LEUR ORICINE ET LEUR HISTOIRE
I. OrigineçLSOurçes et histoire intérieure du livre. — A. Origine du livre. — Témoignages insuffisamment précis, sinon de M""" Périer (éd. Brunschvicg, p. 18), toutou moins d'Etienne Périer {ici., p. 304), et de Marg. Périer [Lettres., etc., p. 456) touchant l'époque à laquelle Pascal aurait « conçu lo dessein » d'une Apo/oc/ie de la religion chrétienne. — La tradition en rapporte avec M""" Périer la première idée au miracle de la Sainte-Epine (1656), et telle est aussi l'opinion de M. Brunschvicg : « C'est au miracle de la Sainte-Epine qu'il convient de rapporter l'origine de V Apologie » (p. 256), et de M. Lanson (art. de la Grande Ency-
clopédie,^. 27;) — M. Brunetière {Manuel, p. 161) on fait une suite naturelle de la seconde conversion (1654)1 ; — Faugère (l'* éd. des Pensées, t. I, p. Lxii-Lxin) et J^bbé Maynard (t. Il, p. 6-7), la rattachent à la période mondaine (1651-1654). — Qu'on pourrait, avec autant de vraisemblance, dater les premières intentions apologétiques de Pascal de l'époque de la première conversion, d6iG-1648 (voir la/F^ Leçon); — et que cette hypothèse nous permettrait de voir dans les Pensées non seulement l'œuvre maîtresse de Pascal, mais encore le résultat lointain, de bonne heure entrevu et longuement poursuivi, de ses réflexions les plus intimes et les plus constantes, raboutissemenl d'un projet lentement conçu et mûri, et dont la réalisation, parfois entravée, mais en fin de compte encouragée et hâtée par la vie, devait être pour lui l'accomplissement d'un véritable devoir, à la fois intellectuel et moral : quelque chose d'assez analogue à ce qu'est V Esprit des Lois dans l'œuvre de Montesquieu, une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mur, le livre où l'on se met tout entier, avec toute sa pensée et toute son expérience de la
1. M. Boutroux (op. cit., p. 95) se range, lui aussi, à cette opinion. Mais le même écrivain ne parait pas très éloigné d'accepter l'hypothèse que j'ai proposée quand il écrit ; « La vraie cause (de l'Apologie) était dans tout le passé et dans le génie de Pascal » (p. 141).
vie. — Cette hypothèse a de plus l'avantage de concilier entre elles toutes les autres ; — et rien n'est plus naturel qu'une idée de ce genre germant dans l'esprit d'un chrétien comme Pascal. Son «cas», en effet, n'est pas isolé dans l'histoire religieuse et littéraire, et il y a plus d'une Apologie dont l'idée première a été liée au fait d'une conversion : sans parler des convertis devenus apologistes de profession (un saint Augustin, un Lacordaire, un P. Gratry, etc.), comparez Chateaubriand concevant, après sa conversion, son Génie du Christianisme,— et, dans un sens tout opposé, Renan formant le projet d'écrire une histoire toute rationaliste des Origines du Chris tianis?ne presque sur les bancs du séminaire (Cf. Ave7iir de la science, p. 272, et Souvenirs d'enfance et de jeunesse,^.2^Z).
B. Les sources des Pe/i5t'^6^ — Qu'on peut en distinguer de trois sortes :
1° Les sources théologiques : les Écritures, dont Pascal était un lecteur assidu, et qu'il savait presque
1. Sur cette question assez délicate, — en attendant la publication du Mémoire dont j'ai parlé p. 13, — on trouvera des pages fort intéressantes et pénétrantes dans Vlnlroducfion de M. Brunschvicg à sa grande édition des Pensées (Cf. T. I, p. lxvii-xcv, le chapitre intitulé Lectures el influences). Les intluences que l'ingépieox historien distingue sont celles de Montaigne, de Raymond SeLon. de Charron, de Méré, de Miton, àe VAugustinus, Avl Piigio fidei et enfin de l'Ecriture Sainte. A propos de cette dernière inQuence, M. Brunschvicg écrit : « Pascal est, à la lettre, le dernier prophète d'Israël. »
par cœur (Cf. M™" Périer) ; — que l'influence exercée sur lui par cette lecture n'a pas encore été assez étudiée, et que, de même qu'on a écrit tout un livre sur Bosmet et la Bible [Vahhé de laBroise), on pourrait aussi en écrire un sur Pascal et l'Ecriture : l'accent religieux, biblique et évangélique dans les Pensées ; — le lyrisme. — Si l'on y joint les Epîtres de saint Paul, les œuvres de saint Augustin ^ r4l<giistiniis de Jansénius, on a là la substance de la pensée religieuse et du mysticisme^de Pascal, — Qu'il faudrait aussi tenir compte, parmi les sources des Pensées^ des autres lectures et conversations jansénistes de Pascal ; — mais qu'il paraît avoir peu 1 Li et même un peu dédaigné les scolastiques (Cf. Pen-
1. Un critique distingué, M. Edouard Beaulils, me signale à ce pi'opos un intéressant rapprochement qui semble bien avoir échappé aux divers éditeurs des Pensées : « Le mot célèbre, écrit-il, de Jésus à l'âme pleurante : « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé » résume le chapitre xviii du livre X des Confessions de saint Augustin. » — Le chapitre, dans la traduction d'Arnauld d'Andilly (1649), que Pascal eut probablement entre les mains, débute, en elï'et, par ces mots : « Si je vous trouve, mon Dieu, hors de ma mémoire, il faut donc que je vous aye oublié. El comment vous puis- je trouver si je ne me souviens pas de vous? » Ailleurs, au chapitre xx, je trouve une phrase qui rappelle de plus près encore peut-être celle de Pascal : « Mais ce n'est pas ce que je veux chercher maintenant, n'estant en peine que de savoir si la vie bienheureuse est dans la mémoire : Car nous ne Vaimerions pas si nous ne la connaissions point. » Mais ces belles et touchantes formules sont un peu noyées dans les longs développements de saint Augustin. Pascal, en les reprenant, en les résumant d'une manière si saisissante, en les isolant aussi, surtout en les plaçant dans la bouche de son Dieu, les a inventées une seconde fois.
l'homme, l'œuvre, l'influence i21
sées, M. 952, — B. 61 )^ — Autres sources secondaires des Pensées : le Puf/io fidei du dominicain espagnol Raymond Martin (xm^ siècle), l'une dos meilleures apologies du moyen âge CDntre Jes Juifs (imprimée en 1629) ; — le De veritatereligionis christianœ de Hugo Grotius (1629j — traduit six fois en français de 1636 à 1659); — un certain nombre d'ouvra^esjle^saint^Fran^ojs de Sales, entre autres le Traité de Vamouvde /)/cMj^Cf^F^Strowskij op. ci/.).
— Qu'un apologiste de professiQa-trmiyerait sans doute un tel bagage insuffisant, mais que le génie si naturellement et si profondément chrétien de Pascal aurait, en somme, assez aisément suppléé aux lacunes de son érudition théologique. — Comparaison à cet égard de Bossuctct de Pascal apologistes;
— et que Bossuet est assurément plus savant et mieux informé; — mais que, si Pascal avait eu les « dix années de santé » qu'il réclamait pour achever son œuvre, il est vraisemblable que son érudition, même Ihéologique, eût laissé peu de choses à désirer ; et, qu'après tout, il abien connu et beaucoup^pratiqué les textes qui sont à la base et constituent comme l'essence môme du christianisme.
1. 11 partageait à cet égard les sentiments de la plupart des jansénistes, à commencer par Jansénius lui-même (Cf. Auguntinus, Liber proœmialis, cap. m, col. 5; cap. vi, col. M; cap. viii, col, 19, etc.). Voir aussi Monchamp, Ilisloire du cartésianisme en Belgique, Bruxelles, 1880, p. 100-loa.
^Les sources laïques. — Les anciennes lectures profanes de Pascal. — Montaigne: son pseudo-sçepticisme; étonnante action qu'il a excercée sur Pascal^ : « On peut dirc àbien peu près que tout ce qui n'est pas proprement théologique dans les Pmsées est deMontaigne » (Faguet :XVP Siècle,]). 420. — Cf. du même: XVIP Siècle, p. 41-48). — Que ce j ugement sommaire ne tient pas assez compte d'abord de Charron, lequel a repris avec plus de sérieux et d'esprit de système le dessein vaguement apologétique de Montaigne [Apologie de Raymond de Sebonde) et, dans ses à^uxTraités des Tirais vérités et de la Sagesse et ses Discours chrétiens, nous achemine peu à peu à Pascal^ ; — puis, et surtout d'Epictète, et de son traducteur et commentateur Du Vair : et qu'on trouve chez ces deux écrivains un vif sentiment de l'effort moral et de la dignité de la pensée humaine qui a passé dans
1. Pascal parait a:ïXLuUu lesJï.ss«ii dans l'édition de lG3o (1 vol. in-folio : c'est celle que M"" de Gournay a dédiée à Richelieu), et dans l'édition in-S" de 1636 (Cf. Pensées, éd. Havet, t. I, p. 76, n. 1, et Brunschvicg, grande édition des Pensées, t. I, p. lxviii). « Que ne donnerait-on pas, a dit Guillaume Guizot {op. ci/., p. 119), pour avoir les deux exemplaires des Essais sur lesquels a travaillé l'auteur des Pensées!» — Oui, surtout s'ils contenaient des notes de sa main.
2. Sur les emprunts de Pascal à Charron, voir les notes des deux éditions Michaut et Brunschvicg, surtout cette dernière (j'entends la grande édition) qui, dans les notes de son commentaire, indépendamment de son apport personnel, synliiélise la plupart des recherches et découvertes antérieures. Cette édition est capitale pour qui veut étudier d'un peu près les « emprunts » de Pascal.
l'homme, l'œdvre, l'influence 123
les Pensées fie « roseau pensant », la « science des choses extérieures », etc.)^ — Influence aussi des Lettres et Traités de Balzac (surtout le Socrate chrétien)^. — Or, tout cela, c'est l'art, c'est l'observation morale, c'est l'esprit de finesse, c'est la sagesse antique, déjà illuminée par le christianisme, sous sa forme la plus séduisante et la plus haute. — A ce point de vue, V Apologie a toute une partie de ses origines dans la littérature profane antérieure, et Pascal s'estjvisiblement assimilé tout ce qui, chez les écrivains ses devanciers, ou ses contemporains, se rapportait à son dessein : avant lui, l'idée d'une Apologie surtout laïque du christianisme était dans l'air; plusieurs l'avaient entrevue et presque ébauchée : Pascal a bénéficié de tous ces etTorts; il a recueilli et coordonné, il a fait converger vers son objet principal tous ces éléments épars, tous ces rêves flottants, toutes ces velléités de la pensée laïque, et il en a enrichi sa conception propre du christianisme.
1. Peut-être aussi Pascal a-t-il lu, non sans profit, la Morosophie et les Considérnlions des quatre mondes, de Guillaume de la Perrière, Tolosain, Lyon, 1553 (Cf. E. Parturier, Une Source probable du fragment de Pascal sur Vinfini en petitesse. Revue d'Iiisl. litt. de la France, 15 avril 1900), et le De contemplu mundi de Pétrarque (cf. R. Harmand, les « Pensées » de Pascal et le « De contemplu mundi » de Pétrarque, Revue d'hist. liltér. de la France, janviermars 1904, p. 104-107).
2. Avec un peu de bonne volonté, on peut considérer les douze discours religieux qui composent le Socrate chrétien comme les fragments d'une sorte d'^poicy/e laïque du christianisme.
(^ Les sources personnelles. — Que Pascal aurait mis dans son œuvre toute son âme — et toute sa vie antérimire. — Toute sonjàme : sa vastfLel puissante intelligence, éprise de réalité positive et affamée de certitude ^, — son imagination de poète-logicien, — sa mélancolie profonde et un peu maladive, — son ardeur d'apostolat et son besoin de se déjienser pour une noble cause, une cause qui avait d'ailleurs à ses yeux l'approbation formelle de Dieu (le miracle), — toutes les tendresses volontairement refoulées et comprimées de sa nature (Cf. M™'' Périer), et par dessus tout, Pamour exalté qu'il éprouvait pour Celui qui lui avait dit : « Va, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. » — Toute sa vie antérieure : sa vie de savant,— de « mondain», — et de chrétien; — vaste expérience que suppose une vie aussi largement développée en tous sens.
Qu'il est bien difficile de concevoir une àme plus riche ejjlus profonde, une existence plus diverse et plus complète, — et qu'une œuvre où allaient se fondre tant d'éléments opposés, tant de sentiments, tant d'idées et tant d'expériences, ne pouvait manquer d'avoir un accent, une force et une portée incomparables.
1. Cf. cette ligne si significative du Mémorial : « Cerlitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. »
l'homme, l'œuvre, l'influence 125
^^ Histoire Jntérieure dos Pensées. — Meme si l'on admet que l'idée première, jle YAjmlogie date de 1648, il est hors de doute qu'elle dut subir bien des transforniations successives, s'enrichir,' chemin faisant, de bien des ideej__noLUvelles : aucun génie n'ayant été plus ouvert et plus docile, que Pascal aux leçons de la vie et de l'expérience.
Il est assez vraisemblable qu'il ait d'abord songé à réfuter les savants et les philosophes, tous ceux qui étaient tentés de se laisser séduire aux paroles spécieuses du frère Saint-Ange, aux raisonnements d'EjHctète et de Descartes, et qiii proclamaient plus ou moins formellement la suffisance métaphysique et morale de la raison naturelle des dogrnatiques^
A fréquenter ensuite les gens du monde, les « libertins », les Méi'é, Mitqn, Desbarreaux et autres disciples de Montaigne, il dut concevoir l'idée dcyesj^onyertir à leur tour : il semble même que ce sont contre eux, les ;< athées », qu'il ait voulu diriger son principal effort : témoignages / concordants de M""" Périer (éd. Brunschvicg, p. 18), d'Etienne Périer [ici., p. 314), de Marg. Périer [Lettres, etc., p. 456).
Que cette double intention fait le fond de YEiiiretien aveji M. de Saci ; — et que, d'après ce texte, Pascal se serait surtout servi, contre ces
deux catégoxias. d'adversaires, d'arguments philosgphJQues et psychologiques.
Jusqu'à quel point la polémique des Provinciales aurait-elle laissé des traces dans les Pensées ? — Uq mot de M. Brunetière {Manuel, p. 160), a propos des dernières Lettres, sur « l'étroite soudure, et trop inaperçue, qui s'y fait de la conclusion des Provinciales au dessein général des Pensées » ; — et qu'il n'est pas douteux (Cf. Et. Périer dans éd. Brunschvicg, p. 314) que VApologi^ eut été aussi dirigée^ontre les jésuites. — Mais qu'il ne faut pas exagérer ce ppjnt de vue, comme on l'a fait récemment [Cf. M. Souriau, Pascal, 1897, et même M. Brunschvicg dans sa grande édition des Pensées) : les Pensées ne sont qu'accessoirement une Apologie du jansénisme, et on ne saurait, à cet égard, les comparera V Institution chrétienne, — le livre de Calvin, avant d'être une Apologie du christianisme, étant essentiellement une Apologie du calvinisme. 11 est même probable que, si Pascal avait pu achever son œuvre, les arguments contre les Juifs et contre les protestants y eussent tenu plus de place que la polémique contre les jésuites'. — Contre
1. Ceci ileiuande peut-être quelques mots d'explication. Parmi les Penfiées, telles qu'elles nous sont parvenues, on en trouve un certain nombre se rapportant aux jésuites, d'autres aux Juifs, mais presque aucune ayant directement trait aux protestants. En fautil conclure que Pascal, se dispensant de suivre l'exemple que lui
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ces divers adversaires, Pascal aurait eu recours à des arguments thcologiqiies et historiques, ainsi qu'en témoignent les Pensées.
Inlluence du miracle de la Saint-Epine sur la composition des Pensées : — si Pascal hésitait encore à entreprendre son Apo/ogie, à partir de ce moment, il n'hésite plus ; et il lui tarde dès lors de pouvoir se mettre à l'œuvre : d'où, en partie, la brusque interruption des Provinciales. — A cet
avait donné Charron dans son Traité des Trois vérités, n'aurait pas rompu quelques lances avec les théologiens réformés? Ce serait d'autant plus invraisemblable qu'en sa qualité de janséniste, il devait avoir à cœur (Cf., d'ailleurs, les Provinciales) de se laver du reproche d'hérésie si souvent adressé à son parti, et de séparer nettement sa cause de celle de Calvin : au reste, Etienne Périer nous dit en propres termes que Pascal se proposait aussi de combattre les « hérétiques », et il eût certes été fort curieux de voir l'auteur des Pensées esquisser déjà à sa manière VHistoire des Variations. Si donc Pascal n'a pas parlé des protestants, c'est sans doute tout simplement parce que la mort ne lui en a pas laissé le temps. .Mais, d'autre part, si, comme on l'a prétendu, VApologie ne devait être qu'une simple reprise des Provinciales, comment expliquer que, parmi les fragments qui en subsistent, on trouve — à ce point de vue — tant d'« inutilités » ou de « superfluités », et que par contre, à côté des notes relatives aux jésuites, on n'en rencontre pour ainsi dire aucune qui soit relative aux protestants? Il est plus simple de supposer, avec d'excellents juges, que les fragments où il est fait allusion avix jésuites sont, pour la plupart, des rognures des Provinciales, et que Pascal n'était pas homme à discuter éternellement la question des cinq propositions. — Quant aux discussions contre les juifs, elles nous étonnent peut-être un peu aujourd'hui: mais elles s'expliquent fort bien historiquement; et les préoccupations qu'elles manifestent sont, dans l'œuvre de Pascal, l'un des rares legs de la vieille apologétique. — Voir aussi à de ce sujet dans les œuvres de Bossuet.les sermons de l'époque de Metz, doi]^ plusieurs, — c'est non pas Bossuet, comme on l'a dit, mais sonjieveu, qui a écrit ces mots en tête du sermon sur Jésus- Christ objet de scandale, — sont dirigés « contre les juifs », la seconde partie du Discours sur l'histoire universelle, etc.
événement se rattachent directement aussi (Cf.
M"" Périer) les « pefisdes sut les miracles »,
Gomment furent composées les Pensées (1657-
1662) : témoignages de la famille et des amis de
Pascal. — Que les fragments qui nous sont parve- ^ , ...
nus ne représentent qu une assez minime partie
1 sinon des notes, au moins des réflexions qu'avait
recueillies Pascal sur le sujet qu'il méditait : — ce
sont de simples matériaux^ et des matériaux très
incomplets réunis par Pascal dans les intervalles de
\ sa maladie. — Que Pascal semble avoir surtout
travaillé à son Apologie en 1657 : souff"rances
intolérables des quatre dernières années; — que
■ toutes les pensées de cette dernière période sont autant d'héroïques victoires du <( roseau pensant » sur « ce qui le tue ».
Qu'il est peu probable que, lorsque mourut Pascal, le plan définitif de son ouvrage fût arrêté dans son esprit. — La (( conférence » de 1657 ou 1658; — et combien il est regrettable qu'un Fontaine ne nous en ait pas sur-le-champ transmis le souvenir.
. — Que la Préface de Port-Royal^ par Etienne Périer elle Discours sur les Pensées de M. Pascal par Fil-
! leau de la Chaise nous en ont pourtant conservé
' quelque lointain écho ; — et que ce dernier texte'
1. Le Discours de Filleau de la Chaise devait, on le sait, servir primitivement de Préface à l'édition de Port-Royal. Etienne Périer,
devrait figurer dans toutes les éditions modernes (les Pensées au même titre que V Entretien avec Sacî et les Discours sur les grands, certaines pages n'étant nullement indignes de celui qui les a inspirées. Cette première esquisse du dessein de V Apologie nous offre la synthèse des principaux éléments successifs que nous avons cru pouvoir jusqu'ici reconnaître et distinguer en étudiant la lente élaboration et la genèse de l'œuvre' ; — que cette esquisse, ne faisant aucune allusion à l'argument tout scientifique du pari, on peut conjecturer, avec M. Brunschvicg (p. 257), que l'origine Aqs jiensées qui traitent ce sujet est postérieure, et qu'elles doivent dater de l'époque oii Pascal trouvait la solution du problème de la /?oz//(?//(? (1658-59)'^.
« le plus opiniâtre Auvergnat qui fut jamais », réussit à la faire rejeter et à faire accepter la sienne. M. Brunschvicg, dans sa grande édition des Pensées (t. I, p. cxcix-ccxxxix) a écouté et réalisé le vœu que j'exprimais ici, et il a opéré une réconciliation posthume entre Filleau de la Chaise et Etienne Périer en reproduisant leurs deux Préfaces à la suite l'une de l'autre.
1. Voici comment Taine, dans ses Noies inédites, résume la conférence de 1658 :
« Plan des Pensées {Discours de Pascal à ses amis, publié en 1669) :
1°) Examen de la nature humaine. Lui montrer sa faiblesse, son ignorance et ses besoins, ses contradictions ;
2°) Adresser l'homme à toutes les religions du monde. Lui montrer leur faiblesse, excepté pour une, la chrétienne ;
3") Montrer que la religion chrétienne donne à tout des solutions. »
2. M. Lanson {Grande Encyclopédie, art. Pascal) va même jusqu'à soutenir que le fragment du pari « n'a peut-être jamais été destiné à l'apologie et n'est vraisemblablement qu'une esquisse d'un
Philosojihiqiie oupsychologique ^ — thrologique ou historique^ — scientifique va^vae, V Apologie de Pascal aurait été revêtue de ces trois caractères ; — elle se serait adressée aux divers milieux qui lui avait été donné de connaître et de fréquenter, et qui ont comme laissé leur empreinte successive sur Tœuvre qu'il n'a pu achever.
(jl.^ Histoire littéraire des « Pensées^ ». — A. L'édition de Port-Royal {i67(J) : difficultés politiques, théologiques, littéraires, familiales que rencontrèrent les éditeurs, et sévérité aussi injuste que facile qu'on a montrée, après Cousin, à leur égard; — renonçant à restituer le plan du livre et ne voulant pas publier les fragments dans le désordre où ils les avaient trouvés, ils adoptèrent une solution moyenne : réunir sous divers chefs les principales
discours ayant en vue la conversion de certaines personnes ». Et un peu plus loin il déclare que « cet étranj^e morceau était destiné sans doute à faire ett'ort sur quelque géomètre libertin ». — L'hypothèse est ingénieuse : n'est-elle pas un peu téméraire? Pour ma part, je me refuse à l'accepter jusqu'à plus ample informé : si elle était fondée, je ne m'expliquerais guère que les éditeurs de Port-Royal, qui devaient savoir à quoi s'en tenir, eussent fait figurer le fragment dans leur édition. Nous ne savons pas, j'en conviens, raccorder toujours entre elles les diverses pièces de l'œuvre de Pascal. Mais lui l'aurait bien su; et il est de toute prudence de ne pas trop chercher à se substituer à Pascal.
1. Toute cette histoire est excellemment résumée dans Vlntroduclion que M. Brunschvicg a mise en tête de sa grande édition des Pensées (t. I, p. iii-xli). Le même volume renferme toutes les principales Pièces juslificatives.
L HOMME, I, ŒUVRE, l/iNFLUENCE 131
pensées, en mettant en relief la partie religieuse. Détails sur la confection de l'édition (Cf. Sainte- Beuve) : Etienne Périer obtient un privilège (27 décembre 1666); — l'impression achevée (2 janvier 1670), le livre parut dans le mois sous ce titre : Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont esté trouvées après sa mort pariny ses papiers (à Paris, chez Guillaume Desprez, 365 p., 41 if. préliminaires et 11 £f. de table; c'est l'éd. iwincèpsK — Le problème bibliographique des Pensées et les cinq éditions de 1669 et 1670 (Cf. Michaut, p. lxv, et V Avant-propos de l'éd. de la librairie des bibliophiles). — La Préface d'Et. Périer. — Détails sur cette édition qui est demeurée pendant plus d'un siècle l'édition-type des Pensées.
Succès de l'ouvrage : la 2' édition (1670), la 3' (1671), sans changement dans le texte. — La i" édition « augmentée de plusieurs pensées du mesme autheur » (1678), avec les deux Discours de Du Bois de la Cour (Filleau de la Chaise) [déjà publiés séparément en 1672 avec un autre opuscule : Qu'il y a des démonstrations, etc.]. — Nouvelle édition,
1. Ce texte a été reproduit dans l'édition qu'a donnée en 1874 la librairie des bibliophiles. — Il existe deux contrefaçons de l'édition princeps, toutes deux la reproduisant page par page pour le texte, toutes deux datées de 1610, l'une probablement sortie des presses de Grenoble, avec le chilire de Desprez assez mal imité, l'autre, avec un tleuron à la place du chiilre de Desprez.
<( augmentée de plusieurs pensées du mesme autheur », Paris, Desprez, 1683. — L'édition hollandaise de 1684 (chez Wolfgang, à Amsterdam) contient la Vie de Biaise Pascal, par M™" Périer; — l'édition française de 1687 (Paris, chez Desprez, et Lyon, chez Roux), comprend la Vie, mais reproduit pour le reste l'édition de 1678.
Découvertes successives de nouveaux fragments de Pascal: en 1670, les Trois Discours sur les grands dans le livre de l'Education d'un prince de Nicole ; — en 1727, des Pensées sur les tniracles dans la 3^ lettre de Colbert, évêque de Montpellier à l'évêque de Soissons; — en 1731, dans la Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire (t. V, 2^ partie) du P. Desmoleis, V Entretien avec M. de Saci, des fragments de VArt de persuader et de V Amour-propre, et une Siiite de Pensées.
Les réimpressions hollandaises des Pensées et les réimpressions françaises, 1700, 1714 (celle-ci augmentée de plusieurs pensées nouvelles), 1715, etc., reproduisent, à peu de chose près, l'édition de Port-Royal.
B^ Première réaction contre l'édition de Port- Royal. — L'édition « philosophique » de Gondorcet (1776) donne quelques pensées nouvelles, mais supprime la plupart des pensées édifiantes ; — le
l'homme, l'œuvre, l'influence 133
commentaire pitoyable de Gondorcet et son singulier Éloge de Pascal. — L'édition fut réimprimée en 1778 avec des Remarques de Voltaire (Cf. sur cette édition les justes réflexions de Chateaubriand dans le Génie du Christianisme ^\W partie, liv. ll,chap.vi, et la note D à la fin du volume') : l'édition de
Gondorcet a été réimprimée, avec Y Eloge, mais sans les notes de Voltaire et avec quelques notes, assez rares d'ailleurs, de Naigeon dans V Encyclopédie méthodique [Philosophie ancienne et moderne., t. III, article Pascal)., Paris, H. Agasse, an 11, in-4" : Naigeon nous apprend dans l'introduction qu'il a mise à cet article que Gondorcet se proposait quand il est mort, de refondre son édition et son Eloge., et d'y exprimer cette fois sans réticence toute sa pensée sur Pascal.
L'édition Bossut (1779), plus complète que toutes les autres, remanie les divisions de Port-Royal et classe les Pensées en philosophiques et religieuses ; — fortune de cette édition.
L'édition peu connue et curieuse de l'abbé André (Nyon, Paris, 1783-1787), prernjer essai d'édition critiquej intermédiaire entre Port-Royal et Rossut.
L'édition de l'abbé Ducreux, Pensées et Réflexions extraites de Pascal sur la religion et la morale (2 vol. pet. in-18, Paris, de l'imprimerie de Monsieur; chez Royez, libraire, 1785) : premier, ou l'un des
d34 PASCAL
premiers essais de restitution du plan de Pascal avec des variantes tirées des jnanuscrits (Cf. sur cette édition Victor Giraud, Sur une édition peu connue des Pensées de Pascal, Rev. criiist. littèr. delà France^ avril-juin 1903 et voir plus loin YApjjeîidice II).
L'édition Frantin (Dijon, Lagier, 1835; Paris, 18G3, 1870) : nouvel essai de restitution du plan de Pascal : opinion de Reuchlin(o/j. cit., p. 387) sur cette édition.
Miî/i Seconde réaction contre le texte de Port-Royal — Le Rappo?'t de Cousin et la « découverte » du manuscrit autographe des Pensées (1842).
Les éditions savantes : Faugère (1844; 1897), l""" édition à peu près complète, avec essai de restitution; — Havet (1852j^!^^.,.1897) : retour aux divisions de Bossut et à l'esprit, d'ailleurs élargi, de Gondorcet^; — Molinier (1876-80), recension nou-
1. Taine, que jaime, comme l'on voit, beaucoup à citer, ne s"y était pas trompé. Dans une lettre du 2i mars 1852 à Havet, qui lui avait envoyé son édition des Pensées, il écrivait : « Votre livre vient de me rendre i)Our une journée à la vie et au monde... Ce sont là les livres nécessaires. C'esl faire œuvre politique el travail de convertisseur que les écrire ; c'est montrer à nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié. On masque et on défifîure le monde passé, et il n'y a que ceux qui ont vécu dans les poudreux in-folios des Pères qui le connaissent dans toute son horreur. Les jansénistes sont les vrais écrivains du christianisme .. Ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de saint Paul, et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse de
l'homme, i/œuvre, l'influence 135
velle avec essai de restitution; — Michaut (1896): édition ^;?/(^/e^ après recension __nouvelle, publie les Pensées dans le désordre du manuscrit, la plus complète de toutes, ainsi que les deux éditions Brunschvicg (1897,^ 1904] ^ lesquelles joignent au mérite d'un excellent et très pénétrant commentaire, meilj^ur^et pbj^ richeju^ de Havet (je parle ici, bien entendu de la grande édition 2), celui
perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et le Dante est doux et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur la grâce, et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans l'enfer. Je ne sais si vous y ave: pensé, mais votre livre est un admirable traité de polémique. » {H. Taine, sa vie et sa correspondance, T. 1. p. 225).
1. Ces deux dernières éditions contiennent une quinzaine de pensées nouvelles. En voici peut-être la plus intéressante : « Toute condition et même les martyrs ont à craindre, par l'Ecriture. — La peine du purgatoire la plus grande est l'incertitude du jugement. — Deus atisconditus. » (M. 262, — B. 512).
2. La grande édition de M. Brunschvicg est excellente ; elle résume en les dépassant et en les complétant toutes les éditions antérieures; et à bien des égards, on la peut considérer comme définitive. Sur un point pourtant, elle appelle quelques réserves. L'interprétation qu'on nous y propose de l'œuvre de Pascal, très intelligente et très objective en général, ne nous satisfait pourtant pas complètement. On y sent une tendance — très discrète assurément, car l'auteur s'échappe rarement, et sa pensée comme son style sont la prudence mêmes, mais une tendance très réelle aussi, et où il ne faut voir sans doute qu'un noble souci de la vérité historique — à exiler un peu F*ascal sur « son rocher solitaire », à l'y laisser « sans postérité philosophique » et « sans postérité religieuse », bref, et pour parler sans métaphore, à enfermer, à cerner, à emprisonner Pascal dans son jansénisme, à en faire l'IiiiMune et l'apologiste exclusifs de son parti et de sa secte, l^our un historien de Pascal « qui ne veut être qu'historien », la gageure paraît un peu bien forte ; et, au reste, tout le présent livre, où l'on croit savoir le prix de la vérité et de l'exactitude historiques, a été écrit pour prouver par les faits et les textes qu'elle est insoutenable. Et puisque M. Brunschvicg veille avec un soin
d'un nouveau classement logique des PenséesK Les principales éditions confessionnelles : Astié (1856; 1883 : éd. protestante); — Rocher (1873; 3^ éd., 1879 : éd. catholique); — Didiot(2W., 1896); Guthlin (1896 : id., avec une très bonne introd.). S'il n'y aurait pas avantage, comme le voudrait M. Gazier [Op. cit., p. 609), à revenir à l'édition de Port-Royal, corrigée d'après les travaux modernes-?
jaloux, comme il le dit spirituellement, ne evacuetur ingenium Pasculis, puisque lui-même cite, en l'approuvant, la parole célèbre : Le silence est la plus (jrande des persécutions, nous lui poserons la simple question que voici : Si Pascal revenait parmi nous, quel est riiommage qui le toucherait le plus et le satisferait davantage? Celui de ceux qui relèguent pieusement son œuvre au Musée des antiquités historiques, et qui se croient quittes envers lui en l'enveloppant, comme disait Renan, dans le linceul de pourpre où l'on ensevelit les dieux morts? Ou bien l'hommage de ceux qui, s'inspirant librement de sa pensée, la mêlent à la vie et à l'action quotidiennes, et, en aj^ant éprouvé la profondeur et la puissance, collaborent de leur mieux à son œuvre apologétique? — Si l'on croit que Pascal serait avec les premiers, on devrait bien le dire nettement ; on devrait le prouver surtout. Nous attendons avec curiosité et avec impatience le Pascal dilettante, le Pascal indifférent à l'issue du combat qu'il faudrait nous montrer pour justifier cette thèse.
1. Mon collègue, ami et confrère en Pascal, M. Michaut, me dit que nous avons failli avoir une édition des Pensées par M. Charles des Guerrois, à laquelle Sainte-Beuve, dans une certaine mesure, aurait collaboré. L'édition avait été préparée presque tout entière ; l'introduction même avait été écrite, et en plus d'un passage on reconnaîtrait l'inspiration de Sainte-Beuve. M. Michaut, qui a écrit une étude considérable sur Sainte-Beuve, et qui a pu consulter les nombreux papiers du critique actuellement possédés par M. de. Spœlberch de Lovenjoul, nous parlera, je pense, plus longuement quelque jour de cette édition avortée.
2. Nous croyons savoir.que M. Gazier prépare une édition de ce genre.