‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence; notes d'un coursChapitre 31 sur 52 · IV. Delà valeur apologétique actuelle des « Pensées · texte numérisé non relu

IV. Delà valeur apologétique actuelle des « Pensées

— A. Gomment, il y a quarante ou cinquante ans,

1. Ne serait-ce pas le succès des Pensées de Pascal qui aurait inspiré i\ des éditeurs ingénieux du xviii" siècle l'idée de publier des Pensées du Père Bourdaloue. de la Compafinie de Jésus, sur divers sujets de relir/ion et de morale (o'' éd.; 3 vol. in-i2, 1746), et des Pensées sur différents sujets de morale et de piété, tirées des ouvrages de feu M. Massillon, évégue de Clermont, ci-devant prêtre de l'Oratoire, l'un des Quarante de l'Académie française (1 vol. in-l2, Paris, 1762)? — On sait enfin qu'on a retrouvé dans les papiers de Bossuet un certain nombre de Pensées clirétioines et morales, au nombre de deux cents environ, et auxquelles on prêterait sans doute plus d'attention qu'on ne le fait, si les Sermons

— qui sont les vraies Pensées de Bossuet — n'existaient pas. Deforis les a publiées le premier en 1778, au tome Vil de son édition, mais sans aucun ordre et parmi des fragments de sermons et divers opuscules qui auraient dû en être séparés. On les retrouvera, mais classées et très sobrement annotées, à la fin du tome VI de l'admirable édition criti([ue des Œuvres oratoires de liossuet, du regretté abbé Lebarq (Desclée et de Brouwer, Lille et Paris, 18!JU- IS'JC). — Je trouve enfin dans le Catalogue u" 169, d'octobre 1903, de la librairie Gougy, la curieuse mention que voici : « Singe de Pascal, s. 1. n. d., in-8, réglé, veau uiarb., dos orné, rel. anc, manuscrit de la fin du xvii" siècle, d'environ 200 pages. Trailé de morale, imité des Pensées de Pascal, qui, croyons-uuus. n'a pas été imprimé. »

on posait et l'on tranchait la question : « Gomme œuvre apologétique, on peut dire qu'il (le livre de Pascal) a fait son temps » (Sainte-Beuve, Port-Royal^ t. 111,1" éd., 1848; p. 333; — Cf. au tome III des éditions actuelles, page 414, note 1, le passage: «Voici, enfin, de la partd'un philosophe naturaliste... toute son ouverture », qui ne figure pas dans la l*"^ édition, — et l'appendice: Encore im débat sur Pascal, p. 614, sqq.) — Jugements analogues de Scherer : « L'apologie de Pascal est aujourd'hui nulle.... », — de Rambert : « Les coups du grand athlète ne portent plus » , — de Havet (éd. des Pensées, passim). — Protestations de Astié, Naville, etc. [Cf. aussi N. Recolin, Apologétique de Pascal dans le livre r/es" Pe;i.sp'e.s (thèse de théologie protestante), Toulouse, 1850].

Qu'assurément si l'exégèse, — la science des religions comparées, — l'histoire proprement dite doivent aujourd'hui faire partie intégrante de l'apologétique, il est bien certain que sur tous ces points, y Apologie de Pascal a vieilli. — Mais d'abord, qu'on aurait tort de juger des Pensées comme d'un livre achevé ^ ; — qu'ensuite, à prendre ces simples maté-

1. Nous n'avons même pas toutes les notes recueillies par Pascal. Il avait composé divers écrits sur la grâce et sur le Concile de Trente, dont le recueil est malheureusement aujourd'hui perdu. Son Abi'égé de la vie de Jésus-Christ a bien failli lui aussi avoir le même sort (Cf. la Pi^éface de l'édition Faugère des Pensées).

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riaiix tels qu'ils nous sont parvenus, on ne peut s'empêcher d'être frappé (Cf. surtout lessections VIll et XIII de l'éd. Brunschvicg- et V Abrégé de la Vie de Jésus-Christ par Pascal, éd. Michaut, Fribourg, 1896') de tout ce qu'en matière d'exégèse ou d'histoire religieuse ces notes témoignent de perspicacité et de soupçon des problèmes ; — et l'on peut affirmer que, si Pascal avait pu achever son livre, celuici n'aurait, pourl'époque, rien laissé à désirera ces divers points de vue. — Etant même donnée l'étonnante pénétration de son génie, qui sait si, aujourd'hui encore, son exégèse ne nous paraîti'ait pas moins» vieillie «que celle de Spinoza ou de Richard Simon, et sa philosophie de l'histoire aussi solide que celle de Bossuet ou de Voltaire? — Qu'en tout cas, l'exégèse, la science des religions et l'histoire même (au moins en tant i[\\e. science des faits) étant

1. Cet Abt'cyi' est une liaducliuii, ou plutùt une <^ liljie iniilalion » d"un opuscule latin de J.ansénius, la Séries Vilir J.-C. juxla ovdinem lempovum, (jui forme comme la conclusion du Telrateuchus, sive commenlarlus in sancta J.-C. Evanyelia (Cf. sur cette question une Lettre de M. Micliaut à M. Molinier dans la Revue critique du 24 mai 1891). — Ce travail, qui n'est d'ailleurs qu'un premier jet, était-il, dans la pensée de Pascal, destiné à la publication? Dans ce cas, il eût été la réalisation d'un projet qu'avait jadis conçu saint François de Sales, mais qu'il n'avait pu mettre à exécution : « J'ay pensé, disait-il, de faire encore quatre livres, dont le premier sera une version nette et en vulgaire des quatre Evangélistes, unys et alliés ensemble en manière de concordance, selon la suite des temps et des actions de Nostre-Seigneur. » (Histoire du bienheureux Finançais de Sales, par son nepveu Cliarles-Auguste , Œuvres de saint François de Sales, éd. L. Vives, t. II, p. 231.)

la partie accessoire, éternellement changeante et incessamment modifiable de l'apologétique comme du problème religieux, la vraie manière de poser la question est de se demander ce qui reste au point de vue psychologique ai philosophique de V Apologie de Pascal ; — et que ce point de vue tend heureusement à dominer de nos jours (Cf. entre autres : Weingarten, Pascal als Apologet des Christenthunis^ 1 Leipzig, 1863, — Gory, les Pensées de Pascal considérées comme apologie du christianisme , Paris , 1 883 , — et surtout Guthlin, op. cit., etc.).

B. Ce que pourrait être à l'heure actuelle une Apologie du christianisme adaptée aux besoins et aux exigences de la pensée contemporaine. — Il semble qu'elle devrait présenter trois principaux caractères et concilier entre eux trois principaux points de vue : le point de vue historique, le point de vue social, le pomidevue philosophique. — Historique : au courant des derniers résultats de l'exégèse et de la science comparée des religions, l'apologiste devrait mettre en relief la grandeur, Vunicitt' et la continuité du rôle historique du christianisme. — Social : il s'appliquerait à faire ressortir ce qu'on a déjà appelé (M. de Brémond d'Ars) « la vertu sociale du christianisme », et il montrerait que, depuis dix-huit siècles, on n'a pas

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encore trouvé d'autre moyen d'unir dans la communauté des croyances et des pratiques non seulement religieuses, mais morales, les humbles et les « habiles ». — Philosophique enfin : il établirait que l'ensemble des dogmes chrétiens enveloppe une conception générale de l'homme, de l'univers et de la vie aussi profonde que consolante, aussi satisfaisante pour la raison que séduisante pour le cœur.

On trouverait les éléments épars de ce nouveau Génie du Christianisme dans un certain nombre d'écrivains contemporains : d'abord, chez ceux qu'au point de vue de l'orthodoxie, on pourrait appeler^des apologistes du dehors : Tolstoï en Russie ; M. Balfour en Angleterre ; feu Charles Secrétan en Suisse; MM. Paul Desjardins (première manière), et Edouard Rod en France; — puis, chez quelques chrétiens laïques, des convertis pour quelques-uns, tous passionnément épris de haute vie intellectuelle et d'action morale et sociale : MM. Brunetière, Bourget, E.-M. de Vogiié ; feu L. OUé-Laprune, MM. Foasegrive [Catholicisme et Démocratie, le Catholicisme et la vie de l'esprit), Goyau [le Vatican; le Pape, les catholiques et la question sociale; Autour du catholicisme social) et Blondel (Cf. de celui-ci le livre de l'Action, et surtout la Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine

en matière d'apologétique et sur la méthode de la philosophie dans Vèlude du problème religieux^ et les discussions engagées à ce sujet dans la Bévue thomiste, la Revue de métaphysique , la Quinzaine, les Annales de philosophie chrétienne, les Etudes reliflieuse s^{Qu^ABi^Q(J et 1897) ; — enfin, chez divers ecclésiastiques de grand mérite, parmi lesquels il faut au moins citer les morts : Newman (^'.ss^y m aid of a grammar of assent; — Université sermons), M^"" d'Hulst, l'abbé de Broglie, etc.^-^ Cf. aussi V Apologie du christianisme au jmint de vue de la civilisation et des mœurs du R. P. Weiss (traduction franc., t. X, 1899), les articles et livres, déjà cités pour la plupart, de l'abbé Brémond, de l'abbé Laberthonnière, de Fabbé Baudrillart, de Fabbé Loisy, de Fabbé Klein, de M*^' Mignot (voir en particulier de celui-ci la troisième Lettre au clergé de son diocèse sur l'Apologétique contemporaine) et de Fabbé Bainvel. — Voir enfin Fabbé Gh. Denis, E.iposè d'une apologie philosophique du christianisme dans les limites de la nature cl de la révélation (Alcan, 1898), Fabbé B. Mano, h Problème apologétique (Bloud et Barrai, 1899), etc.

Que si maintenant nous comparons à celle esquisse tout idéale d'une apologétique en entière conformité avec les besoins de l'heure présente

les fragments de V Apologie de Pascal, nous constatons :

I" Qu'au point de vue Imlorique^ vu l'état d'inachèvement des Pemées, il y aurait actuellement peu de choses à y prendre ; mais qu'on ne saurait cependant s'empêcher d'être frappé de l'importance exceptionnelle 1 que, en sa qualité de savant, de physicien, j'allais dire de positiviste, Pascal attachait ù ce point de vue;

2" Qu'au point de vue social, aujourd'hui encore, on y trouverait peut-être plus d'un argument à

1. «Avec une admirable netteté de vue, il a posé la question comme elle devait être posée, comme lexégèse de notre siècle (levait la poser. Ce que les Strauss et les Renan ont essayé de remplir, c'est le cadre tracé par Pascal : prendre la religion comme un fait, la traiter comme telle à l'aide de la critique des témoignages et des documents, rechercher si le contrôle minutieux des faits laisse nulle part apparaître le surnaturel, c'est justement la méthode que Pascal, avant 1660, avait prescrite comme la seule capable de mener à un résultat certain. A cette date, poser le problème religieux comme un problème essentiellement historique et philologique, c'était un coup de génie. » (Lanson, Grande Enci/clopédin, arl. cil.). — Voir sur ce point le témoignage identique de Scherer (Mélanr/es dldsloire relif/ieuse, Paris, 1S60, p. 103). — On notera que Bossuet, un peu partout dans son œuvre, mais plus particulièrement dans la seconde partie du Discours s2ir l'histoire universelle, a suivi la voie ouverte par Pascal. 11 est vrai qu'il s'est ensuite ravisé et qu'il a eu peur des hardiesses de Richard Simon. On aimerait à croire que, si Pascal avait pu achever son œuvre, il eût été plus conséquent et moins timide. Bossuet, pourrait-on dire, à travers Richard Simon, a comme deviné Renan, et il a reculé d'épouvante. Pascal, lui, eût été homme à voir — ou à prévoir — par delà Renan. — Il y a, je le sais, une contradiction apparente entre ce que je dis ici de Pascal et ce que j'en dis à la note 1 de la page 100. Pour la faire disparaître, il suffit, je pense, de rappeler que, plus haut, je parlais du Pascal des Provinciales, et qu'ici je parle du Pascal des Pensées.

reprendre et à rajeunir (Cf. Pensées, M. 792, — B. 251);

3" Qu'au point de vue philosophique, les Pensées n'ont pour ainsi dire pas bougé, si personne encore ne nous a fourni une description psychologique plus exacte et plus profonde que Pascal de la nature humaine, et n'a dégagé du christianisme une vue de l'ensemble et du fonds des choses plus conforme à ce que Leibniz appelait perennis qusedam philosophia. — Que cela nous amène à étudier la philosophie des Pensées.

DIX-SEPTIEME LEÇOxN

LES u PENSÉES »

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