‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence; notes d'un coursChapitre 34 sur 52 · VALKUR UT PORTEE GENERALES DE L ŒUVRE · texte numérisé non relu

VALKUR UT PORTEE GENERALES DE L ŒUVRE

Toute philosophie cligne de ce nom, sous peine (Je n'être qu'un jeu d'esprit sans conséquence, étant plus encore qu'une certaine manière de penser, une certaine façon d'entendre et de pratiquer la vie, il faut nous demander à quelle conception générale de la vie aboutit la philosophie de Pascal.

I. De la conception de la vie qui se dégagée des « Pensées » : du « pessimisme » de Pascal. — j A. Une page de Pascal : « L'iimno^rtalUéjle l'ànie est une chose... aiicune lumière » [Pensées, M. 898, — B. 194) : que ce simple fragment nous en dit plus long que toutes les réflexions du monde sur sa conception de la

vie : la préoccupation du « salut » est pour lui dominante, et il semble, à première vue, qu'on pourrait définir cette conception une conception chrétienne. — Qu'à y rétléchir pourtant ce mot est insuffisant, car il y a dill'érentes façons de comprendre, comme de pratiquer le christianisme : (( Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père » ; — et Bossuet ne s'en fait pas la même idée que saint François de Sales, Fénclon que Bossuet, et tous ensemble que Pascal ; — qu'il y a donc lieu de chercher un terme plus précis.

Beprenons la suite du morceau cité tout à l'heure : « C'est donc... extravagante créature », et pressons ces fortes paroles. Pour Pascal, il n'y a qu'un seul problème : celui de la destinée, — et l'on a vu comment il le résout. — Mais une fois l'homme arrivé au christian^isme, tout n'est pas fini : il sait d'où il vient, où il va, et, en gros, ce qu'il doit faire : le salut. — Mais ce salut, comment l'entendre? comment le réaliser? Suffit-il de remplir exactement tous ses devoirs de chrétien, et, pour le reste de vivre de la vie de « l'honnête homme », d'user des « divertissements » raisonnables ? Si à toutes ces questions, les Pensées hg répondaient pas suffisamment, la vie de Pascal répondrait pour elles : I L'homme est, pour Pascal, toujours sous le coup du péché originel; il est foncièrement corrompu

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et mauvais (Cf. dans VAugustm/ts^ les pai'lies intitulées : De statu nalKrœ lapsœ et De statu naturœ piine). — Même chrétien, même régénéré par le baptême, la « concupiscence » habile toujours en -\lui.Or, tel quel, il est indigne d'approcherde Dieu, de le prier même. Et la vje chrétienne doit être un combat perpétuel contre la concupiscence. — Mais Je (( monde ))^ est le règne de la concupiscence : il) faut le fuir, vivre dans la retraite, le détach.anient. ) — Et cela ne suffit pas ; car là môme, le chrétien n'est pas a l'abri des tentations, et s'il est débarrassé de la compagnie des autres hommes, il n'est pas débarrassé de soi-même. — Or, c'est soi-même et a^ant tout qu'il doit fuir ; c'estde sa propre nature corrompue, c'est de sa « chair de péché » qu'il doit sedétacher, se dépouiller. — La mortification, voilà le moyen, la sanctification, voilà l'objet de la vie chrétienne : il faut (( s'ofTrir par les humiliations aux inspirations ». — Tout le reste, la science, l'art, | l'amitié, la vie de société, de famille, n'est qu'un [ '^ vain (( divertissement » : une seulejoeuvre est digne de l'homme : l'œuvre morale de « la réformation de l'homme intérieur », de la sanctification. — Mais cette œuvre, nous devons aider les autres aussi à la réaliser: d'où V Apologie. — Et la conclusion, la voici: « Or, quel mal vous arrivera-t-il... cette bassesse. )> [Pensées, M. 6. — B. 333).

Elévation, grandeur et noblesse de cette conception, — et en quoi elle rejoint et complète celle qui nous a paru se dégager des Provinciales.

B. De quelques critiques qu'on a adressées ou qu'on pourrait adresser à Pascal. — On serait tenté, à première vue, de trouver qu'il a eu et conseillé un souci peut-être excessif du salut individuel^ — mais qu'on oublierait l'origine tout altruiste àe\ Apologie. — Est-il vrai, comme l'a prétendu Scherer [art. cit., p. 193), que « la crainte de l'enfer pèse sur ce christianisme »? — Que cette interprétation repose sur un contre-sens commis sur le texte de M"" Péi rier (éd. Brimschvig, p. 28) '.

Mais qu'on peut reprocher à Pascal d'avoir trop voulu imposer aux auLre& sa „vie, ses scrupules de I conscience et ses mortifications (Cf. M"" Périer), et qu'il a déployé en cela un excès de rigorisme janséniste, — 11 ne^ s^est pas assez rendu compte que tout le monde n'est pas Pascal, que la religion peut et doit s'adapter à l'infinie diversité des âmes, et que personne n'a le droit d'imposer aux autres des \y' mortifiTcations que l'Eglise accepte et encourage, mais à titre de témoignages tout spontanés de sanc- ,,

1. Voir aussi la leron que M. Gazier a donnée d'après un manuscrit de la Vie de BUiisie Pascal qu'il a publié dans la Revue d'/tist. lui. de la France (oct. 1898).

tification individuelle, et auxquelles elle n'astreint nommément personne, parce qu'elle les considère comme dos raffinements, d'ailleurs rccommandables, de piété. — Que c'est là l'écueil de la reli- ; gion de Pascal, et qu'elle s'oppose, à cet égard, à celle de Bossuet. ^'

C. Nous avons jusqu'ici décrit et développé, non di'fini la conception de la vie qui fait le fond des Pensées. — Il ne suffit pas de dire que c'est une conception chrétienne, ni même janséniste, car Arnauld, et surtout Nicole, q^ui sont jansénistes, sont parfois assez loin de^ Pascal. — On a proposé (Vinet, M. Brunetière, Challemel-Lacour) le nom de pessimiste ; — et si l'on veut exprimer par là la profonde mélancolie qui se dégage de tant de pages des Pensées., rien de mieux ((X Camille Bos, du Pessimisme de Pascal, dans les Annales de philosophie chrétienne d'octobre 1897); — mais le pessimisme inconditionnel et absolu de Schopenliaiier et de Hartmann, qui est le vrai pessimisme, n'est pas celui de Pascal, et cette conceptian lui eût paru profondément irréligieuse, et même antichrétienne, au même titre que l'optimisme des philosophes du xvni" siècle : si le pessimisme (un pessimisme très sincère, mais relatif et provisoire) est au point de départ de sa philosophie, au point d'arrivée, on

retrouve ljoj)tnnisnie transcendantal des vrais chrétiens : « Joiej joie, pleurs dejoie », diHejTfemorm/ (Cf. aussi Pensées, M. 599, — B. 781 ; et la lettre VII à M"" de Roannez, éd. Brunschvicg, p. 220- 222). — Au lieu du mot pessimiste, je proposerai, pour caractériser et définir la__conception pascalienne de la vie, le moij ascétique ^ et il me semble que ce mot en exprime bien le côté plus que sérieux, vraiment tragique, et le côté non seulement mystique, mais essentiellement moral.

Par le mouvement naturel de sa pensée, comme par l'évolution naturelle de son âme, on peut dire que Pascal a retrouvé et exprimé, dans un admirable langage, la haute et profonde conception de la vie qui a fait la grandeur et la force des grands saints et des héros du christianisme : un saint Paul, un saint Bernard, et, plus près de nous, un saint Vincent de Paul, un Lacordaire et un Manning.

ni., Les conséquences et la portée générale des « Pensées ». — A. Au point de vue littéraire. — Pour la seconde fois depuis quinze ans, le génie littéraire était mis au service du christianisme : et à cette date (1670), Bossuct n'ayant encore publié que la Réfutation du Catéchisme de Paul Fenn (1655) et Y Oraison funèbre d'Henriette de France (1669), on peut dire que jamais encore chez nous l'idée reli-

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gieuse n'avait troiivt' pour s'exprimer une forme d'art aussi puissante et aussi parfaite, et que, littérairement comme piiilosophiquement parlant, les Pensées se trouvaient être la plus victorieuse réfutation du Tartufe (1664). — Que la leçon ne sera pas perdue pour Bossuet, Bourdaloue, Fénelon et Massillon, et (après la « grande crise de la foi » au xviii'' siècle), pour Chateaubriand, de Maistre et Lamennais. — Que le Pascal des Pensées est peutêtre le seul de nos grands classiques que la critique littéraire de notre siècle ait toujours profondément respecté, — et pourquoi : son lyrisme, sa poésie abrupte et tourmentée ne pouvaient manquer de plaire aux écrivains de 1830, et ont même contribué à lui faire prêter des sentiments un peu trop romantiques^ : — que même ces fausses interprétations

1. Je lis à ce sujet dans une conférence de M. Brunetière sur Chateaubriand {Revue des Deux-Mondes, 15 août 1898, p. 972) : «On me dira peut-être à ce propos que je me forme une idée de Chateaubriand sur le modèle de Pascal; mais c'est le contraire plutôt qu'il faudrait dire, et — la remarque en vaut la peine — c'est Cousin et Sainte-Beuve, peut-être Vinet lui-même, qui se sont formé l'idée d'un Pascal « romantique » sur le modèle de Chateaubriand. » — M. Brunetière me parait avoir entièrement raison; mais il aurait pu ajouter que cette idée d'un Pascal «romantique », d'un Pascal « tourmenté par le doute », c'est Chateaubriand le premier qui l'a mise en honneur et en circulation, non seulement en prêchant d'exemple, mais encore en suggérant, en conseillant et en patronant cette interprétation (Voir à cet égard une curieuse déclaration de Sainte-Beuve, Portraits conlemp.. t. V, p. 213-214). — J'ai depuis essayé de préciser et de développer ce point dans un article de la Revue des Deux Mondes (i" avril 1899) sur Chateaubriand et les Mémoires d'Outre-Tombe. Voici d'ailleurs le texte de Sainte-Beuve auquel je faisais allusion. 11 rapporte les

nous sont une preuve de tout ce qu'il y avait littérairement, dans les Pensres, de germes d'avenir.

B.) Au point de vue apologétique. — Si Pascal n'a pas porté un coup mortel à l'a indifFérence en matière de religion », du moins il semble bien qu'il en ait retardé les progrès et qu'il ait montré à Bossuet et aux autres sur quel terrain il fallait porter le combat : les problèmes du surnaturel, de la croyance, des fondements psychologiques, moraux et historiques de la religion chrétienne, s'il ne lésa pas évidemment inventés, il les a mis dans tout leur jour et il les a imposés à l'attention de ses adversaires comme de ses alliés. — Pascal a-t-il déterminé des « conversions^ »? est-il capable, aujour-

paroles mêmes de Chateaubriand recueillies dans une conversation familière : « Eh ! pourquoi », s'écriait ce dernier, «ne pas prendre Pascal, comme il nous est donné, avec son scepticisme? 11 s'est fait chrétien en enrageant, il est mort à la peine. Je l'aime ainsi ; je l'aime tombant à genoux, se cachant les yeux à deux mains et criant : Je crois, presque au même moment où il lâche d'autres paroles qui feraient craindre le contraire. Lutte du cœur et de l'intelligence! Son cœur parlait plus haut et faisait taire l'autre. La fin du xvi' siècle lui avait légué ce scepticisme qui circulait alors partout, lui avait mis ce ver au cœur ; il en a triomphé tout en en mourant. C'est là sa physionomie, c'est ainsi qu'il a sa vraie grandeur. Quelle manie de la lui ôter!...» — Cette conception toute romantique de Pascal a longtemps séduit les esprits les plus divers. Voici ce que je lis à ce sujet dans les Koles inédites de Taine : « On sent à l'obstination que Pascal met à revenir sur ses réfutations qu'il n'est jamais content, qu'il doute, qu'il lui reste au fond de l'àme une goutte de scepticisme qui l'empoisonne, et corrompt la force de toutes les preuves qu'il a données. »

1. Adolphe Hatzfeld, l'auteur bien connu du Dictionnaire de la langue française, et du Pascal que nous avons plus d'une fois cité,

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d'hui encore, d'en déterminer? Et pourquoi pas, s'il est bien, aujourd'hui encore, capable d'opérer des conversions à rebours'? C'est que, pour résister à Pascal, il faut de bonnes et solides raisons : au besoin, il les ferait trouver lui-même, étant de ces

passait pour avoir été converti au catholicisme (il était d'origine israi'lite), par la lecture assidue des Pensées. — Voir aussi le « cas » d'ilernsheim, fTorigine Israélite lui aussi, et qui, littéralement converti au catholicisme par Pascal, entra dans les ordres, et se fit dominicain (Cf. Questions adressées aiu' philosophes, notes posthumes écrites en 1S40 ;;ar le Père Hernshelm, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, et l'un des quatre premiers comparjnons du Père Lacordaire, arec u?ie Notice sur le R. P. Hemsheim, par le B. P. Danzas. Paris, Lecoffre, 1903, in-i2).

1. Dans une intéressante notice sur son père [Annuaire des anciens élèves de l'Ecole normale, 1891, p. 21-22), M. Louis Havet nous dit que c'est un « contact intime et prolongé avec le génie de Pascal» qui, de simple déiste, l'a rendu « radicalement irréligieux». Et ainsi, c'est à Pascal que nous devrions ce livre sur le Christianisme et ses oriffines, pour letpiel personne ne se montrera plus sévère qu'Edmond Schercr, un juge peu suspect pourtant, dans l'une de ses Eludes sur la littérature contemporaine (t. Vil, p. 266, sqq.). Pour emprunter à M. Jules Lemaitre une de ses plus jolies expressions, on peut dire d'Ernest Havet que c'est Pascal qui <' l'a contraint à sortir tout le xviir siècle qu'il avait dans le sang »; et cela môme n'est-il pas, en un certain sens, à l'honneur de Pascal? Il est de ces écrivains dont le commerce assidu est une véritable école de sincérité intellectuelle. — «Nous croyons peu», a écrit M. Faguet {XV IP siècle, p. 5."]), «aux victoires qu'il a pu remporter sur les esprits intraitables et les cœurs orgueilleux qui étaient l'objet de son argumentation et de ses ardents appels. » Je crois, au contraire, que c'est sur ces « esprits intraitables » que Pascal a eu le plus de prise : quand il ne se les soumettait pas, il les forçait du moins à aller jusqu'au bout de leur pensée, et c'était là encore pour lui une victoire — une victoire sur l'équivoque et les malentendus fâcheux. Quant aux autres, aux timides, qui, selon le mot de Nicole, « n'aiment pas à être régentés si fièrement», Pascal laissait à d'autres le soin de les réduire, sachant bien qu'ils ne seraient jamais, pour la cause qu'il défendait, de bien redoutables adversaires. Quand on peut être un Pascal, on n'est pas un Fénelon.

critiques et de ces juges qui ne se contentent pas d'à-peu-près et de faux-fuyants, et dont l'incessant contact est, en matière de convictions religieuses, une mdieutique incomparable ^ Il est, avec Voltajre, Rousseau, Chateaubriand, Lamennais et Renan, Fuiides quatre ou cinq grands écrivains français qui sont le plus capables de modifier l'état de la cens-; cience religieuse (l'histoire des idées morales nous en fournit d'abondants exemples) : tous, ils ont créé, ou, du moins, vulgarisé et consacré certains états djespriL.et-d'Anifi-.: car il y a un pascalianisme^ comme il y a un voltairianisme q\. un renanisme; et d'eux tous, je ne sais si ce n'est pas Pascal qui peut donner les plus fortes secousses. — Un mot très juste de M. Bourget [op. cit.^ p. 19) sur lui : c II est des apologistes de la religion, celui qui a le mieux compris ses adversaires et qui leur a rendu la justice la plus pleine. » — Que, parmi les apologistes du xix** siècle, il en est bien peu qui n'aient rendu hommage a Pascal en le citant souvent et ens'inspirant fortement de lui (voir Chateaubriand, Frayssinous, Lamennais ~, Lacordairc, etc.), — et qu'il

\. « 11 faut lire ces pages [de Hossuet] comme on lit Pascal; ce n'est pas, assurément pour être janséniste qu'on s'applique aux Provinciales et aux Pensées, mais pour éprouver son âme moderne et sa croyance personnelle au choc d'une impérieuse et profonde pensée dont il faut à la fois se servir et se défendre. » (Gustave Lanson, Dossuel, Extraits des Œuvres diverses, p. 2.)

2. Dans VEssai sur V indifférence, Pascal est, je crois, cité plus fréquemment que Bossuet lui-même. 11 est vrai que cela s'explique

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semble même que les apologistes contemporains s'en inspirent de plus en plus (Cf. Guthlin, op. cit.) : témoignage de M^' d'Hulst [ari. cit., p. 1074-1075), et de M. Brunetière [le Catholicisme aux Etats-Unis, [Revue de Deux Mondes, 1" novembre 1898, p. 178)]'.

non seulement par des affinités de doctrines, mais avissi par des affinités de tempérament moral. — Voir aussi dans la Défense de l'Essai sur Vindifférence, le ciiapitre consacré à Pascal.

1. Il serait assez aisé, et il ne serait nullement arbitraire, — je ne suis pas le premier à en faire l'observation, — de rattacher directement à Pascal tout le mouvement de l'apologétique contemporaine. Je n'en veux pour preuve que ces dernières lignes de la Lettre de M. Blondel sur les exif/ences de la pensée contemporaine en matière d'apologétique : « Lorsqu'il y a deux cent cinquante ans, Pascal s'était vu forcer de toucher, avec une franchise qui lui paraissait violer certaines pudeurs de l'âme chrétienne, à des sujets brûlants, il pouvait bien jeter, dans ses notes intimes, ce cri d'indignation : « Les malheureux, qui m'ont obligé de parler du fond de la religion ! » Car sans doute, en son jansénisme fidéiste, il devait craindre de porter une main sacrilège sur ce fondement mystique de toute autorité qu'il plaçait dans la coutume et même dans la grimace : peut-être même, avec la perspicacité de son génie, avait-il le sentiment qu'alors la raison n'était pas armée pour affronter au plein jour de la critique le terrible combat que Bossuet, lui aussi, voyait surgir contre le christianisme. Eh bien! ce grand combat, nous lavons eu, nous l'avons encore à soutenir, sans feinte et sans réserve. Dans son effort le plus hardi pour fermer le chemin de la foi, la raison s'est fortifiée pour l'ouvrir. Après toutes ses hardiesses, nous n'avons rien à compromettre en parlant sans réticence. Et maintenant le seul péril serait de nous dérober à la loyauté d'une impitoyable discussion, qui, en ces questions où le silence et l'oubli sont les suprêmes injures, est devenue la plus grande marque intellectuelle du respect, comme elle reste le seul lien, mais combien fort et intime, entre des âmes séparées en apparence par l'abime des croyances positives et qui pourtant doivent être toutes fraternelles dans l'inquiétude et la recherche. Car la recherche, (jui précède et peut même suppléer, doit toujours accompagner, suivre et vivifier la possession ; elle est le sens humain de la grâce et la condition intellectuelle de la charité. Et plus elle est franche et implacable entre esprits discor-

(ICjAu point de vue philosophique. — l» Que, sur les points essentiels, les conceptions contemporaines de la vie, du monde et de l'homme se rapprochent singulièrement de celles de Pascal : personne aujourd'hui ne croit plus à la bonté native de l'homme [Cf. Schopenhauer, Taine et Renan, Th. K\hoi{r Hcréditépsychologigue,b^ éd. ,iS97),ei\di plupart des théoriciens du pessimisme et dudarwinisme; et tous ceux qui « pensent » admettent aussi que la vie a son objet en dehors et au-dessus d'elle même (Cf. Boutroux, op. ci/.)]. — D'autres (Cf. Brunetière) vont plus loin encore dans le sens de Pascal ; mais il faut reconnaître que ce ne sont encore là que des « opinions particulières ».

2" Au sens plus technique du mot philosophie, on peut signaler entre la doctrine de Pascal et les doctrines contemporaines des points de contact plus instructifs encore :

a) D'une manière générale, nous sommes aujourd'hui disposés à trouver avec Pascal que les philoso-

(iants, plus elle est salutaire par l'estime qu'elle engendre au prix d'une foncière sincérité. Heureux donc, devons-nous dire dans un esprit de paix et de vérité en contredisant le mot de Pascal, de pouvoir toucher, d'être obligés de toucher, de voir tant d'esprits forcés et empressés à toucher le fond même de la religion. » — Voir aussi dans les Annales de philosophie chrétienne de mai 1900, aux Variéh's crilifjues, les pages de M. Blondel snr l'ascal. Gf. enfin L. Ijaberthonnière, le Problème religieux {Annales de philosophie chrétienne, février et mars 1807), et l'article déjà cité du même auteur sur VApolor/étique et la méthode de l^ascal : cea deux articles sont recueillis dans les Essais de philosophie religieuse.

phies des « idées claires et distinctes » sont des philosophies superficielles, et qu'une philosophie des « idées obscures » a infiniment plus de chances d'embrasser et d'expliquer ce que nous pouvons étreindre du réel (Cf. Rauh, op. cit.).

h) Les théories actuelles, en faisant leur part, dans le fait de la croyance, au sentiment et à la volonté conçus comme difl'érents, non pas de la raison, mais du raisonnement, ont, dans leurs parties solides et durables, retrouvé entièrement la théorie de Pascal sur le même sujet (Cf. J. Pavot, De la croi/o.nce., Alcan, 1895, — le Mémoire de M. Renouvier, intitulé : Doute et croyance^ dans X Année philosophique de 1895, — Bal four, The Foundations of Belief^., London, 1895, et la Préface mise par M. Brunetièreentête de la traduction française (1897). — Importance de ce fait en ce qui concerne la position prise parla pensée contemporaine à l'égard du problème religieux.

c) Que d'autres thèses fort importantes aussi de

1. Ce livre, dont la réputation n'est plus A faire, est d'autant plus intéressant que l'auteur, en 1879, avait débuté par un ouvrage dont les conclusions étaient tout autres : Défense of Philosophical Douht. — The Foundations of Belief ont eu trois éditions en quelques semaines ; et, étant donnée la nature de l'œuvre, c'est là un succès qu'on ne peut guère comparer qu'à celui de la Vie de Jésus. \SEsquisse d'une philosophie de la religion d'après la psi/chologte et rhistoire, de M. Sabatier, dont on a rapproché aussi le célèbre livre de Renan, a mis plusieurs mois avant d'atteindre la seconde édition.

la philosophie pascalienne ont été reprises de nos jours par d'éminents penseurs : la théorie des « trois ordres », par Maine de Biran (Cf. OEtwres, t. III, p. 546, et Fouillée, éd. classique des Opuscules philosophiques de Pascal)^ — par M. Lachelier^ {le Fondement de F induction, Psychologie et métaphysique, 2* éd., 1896; — et dans la Revue de rinstruction publique des 16, 23, 30 juin 1863, trois admirables articles ^wt Vidée de Dieu, de Caro), — parTaine lui-môme^; — celle des « deux infinis »,

1. « La philosopliie de M. Lachelier, écrit M. Fouillée, offre comme l'on sait, trois parties superposées, ou plutôt trois « ordres >^ analogues ù ceux de Pascal : mécanisme universel, finalité universelle, enfin règne de la liberté et de la grâce... La critique la plus hardie et la plus indépendante aboutissait ainsi, chez M. Lachelier, à l'acte de foi moral et religieux ; par là il représentait un état d'esprit très répandu de notre temps : il donnait satisfaction au double besoin de douter et de croire. » (Fouillée, le Mouvement ■idéaliste et la réaction contre la science positive, Paris, 1896, p. xx-xxi.) — Voir aussi l'article déjà cité de M. Lachelier sur le J'ari de Pascal.

2. Ce nouveau rapprochement va sans doute surprendre, et je conviens très volontiers que Taine ne paraît pas avoir développé cette vue autant qu'il l'aurait fallu pour en faire une thèse très importante de sa philosophie. Mais cela tient peut-être à ce qu'il n'a guère eu le temps que de nous présenter un seul aspect de sa pensée, car voici ce que je lis dans la Préface de la troisième édition de YlntelUgence : Taine vient d'interpréter au point de vue philosophique les résultats de « la nouvelle loi mécanique sur la conservation de l'énergie »; il a ramené tous les événements physiques et moraux au mouvement, le mouvement lui-même à la sensation, qui lui paraît être l'élément simple et constitutif de l'existence universelle (tout ce développement a été complètement remanié dans la 4' édition (1883) et sqq.), et il ajoute en note : «.Ceci est le point de vue scientifique. Il en est deux autres quil est inutile de présenter ici, le point de vue esthétique et le point de vue moral. — On y considère non plus les éléments, mais la direction des choses ; on y regarde l'effet final comme un but primordial, et

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par Renan, dans son Examende conscience philosophique de septembre 1898^ [Feitilles détachées.) —

ce noxtvemt point de mie est missi lér/ilime que l'cnitre. » — Cette note, qui ne figurait pas dans les deux premières éditions du livre, a été supprimée dans la quatrième et sqq. C'est, comme l'on voit, à peu de chose près, la conception maîtresse de M. Lachelier et de Pascal. Et, sans doute, il faut regretter que Taine ait jugé « inutile de présenter ici » ces deux autres points de vue. Mais ne serait-ce pas parce qu'il les aurait présentés et développés ailleurs : le point de vue esthétique dans la Philosophie de l'art, — le point de vue moral dans certaines pages des Origines, en attendant qu'il y revînt dans ce traité de la Volonté qu'il avait rêvé d'écrire, mais qu'il n'a pas pu donner? Et si ces hypothèses étaient admises, je regretterais d'avoir dit tout à l'heure que «la théorie des trois ordres » n'occupe pas une place très importante dans la philosophie de Taine, puisqu'au contraire elle en fournirait la clef. Dans une lettre à Francis Poictevin (4 octobre 1883), il disait plus nettement encore, retrouvant la formule même de Pascal : « A mon sens, l'art et la science sont deux ordres différents. » — Voir mon Essai sur Taine. 4. C'est M. Lanson, je crois, qui, le premier, a indiqué cet intéressant rapprochement : « 11 est, en effet, dit-il, curieux de voir que Renan a refait la méditation des Deu.v infinis en des termes qui rappellent étrangement Pascal. » {Op. ci/., p. 4.'i8.) Je note, d'autre part, que Renan cite souvent Pascal dans ses lettres de jeunesse à sa sœur Henriette et dans V Avenir de la Science. — Mais si 'l'idée est la même chez les deux penseurs, si les expressions mêmes se ressemblent parfois, le ton est tout différent. 11 règne dans le célèbre fragment de Pascal un accent de mélancolie hautaine et profonde, on y sent percer un âpre et passionné besoin de certitude et d'absolu, bref, je ne sais quelle contagieuse inquiétude morale qu'on ctiercherait en vain dans Renan. C'est le sourire aux lèvres que celui-ci « assiste en spectateur aux batailles intérieures que se livrent les idées au fond de sa conscience»; l'angoisse métaphysique ne l'étreint pas un instant; depuis longtemps il a pris son parti de l'incurable incertitude de notre misérable science, de l'impuissance native de l'homme à embrasser l'infini, et son intelligence y trouve trop bien son compte pour qu'il songe à s'en désespérer. Tout autre est Pascal ; et dans cette opposition de deux attitudes, on saisit sur le vif l'intime et irréductible différence des âmes. Intelligence souveraine, et dont on ne louera jamais assez la somptueuse, ondoyante et fine complexité, il a manqué à Renan ce qui fait les natures morales vraiment supérieures ; je veux dire cette chaleur et cette puissance d'émotion, cette ardeur de sensibilité, cette impatience du vrai et du bien

Plus généralement enfin, si, depuis une vingtaine d'années, il se fait dans la pensée philosophique contemporaine comme un sourd et lent travail ayant pour objet, non pas du tout de nier et de ruiner la science positive, mais, au contraire, d'en assurer les progrès en délimitant mieux son domaine, en éprouvant et en assurant ses méthodes, et en sauvegardant les droits et les besoins de la conscience religieuse et morale, il n'est pas d'oeuvre qui puisse mieux se recommander de l'autorité et de l'inspiration de Pascal, car il n'en est pas qui corresponde plus exactement au dessein général des Pensées (Cf. Lachelier, oj). cit.; — Liard, la Science positive et la métaphysique^ 4° éd., 1898; — Bou-

qui ont leur source non pas dans l'esprit, mais dans les profondeurs les plus intimes de l'être, et qui, en dernière analyse, font les âmes à la Pascal. On sait aujourd'hui combien fut relativement douce et paisible la « crise religieuse » qui détacha Renan de la foi de sa jeunesse, et combien (chose presque paradoxale!) le cœur y eut, au fond, peu de part. Je ne blâme pas : je cherche à définir et à me rendre compte. Mais je songe à Jouffroy, à la « révolution sanglante » qui déracina les dogmes chrétiens dans son âme, à l'accent douloureux et pénétrant de ses « lamentations sublimes ». Je songe surtout à Pascal ; et si celui-ci avait perdu la foi dans les circonstances où Renan devait la perdre, j'ai peine à me le représenter aussi calme au sein de ses orages intérieurs que le fut l'auteur de la Vie. de Jésus; mais, au contraire, tel que nous le connaissons, quelles tortures morales, quelles plaintes déchirantes n'eussent pas été les siennes ! de quels gémissements étoulfés, de quels sanglots désespérés, de quels cris d'aigle blessé en plein cœur n'eût-il pas fait retentir les airs 1 Et comme Lamartine et Ryron, Leopardi et Schopenhauer nous eussent semblé pâles à côté de lui!... Il ne faut, je le sais bien, demander à chaque âme que ce dont elle est capable ; mais nous ne rangerons décidément pas Ernest Renan parmi la lignée de Pascal.

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troux, la Contingence des lois de la nature^ 3* éd., 1898 ; — Fouillée, le Monvemeîit idéaliste et la réaction contre la science positive^ 1896, etc.) ; et l'on s'explique les coïncidences ou les rencontres — inconscientes ou volontaires — de doctrines que nous avons signalées.

Un certain nombre de philosophes contemporains, se mettant à l'école des penseurs delà Grèce, rajeunissant leurs doctrines, nous ont donné des essais de philosophie platonicienne (Cf. A. Fouillée : la Philosophie de Platon) ou aristotélicienne (Cf. Ravaisson. Essai sur la nièta'phijsique d^Aristole). On pourrait faire à Pascal le même honneur; et je doute qu'il y ait une philosophie dont les cadres et les formules puissent mieux «s'accommoder à tous nos besoins » et mieux satisfaire aux exigences si diverses, et en apparence même contradictoires, de la pensée contemporaine.

Pour le fond comme pour la forme, et malgré leur état fragmentaire, les Pensées sont peut-être le plus beau livre delà prose française.

DIX-NEUVIEME LECOiN

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