie des sciences et sur la philosophie générale.
1° De quelques vues de Pascal que nous relrouïe.rons dans les Pensées : la théorie des trois ordres déjà ébauchée dans la lettre à la reine Christine (éd. Brunschvicg, p. 113); — la distinction entre^ l'esprit géométrique et l'esprit de finesse^ et les fondements de « l'art de persuader » (fragment sur
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y Esprit géométrique); — la théorie des deux infinis [Id.; — Cf. les introductions et les notes des deux éd. Brunschvicget Adam). — Unité et continuité de la pensée philosophique de Pascal.
2° Autres vues philosophiques de Pascal :
a) Sur « la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences » ; — qu'elle consiste ou devrait consister à « tout définir et tout prouver », mais qu'elle est en fait impraticable, absolument parlant ; — conséquences nullement sceptiques, mais, au contraire, très résolument dogmatiques que Pascal tire de là (Cf. V Esprit géométrique). — Rapports et surtout différence que ces théories présentent avec celles de Descartes (Cf. Adam, Pascal et Descartes; — Liard, Descartes, Paris, 1882 ; — Fouillée, Descartes, Paris, 1893, — et Rauh, op. cit., p. 196) : — originalité du cartésianisme de Pascal, et ce qu'on a pu appeler (Rauh) son positivisme chrétien (Cf. dans la Revue des cours du M février et du 10 mars 1898 les deux leçons de M. Boutroux relatives à la Doctrine de Pascal sur la phgsique et les mathématiques) ;
b) Sur la part qu'il convient de faire à l'autorité et au raisonnement dans les sciences humaines (Cf. le fragment d'un Traité du vide ; — sagesse hardie de cette doctrine) ;
c) Sur 1g progrès (même fragment) : fierté et prudence du langage de Pascal; — sa théorie du progrès comparée à celle de Descartes et de Condorcet, — et qu'il semble avoir pressenti l'abus qu'on pourrait faire de la doctrine ; — que Condorcet, au lieu de réfuter Pascal, aurait mieux fait de s'en inspirer (cf. les éd. Fouillée et Guyau des Opuscules philosophiques de Pascal, Paris, Delagrave,
— et Brunetière, Jansénistes et Cartésiens^ Et. crit., t. IV).
C. Valeur littéraire des opuscules scientifiques de Pascal. — Le style en est-il aussi lourd qu'on Fa dit? (Cf. Gazier, op. cit., p. 588) : — allure surtout périodique de ce style ; qualités de fermeté, de netteté, de rigueur qu'il présente, et qu'à cet égard, il l'emporte sur le style scientifique de Descartes.
— De l'ironie avant-courrière des Provinciales qui perce dans la Lettre au P. Noél. — Eclat et éloquence de certaines pages (Cf. éd. Brunschvicg, pp. 79-40; 112; 188); — et qu'on sent, à travers tout cela, l'écrivain de race.
II. L'œuvre littéraire de Pascal avant 1656. — A. De la valeur proprement littéraire des opuscules non scientifiques. — Que toutes les qualités déjà notées dans les ouvrages scientifiques se retrouvent ici,
avoc un degré de plus. — Sombre beauté poétique de la Prière pour le bon usage des maladies (Cf. surtout éd. Bnmschvicg, pp. 57,58, 62), — et que, pour rintimité et la profondeur de l'inspiration, pour l'éclat des images et pour l'impérieuse variété des mouvements, il n'est pas, dans Lamartine et dans Hugo, de page lyrique plus frémissante et d'une plus conUujieuse émotion (Cf. dans les Co)iteinplaiions de Hugo la pièce A Villequiers) ; — en rapprocher le début de l'opuscule sur la Conversion du pécheur, le Mémorial^ et (surtout s'il est de cette époque) le Mystère de Jésus. — Finesse et ingéniosité piquante de la forme dans le Discours sur les passions de t amour. — Variété, aisance spirituelle et éloquence entraînante de \ Entretien avec M. de Saci : que le style de Pascal • y traduit avec une aussi admirable souplesse la roideur stoïque et l'élévation morale d'Epictète que la grâce voluptueuse et le nonchaloir de Montaigne.
1. Deux hypothèses peuvent se présenter touchant Y Entretien avec M. de Saci : ou bien il a été rédigé par Fontaine sur des notes laissées par Pascal (Pascal, on le sait par les Pensées, préparait ses « Conférences à Port-Royal ») ; ou bien Fontaine l'aurait reproduit de mémoire, d'après des souvenirs plus ou moins anciens. Dans l'un et l'autre cas, c'est bien Pascal que nous entendons parler : à l'accent, — j'allais dire au geste du discours, il est impossible de s'y méprendre. Et, dans la dernière hypothèse, la vivante parole de Pascal, en s'imprimant en traits de flamme dans la mémoire du pieux secrétaire, aurait produit ce miracle de le transformer lui, le pâle et médiocre écrivain, en un véritable émule de Platon.
Aucun écrivain de profession n'a reçu en partage des dons plus divers et plus rares que cet écrivain improvisé de trente-trois ans.
B. Des vues philosophiques qui se dégagent des opuscules littéraires de Pascal, et de leur importance pour éclairer \es Pensées; — qu'elles rejoignent et complètent celles que nous avons tirées des opuscules scientifiques. — Ces derniers nous ont comme acheminés au seuil de l'ordre humain et de Tordre divin et aux « réflexions qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même » (éd. Brunschvicg, p. 184).
1° Le Discours sur les passions de Vamo^ir: qu'on a pu dire qu' « il nous présente comme une transposition profane de la philosophie des Pensées » (F. Rauh, art. cit., p. 196). — Comparaison du Discours avec le Traité des passions, de Descartes (1649), que Pascal n'a pu ignorer, et dont il pourrait bien s'être inspiré. — L'amour, la beauté relèvent, d'après Pascal, de l'esprit de finesse, non de l'esprit géométrique ^ ; — conséquences lointaines qui vont résulter de cette vue : la philosophie de Vintuition substituée à la philosophie des
1. Cette idée, que la « raison pure » est impuissante à rendre compte de l'amour et de la beauté, que ce sont là des réalités « d'un autre ordre », fait, comme l'on sait, le fond du Génie du Christianisme. Et nous la retrouverons (voir plus loin) jusque dans Taine.
« idées claires et distinctes » ; — richesse psychologique du Discours : l'opuscule mérite une place dans l'histoire de la littérature moraliste du xvii^ siècle, entre les Maximes de La Rochefoucauld et les Caractères de La Bruyère (Cf. Sully Prudhomme, art. cit., G. Michaut, éd. cit. du Discours, et E. Faguet,«r/. cit. sur Pascal amoureux). 2° V Entretien avec M. de Saci^ : s'il est vrai qu'il contient « la clef des Pensées ))?(Havet.) La psychologie prise comme base et comme critérium : la vraie doctrine est celle qui explique le mieux la nature humaine ; — que, d'après Pascal, les pyrrhoniens et les dogmatiques ne nous fournissent qu'une vérité partielle, — et que le christianisme, étant seul capable de résoudre, dans son intégrité, le problème posé, de concilier ces contradictions, et de fondre ensemble ces vérités partielles, nous fournira donc seul la vérité totale que nous cherchons. — Que cette marche dialectique sera celle que suivra Pascal dans les Pensées. — Sa large impartialité à l'égard des doctrines adverses ; — mais qu'il est pourtant visible que, s'il n'était pas chrétien, il inclinerait du côté d'Epictète, « qui mériterait d'être adoré », plutôt que du côté de Montaigne-,
1. Voir le texte critique de V Entretien que M. Joseph Bédier a établi dans ses Etudes critiques (Paris, A. Colin, 1903).
2. 11 faut rapprocher du jugement que Pascal porte sur Montaigne celui qu'a porté sur l'auteur des Essais Guillaume Guizot dans
III. Pascal au complet en 1656. — A trente-trois ans, Pascal nous apparaît déjà comme un génie scientifique, philosophique et littéraire de premier ordre.
— En lui s'unissent à un rare degré l'esprit géométrique et l'esprit de finesse. — Il a l'ironie, l'éloquence, la poésie; — il connaît « l'art de persuader » ; — il aune singulière puissance de logique et de dialectique; — et la passion, une passion brûlante et exaltée par la maladie, vient encore enilammer et colorer tout cela. — Enfin, il est déjà en possession de ses idées maîtresses, et d'une vaste et profonde expérience de la vie et de l'homme.
— Qu'il est facile de prévoir qu'un génie ainsi doué et muni ne pourra frapper que de grands coups ; — et qu'il fait songera Rousseau au moment où va « éclater » son premier Discours : que Pascal et Rousseau sont bien des personnalités de même trempe.
l'ouvrage posthume qu'on a eu l'heureuse idée de publier récemment (Guillaume Gui/.ot, Monlaifjne : Etudes el fraqmoils, œuvre posthume publiée par les soins de M. Auguste Salles et avec une prélace de M. Emile Faguet. Hachette, 1899). — Guillaume Guizot avait conunencé, ainsi que Pascal sans doute, par être très épris de Montaigne ; mais une longue pratique et surtout, je pense, l'expérience de la vie avait fini, — comme Pascal encore, — par le rendre quelque peu sévère pour son auteur favori. Et, sans marcliaiider son admiration à l'écrivain, il a eu le rare courage de dire que sa philosophie est superficielle, insuffisante, — et peutêtre dangereuse.