‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence; notes d'un coursChapitre 38 sur 52 · L ACCIDENT DU PONT DE NEUILLY · texte numérisé non relu

L ACCIDENT DU PONT DE NEUILLY

Ceci se passait, — cai- on connaît la date exacte, — le 8 novembre 1654.

Pascal était alors au plus fort de sa vie mondaine. Un jour, s'étant rendu en carrosse à quatre ou six chevaux au pont de Neuilly, à un endroit où il n'y avait point de gardefou, les deux premiers chevaux prirent le mors aux dents, et se précipitèrent dans la Seine. Heureusement, les rênes s'étant rompues, comme par miracle, le carrosse resta suspendu au bord de l'abîme, et Pascal fut sauvé. Mais son imagination, sa sensibilité, furent vivement ébranlées par cet accident ; un long évanouissement s'ensuivit, dont il eut quelque peine à revenir. Il vit là un avertissement du ciel, un décret nominatif de Dieu pour l'engagera changer de vie, à songer sérieusement à son salut. L'appel fut entendu. Quelque temps après, Pascal se retirait à Port- Royal.

Et, deux siècles plus lard, de sa grande voix retentissante, Cousin s'écriait :

« Dans les Pensées de Pascal il en est une rarement exprimée, mais qui domine et se sent partout, l'idée fixe de la

mort. Pascal, un jour, a vu de prés la mort sans y être préparé, et il en a eu peur. Il a peur de mourir, il ne veut pas mourir; et, ce parti pris en quelque sorte, il s'adresse à tout ce qui pourra lui garantir le plus sûrement l'immortalité de son unie. >-

J'en suis fâché pour Victor Cousin. Mais j'ai bien peur que ce jour-là il n'ait encore mis son éloquence — ou sa rhétorique — au service d'une pure et simple légende.

Le seul texte — je dis le seul — sur lequel elle repose, est le suivant qu'il faut citer en son entier :

<' M. Arnoul de Saint-Victor, curé de Chamboursy, dit quil a appris de M. le prieur de Rarillon, ami de M°"= Périer, que M. Pascal, quelques années avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête, à la promenade au pont de Neuilly, avec quelques-uns de ses amis dans un carrosse à quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le mors aux dents à l'endroit du pont où il n'y avait point de garde-fou, et s'étant précipités dans l'eau, les lesses qui les attachaient au train de derrière se rompirent, en sorte que le caiTosse demeura sur le bord du précipice, ce qui fit prendre à M. Pascal la résolution de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »

Ces lignes sont extraites d'un « manuscrit anonyme de la bibliothèque des Pères de l'Oratoire de Clermont ». Elles nous ont été conservées par le P. Guerrier, ce consciencieux oratorien qui a copié avec tant de soin un grand nombre de documents originaux concernant Pascal et sa famille, « portant le scrupule, nous dit-il lui-même, jusqu'à ne vouloir pas corriger quelques fautes de style qui pouvaient facilement être réformées )i. Les recueils du P. Guerrier ont été découverts il y a quelque soixante ans par Faugère, et

celui-ci en a publié toutes les pièces intéressantes dans les divers ouvrages qu'il a consacrés à Pascal et aux siens.

Ainsi donc, c'est sur la foi d'un témoignage unique, d'un témoignage anonyme, et d'ailleurs assez peu précis, d'un témoignage enfin de quatrième ou cinquième main, — car entre Pascal et nous, nous nous heurtons au moins à quatre intermédiaires, — que l'aventure du pont de Neuilly a depuis plus d'un siècle envahi comme une mauvaise herbe la biographie de l'auteur des Pensées. En bonne critique, s'il est un fait qui soit insuffisamment établi, assurément c'est celui-là.

Ne craignons pourtant pas d'insister. Toute légende a la vie dure, et celle-là en particulier : je ne suis pas le premier, et je ne serai probablement pas le dernier à noircir du papier pour tâcher d'en venir à bout. Voyons donc tout ce qu'elle peut invoquer de présomptions en sa faveur.

Tout d'abord, il est très vrai que l'anecdote n'a pas attendu l'année 1845 et la publication des papiers du P. Guerrier par Faugère pour faire son entrée dans l'histoire littéraire. Un peu avant Faugère, en 1844, Cousin, dans la première édition de son livi-e des Pensées de Pascal, en donnait une version d'après un manuscrit qui était censé contenir la. première partie des mémoires de M"® Marguerite Périer, la nièce de Pascal. L'auteur du Vrai, du Beau et du Bien, ohseTXiùl déià, mais sans en tirer aucune conséquence, que c'était là « le seul témoignage authentique qui lui fût connu sur l'aventure du pont de Neuilly ». Le texte qu'il publiait présentait d'ailleurs une variante, dont il serait un peu abusif de tirer parti pour la thèse que nous soutenons. « M. le prieur de Barillon » n'est plus ici l'ami de madame, mais de M. Périer. Admettons qu'il l'ait été des deux, du beau-frère comme de la sœur de Pascal, — et passons. Un peu plus tard, peut-être averti par les publications de Faugère, Cousin notait que les témoignages

de M. Arnoul se retrouvent dans deux autres manuscrits, et qu'ils y sont donnés « comme extraits d'un manuscrit anonyme de la bibliothèque des Pères de r Oratoire de Clermont >>. Et cette fois, il songeait à s'étonner : « Il est vraiment bien singulier, écrivait-il, que Jacqueline Pascal, dans la lettre où elle raconte à sa sœur les motifs et les détails de la conversion de leur frère, ne dise pas un seul mot d'un accident aussi terrible, où, si elle l'eût connu, et comment aurait-elle pu l'ignorer? elle n'aurait pas manqué de voir et de faire paraîti^e le doigt de Dieu^. » Cette observation n'empêchait d'ailleurs nullement l'éloquent personnage de maintenir dans le même volume les nobles phrases que nous avons citées tout à l'heure sur Pascal et sa peur de la mort. Il est vrai que ces phrases étaient empruntées à une leçon vieille de vingt-six ans sur VHistoire de la philosophie du XVIII^ siècle. Et ne fallait-il pas, même en 1857, et au risque de se contredire, ne pas perdre un beau mouvement oratoire, et rappeler à tous les lecteurs, qui auraient pu l'oublier, qu'on avait fondé l'éclectisme, convaincu Pascal de légèreté philosophique, ruiné le scepticisme et définitivement affranchi les âmes de la peur de la mort?

Et pendant que Cousin, d'une main distraite, songeant à son « régiment », feuilletait les manuscrits de la « bibliothèque du roi », Faugère faisait le voyage d'Auvergne, y découvrait deux gros volumes in-quarto écrits de la main du P. Guerrier, en trouvait un troisième à Paris, et n'avait pas de peine à établir que ces divers recueils, <( à défaut des textes originaux autographes, sont presque toujours les seuls qu'on puisse accepter comme authentiques ». Tout le reste, y compris les manuscrits compulsés et publiés par Cousin, n'est que copie, et copie souvent imparfaite et infidèle. « Avec le P. Guerrier, écrivait Faugère, nous remontons à la source et nous pouvons avoir une confiance absolue. » Et voilà pourquoi nous avons, pour l'accident du pont de

1. Victor Cousin, Éludes sur Pascal, cinquième édition revue et augmentée. Paris, Didier, 1857, pp. 339, 338; 219-220.

Neuilly, cité le texte du P. Guerrier qui annule tous les autres, et devient ainsi, jusqu'à nouvel ordre, l'unique version presque originale du récit.

Car il ne servirait de rien d'observer que, bien avant et Cousin etFaugère, l'anecdote avait droit de cité quasi officiel dans l'histoire de la vie de Pascal. De fait, nous la voyons figurer j?o«r /a première fois dans \e Recueil de -plusicurs pièces pour servir à Vhistoire de Port-Royal, ou supplément aux Mémoires de MM. Fontaine, Lancelot et du Fossé (1 vol. in-12, Utrecht, 1740) ; et c'est de là, nous le verrons bientôt, qu'elle s'est répandue de proche en proche jusqu'à nous. En effet, qu'est-ce que le Recueil d' Utrecht, ainsi qu'on l'appelle ordinairement ? Si l'on en croit Faugère, — et pour ma part, je me rangerais à son avis, — le Recueil, « compilé et publié par Barbeau ', est, pour la partie qui concerne Pascal et sa famille, presque exclusivement emprunté aux manuscrits du P. Guerrier ». Il serait donc, à l'égard de ces manuscrits, exactement dans le même rapport que les copies découvertes et publiées par Cousin.

Il est vrai, l'opinion de Faugère est — ou paraît être — en contradiction avec une déclaration formelle de Barbeau lui-même. << Ce Mémoire, écrit ce dernier, a été fait sur un assez grand nombre de pièces originales trouvées parmi les papiers de M"*^ Marguerite Périer, nièce de M. Pascal.» Mais suit-il de là qu'il ait eu entre les mains les pièces origiginales et les papiers mêmes de Mai^guerite Périer? J'ai peine à croire, je l'avoue, que le P. Guerrier se soit dessaisi de ses précieux papiers 2, et j'imagine que c'est précisément

1. Faugère orthographie Barbot. Barbier, dans son DicUonnaire des Anonymes, attribue le Recueil à Barbeau de La Bruyère (1710- 1781), auteur d'une Vie du diacre Paris, et de bons Mémoires pour servir à la vie de la Mère Atir/éiique.

2. Après la mort du P. Guerrier, les papiers de la famille Périer furent conservés par les Oratoriens de Clermont avec un soin si jaloux, que l'abbé Bossut en ayant demandé communication pour son édition des Œuvres complètes de Pascal, ils refusèrent de souscrire à sa demande. Évidemment, ils se conformaient, en agissant ainsi, aux dernières volontés et aux constantes habitudes de leur confrère défunt.

pour ne pas s'en dessaisir et d'autre part pour n'être pas seul à en profiter, qu'il en a fait ou fait faire un certain nombre de copies. J'inclinerais donc à penser, — ce qui donnerait raison à Faugère, — que Barbeau a utilisé une de ces copies, et sachant toute la conscience du P. Guerrier, il a pu parler comme il l'a fait sans qu'on soit en droit de lui reprocher son langage.

Mais admettons même qu'il faille prendre au pied de la lettre l'affirmation de Barbeau ; admettons qu'il ait pu, tout comme le P. Guerrier, lire, consulter et copier à loisir les documents originaux rassemblés par Marguerite Périer. Le texte du Recueil dans cette hypothèse prend assurément plus d'autorité à nos yeux ; on ne saurait pourtant lui en attribuer plus, ni même autant qu'aux manuscrits du P. Guerrier. Car ce dernier nous offre à l'état brut en quelque sorte les matériaux de la biographie de Pascal ; il ne s'interpose pas entre eux et nous; il indique l'exacte provenance de chacun d'eux, en notant même brièvement quelquefois, à la manière d'un mathématicien qui use des « exposants », la valeur et la portée respectives. Au contraire, dans le récit de Barbeau, ces éléments de contrôle, ces conditions de probabilité ou de certitude, nous font presque entièrement défaut ; les principaux faits qui composent la trame de la vie de son héros ne nous apparaissent plus qu'à travers les commentaires qu'il y joint et l'interprétation qu'il en propose ; nous ne savons pas si les commentaires sont justes et si l'interprétation est correcte. Entre les deux témoignages, l'historien n'a pas à hésiter. Et, en tout état de cause, les recueils du P. Guerrier demeurent, après les documents tout contemporains, la source essentielle, sinon unique, de la biographie de Pascal. Les papiers originaux de Marguerite Périer, ayant été vraisemblablement détruits pendant la tourmente révolutionnaire, la copie religieusement fidèle que nous en a laissée le bon oratorien peut à bon droit passer pour en tenir lieu.

Dira-t-on qu'il est assez surprenant que l'auteur du Recueil d'Utrccht ait, de sa propre autorité, accueilli une vulgaire légende, lui généralement si bien informé, si se-

rieux, si justement épris de n pièces authentiques et de narrations simples» ? Mais d'abord, l'honnête compilateur n'est peut-être pas ce que l'on est convenu d'appeler un modèle d'esprit critique. A l'étudier d'un peu près, on découvrirait plus d'une erreur dans son Mémoire sur la vie de M. Pascal. Pour n'en citer que deux seules, il attribue six enfants à Etienne Pascal, contrairement au témoignage formel de Marguerite Périer qui, d'accord avec l'état civil, n'en signale que quatre'. Ailleurs, il commet une erreur beaucoup plus grave quand, à propos de la première conversion de Pascal, il écrit : « Il [Pascal] comprit que la religion chrétienne oblige à ne vivre que pour Dieu, à ne rechercher que lui, à ne travailler que pour lui plaire... Il résolut de terminer les curieuses recherches auxquelles il s'était appliqué tout entier jusqu'alors, pour ne penser qu'cà l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire. Il ne fit plus d'autre étude que celle de la religion. » Or, c'est presque le contraire qu'il faudrait dire, et jamais l'activité scientifique de Pascal,

— les faits et les textes le prouvent en toute assurance, — n'a été plus intense que dans cette première période de ferveur.

— D'autre part, au moment où Barbeau écrivait, Marguerite Périer était morte, seule dépositaire de la tradition familiale, seule capable de lui signaler ses inexactitudes ou de rectifier ses dires. Enfin, il est à noter qu'il n'insiste pas, comme on a fait depuis, sur l'accident qu'il relate. « La Providence, dit-il en parlant de Pascal, disposa divers événements pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions. » Et après avoir raconté l'accident lui-même, à peu près dans les termes que nous avons rapportés, sentant bien que ce seul fait ne pourrait suffire à expliquer la conversion de Pascal, il ajoute : « Mais il était nécessaire que Dieu lui ôtât

1. A l'extrême rigueur, encore que je n'en croie rien, cette errem', — comme me l'a fait observer M. A. Gazier, — pourrait n'être qu'une simple faute d'impression — et d'inattention de la part de Barbeau, puisqu'à la ligne suivante, mentionnant le nom des enfants Pascal, il n'en désigne que quatre. Cette erreur du Recueil d'Ulrecht a passé dans toutes les éditions du Port-Royal de Sainte-Beuve .

cet amour vain des sciences, auquel il était revenu ; et ce fut pour cela sans doute qu'il lui fit avoir une vision, dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur. » Ainsi donc, à ses yeux, l'aventure du pont de Neuilly serait Vune des causes, mais non pas la cause unique et capitale de la conversion de l'auteur des Pensées; et même si son . témoignage, ce que d'ailleurs on ne saurait admettre, avait pour nous l'exacte valeur d'un témoignage dii'cct et contemporain, on n'aurait pas le droit d'en tirer des conséquences qu'il se refuse lui-même à déduire.

Mais je ne crois pas que, même réduite à ces termes, on puisse accepter la version du Recueil cVUtrecht. D'abord, nous l'avons dit, il y a lieu de se défier un peu du sens critique et de la perspicacité psychologique de l'honnête historien. En second lieu, même si l'on admettait qu'il n'a fait que nous transmettre une tradition de famille, comment concevoir que cette tradition, — en dehors du manuscrit anonyme copié par le P. Guerrier, sur lequel nous reviendrons, — n'ait laissé aucune trace écrite avant lui ? Quoi ! voilà un événement qui, — c'est le moins qu'on en puisse dire, — a exercé sur la pensée et l'âme de Pascal une réelle inlluence, un événement qui a en partie déterminé sa conversion, — cette conversion qui a fait de lui l'un des pieux solitaires, à laquelle nous devons les Provinciales et les Pensées, et qui a fait verser à « tout Port-Royal » (voyez le Recueil dUtrecht) des larmes de joie et de reconnaissance, — et pendant près d'un siècle, personne n'en parle, pei'sonne n'y fait la moindre allusion : ni Pascal, ni M""= Périer, ni sa sœur Jacqueline, ni Etienne Périer, ni Filleau de la Chaise, ni Moréri, ni Bayle... qui sais-je encore ? Estce possible ? Est-ce vraisemblable ? Notez que nous avons trois récits contemporains de la conversion : celui de Jacqueline dans une lettre célèbre datée du 25 janvier 1655, celui de M™*^ Périer, celui d'Etienne Périer : si les deux derniers manquent un peu de précision, le premier, qui n'était pas destiné au public, et qui suit de deux mois l'avènement, laisse à cet égard fort peu de chose à désirer. Et dès lors, comment admettre, — Cousin ici à raison, —

que Jacqueline, racontant assez longuement à sa sœur clans une lettre intime la conversion de leur frère, ait négligé de faire mention d'un fait qui, à tout le moins, devait lui paraître un des « événements » qu'avait « disposés » « la Providence » pour ramener Pascal à elle ?

Dira-t-on qu'elle l'ignorait, et que Pascal, pour l'accident du pont de Neuilly, en a sans doute agi comme il a cru devoir faire pour la « vision » du 23 novembre 1655 « dont il n'a jamais parlé à personne, si ce n'est peut-être à son confesseur », vision que nous ne connaîtrions pas sans la découverte qui fut faite après sa mort du fameux Mémorial, et dont en tout cas la lettre de Jacqueline ne fait aucune mention? Mais les deux faits n'ont entre eux aucun rapport. Si je conçois fort bien que Pascal, par une sorte de pudeur mystique, ait gardé pour lui le secret de sa « vision » ou, pour mieux dire, de cette visite personnelle de son Dieu, de cette sorte d'inondation toute spirituelle de la grâce, je ne vois pas du tout pourquoi il aurait fait mystère de cet accident providentiel à Jacqueline, sa sœur préférée, « qu'il aimait d'une tendresse toute particulière », Jacqueline, sa « convertie » d'autrefois, sa « fille spirituelle », aujourd'hui sa coniidente et sa « directrice ». Observons d'ailleurs qu'il s'agit ici d'un fait public, qui a eu certainement plusieurs témoins, ne serait-ce que le cocher qui conduisait Pascal, et les « quelques amis » qui l'accompagnaient : comment leur imposer silence à tous ' ? Et Pascal, si mystérieux qu'on puisse le supposer, pouvait-il, dans ces conditions, se dispenser de parler, et Jacqueline de rappeler le fait, dans sa lettre à « sa fidèle » ?

Mais, dira-t-on peut-être encore, Jacqueline, dans cette lettre mémorable, ne dit pas tout. C'est ainsi qu'elle ne fait pas la moindre allusion au sermon de Singlin — du

1. S'il valait la peine d'insister, cette simple considération pourrait suffire à faire écarter la légende. 11 est inadmissible qu'un fait, — j'entends un fait important de la vie de Pascal, qui a eu plusieurs témoins, — dont probablement le duc de Roannez, — n'ait pas été recueilli avant 1740 par les historiens jansénistes.

8 décembre ou du 21 novembre 1654 — qui, au témoignage de la seule Marguerite Périer, aurait fait une si vive impression sur Pascal et aurait même terminé ses hésitations. Allons-nous donc nier le témoignage formel de Marguerite Périer ? Non certes. Et toutefois, je l'avoue, pour être bien sûr qu'elle a interprété correctement un fait dont la réalité me paraît indéniable, j'aurais aimé avoirl'avis de M™*' Périer et surtout de Jacqueline. Or, pour le dire en passant, le silence de cette dernière me ferait un peu ci'oire qu'elle n'eût pas entièrement souscrit aux paroles de sa nièce touchant l'importance à attribuer à ce sermon. Mais, sans insister davantage, et sans m'arrêter aux différences multiples que présentent, à quelque point de vue qu'on les envisage, le sermon de Singlin et l'accident du pont de Neuilly, précisément je n'aurais probablement pas songea mettre en doute cette dernière légende si elle pouvait invoquer en sa faveur le témoignage direct — quoique de seconde ou de troisième main— de Marguerite Périer.

Car enfin, la nièce de Pascal ne nous en a pas dit un seul mot. Et cela est d'autant plus curieux qu'elle aussi nous a raconté la seconde convei^sion de son oncle. Si elle avait connu l'accident de Neuilly, ou, tout au moins, si elle y avait attaché la moindre importance, comment expliquer qu'elle n'en ait point parlé à cet endroit ? Et, sans doute, nous n'avons pas entre les mains les autographes de Marguerite Périer : nous ne pouvons donc pas affirmer que ses manuscrits aient été entièrement muets sur ce point. Néanmoins, de toutes les hypothèses en présence, celle-là est de beaucoup la plus vraisemblable. Conçoit-on en effet le P. Guerrier ayant à choisir contre deux versions du récit, et préférant à celle de Marguerite Périer celle d'un manuscrit anonyme? Notez que c'est bien en ces termes que la question se pose. Il est inadmissible que, copiant un manuscrit de la nièce de Pascal, il donne pour unique référence... le manuscrit anonyme. Nous ne le reconnaîtrions point là. Toutes les fois qu'il transcrit les manuscrits de Marguerite, il a bien soin de nous en prévenir très scrupuleusement, ajoutant même, quand il y a lieu, un commentaire provenant

de ses conversations avec la nièce du grand écrivain. Or ici, il s'abstient de tout commentaire et, pour toute indication de source, il nous renvoie à ce <t manuscrit anonyme ». Évidemment, il n'a pas eu à consigner sur ce point le témoignage écrit de Marguerite. Et s'il n'est pas impossible qu'il ait recueilli son témoignage oral, le fait est qu'il n'a pas cru devoir nous l'apprendre. Pour ma part, l'absence de tout commentaire me ferait plutôt croire qu'il dut découvrir le manuscrit de sa communauté après la mort de Marguerite. Observera-t-on que l'accident du pont de Neuilly n'est pas le seul fait de la vie de Pascal qui nous ait été transmis par ce manuscrit anonyme, ets'appuiera-t-on là-dessus pour raffermir son autorité ébranlée ? On pourrait longuement discuter sur ce point. Quand, en bonne critique, une « source » nous paraît à bon droit suspecte, on est autorisé à ne point accepter toutes les informations qui en proviennent et qui ne nous seraient point confirmées par ailleurs. Mais ne poussons pas, j'y consens, aussi loin le scepticisme. Et voyons quelles sont les autres anecdotes, — auxquelles sont précisément mêlés le nom et la personne du curé de Chamboursy, — et que le P. Guerrier, à la même page de son recueil, a (( extraites », — mais sans les commenter non plus, — du manuscrit anonyme. Les voici dans le texte original : « M. Pascal avait des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, particulièrement devant les gens du commun, en sorte qu'un homme dit un jour à M. Arnoul qu'il semblait que M. Pascal était toujours en colère et qu'il voulait jurer; ce qui est assez plaisant, mais qui ne serait pas bon à écrire. » — « M. Arnoul de Saint- Victor dit que quand on demandait conseil à M. Pascal, il écoutait beaucoup et parlait peu. » — « M. Pascal étant allé voir M. Arnoul à Saint-Victor avec le duc de Rouannez [sic], vit entrer fort confusément un troupeau de moutons; il demanda à M. Arnoul s'il en devinait le nombre. Celui-ci lui ayant répondu que non, il lui dit tout d'un coup, en comptant un moment sur ses doigts, qu'il y en avait quatre cents. M. de Rouannez demanda à celui qui les conduisait combien il y en avait, il lui dit : Quatre cents. »

Est-ce que je me trompe? Mais de ces trois anecdotes, si les deux premières ne nous révèlent rien qui soit foncièrement contradictoire avec ce que nous savons du caractère de Pascal, on aimerait cependant, pour y ajouter pleine confiance, qu'elles nous fussent confirmées par ailleurs. Et quant à la troisième, elle porte pour ainsi dire naïvement écrit sur son front son caractère de légende. A prendre les choses en gros, et sans trop les presser les unes et les autres, ce qu'elles semblent toutes quatre, — en y joignant celle du pont de Neuilly, — nous apprendre de plus sûr, c'est que le curé de Chamboursy connaissait Pascal et sa famille. Et c'est sans doute pour cela que le P. Guerrier nous les a rapportées les unes et les autres. Il les rencontre dans un manuscrit anonyme des Pères de l'Oratoire de Clermont. Oratorien lui-même, il a une tendance — fréquente parmi les membres d'une même congrégation — à bien accueillir, sans trop formuler de questions préalables, tout ce qui lui vient de son ordre et de sa communauté. D'autre part, il est l'arrière-neveu du grand écrivain pour la biographie duquel il recueille pieusement des documents. Il ramasse donc ces quelques anecdotes. Et, soit pour nous montrer le peu d'importance qu'il y attache, soit même (qui sait?) pour nous laisser entendre qu'elles lui sont suspectes, il se contente de les transcrire sans commentaire tout à la fin de la partie de son troisième recueil qui est consacré à Pascal, se contentant de nous en indiquer l'origine anonyme, — et nous laissant libres de les interpi'éter comme il nous plaira. L'auteur du Recueil (VUtrecht, les historiens Besoigne et Clémencet ont profité les premiers de cette liberté, et si le P. Guerrier, qui vivait encore, n'a point protesté (que nous sachions tout au moins), c'est sans doute qu'ils ne lui ont point paru dépasser la juste mesure des conjectures permises.

Allons-nous donc pour conclure nier purement et simplement, je ne dis pas — cela va de soi — l'impression très vive que « l'accident du pont de Neuilly » aurait faite sur l'âme de Pascal et l'infiuence qu'il aurait eue sur sa destinée, mais la réalité même du fait qui, plus ou moins grossi, dé-

nature et mal interprété, aurait fait naître la légende".' On le pourrait à la rigueur, et ce ne serait pas, notons-le, élever le moindre doute sur la bonne foi et le bon sens du P. Guerrier, ni même de M. Arnoul de Saint-Victor, ni même du prieur de Barillon, qui devint évoque de Luçon ^ ; ce serait tout au plus en élever un sur lajustesse d'esprit — ou d'ouïe peut-être — de l'oratorien inconnu qui nous a transmis le témoignage du curé de Chamboursy ; tout simplement, ce serait écarter de l'histoire un témoignage unique, anonyme, indirect, etqu'il est difficile de concilier avec des témoignages multiples, positifs et de toute première main. Mais sans doute il serait quelque peu téméraire d'affirmer qu'à aucune époque de sa vie Pascal n'a été victime d'un accident de voiture. Et si la chqse n'est pas sûre, ne peut-on pas dire qu'elle est possible ? Disons même qu'elle est probable — pour être agréable à l'ombre de M. Arnoul. Mais avouons du moins que, si le fait a eu lieu, — à une époque d'ailleurs indéterminée, — il n'a pu avoir le caractère dramatique qu'on lui a si souvent et si gratuitement attribué ; avouons qu'il n'a pas eu plus de retentissement dans la pensée et dans la vie de Pascal qu'une simple entorse ou qu'un vulgaire mal de dents, — et que, jusqu'à plus ample informé, dans toute biographie de l'auteur des Pensées, il serait prudent de ne plus parler de l'accident du pont de Neuilly.

Veut-on d'autres preuves encore? Celles-là nous pouvons les demander à l'histoire : car peut-être la meilleure ma-

1. Mon savant collègue de l'Université de Genève, M. Eugène Ritter, me fait tenir sur ce personnage, dont il est question dans les Mémoires de Saint-Simon (édition Boislisle, t. VI, p. 182), une note intéressante. Henri de Bai'illon, né en Auvergne le 4 mars 1639, aurait été fait prieur de Boulogne (près Blois) en 1663, puis évêque de Luçon en octobre 1671. Peut-être, puisque dans le manuscrit anonyme on parle de lui comme prieur, et non comme évêque, peut-être faudrait-il rapporter la mise en circulation de Fanecdote à une époque assez rapprochée de la mort de Pascal.

iiière de ruiner les légendes consiste-t-elle à en raconter l'histoire ; peut-être à les voir naître, se développer, se préciser et s'enrichir de mille détails imprévus, se rend-on mieux compte du mince et souvent irréel fondement sur lequel elles reposent. Et il faut savoir à quelles vicissitudes est passée la nôtre pour venir jusqu'à nous.

Il est tout d'abord assez curieux d'observer qu'avant même d'avoir reçu, par la publication du Recueil (VUtrecht, une sorte de consécration officielle, elle en avait fait éclore une autre, presque aussi célèbre : je veux parler de cette fameuse légende de Vabîme, dont Sainte-Beuve en son Port- Royal a fait si bien justice qu'on n'ose plus guère aujourd'hui la rééditer. C'est l'abbé Boileau (ce n'est pas le frère du satirique) qui, dans un volume publié en 1737 sous le titre de Lettres sur différents sujets de morale et de piété, Ta mise le premier en circulation. Il voulait « rassurer une demoiselle qui avait des terreurs ou des vapeurs », et il lui citait l'exemple de Pascal : « Ce grand esprit, disait-il, croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se i^assurer. Je sais l'histoire d'original. » Évidemment, il avait entendu parler par un de ses amis janséniste, peut-être M. Arnoul ou le prieur de Barillon, de l'accident ou de V abîme du pont de Neuilly; et nous saisissons là sur le fait l'une des mille manières, — méprises verbales, confusions involontaii^es, associations de mots, d'idées ou d'images, — dont se forment et fructifient les légendes. En tout cas, c'est avec raison que le Journal des Savants d'octobre 1737, en rapportant la lettre de l'abbé Boileau, croyait devoir déclarer à pi'opos de cette anecdote : « Nous n'en avions jamais entendu parler. »

Mais l'historiette ne devait pas être perdue. Voltaire, retour d'Angleterre, venait de commencer contre « l'infâme » la grande guerre qu'il devait poursuivre près d'un demi-siècle encore, en publiant à la fois ses Lettres philosophiques et ses pr-emières Remarques sur les Pensées de M. Pascal (1734). Pascal était dès lors pour lui un véritable ennemi personnel. Connaît-on une bien curieuse lettre de Renan sur, ou plutôt

contre Rossuel, '? La Politique tirée de rÉcriture Sainte y est qualifiée d' « ignoble parodie de la Bible au profit de Louis XIV » ; et Renan, félicitant un obscur critique « d'avoir osé attaquer avec tant de franchise et de vigueur une idole de Tadmiration routinière », ajoutait : « Pour ma part, la destruction de cette superstition-là (dans la mesure, bien entendu, où une superstition se détruit) a toujours été une de mes idées fixes ! >< Eh bien ! ce que Renan disait là du seul Bossuet, Voltaire aurait pu le dire de tout temps et de Bossuet et de Pascal. Qu'on juge de sa joie quand il découvrit — probablement dans le Journal des Savants — le texte de l'abbé Boileau! Quatre ans après, le l<"'juin 1741, il écrivait à S'Gravesande : (( Pascal croyait toujours, pendant les dernières années de sa vie, voir un abîme à côté de sa chaise... Vous trouverez dans les Mélanges de Leibniz que 7a mélancolie égara sur la /in la raison de Pascal (Voltaire ici dénature complètement la pensée de Leibniz) ; il le dit même un peu durement. Il n est pas étonnant, après tout, qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste, comme Pascal, soit, à force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau. » Voilà l'insinuation lancée : elle devait faire son chemin. Et tout cela du reste n'empêchait pas Voltaire, un an plus tard, en 1742, de revenir publiquement à la charge contre ce pauvre fou, « misanthrope sublime », et à propos d'une publication de Pensées nouvelles, d'imprimer une Addition aux Remarques sur les Pensées de M. Pascal. En 1767, dans une sorte d'appendice à son Examen important de milord Bolingbrokc, il déclarait qu'il était « mort fou », rappelait l'histoire de l'abîme, et affirmait qu' « il était lui-même incapable d'élever ce bâtiment (son Apologie), non seulement à cause de son peu de science, mais parce que son cerveau se dérangea sur les dernières

1. Cette lettre à Alphonse Peyrat est datée du 8 avril 1855, et elle a été publiée par M. Adolphe lîrisson dans le Figaro du 14 octobre 1892. 11 est diBicile en la lisant de ne pas songer à la lettre, beaucoup moins violente d'ailleurs, que Voltaire écrivait à Forment en juin 1733 pour lui demander son avis sur son projet d'une réfutation de Pascal.

années de sa vie, qui fut courte ». Et enfin, comme si ce « malade », ce génie auquel on ne peut refuser le sublime, mais « le sublime des petites maisons » n'était jamais trop réfuté — et injurié, — ou plutôt, comme si sa haute raison triomphait toujours des réfutations et des injures, en 1778, à la veille de mourir, c'est encore à Pascal que s'attaque Voltaire, et le dernier ouvrage qu'il publie, ce sont ses Dernières remarques sur les Pensées de Pascal. N'est-il pas bien significatif de voir toute la carrière philosophique du grand adversaire du christianisme exactement encadrée entre deux « réfutations » des Pensées de Pascal?

Mais, on l'a sans doute observé, dans tous les textes que nous venons de citer, — et pareillement, dans les diverses Remarques de Voltaire sur les Pensées, — s'il est bien question de « l'abîme », il n'est nulle part fait allusion à l'accident du pont de Neuilly. Voltaire à l'air de l'ignorer : aurait-il donc été homme à n'en pas tirer parti pour accabler ce « fanatique » de Pascal ? Et, par hasard, n'aurait-il lu ni le Recueil cVUtrccht, ni les histoires de Besoigne et de Clémencet qui, en ce qui concerne l'accident, reproduisent la version du Recueil? Celui qui paraît lui avoir révélé l'anecdote, c'est Condorcet, qui, en 1776, pour composer son fameux Éloge de Pascal, avait dû vraisemblablement se reporter aux sources jansénistes. Car Condorcet semble bien être le premier qui ait très nettement associé les deux légendes. Après avoir raconté l'aventure de Neuilly, il ajoute, parlant de Pascal : ce Son imagination, qui conservait fortement les impressions qu'elle avait une fois reçues, fut troublée le reste de sa vie par des terreurs involontaires. On dit que souvent il croyait voir un précipice ouvert à côté de lui. » Voltaire, en lisant ces paroles dans le livre qu'il appelait VAnti-Pascal, ou encore un « préservatif contre le fanatisme », dut, j'imagine, ne pas se sentir de joie; et il date sans doute de cette époque, son mot célèbre à Condorcet : « Qu'on ne se lasse pas de répéter que, depuis l'accident de Neuilly, le cerveau de Pascal était dérangée » Et lui-même prêcha

1. Je n'ai pu retrouver dans la Correspondance de Voltaire la

d'exemple : je renonce à compter combien de fois, dans les Dernières remarques, reviennent les mots do « folio », do « maladie », et autres aménités du même genre.

Et en effet, on ne se lassa pas de répéter la double légende. Bossut la consacra en 1779 de son autorité d'éditeur des Œuvres complètes do Pascal. Il fit même plus, l'imprudent et naïf abbé. Pris d'un soudain et maladroit désir de précision, que rien ne paraît avoir justifié, il ne craignit pas de surenchérir sur Condorcet et Voltaire : il ne se contenta pas de raconter tout simplement l'accident de Neuilly : il le data, ce que jusqu'alors personne encore n'avait osé faire, du mois d'octobre 1634; il tenta de reconstituer la scène; il imagina — sans en l'ien dire — de nouveaux détails; et il écrivit avec tranquillité : « On se représente sans peine la commotion que dut recevoir la machine frêle et languissante de Pascal. Il eut beaucoup de peine à revenir cVun lomj évanouissement; son cerveau fut tellement ébranlé que, dans la suite, au milieu de ses insomnies et de ses exténuations, il croyait voir de temps en temps, à côté de son lit, un précipice prêt à l'engloutir. » Ne croiriez-vous pas entendre un témoin oculaire ? En vérité, voilà qui doit nous rendre

date exacte de la lettre. Serait-elle apocryphe? De même, M. Délègue, dans une très intéressante Etude sur la dernière conversion de Pascal, qui fait partie des Mémoires lus à la Sorbonne en 1868, et à laquelle j'ai fait plus d'un emprunt, déclare que l'accident du pont de Neuilly « est raconté dans tous ses détails et avec toutes ses conséquences » dans un article de l'Encyclopédie que « depuis on n'a guère fait que reproduire » : or, je n'ai pu retrouver, et en cherchant aux mots les plus divers, dans les gros in-folio de VEncyclopédie, l'article auquel il fait allusion. — M. Délègue, — qui, ayant lu la présente étude, se proposait de revenir à son tour sur Pascal et V Accident du Pont de Neuilly, mais qui est mort avant d'avoir pu réaliser son projet, — M. Délègue a fort aimablement éclairé ma religion sur ce dernier point. 11 s'agit ici de l'article Pascal qui se trouve non pas dans les éditions courantes de VEncyclo pédie, mais dans Y Encyclopédie méthodique, et dont je parle peu plus haut (voir p. 133). Le passage en question est tout simplement extrait de VEloye de Pascal par Condorcet. que Naigeon a réimprimé en tête de son article.

indulgent aux imaginations romanesques — et romantiques — du D-'Lélut.

Et depuis lors, on pouri^ait compter les historiens ou critiques qui, sur ce point, ne se sont point faits Técho de Voltaire, de Condorcet et de Bossut. « Le précipice imaginaire, écrivait Villemain en 1828, le précipice imaginaire que, depuis un accident funeste, les sens affaiblis de Pascal croyaient voir s'entr'ouvrir sous ses pas, n'étaient qu'une faible image de cet abîme du doute qui épouvantait intérieurement son âme. » Sainte-Beuve, si lin, si avisé, si pénétrant, Sainte-Beuve qui a si joliment exécuté la légende de l'abîme, Sainte-Beuve lui-même, en ce qui concerne l'aventure de Neuilly et ses suites, ne fait guère que répéter Bossut et le Recueil (VUtrecht : il la rapporte lui aussi au mois « d'octobre ou novembre 1634 ». Et sur la foi de Sainte-Beuve, Désiré Nisard, Gérusez, d'autres encore comptaient le trop célèbre accident parmi les causes déterminantes de la conversion de Pascal. Quelqu'un môme se trouvait, je ne sais qui d'ailleurs, pour renchérir sur Bossut en amour indiscret de la précision, et pour déclarer, de sa propre autorité, que l'accident avait eu lieu le 8 novembre 1654 ' : et la date était enregistrée pieusement par plusieurs historiens et critiques.

1. La publication de cette étude sur VAccidenl du Pont de Neuilly a provoqué, de la part de M. G. Michaut, daas la Quinzaine du 16 avril 1902, la piquante réponse que voici .

Monsieur le Directeur,

Dans son intéressant ai'ticle du 16 février, M. Giraud se demandait d'où venait la date du 8 novembre attribuée par « quelqu'un » à l'accident de Neuilly. La question m'intéressait, car j'avais imprimé cette date dans mon édition des Pensées (1896) et je venais de la réimprimer dans mon étude sur les Epoques de la Pensée de Pascal (1902). J'ai donc fait des recherches ; et je suis parvenu à découvrir que ce « quelqu'un » était moi, ou plutôt — car la modestie qui est partout de mise l'est plus particulièrement ici — que c'était mon imprimeur et moi, en collaboration. J'avais voulu donner la date acceptée, par Sainte-Beuve [Port-Royal, II, 502), « octobre-novembre »; et c'est cet « octobre-novembre» (en chiffre 8'"'''-9''"), qui par une transformation inaperçue, est devenu 8 O'", 8 novembre.

Je vous serai reconnaissant de vouloir bien insérer cette lettre

Cependant, la légende était sur le point de subir quelques atteintes. J'ai eu entre les mains des notes manuscrites de Taine sur Pascal, datant de sa seconde année d'École normale. Il y retrace brièvement la biographie psychologique de l'auteur des Pensées. Arrivé à l'année 1654, les seuls événements dont il tienne compte pour expliquer sa conversion, ce sont les visites à sa sœur, et le sermon de Singlin. En marge, il jette en passant cette indication dédaigneuse : « Aventure du carrosse. Elle est douteuse. » Vers le même temps, l'abbé Maynard, dans deux volumes excellents et trop peu connus, ou du moins trop rarement cités, discute avec beaucoup de sens les diverses témoignages, et s'il tourne un peu court, du moins il réduit à fort peu de chose Tinfluence exercée sur l'âme de son auteur par le prétendu accident. « Quoi qu'il en soit, conclut-il excellemment, de tous les faits que nous venons de discuter, l'accident de Neuilly, la vision, l'abîme, ne furent certainement pas la cause de la seconde conversion de Pascal, et n'eurent aucune action sérieuse sur ses idées et sur sa vie. » Enfin, quelques années, plus tard, un professeur de province, M. Délègue, dans une Étude sur la dernière conversion de Pascal, qui ne semble pas avoir fait beaucoup de bruit, allait plus loin encore : il niait la réalité même du fait. « En remontant aux véritables sources, disait-il, cet accident, cette aventure n'apparaît en aucune manière. » Et je n'aurais, sans doute, pas songé à revenir sur la question si, d'une part, l'argumentation de M. Délègue et celle de l'abbé Maynard m'avaient paru aussi décisives et aussi serrées qu'elles auraient pu l'êti'e, et si, d'autre part, ils avaient tous deux réussi à tuer la légende.

Mais le fait est qu'ils n'y avaient point réussi ; et jusqu'à ces dernières années, on la voyait refleurir, sans compter nombre d'articles de revues ou de journaux, dans presque tous nos manuels ou Histoires de la littérature française, dans presque toutes les éditions des Pensées. Ernest Havet,

dans la Quinzaine, pour rattrapper autant que faire se peut r « erreur en marche » ; et je vous prie de vouloir bien agréer, etc.

G. MiCHAUT.

M. Faguet, M. Doumic, M. Lanson, M. Michaut, M. Brunschvicg, tous parlent, plus ou moins longuement, avec plus ou moins d'insistance, de l'accident du pont de Neuilly. Et il est vrai, à mesure qu'on y regarde de plus près, on en paraît moins sûr, on s'accorde en tout cas à restreindre de plus en plus la part d'action que la fameuse aventure aurait eue sur l'Ame de Pascal, c Un accident de voiture, écrivait, il y a dix ans, dans sa remarquable Histoire de la littérature française, M. Lanson, un accident de voiture, oii il fut sauvé par miracle, auprès du pont de Neuilly, très certainement aussi l'évolution naturelle de ses idées, et enfin l'insoluble mystèi'e — psychologique ou théologique — de la grâce ament'rent la crise définitive. » Et quatre ans plus tard, dans un intéressant article de la Grande Encyclopédie sur Pascal, le même M. Lanson écrivait : « Pascal se convertit. Là encore, il faut se garder de la légende. L'accident du pont de Neuilly, si Vanecdote est authentique, n'a pas l'importance qu'on lui a quelquefois prêtée. » On voit la différence d'attitude. Et je ne désespère pas du tout de voir quelque jour M. Lanson, dans le livre qu'il nous doit sur Pascal, se ranger définitivement à l'avis de M. Brunetière qui, dans ses articles, son Manuel, et, je crois, ses cours aussi, a toujours passé l'anecdote sous silence, ou encore de M. Boutroux qui, récemment, dans un volume consacré tout entier à l'auteur des Pensées, plus hardi que la plupart des historiens de Pascal, — j'en puis parler, j'ai été l'un d'eux, — a raconté la conversion du grand écrivain sans dire un seul mot du légendaire accident du pont de Neuilly.

APPEiXDIGE II

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