SEIZIEME LEÇON
LES « PENSEES
DE LA VALKUn APOLOGKTIQUE DR L ŒUVRE
Singulière complexité du problème ; — mais que la critique n'a pas le droit de l'éluder'.
I. Questions préjudicielles : du <( jansénisme »> et du « fidéisme » des « Pensées ». — D'après certains critiques [abbé Longhaye, Hisl. de la lilt. franc, au XVW siècle, t. II, p. In3-114; — Kreiten, Biaise
J. Sur la question qui a fait ]\>lijet de celte leçon, je ne saurais mieux faire que de renvoyer le lecteur à an article publié depuis l'impression de mon livre par l'abbé Laberthonnière dans la Revue du clergé français, du 1" février 1901, et intitulé l'Apologétique et la méthode de Pascal: l'article a ét^ recueilli dans les Essais de philosophie religieuse du même aiiteur (Paris, Lethielleux, 1903). l'un des livres de notre temps où le Pascal des Pensées se serait le mieux reconnu. On n'a jamais mieux montré que dans cet article, avec plus de force, de pénétration et de chaude éloquence, combien Tapologétique pascalienne, si originale en son temps, était encore aujourd'hui d'une souveraine et efficace actualité.
Pascal [Stimmen ans Maria Laach^ t. 44) : — Lavigerie, ojj. cit., p. 50-67; — et parmi les laïques, Souriau, op, cit. et même M. Brunschvicg, grande éd. des Pensées]., l'apologétique de Pascal, étant \ entachée de jansénisme et de fidéisme, est hétérodoxe dans son fond et, partant, dépourvue de valeur, iou peu s'en faut. — Qujan pourrait se contenter de répondre que les Pensées., désignées pourtant à l'attention de V Index par la condamnation des Provinciales n'ayant jamais été condamnées, leur orthodoxie nous est suffisamment garantie par ce fait même; — mais que ce serait là un faux-fuyant indigne de Pascal, et qu'il y a lieu d'envisager les objections et les diflicultés bien en face.
A.)Du jansénisme àe^ Pensées. — Que sans doute Pascal était janséniste, — que son jansénisme aurait vraisemblablement laissé quelques traces dans V Apologie une fois achevée, — et que même, en assemblant avec art certains fragments, il est facile de leur faire exprimer le jansénisme le plus sombre. — Mais à ces textes on en pourrait opposer de tout contraires (Cf. à cet égard l'ingénieux plaidoyer de l'abbé Giithlin) ; — que, sans aller aussi loin, il faut reconnaître, dans l'état actuel des choses et des textes, qu'il est bien diflicjlejle savoir la place, le sens et la portée générale de telle pensée particu-
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hère, — et si môme elle devait faire partie de V Apologie ; — enfin, plus on lit les Pensées, et plus, je crois, l'on se persuade que, si Pascal avait pu terminer son œuvre, il aurait été n('cessairement amené à atténuer son jansénisme (nous avons observé quelque chose d'analogue dans les Provinciales), car pourquoi entreprendre une Apologie, si l'incrédule n'est pas libre d'en repousser ou d'en accepter les arguments? et s'il est incapable de vouloir son salut, pourquoi faire appel à son bon vouloir? (Cf. Pensées, U. 599, — B. 781 ; — et Boutroux, Rev. des cours, p. 385-387) ; — que d'ailleurs sur ce point, nous n'en sommes pas réduits aux conjectures et que nous avons le formel témoignage de Nicole (Cf. Sainte-Beuve, t. IV p. 503').
,( By Du fidéisme dans les Pensées. — Qu'évidemment Pascal n'entend pas le « christianisme raisonnable » au sens tout déiste où l'entendra bientôt Locke'-. — Mais si ce savant n'avait pas cru à la
1. Il faut citer ici ce texte essentiel : « Nicole, écrit Sainte-Beuve, avait toujours été préoccupé de l'idée de rendre cette doctrine de la Grâce, qui était le côté odieux du Jansénisme, moins odieuse et plus accessible à tous. 11 aurait voulu réaliser par là, disait-il, un désir qu'il avait souvent entendu exprimer à Pascal. »
2. Le Christianisme raisonnable est, comme l'on sait, le titre d'un ouvrage du « sage » Locke ; mais l'expression est des plus équivoques, et elle peut prêter à de fâcheux malentendus. Sous couleur, en effet, (Texposer les princrp^es d'une religion raisonnable, Locke, en réalité, jette les fondements d'une religion rationnelle, ce qui n'est pas du tout la même chose. Ce n'est pas
puissance au moins relative de la raison dans Tordre même religieux, il n'aurait j3as eu seulement l'idée d'entreprendre une Apologie : comment, en effet, concevoir une Apolo(jif% si l'on se refuse à raisonner^? (Cf. d'ailleurs les textes recueillis par Rauh, op. cit.., p. 197.)
le Christia7iïsme raisonnable qu'il aurait dû intituler son livre, mais la Religion naturelle : son prétendu « christianisme » est un pur déisme; et Ton se rappelle de quels justes sarcasmes Pascal a poursuivi cette enfantine conception, qui sera celle de Voltaire, de Rousseau, de Cousin et de Jules Simon : « Le déisme », a-t-il écrit, « presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout à fait contraire... » Locke et ses disciples auraient bien fait de méditer ces fortes paroles qu'ils pouvaient lire d'ailleurs dans l'édition de Port-Royal. Est-il besoin d'ajouter que, pour Pascal, le christianisme est une religion parfaitement « raisonnable », aussi et même plus « raisonnable » que les philosopliies les mieux déduites? «La dernière démarche de la raison est de reconnaitre qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent », lisons-nous dans les Pensées. Et ailleurs : « Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la raison. » On peut croire que la raison de Pascal était, pour le moins, aussi exigeante que celle de Locke et que, lorsqu'il parlait de ce qui est « conforme à la raison », peut-être voyait-il aussi loin que l'auteur, si étrangement surfait, de VEssai sur V eti Le n dément humain.
1. Ne pourrait-on pas expliquer de la manière suivante le « fidéisme » — apparent ou réel — de certaines pensées '! C'est, je crois, un fait d'expérience psychologique générale, que les nouveaux « convertis » ont un irrésistible penchant au fidéisme. Rien, d'ailleurs, n'est plus naturel. Ils trouvent dans leurs nouvelles croyances une sécvirité, une paix qu'ils chcrciiaient depuis longtemps ailleurs, et que la raison raisonnante n'avait pu leur assurer. Dans l'exaltation première de la foi conquise, ils n'ont que mépris pour cette «raison impuissante», pour cette «nature imbécile» qui n'ont pu les conduire au vrai. Plus tard, assurément, l'intelligence reprend ses droits ; l'équilibre et la conciliation se font entre les divers « ordres » de vérités et de connaissances. Or, c'est là peut-être ce qui est arrivé à Pascal. Sa « conversion» a eu beau n'être pas, comme on l'a vu, une conversion véritable : elle a eu, dans son âme ardente, les elfets habituels d'une conversion véritahle. Et parmi ses pensées, celles qui peuvent paraître le plus
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II. Caractères généraux de l'apogétique de Pascal. — aT) C'est d'abord une apologétique sentimentalp, non intellectuelle^ : je veux dire par là que, pour Pascal, la foi est une affaire de sentiment et de volonté plus que d'intelligence : « Le cœur a ses raisons... », voilà sa devise. — De là son dédain à
suspectes à une orthoi.loxie rigoureuse seraient précisément les plus anciennes, les plus rapprochées, par leur date, de la nuit du 23 novembre 1634, celles aussi que, dans la rédaction définitive de son livre, il se fût le plus appliqué à orlhodoriser, si je puis ainsi dire, dont il eût tout au moins singulièrement atténué le ton provocateur et un peu agressif.
1. Je n'entends pas ici — et pas plus d'ailleurs que Pascal — opposer le sentiment et la raison, mais Inen plutôt le sentiment et le raisonnement, il y a dans tout sentiment un fond de raison — implicit tliought. disait excellemment Newman — qui, pour ne pas se développer et s'épanouir sous forme discursive, n'en est pas moins réel, et que Pascal eût été le dernier à nier, lui qui, dans le Discours sur les passions de l'amour, déclarait (|ue « les passion^, n'étant que des sentiments et des pensées, appartiennent purement à l'esprit ». Au reste, sur celle question si difficile et si délicate des rapports de la raison et du sentiment dans l'acte de la croyance, je me rallie entièrement aux conclusions de l'abbé Brémond dans un très pénétrant et remarquable chapitre de son beau livre intitulé ilnquiélude religieuse (Paris, Perrin, 1901), sur M. Brunetière et « Virrutionel » de la foi, chapitre dont on ne saurait trop recommander la lecture à ceux qui s'intéressent à ces sortes de problèmes. — U serait bien à souhaiter que l'abbé Brémond réalisât le dessein qu'il semble annoncer à la fin de son étude, et nous parlât directement un jour de l'apologétique de Pascal : il seraitadmirablement préparé à cette étude par la connaissance approfondie qu'il a de la vie et de l'œuvre de Newman. — Voir aussi sur cette question le livre plus récent de l'abbé Bainvel, lu Foi et l'acte de foi (in-12, Lethielleux, 1899). — Le langage que j'ai tenu ici ayant paru un peu équivoque, j'ai essayé de préciser et de développer ma pensée dans un article de la Revue du cierge' français (io septembre 1900), Encore sur l'apologétique de Pascal. Pour remettre, je crois, les choses au point, je n'ai guère eu qu'à commenter ce mot de Pascal, que je cite encore plus loin, l'un des plus profonds qui, selon moi, aient été prononcés : « L'ne religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles, mais elle ne servirait pas au peuple. »
l'égard des preuves métaphysiques (Cf. Pensées, M. 424, — B. 252 ; — M. 13, — B. 278 ; — M. 359 ; — B. 279, etc.) ; il ne supprime pas la raison, il veut la subordonner (M. 919, — B. 556), et, bien loin de vouloir comme Kant « supprimer le savoir pour faire place à la croyance ^ », il ne veut, lui, que restreindre la part du savoir pour augmenter celle de la croyance ; — que, sur ce point, saint François de Sales (Cf. le Traité de ramour de Dieu) et Bossuet (Cf. le Sermon sur le respect dû à. la parole de Dieu) et, généralement, tous les grands docteurs du christianisme catholique ont entièrement partagé l'avis de Pascal ; — et qu'en tenant ce langage, un penseur et un savant comme Pascal n'est pas suspect de méconnaître les droits et le pouvoir de la raison. — D'un mot bien profond des Pensées : « Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles, mais elle ne servirait pas au peuple » (M. 792, — B. 251) : Cf. par contraste le mot célèbre de Voltaire : « Il faut une religion pour le peuple » ; — et que Pascal a très bien senti que. la vérité, en matière religieuse et morale, ne pouvait et ne devait pas être l'apanage des seuls privilégiés de l'intelligence.
Que, sous une forme moins austère et moins
1. Ich mussle also, dit Kant, dus Wiasen aufheheti., uni zum Glauben Platz zu bekommen.
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serrée, toute cette argumentation va se retrouver dans le Génie du Christianis?nc ; et que cela n'est pas très étonnant : Chateaubriand, comme Pascal, ' s'étant converti par le cœur, non par la raison, ilsj ont fait tous deux, ce que l'on fait toujours, l'apo-j logie de leur propre conversion.
/§) L'apologétique de Pascal est aussi une apologétique laïque, non ecclésiastique : on y chercherait en vain les arguments traditionnels de l'école, dont la plupart (il le sait « par raison et par expérience ))) sont sans action sur l'incrédule (Cf. Poisées, M. 447, — B. 242). — D'où l'accent personnel et vécu des Pensées ; on y sent un homme, non un théologien de profession 'Cf. avec Bossuet luimême'), qui librement venu au christianisme, le défend par les seuls arguments dont « il a fait l'essai /
1. « Lorsqu'on entend les prédicateurs, je ne sais quelle accoutumance malheureuse de recevoir par leur entremise la parole de l'Evangile, fait qu'on l'écoute de leur bouche plus nonchalamment. On s'attend qu'ils reprendront les mauvaises mœurs; on dit qu'ils le font d'office: et l'esprit humain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme q^ie l'on croit du monde, simplement et sans atl'ectation, propose de bonne foi ce qu'il sent de Dieu en lui-même, quand il ferme la bouche à un libertin qui fait vanité du vice, ou qui raille impudemment des choses sacrées, encore une fois, chrétiens, qu'une telle conversation, assaisonnée de ce sel de grâce, a de force pour exciter l'appétit et réveiller le goût des biens éternels! » (Bossuet, Panégyrique de sainte Catherine, éd. Lebarq, t. IV, p. 48). C'est vers 1661 que Bossuet s'exprimait ainsi : si le Panégyrique avait été aussi bien prononcé dix ans plus tard, on pourrait, sans trop d'invraisemblance, voir dans ces paroles une allusion à Pascal et aux Pensées.
sur son propre cœur » ; — et ainsi s'explique l'impérieux et secret prestige que les fragments de VApolofjic de Pascal ont exercé de tout temps, et de nos jours, plus peut-être que jamais, sur la pensée laïque^.
Qu'à ce point de vue encore, on pourrait comparer les Pensées et le Génie de Christianisme^ et il est seulement regrettable que dans l'œuvre de Chateaubriand, on sente une pensée moins vigoureuse et une âme moins haute que dans le livre de Pascal ; mais en revanche, ce qu'on trouve chez tous deux, à défaut d'une vaste érudition théologique, c'est ; l'expérience de la vie, et non pas celle du sémi- ^ 1 naire ou du cloître.
\ Cj) Enfin, l'apologétique de Pascal est une apolo- ^ gétique de savant^ non une apologétique de métaphysicien ou de théologien. — Distinction à faire à ce sujet : que Pascal, en dépit de l'importance qu'il attachait à l'argument du pari, n'entendait pas faire une démonstration scientifiqne du christianisme : comme tous les vrais savants, il réservait le nom de science à la science positive^ et la science positive, pour lui, était « d'un autre ordre » ; — il n'au-
1. On me permettra Lien de renvoyer, pour l'illustration de ce dernier point, à la seconde partie de ma brochure sur la Philosoplde relir/ipuse de Pascal et la Pensée contemporaine (Paris, Bloud).
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rait eu, sans aucun doute, que des railleries pour la méthode géométrique (à la manière de Spinoza) suivie plus tard par Huet dans sa Demonstratio evangelica (Cf. Pensées, M. 952, — B. 61), et il eut déclaré que si « l'esprit géométrique » y trouvait son compte, « l'esprit de finesse » n'y trouvait pas le sien. — D'une^jimmère^généi^ale, sa méthode apologét^iquej^ l'attitude habituelle de sa pensée est d'un physicien, plus que d'un géomètre : de même que le physicien, observant la multiplicité des faits, cherche à en dégager la loi générale qu'ils impliquent et qui les régit, de même Pascal, observant cet ensemble de faits qui s'appelle la nature humaine, cherche à en dégager la loi religieuse et morale qui les enveloppe, les explique et à laquelle ils obéissent, môme lorsqu'ils paraissent la violer. — Que c'est là une méthode essentiellement expérimentale, psychologique, biologique même (Fon segrive), et qu'elle plonge, par toute ses racines, au cœur de la réalité vivante et humaine ^
1. Voici comment dans ses Notes inédites sur Pascal, Taine définissait le « caractère particulier de cet ouvrage », les Pensées :
\< Pascal combat les incrédules chez eux, je veux dire qu'il accepte les objections, les expose avec force, n'en omet aucune, en sent toute la portée, prévoit celles qu'on n'a pas encore faites, en sent tout le sérieux.
« Les autres, comme Bossuet par exemple, traitent les objections de trop haut, les méprisent trop, ne les voient pas, les réfutent à peine, ne convainquent que les croyants, ne se battent pas véritablement.
« Pascal est loyal, et géomètre, et fait des aveux étonnants, que beaucoup de chrétiens ne feraient pas. »
III. L'apologétique de Pascal et son temps. — A. De l'opportunité d'une Apologie du Christianisme vers le milieu du xvii*' siècle ^ — Que le xvu" siècle
1. Pour Men^ej'endLe^ompte de ropportunité et de l'originalité clu liyi'e de^ Pa^sçal, il faudrait pouvoh' ie^ replacer très exactement dans son milieu naturel, le « situer » avec précision dans rtiistoire "générale des idées et les controverses religieuses, faire, ea un mot, pour \g5 Pensées, ce que M. Rébelliau a si bien fait pour VHistoii'e (les rariations, dans sa belle étude sur Bossuet historien du protestantisme. Mais pour écrire ce livre (heureux qui pourra l'entreprendre !), il nous en faudrait deux autres qui nous manquent encore, et qui devraient bien tenter quelques bons esprits. Le premier serait une Histoire de la liJjre pensée au XVII' siècle, le second une Histoire de l'apologétique. M. Perrens, il y a huit ans, a essayé de nous donner le premier dans ses Lihertins en France au Xl'II" siècle: mais il n'y a qu'à moitié réussi : son livre est une contribution à l'histoire anecdotique, non à l'histoire des idées; et l'esprit dans lequel il est conçu en diminue étrangement la portée. Si, au lieu de chercher à satisfaire d'antiques rancunes, il avait, par exemple, mieux connu ou mieux lu les Pensées, s'il s'était demandé à quelles objections précises, à quels préjugés alors en honneur Pascal se proposait de répondre, si, en un mot, il avait donné pour centre à son étude l'œuvre du grand écrivain, il n'aurait pas été tenté de prendre par ses petits côtés un très beau sujet; mais, bien au conttaire, les horizons s'en seraient élargis devant lui. Il aurait vu de combien d'idées, venues de tous les coins de l'Europe, s'alimentait alors la libre pensée française; et, à suivre ces divers courants, à en démêler les origines, à en évaluer les forces respectives, il aurait oublié tout ce que, dans son dessein primitif, il entrait de peu philosophique et de peu conforme à la dignité de l'histoire, — et il aurait écrit un livre qui, à peine publié, n'eût pas été comme non avenu.
(Juant à l'histoire de l'apologétique, elle est peut-être plus mal connue encore, et nous n'avons pas de travail, même médiocre, sur cet important et si intéressant sujet. On ne veut pas, sans doute, que je donne le nom d'Histoire à la lourde et indigeste compilation de Werner, Geschichte der apolot/etischen und polemischen Literatur (5 vol., Schatlhouse, 1861-18G7). .l'aimerais mieux réserver ce titre à un ouvrage aujourd'hui bien oublié, mais qui lit quelque bruit en son temps, souleva bien des polémiques, et, finalement, valut à son auteur l'entrée à l'Académie française. C'est la Ileligion chrétienne prouvée par les faits, avec un Discours historique et critique sur la méthode des principaux auteurs qui ont écrit pour et contre le christianisme depuis son origine, par l'abbé Houtteville
n'est pas du tout l'époque de foi absolue et incontestée qu'on a imaginée quelque fois. — Les libertins :
[Paris, chez Grégoire Diipuis, 1722, in-4° (cxcix-4'ÎG p.); 2= éd. corrigée, 3 vol. in-4% 1740; — 3'' éd. 1749; — i" éd. 1763, en 4 voL in-12]. — Le titre seul du Discours est tout un programme, et ce programme est, pour l'époque, fort convenablement rempli par l'auteur. Il y a même sur Pascjil et sur les Pensres des pages très remarquables (p. cliii-clviii), et qui, pour le mouvement, le tour et l'accent, rappellent un peu la manière dont Chateaubriand parlera plus tard de Pascal dans le Gé7iie du chris/ianisme : du reste, l'influence de l'auteur des Pensées est (avec celle de Bossuet) visible dans tout l'ouvrage. — Et l'on trouvera aussi des vues dignes d'attention dans une trop courte, mais suggestive brochure de l'abbé Gerbet, Co2ip d'œil sui' la controverse chre'tienne, depuis les premiers siècles jusqu'à nos jours (Louvain, 1832, 212 p.). Mais tout cela ne constitue pas une véritable Histoire de l'apologétique; et encore une fois, tant que cette histoire ne sera pas faite, tant (lu'on n'aura pas appliqué à l'étude de ces questions la méthode rigoureuse, à la fois érudite, critique et philosophique, (jue nous exigeons ou devrions exiger aujourd'hui des vrais historiens, tout ce qu'on pourra dire de la valeur et de la portée, de la nouveauté surtout de l'apologétique pascalienne, restera vague, inconsistant, sans fondement solide et durable. On notera d'ailleurs que ce n'est pas la seule question importante que ce livre nous aiderait à résoudre ; et dans l'histoire d'une littérature comme la nôtre, dont presque toutes les grandes œuvres ont posé et agité le problème religieux, depuis Calvin jusqu'à Renan, je ne vois pas de période dont l'étude ne puisse être par là profondément renouvelée.
Parmi les Ajjolo'ji^AlLJ^^" siècle que j'ai pu consulter (je ne parle pas des ouvrages assez connus de Grotius et de Huet), jjen signalerai trois qui m'ont paru curieuses et qui gagneraient peut-être à être examinées d'un peu plus près. La j)remière, en jatin, est l'œuvre de l'italien Campanella, cet étrange et fumeux philosophe dont la vie ne fut guère moins aventureuse que la pensée. Son livre est intitulé : Atkeismus triuinphatus, seu reductio ad religionem per scienliarum veritates, F. Tliomx Campanellae stylensis ordinis prœdicatorum contra antichristianisimim Achitophellislicum l'Romœ, 1631, in-4% 182 p.) : il est diugé t£uiL -entier contre Aristote el^ contre \Inch in vel, l'un étant considéré comme le p ère de la scolastique, l'autre comme le père du libertinage et de rincrèdulité : « Aristotelica auctoritas, dit-il quelque part, in qua MacchràvêTismus fundatur, ex decretis Patrum, et conciliis dejicitur. » Et ailleurs : « Macchiavellus putavit Religionem esse artem fallendi, et dominandi » : on voit que Voltaire et les Encyclopé-
nouveaux détails sur ce groupe qu'a bien connu Pascal pour l'avoir fréquenté (Cf. Perrens, op. cit.; —
distes ont inventé peu de chose. Et voici comment, dans sa Préface, il justifie son dessein : « Quapropter per philosophiam humanam, et cœlestem, conatus sum viam aperire. Scio enhn nullum in hoc sseculo lihri argumentum necessarium esse magis. Utinam, si non pvaestitevo quod ciipio, alii vel ex hoc exciti edanl huic negotio aptuin magis.» il est peu probable que Pascal ait lu Campanella, mais il est venu réaliser son. vœu. — Connaissait-il davantage le Traité des ^religions contre ceux qui les estiment toutes indifférentes (on voit que Lamennais n'a inventé ni le mot ni la chose), par M. Amyraut (Saumur, 1631, in-12, 464 p.)? Le livre serait intéressant à feuilleter pour qui voudrait se rendre compte de l'état général des esprits en France à cette époque au point de vue religieux; on y verrait combien Ta philosophie à demi-sceptique de Montaigne^ avait fait d'adeptes dans la première moitié du xvii" siècle ; et l'auteur, qui ne m'est guère connu, je l'avoue, que par le long article que Bayle lui a consacré dans son Dictionnaire^ et par ce qu'en a dit A. Viguié dans son Histoire de Vapologétique dans l'Église réformée française (Paris, Grassart, 1858, in-8°, p. 82- 107), a. très nettement senti que « l'indifférence en la profession de religion » (ce sont presque les propres termes de Lamennais), résultat naturel des controverses et guerres religieuses du siècle précédent, était le grand danger de l'avenir. Moïse Amyraut était pasteur et « projesseur en théologie» à Saumur. — Enfin il m'est tombé sous la main un petit volume, d'ailleurs un peu postérieur à Pascal, qui ne prouve assurément pas une grande originalité d'esprit, mais qui, en raison de sa^Jnâdiocrité même, pouvait représenter assez^xactetnent l'état moyen de l'apologétique en France vers le milieu du xvii'' siècle. Il est intitulé : Méthode nouvelle, aisée et convaincante pôur^rappeler tout le monde à la véritaljle Eglise clirestienne, par les principes de la lumière naturelle et du sens commun. Soiis le litre du Voyage du guide et du dévoyé à la vraye Eglise, en forme de dialogue dédié au Roy, par M. Pierre d'imbert, docteur en théologie, et doyen de Marïiéjolz. A Paris, chez Pierre Débats, 1682 (1 vol. petit in-12, 162 p.). Le livre est surtout dirigé contre les protestants, mais le dessein en rappelle d'assez près celui du Traité des trois vérités, de Charron. Si l'auteur a lu les Pensées, il ne le montre guère ; mais le nom de Bossuet et son Exposition de la foi catholique sont cités avec éloge (p. 10.O-106). Le ton en est très modéré, et la forme, quoique un peu naïve, témoigne des préoccupations d'art qui s'introduisaient alors dans les ouvrages d'apologétique on de controverse : Pascal, lui aussi, nous le savons, se proposait d'écrire, sous forme de dia-
R. Thamin, la Philosophie morale en France au XVIP siècle dans la Revue des cours des 2 janvier et 21 décembre 1896; — et Bossuet, l" Sermon pour le 2" dimanche de VAvent, 1665). — D'autre part, peu après la mort de Descartes (1650), les côte's non chrétiens du cartésianisme commencent à se dégager : le premier ouvrage de Spinoza est de 1663; — le Tractatus theologico-polilicus (1670, traduit en français, 1678, sous trois titres différents) attaque vigoureusement « ceux qui méprisent le plus la raison, qui rejettent, qui repoussent Y entendement hu?nain comme corrompu dans sa nature » [Préface, éd. Saisset, t. I, p. 62) : si cela n'est pas à l'adresse de Pascal, Pascal sera, semble-t-il, réfuté directement dans V Ethique (terminée en 1675)' : le mot célèbre : « L'homme n'est
logues, certaines parties de son Apologie. — On voudra bien me pardonner la longueur de cette note, en raison de l'intérêt et de l'obscurité de la question que j'j- ai soulevée.
1. Je ne crois pas que Spinoza ait nulle part cité ou même nommé Pascal, et il ne semble pas que la bibliothèque qu'il laissait en mourant contint soit les Provinciales, soit les Pensées. En faut-il conclure qu'il n'a pas lu ces deux ouvrages? Mais, d'abord, nous ne sommes pas sûrs d'avoir la liste complète de tous les volumes que laissait Spinoza, le catalogue qu'en dressait à sa mort le libraire Rieuwerts ayant été rédigé avec une extrême négligence (Cf. 1'//;venlaire des livres formant la bibliothèque de Benedict Spinoza publie' par A.-J. Servaas van Rooijen, La Haye, 1888). D'autre part, ainsi qu'on l'a très justement observé [Nourrisson, la Bibliothèque de Spinoza {Revue des Deux Mondes du la août 1892'], Spinoza, comme tout le monde, ne devait pas s'en tenir, en fait de lectures, aux seuls livres de sa bibliothèque : sur l'inventaire de Rieuwèrts ne figure aucun ouvrage de Platon, ni de Giordano Bruno, et l'on sait pourtant par ailleurs tout ce que Spinoza a dû à ces deux
pas dans la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout » parait bien une réponse à Pascal ; — et celui-ci eût-il beaucoup plus goûté qu'Arnauld la Recherche de la vérité de Malebranche (1674)? — Qu'à cette date, l'esprit du xviii'' siècle n'attend plus que Fontenelle et Bayle pour être en possession de ses « lettres de majorité », et que le christianisme est à. la veille ^ d'être en butte à de redoutables adversaires.
i Le danger est^sj^vivement seuil de toutes paris que les Apologies vont se multipliant (Cf. L. ArnoiûàTRacan, Paris, 1896, pp. 161 ; 210; 283-298) ; — -[-- en 1651, on imprime \q Piujio fidei ; — à défaut de bonnes Apologies parfaitement orthodoxes, on emprunte les leurs aux protestants qui, s'étant aperçus des périls que les controverses religieuses faisaient courir au christianisme lui-même, et, conformément d'ailleurs à leurs principes, avaient, les premiers,
penseurs. Enfin, l'on a prétendu, je le sais, que Spinoza ne savait pas le français : mais, outre qu'il pouvait lire les Provinciales dans la traduction latine de Nicole, il me parait bien invraisemblable, lui qui lisait l'espaynol et l'italien, qu'il n'ait pas cherché à connaître la langue de son maître Descartes: et, de fait, des deux livres français que nous signale l'inventaire publié par M. Servaas, l'un est précisément la Lonicjue de l'orl-Royal (1662), dont les auteurs avaient, sans d'ailleurs s'en cacher, utilisé les papiers jusqu'alors inédits de Pascal. Comment Spinoza n'aurait-il pas été mis en goût par cette leclure, et, pour peu qu'il pût lire le français, n'aurait-il pas été curieux de connaître les fragments d'une Apolof/ie du christianisme écrite par un lioiunie qui avait alors, grâce aux Provinciales et à ses travaux scientifiques, une réputation véritablement européenne?
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cherché à y remédier en simplifiant les débats théologiquos et les questions apologétiques, et en les mettant à la portée de tous ' : de 1636 à 1659, on compte en effet, six traductions catholiques du De vcritate re/if/ionis christianœ du protestant Hugo Grotius, et la vogue de ce Traité devait durer si longtemps qu'en plein xviii" siècle, le « consciencieux » abbé Goujet se crut encore tenu de le traduire (1754) ; et l'on sait aussi tout le succès qu'a eu au xvif siècle, parmi les catholiques, le Traité de la vérité de la religion chrétienne d'Abbadie (1684), et le cas singulier qu'en faisait M"'' de Sévigné, qui le déclarait « le plus divin de tous les livres » (Cf. A. Viguié, op. cit., p. 115, 138). 4- Le livre de Pascal répondait donc à un réel be-
1. La première Apolof/ie oi-iginale^ en langue ^^llgai^e parait avoir été le Tiailé de la vérité de la religion chrétienne contre les attires., épicuriens, païens, juifSy mahomélisles et autres infidèles du protestant Duplcssis-Mornay (Anvers, luNl, in-4° ; plusieurs fois réimprimé jusqu'en 1611). Voir aussi Viguié, Histoire de V Apologétique dans l Eglise réformée, 1838. — Rappelons enfin le livre que Montaigne devait rendre célèbre en le traduisant (156!)), puis en le défendant dans les Essais, la Théologie natui'elle de Raymond Sebon, docteur excelleiit entre les modernes, en laquelle, par ordre de nature, est démontrée la vérité de la foy chrestienne et catiiolique, traduite nouvellement du latin en français (Paris, Gilles Gourbin ou Michel Sonnius, in-8°, lo69). Cette traduction fut réimprimée en 1581, 1603, 1603, 1611, 1641; et j'ai quelque idée que Pascal l'eut sous les yeux quand il travailla à sa propre Apologie (Cf., par exemple, J^ecjiapitre lxviii et le fragment de Pascal sur le pari). — Cette note était écrite quand j'ai pu lire l'Introduction mise par M. Brunschvicg en tète de sa grande édition des Pensées, et dans laquelle il confirme ce pressentiment. Je la laisse subsister telle quelle.
soin, et le Génie du Chnstiaiiistne lui-même n'est pas venu plus à son heure.
(^.^ De l'originalité de l'œuvre apologétique de Pascal par rapport aux il/^o/o^/es contemporaines. — Que cette originalité consiste d'abord dans la forme (voir la précédente leçon); substitution d'une forme vraiment littéraire à une forme purement didactique (Cf. les ouvrages de Charron et de Grotius, et Pensées, M. 446, — B. 62), — et importance de cette nouveauté '. — Du mot de Vinet [Études sur Biaise Pascal, p. iQb^ : Vidée mp.re de cette apologie, \ c'est de partir de r homme ])our arriver à Dieu, — et ' qu'il semble bien qu'avant Pascal les apologistes, suivant la méthode inverse, partaient de Dieu pour arriver à l'homme, qu'ils oubliaient d'ailleurs en chemin; — négligeant l'étude de l'homme, dédai-
1. Au siècle précédent, l'Espagnol Louis Vives, dans son De Verilale fidei c/irislianse, en cinq livres (Hâle, 1543), avait employé la forme de dialogue. L'ouvrage avait eu un certain succès : mais il était en latin. — Toutes proportions gardées — il va sans dire que je ne compare ni les œuvres ni les génies — Pascal, en introduisant les préoccupations d'art dans l'apologétique, a réalisé une innovation aussi heureuse et aussi importante que, bien des siècles avant lui, Minucius Félix en écrivant son Oclavius (Cf. Boissier, la Fin du paganisme, p. 231-290 ; — et U. Pichon, Hisl. de la lilL latine, 1897, p. 747-~.j1 ; — et surtout Laclance, élude sur le mouvement philosop/iique et religieux sous le règne de Constantin, Paris, Hachette, 1903, p. 175-180). — 11 y a lieu d'ailleurs de noter que, pour Pascal, comme pour tous les grands théologiens, la plus forte preuve rationnelle de la vérité du christianisme, ce sont les miracles ; et il semble bien que, dans son Apologie définitive, tout devait converger là.
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gnant la psychologie, ils bâtissaient en l'air ou dans les nuages, et n'avaient prise que sur les « fidèles », sur ceux qui étaient convaincus d'avance : comparaison à cet égard du livre de Grotius et des Pensées (Cf. M. 446, — B. 62; — M. 447, — B. 242). — Que Pascal, par mie vue de génie, a retrouvé la vraie méthode apologétique, celle qui est en germe dans Y Évangile, dans les Épures de saint Paul, celle qu'ont dû pratiquer les premiers Apôtres et les premiers Pères, celle qui a fait la force et le succès des grands apologistes latins des m" et iv^ siècles : Pascal est de la famille d'Arnobe ',
1. Le CÊlMu:e jj:guraent chL4iarLsÊirouve déjà en germe dans Arnohe{Adversus nationes, i, 53 ; ii, 4) : Bayle est, je crois, le premier qui en ait l'ait la remarque {Dictionnaire historique et critique, art. Pascal). Il aurait4iu aJouter qjge cette argumentation généralisée j)ar Arnobe (II, 8 et sqq.), a été reprise par saint yVugusjtin {De utilitate credendi, 12, 26). Enfin il y a dans J.a T/u'olof/ie rialiu:elle de Raymond Sebonde, traduite par Montaigne (chap. Lxviii), un passage qui présente avec le texte de Pascal de curieuses analogies. — Le même Bayle donne de curieux détails sur la façon dont, au xvir siècle, on accueillit cette argumentation. Vivement critiquée par l'abbé de Villars dans son Traité de la délicatesse {Dialo(/ue V, p. 115-116, éd. de Hollande, 1671), elle a été reprise avec beaucoup de force dans un livre intitulé Traité de Religion contre les'at/tées, les déistes et les nouveaux pyrrhoniens, et imprimé à Paris chez Lambert Roulland, 1677, in-12 (Cf. la note I de l'article Pascal). Le petit livre De la délicatesse a été aussi publié, mais sans nom d'auteur, à Paris, chez Claude Barbin, au Palais, in-12, 1671. Ce livre est fort intéressant. Le \° dialogue, auquel prennent part Paschase (évidemment Pascal), Aliton et Ménippe, est consacré tout entier à exposer et à discuter l'argumentation apologétique de Pascal. Dans cette édition de Paris, la réfutation du pari se trouve p. 354-361. L'auteur du Traité de religion, que Bayle ne mentionne pas, paraît être un oratorien, le P. Mauduit. — Le pari de Pascal a été repris par Locke, Essai sur
de Lactunce et de saint Augustin (Cf. R. Pichon, Litt. laL^ et Lacla?2ce^ passim, et particulièrement p. 33-58, et 88-172). Et l'on peut dire que, dans l'histoire de l'apologétique moderne, Pascal est un aussi grand nom que Socrate dans l'histoire de la philosophie antique (Cf. E. Boutroux : Socrate, fon-
reiUejidejJieiiLJnLDimn (liv. II, ch. xxi, g 70), par Craig, Theoloçjiae Chrislianœ principia mathemalica (Londres, 1696; 2° édition, Leipzig, 1755). .11 a éii xe4£Lé;ivec leur légèreté habituelle par Fontenelle dans des Réflexions dont il sera question plus loin, et par Voltaire dans ses premières Remarques sur les Pensées de Pascal, et enfin par Laplace, dans son Essai philosophique sur les probahililés {De la probabilité des témoignages). — Sur le sens et la portée encore actuelle de cet argument, voir Léon Lescœur, De l'ouvrage de Pascal contre les athées, Dijon, 1850; l'étude de M. Ch. Renouvier, le l'ari de Pascal et le pari de M. W. James (Critique philosophique, 12 septembre 1878); les pages encore de M. Renouvier, dans sa Philosophie analytique de Vkistoire (XIV, chap. iv); celles de M. Sully Prudhomrne {Revue des Deu.i-Mondes, 15 novembre 181J0) ; et surtout l'article si pénétrant et si lucide que M. Lachelicr a trop modestement intitulé Ao/cs sur le pari de Pascal {Revue philosopldque de juin 1901) : cet article a eu pour « cause occasionnelle » un article de MM. Dngas et Riquier {Revue p/rilosophique de septembre 1900). M. Dugas y a répondu dans la Revîie occidentale {le Pari de Pascal sur Dieu, septemlire 1901). — Yoir ÊniirLJxL longue note de la grande édition Brunsclivicg, t. Il, p.jeidiS,
Voici enfin en quels termes assez curieux, ce me semble, Xaine, dans ses Notes inédites sur Pascal commente l'argument du Pari :
« C'est dans ce dernier morceau, écrivait-il, qu'est tout Pascal. II est chrétieiL^par intérêt, non par lumière. 'Point de certitude pour la religion. Mais selon le calcul des probabilités, il vaut infiniment mieux jouer cette vie avec ses plaisirs contre une infinité de vies heureuses.
« Si vous ne croyez pas malgré ce calcul, engagez-vous toujours, prenez de l'eau bénite, allez à la messe, abêtissez-vous.
« Vous votjez bien que Pascal a été au fond du cliristianisme.
« (Vous souvenez-vous de ce chanoine du temps de saint Louis qui ne pouvait se forcer à croire le mystère de l'Incarnation, et qui suppliait Dieu, et se confessait pleurant à son Directeur?) [Michelet]. »
dateur de la science motalv dans les Eludes dliistoire delaphiiosophie{Pa.Tis,A\can, 1897) : comme Socrale la philosophie, Pascal « a fait descendre » l'apologe' tique « du ciel sur la terre ».
C. De l'influence de Pascal sur les apologistes du xvu* siècle. — Difficulté de répondre à cette question, et qu'il faudrait mieux connaître l'histoire de l'apologétique, à cette époque. — De l'influence de Pascal sur les apologistes protestants : Jaquelot, Bernard, surtout Abbadie : « Je ne puis m'empôcher de croire que si nous n'avions pas eu Pascal, nous n'aurions pas Abbadie. » (A. Sayous, Histoire de la littérature française à V étranger, t. Il, p. 146; — Cf. Viguié, op. cit., 2" partie). — Oue Pascal (^ n'a pas ruiné les procédés de la vieille apologétique catholique puisqu'on les retrouve chez Huet [Demonst ratio evangelica, 1670, et Alnetanœ qiiœstiones, 1690), — même chez Fénelon, Traité de Vexistence de Dieu, 1712, et jusque chez Bergier, Auologie de la religion chrétienne, 1769; — que, malgré cela, peut-être tous trois ne sont-ils pas sans devoir quelque chose à Pascal, et que, par exemple, ce qu'on a appelé, assez improprement d'ailleurs, le « scepticisme » de Huet pourrait bien lui venir de Tauteur des Pensées (Cf. abbé Gerbet, op. cit., pp. 85-88; — 205-209). — Pour l'influence
de Pascal sur Bergier, voir G. Lanson, art. sur les Encyclopédistes de Ducros [Revue dhist. litt. de la France 1902, p. 153-154).
Est-il vrai, suivant le mot de Sainte-Beuve (t. III, p. 391), que les P<'/is<?>5 aient, au xvii" siècle, « manqué de certains suffrages imposants »? — Sainte- Beuve a oublié La Bruyère (Cf. Discours sur Théoyhrasle ; — Caractères^ passhn^ et surtout le chap. des Esprits forts: forte influence de Pascal sur La Bruyère : voir à ce sujet J. Boger Gharbonnel, Essai sur V apologétique littéraire^ dans les Annales de philosophie chrétienne de mai 1902, ou Paris, Picard, 1903, 8°), et il a oublié aussi Fénelon (Cf. Recueil d'Utrecht, p. 357 i). — Quant à Bossuet,
1. « Le sieur Desprez, étant allé à rArchevéché, fut introduit dans l'appartement de M^'' rArchevéque, à qui il présenta le livre des Pensées de M. Paschal de la part de sa famille... M. de Perefixe lui lit d'abord un grand accueil, et ensuite lui dit qu'un très habile homme, ce n'est cependant pas, ajouta-t-il, un homme de notre métier, ce n'est pas un théologien (c'étoit M. de la Mothe-Fénelon), lui avoit dit qu'il avoit lu tout entier le livre de M. Paschal, qu'il étoit admirable, mais qu'il y avoit quelque chose qui pouvoit favoriser les Jansénistes... » — Fénelon s'est d'ailleurs si bien souvenu d'avoir lu et admiré les Pensées qu'il a imité Pascal, et d'assez près, en plusieurs endroits de son Traité de Vexistence et des allrilnits de Dieu; Cf. Œuvres de Fénelon, t. I, p. 34-36 (c'est la page de Pascal sur les Deux Infinis) ; — p. 79 (c'est la page de Pascal sur la Grandeur de V homme), etc. — Admiré de Leibniz (OEuvres, t. V, p. 71), souvent réimprimé, traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, le Traité de Fénelon a peut-être dû à Pascal une partie de son succès. Mais le grand public lui aurait-il su gré, comme à Pascal, de « n'être pas un théologien »? — M. G. Michaut demande à ce propos : «M. Giraud a-t-il vérifié si ce M. de la Mothe-Fénélon, «qui n'était pas un théologien» est bien le futur archevêque de Cambrai?» Comme je n'ai pas eu entre les mains
si, en effet, nulle part, il n'a parlé des Pensées, il a fait bien mieux : et l'on définirait assez exactement son œuvre tout entière en disant qu'elle est la reprise et l'achèvement de l'œuvre apologétique rêvée par Pascal ^ ; le Discours sur r histoire universelle est le développement, très probablement involontaire 2, d'une -pensée célèbre (M. 851, —
des moyens de faire cette vérification, je laisse subsister et ma note et la question de M. Michaut.
1. Au témoignage de Fénelon {OEuv. compl. de Fénelon, t. 1, p. 413), Bossuet aurait eu l'intention et lui aurait souvent promis à lui-même de composer un court ouvrage d'apologétique à l'usage des ignorants. On aimerait à croire que la lecture des Pennées n'a pas été étrangère à ce projet.
2. Il ressort d'un Fragment inédit de Ledieu sur l'éducation du dauphin, publié par le P. Griselle dans la Revue d'histoire liltéraire Avi 15 janvier 1900 (p. 129), que l'édition du Discours sur Vhisloire universelle daterait de la toute première jeunesse de Bossuet. — On a quelquefois voulu trop préciser ce que Bossuet pouvait devoir à Pascal, et l'on est tombé dans des erreurs bien singulières. M. Brunetière {Et. crit., t. V, p. 72-73; t. VI, p. 198-200) et M. Lanson dans son beau livre sur Bossuet (p. 289-293) ont protesté avec vigueur contre ces fantaisies et ces paradoxes. Mais peutêtre ce dernier va-t-il un peu trop loin quand il écrit : « Car qu'est-ce que Pascal pour Bossuet? Quelle autorité peut-il avoir? Ce n'est ni un théologien, ni un prêtre... Bossuet, docteur de Navarre, évoque, lisait les Pensées en juge, non en disciple. Il y pouvait trouver à admirer, il n'y pouvait guère trouver à apprendre sur les matières du dogme et pour prouver la vérité de la religion. » Selon moi, Bossuet était trop pénétré de la difficulté de sa tâche d'apologiste et de prêtre (voir le texte cité, p. 159, note 1) pour ne pas accueillir de toutes les mains les vérités et les moyens de conversion; il devait savoir se faire «disciple» à ses heures; et Pascal pouvait fort bien être pour lui une « autorité », non pas peut-être « sur les matières du dogme », mais sur les voies et moyens à prendre « pour prouver la vérité de la religion ». — Sur Bossuet et Pascal, Cf. aussi les articles de l'abbé Urbain dans la Revue du clergé français des 15 janvier, i"' juillet 1897, 15 septembre 1899, de l'abbé Delmont dans la Revue de Lille de janvier et avril 1899; les études de l'abbé Ingold (Hachette, 1897) ; et de M. Rébelliau (Leroux, 1898), sur Bossuet et le Jansénisme. — Bos-
B.701): Cf. pour les rapprochements de détaill'excellente édition du Di!<cotn'.s^ par feu Jacquinet (Belin, s. d.), la remarquable édition des Exti^ails des œuvres diverses de Bossuel, par G. Lanson (Delàgrave, 1899) et le livre non moins remarquable de M. F. Strowski, Bossue t et les extraits de ses œuvres diverses (Paris, LecofTre, 1901); — et, sans parler de tant d'autres comparaisons instructives qu'on pourrait établir entre les principaux ouvrages de Bossuet (Cf. surtout les Sermons, les Méditations siir l'Évangile et les Elévations sur les Mystères) et les Pensées^ on peut croire que, dans son ensemble, l'œuvre du grand évoque n'aurait probablement pas
suet, il est vrai, n'a, je crois, nulle part parlé des Penséefi. mais il a dit tout le bien qu'il pensait des Provinciales dans son écrit Siir le sti/le et la lecture des écrivains et des Pères de l'Eglise pour former un orateur : «J'estime... les Lettres au provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse. » Dans l'une de ses réponses à Fénelon, il disait encore : «Divertissez la ville et la cour, faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Provinciales.^> Si Bossuet n'a pas associé les Pensées aux Provinciales dans le premier de ces jugementsadmiratifs, cela tient peut-être uni- (|uement à ce que, quand il écrivait ces lignes, — qui sont probablement de 1GG9, — le petit volume des Pensées n'avait pas encore vu le jour. — 11 y a lieu de noter aussi que le Cataloçjue de la liibliollièque de MM. Bossuet, évêques de Meaux et de Troyes ne signale aucun exemplaire des Pensées. Les seuls ouvrages de Pascal qu'il mentionne sont une édition des Provinciales et une autre du Traité de VéquiW)re des liqueurs. Mais, on l'a très judicieusement observé, un Catcdogue n'e^t pas un Inventaire : et celui-ci n'ayant été dressé qu'en 1742, bien des livres réellement possédés par Bossuet ont pu, après sa mort, disparaître île sa bibliothèque [Cf. Brunetière, la liibliothèque de liossuet {.Journal des Savants, avril 1900, ou Et. crit., t. VU)].
toute la valeur artistique et psychologique qu'on lui reconnaît, si Pascal no lui en avait offert le modèle et l'exemple. — Pascal et Bourdaloue : que la « psychologie » de Bourdaloue a ses origines dans les Pensées plus peut-être que dans les salons des Précieuses (Cf. F. Brunetière, V Eloquence de Bourdaloue^ Revue des Deux-Mondes du 1"'' août 1904). Les Pensées de Pascal dominent toute la littérature apologétique des trente dernières années du ) xvu^ siècle'. /