‹ Pascal, l'homme, l'œuvre, l'influence; notes d'un coursChapitre 37 sur 52 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

I. L'homme. — Pascal^ non, P écrivain, mais l'homme : tel est le titre d'un des chapitres les plus pénétrants et les plus suggestifs de Vinet : d'après celui-ci, le trait dominant de la nature de Pascal, c'est V individualité , qu'il oppose ingénieument, mais subtilement à Vindividualistne : j'aime mieux le mot : persomialité. — Peu d'hommes, en eiïet, ont eu le mo?' aussi exigeant, aussi impérieux, aussi nalurellemftnt disposé à se soumettre les autres et à les doniiner : pour trouver des points de comparaison, il faut peut-étre songer à ces grands manieurs d'hommes: César, Richelieu, Napoléon. — Né avec des facultés aussi puissantes que diverses, et presque contradictoires : une intelligence vaste et profonde, une sensibilité ardente, une puissante et co?)iplète imagination, une volonté jleJer, pjeii de^énies oiit é.té^us richement doués, et il lui a manqué peu de chose pour réaliser presque l'idéal du type humain. / Et tout cela était fondu, unifié, maîtrisé : je ne

crois pas qu'on puisse citer aucun exemple d'un génie plus maître de lui, plus lucide et plus conscient.

Il est bien rare que des âmes ainsi douées n'abusent pas parfois de leur force ; et c'est ce qui est arrivé plus d'une fois à Pascal : ainsi s'expliquent .son àpreté à défendre ses droits, son acharnement

^ passionné et sa violence dans la polémique, et, jusque dans la pratique des plus hautes vertus, je ne sais quelle intempérance, quel besoin invincible de dominer, de se distinguer des autres, d'accaparer pour lui-même les plus grandes grâces de son Dieu. — Mais aussi devons-nous lui savoir d'autant plus de gré des victoires qu'il a remportées sur luimême : ce 7noi indomptable, la religion aidant, il l'a (c soumis », discipliné, « incliné », il l'a déclaré « haïssable », mot bien profond, venant de lui surtout : il est parvenu à la simplicité, à l'humilité,

\ presque à la sainteté : « Simple comme un petit enfant », disait de lui son confesseur. — Tout cela, on le devine, ne s'est pas fait sans luttes, sans orages, sans révoltes intimes. Et si l'on songea ses maladies, à ses longues souffrances, supportées avec tant de patience et de douceur, la dernière idée qu'on emporte de lui est une idée de respect et d'admiration. — Non seulement dans l'histoire littéraire (cela va sans dire), mais même dans l'histoire philosophique, morale ou religieuse, on

ne trouvera pas de plus noble vie, pas de plus beau et de plus grand caraclèrc ; et, à cet égard, Pascal me paraît supérieur môme à Bossuet : « nature tourmentée et superbe, qu'aigrit encore et troubla la maladie, intelligence puissante, étendue en tous sens et comme en toutes dimensions, un des plus beaux et plus forts esprits d'homme qu'il y ait jamais eu » (Lanson, op. cit.., p. 446).

(Jl) L'œuvre. — A. Le sajvant. — Il n'y a pas de plus grand nom dans l'histoire des sciences que celui de Pascal : Laplacc^le^aiettait^Ai^nombre des onze grands géomètres ; — « Pascal, dont le génie na pas eu de supérieurs... » (J. Bertrand : op. cit., p. 284). — Ce qui caractérise son génie scientifique, c'est, outre la puissance et la capacité d'invention, la tendance positive et expérimentale : par là, il s'oppose au génie de Descartes qui, lui, est essentiellement un à prioriste (Cf. P. Tannery, Descartes physicien, Revue de métaphysique, juillet 1896, p. 485-487). — Que, sans doute, il y a des œuvres scientifiques plus considérables ; mais que, d'abord, il est mort à trente-neuf ans, et que « pour Pascal, comme pour Leibniz, les mailiématiques furent un divertissement et un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit, moins encore le but de leur vie » (J. Bertrand, p. 284).

B. L'écrivain. — Pour bien se rendre compte de ce que fut l'œuvre littéraire de Pascal, on n'a qu'à songer à ce qui manquerait à la littérature française, et même à la littérature générale, si les Provinciales et les Pensées n'existaient pas.

Chez nous, les Provinciales oniionàé la prose française ; elles ont donné le premier exemple complet de la forme oratoire, à la fois Imaginative et rationnelle, qui sera celle de nos grands classiques ; — elles ont rendu notre langue capable de porter et de traiter les plus grands sujets : si elle n'existaient pas, Bossuet et Molière ne seraient pas tout ce qu'ils sont. — Quant aux Pensées^ si, pour la beauté tragique de la forme et pour la profondeur et la sincérité passionnée^ de l'inspiration, elles sont bien un des plus beaux livres de la prose française, on voit ce qui manquerait à notre littérature si nous ne les possédions paj.

Que si nous comparons l'œuvre de Pascal aux œuvres les plus justement célèbres de l'antiquité ou de l'étranger, il n'en est aucune avec laquelle elle ne puisse rivaliser, aucune qui puisse nous en offrir l'équivalent exact : Platon ou Virgile, Dante ou CervanteSj Shakspearc, Gœthc ou Tolstoï peuvent valoir Pascal, ils ne lui sont pas supérieurs; bien plus, quelques-unes des qualités que nous admirons le plus chez eux, nous les retrouvons chez

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lui. — Littérairement parlant, en face des divers génies nationaux, Pascal représente j^dans ses parties les pliis.hautes, le génie français. ''^

Enfin, considérée en elle-même, l'œuvre littéraire de Pascal ne nous apparaît pas moins originale et moins puissante. — Il n'est peut-être aucune des

' vraies qualitél j.^jill^<l^^^ n'ait possédées : l'ironie, l'éloquence, la poésie, le don du dialoguent de la mise en scène, toutes les formes et toutes les nuances de rimaginatiigiL : on s'est demandé parfois « si la grâce, ou (pour n'avoir pas l'air de jouer sur les mots) si la tendresse et la douceur ne lui manqueraient pas » (Brunetière, Manuel, p. 165); — que Sainte-Beuve, qui tranche la question par l'affirmative, oublie au moins certaines effusions du Mystère de Jésus; que, toutefois, sa manière habituelle est plutôt ce qu'on a si bien appelé « la concisionjtranchante » (Brunetière, zV/., f/ ibid), ou encore « le raccourci dur de Pascal » (Henri de Régnier, Michelet, Revue de Paris du 15 juillet 1898, p. 245). — Un mot de M. Bourget sur Pascal,.: « C'est un des princes du style » [op. cit., p. 21J, — et qu'on pourrait résumer tous les éloges que l'on est en droit d'adresser au style de Pascal en disant qu'il a élevé la prose à..la hauteur

^ ' de la poésie, honneur qu'il partage avec un bien

petit nombre d'écrivains : tels Platon, Tacite, Bossuet, Rousseau, Chateaubriand.

Pascal écrivain a réalisé le premier dans l'Europe moderne cette « union des deux antiquités » et cette perfection classique de la forme que le concile de Trente, au siècle précédent, avait appelées de ses vœux et dans laquelle l'Italie avait échoué (Cf. C. Dejob, De linfluence du concile de Trente sur la iilléralure et les beaux-arts chez les peuples catholiques^ Paris, Thorin, 1884).

C.Le penseur. — Que le penseur dans Pascal a été parfois discuté : rappelons les jugements de Voltaire et de Condorcet, — et ceux aussi de Cousin : « Osons-le dire : l'homme dans Pascal est profondément original, mais l'esprit créateur ne lui avait point été donne... Pascal n'est pas de la famille de ces grandes intelligences dont les pensées composent l'histoire intellectuelle du genre humain » [Des Pensées de Pascal, p. 108-109) : qu'on ne saurait être plus loin de la vérité et de la justice ; et qu'heureusement, des juges plus autorisés que Cousin en ont pensé autrement : les uns reconnaissant dans Pascal « un penseur tel que les temps modernes n'en ont pas eu de plus profond » (Brunschvicg, p. 302); les autres déclarant qu' « il y a dans les pensées d'un tel homme quelque chose de

véritablement humain et d'éternel » (Boutroux, o^j. o^p^Jîil)', d'autres, enfin, découvrant dans sa philosophie plus d'originalité pour son temps que dans la philosophie cartésienne elle-même, et la trouvant en plus intime correspondance avec les aspirations et les besoins de la pensée contemporaine (Cf. Rauh, art. cit.). — Que, d^ailleurs, pour appréciera sa vraie valeur Pascal comme penseur, il faut songer qu'il est moct^à trente-neuf ans, et que si Descartes, Spinoza, Kant ou Hegel étaient morts à cet âgû^ nous n'aurions ni le Discours de la méthode., w\\Ethi2uc^ ni la Critique de la raison pure^^i la Logique; et l'on peut douter que les fragments qu'on eût trouvés dans leurs papiers e ussent été supérieurs , même philosophiquement, aux Pensées de Pascal. — Enfin, si Pascal a sans doute des pairs dans l'ordre philosophique, on ne voit pas, dans les temps modernes, qui Ton pourrait lui égaler comme apologiste.

III. L'influence. — A. Qu'au point de vue scientifique et littéraire, l'induence de Pascal ne paraît avoir eu que d'heureux effets : et dans l'ordre littéraire, en particulier, cette influence ne peut guère être comparée qu'à celle de Rousseau: si Rousseau, en effet, est le vrai père du romantisme français, Pascal, lui, est le père de notre classicisme'; son

1. Ceci ne veut pas dire que Pascal soit le seul « ouvrier » du

œuvre, en un certain sens, commande et oriente tout un siècle de notre littérature, et, sans doute, les effets n'en sont pas encore épuisés^, — Que, pour sortir de France, cette influence pourrait presque être comparée à celle de Dante dans l'histoire de la littérature italienne.

B. Dans Thistoire générale des idées, l'influence de Pascal a eu ^welfjTies côtés contestables^ d'abord, la polémique des Provinciales a fait plus de tort,

classicisme, pas plus d'ailleurs que Rousseau n'est le seul ouvrier du romantisme ; et Bal/ac, Descartes, Corneille ont eu leur part dans la formation de l'un, comme Marivaux, Prévost et Voltaire lui-même ont eu leur part dans la formation de l'autre. Mais de même que le romantisme complet paraît pour la première fois dans Rousseau, de même c'est dans Pascal, me semble-t-il, que le classicisme co?«p/e/ paraît pour la première fois.

2. Peut-être même pourrait-on soutenir sans paradoxe que l'intluence littéraire de Pascal a été, chez nous, plus considérable encore que celle de Rousseau. Celle-ci, en effet, très forte entre 1150 et mo environ, a décliné assez vite, et elle a été suivie d'une violente réaction classique (Cf. J. Texte, J.-J. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, Paris. 1895) : elle a eu besoin, pour produire tous ses effets, d'être renforcée et comme ravivée par les conseils et les exemples de Bernardin de Saint-Pierre, et surtout de Chateaubriand : l'œuvre de ce dernier est peut-être dans l'histoire du romantisme français un facteur aussi important que l'œuvre même de Rousseau. Au contraire, l'intluence de Pascal a eu des eiïets beaucoup plus directs et beaucoup plus immédiats ; et, soit que le terrain fût mieux préparé, soit que les grandes œuvres fussent, pour ainsi dire, toutes prêtes, soit, enfin, qu'il y eût dans la nature même du génie de Pascal une vertu plus active, les Provinciales ont été aussitôt suivies des chefs-d'œuvre classiques que l'on sait. En revanche, à l'étranger, l'influence de Rousseau a été de beaucoup plus grande que celle de Pascal. (Cf. Marc-Monnier, J.-J. BousseoH et les étrangers, dans J.-J. Roxisseau jugé par les Genevois d\iujour(V)mi, Paris et Genève, Fischbacher et Sandoz, 1879).

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non seulement à la Compagnie de Jésjas, mais à la religion même que plus tard les disputes de Bossuet et de Fénelon à propos du quiétisme. — De plus, Pascal s'est fait de la religion une conception trop étroite, trop exclusivement monastique. Or, la religion n'est pas seulement un moyen de « réforme intérieure » et un instrument de mysticité : elle est

"^ aussi une force socmle. A ce titre, il n'est pas nécessairSj il serait peut-être dangereux qu'elle absorbât toutes les autres forces constitutives de la société : elle doit pénétrer la vie, mais non pas la confisquer; et cette pénétration peut avoir lieu aussi bien dans le « monde » que dans je clpître,^ dans la vie des laïques que dans ceJle des clercs — ou des solitaires de Port-Royal.

Mais l'influence de Pascal a, heureusement, eu des côtés moins discutables. On pourrait les caractériser d'un mot en disant que Pascal a mis en pleine lumière l'importance unique et essentielle

I du problème de la destinée. Quand on a bien lu les Provinciales et surtout les Pensées^ il y a une parole qui retentit en nous avec une force d'obsession extraordinaire : « L'immortalité de l'âme est [/

I une cbose qui nous importe si fort^.. » Et parler ainsi, c'est dire que la vie n'a d'intérêt et de raison d'être que si elle n'est pas sa fin à elle-même, et qu'elle ne prend tout son sens et tout son prix que

dans la mesure où l'au-delà projette son ombre lumineuse sur notre existence éphémère. Or, voilà ce que Pascal a très bien vu et montré en des pages inoubliables. Et il s'est ainsi justement acquis la reconnaissance et l'admiration de tous ceux qui pensent comme lui, et de tous ceux qui cherchent en « gémissant ». — Mais, en revanche, il a mérité de s'attirer les railleries de tous ceux pour qui le problème n'existe pas, ou qui le tranchent en le niant, de tous les épicuriens, de tous les sceptiques, de tous ceux qui pensent ou vivent comme si le christianisme était chose non avenue. — H y a eu dans notre littérature l'antithèse vivante de Pascal : c'est Voltaire. Et Voltaire est en grande partie responsable de tous les reproches que les étrangers adressent à l'esprit français. Ils oublient trop que si nous avons Voltaire, nous avons aussi Pascal ; et celui-ci s'étant développé en dehors de toute influence étrangère, nous avons bien le droit de le considérer comme un représentant authentique et glorieux de notre pur génie national et comme <( l'orgueil de notre race », selon le mot très juste de M. de Vogué. — Féliçitons^nos contemporains de tenir davantage à passer pour des fils de Pascal que pour des fils de Voltaire.

13 juillei 1898.

UNE IlÉGENDE [DE LA VIE DE PASCAL

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