Lettre du 11 janvier
Ce qui reste donc de Bossuet, comme du Dante, c'est Témotion communiquée, transmise : elle passe d'un génie à l'autre, d'un esprit à l'autre. Et c'est ainsi que l'éloquence catholique et monarchique du grand évêque peut encore être pour quelque chose, et même pour beaucoup, dans l'éloquence philosophique et républicaine d'un autre temps. Tout homme moderne sera plus capable, après l'avoir lu , de servir les idées modernes . — La langue française, comme le remarque M. Renan, qui le prouve bien par l'exemple de ses écrits, a peut suffire à l'expression de toute pensée, même des pensées les plus étrangères à son ancien génie; et, si, dans la transfusion, elle laisse tomber quelques détails, ces détails étaient justement des superfétations qui empêchaient la pensée nouvelle de revêtir un caractère universel *. » C'est pourquoi, tout bien pesé, le mot de M. Charles de Rémusat, que nous avons cité, « sublime orateur des idées communes », quoiqu'il semble juste d'abord en sa sévérité piquante , a cela d'injuste pourtant, qu'il semble placer Bossuet dans une condition à part des autres orateurs, taudis que c'est le sort de tous de s'attacher aux idées communes, quand ils développent des idées : c'est une nécessité pour eux, afin d'être compris. Ce qui peut être neuf chez
1. Ernest Renan, article sur Henri-Frédéric Amiel, dans le Journal des Débats du 30 septembre 1884.
les orateurs, ce sont les personnages qu'ils ont à peindre, les scènes qu'ils ont à décrire, les sentiments que leur suggèrent les événements dont ils parlent : et, en tout cela, Bossuet est aussi neuf qu'on puisse le désirer. C'est là que son éloquence se donne carrière, et triomphe légitimement. M$is il est vrai aussi qu'il règne sur les idées communes : il y rayonne. C'est que ce sont choses sur lesquelles on peut toujours parler librement. Ainsi, sur Fidéi de la mort, il est inépuisable. Depuis qu'il y a det hommes, et qui meurent, la plupart ne se sont pas encore habitués à cette loi de la nature ; la mort les étonne toujours : c'est donc là, pour le prédicateur, un sujet où l'on n'a jamais tout dit ; c'est le plus vieux de tous, et il est toujours neuf. Nous avons déjà rencontré plusieurs pages admirables de Bossuet sur ce thème éternel: notamment le Sermon sur la Mort, plein de traits d'une énergie singulière, repris et redoublés dans ¥ Oraison funèbre de Madame, si vive, si émue, si touchante, si personnelle et si universelle à la fois. Permettezmoi de rappeler, pour terminer, une page non moins belle, encore et toujours sur la mort inéviable et sur la rapidité de la vie :
t La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas, mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. — Je voudrais
retourner sur mes pas. — Marche ! marche 1 — Un poids invincible, une force irrésistible, nous entraine : il faut sans cesse avancer vers le précipice.
» Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. — Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux ! — Non, non ! il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années.
» On se console pourtant, parce que, de temps en temps, on rencontre des objets qui nous divertissent des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait arrêter. — Marche! marche! — Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé . Fracas effroyable ! inévitable ruine !
» On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs, cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir; quelques fruits, qu'on perd en les goûtant. Enchantement ! illusion !
» Toujours entraîné, tu approches du gouffre. Déjà tout commence à s'effacer : les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives ; les prairies moins riantes, les eaux moins claires; tout se ternit, tout s'efface; l'ombre de la mort se présente ; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord . Encore un pas . Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s'égarent. Il faut marcher. On voudrait retourner en arrière; plus
de moyen : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé. »
Par le mouvement» par l'harmonie, par la couleur, cette page n'est pas seulement un morceau oratoire, à la fois un tableau et une poésie ; c'est comme une sonate, — dans laquelle cette mélancolie qui fait le fond de la vie humaine, plus encore que l'effroi croissant de la catastrophe qui la termine, se revêtent d'une forme enivrante, qui nous émeut et nous ravit, mêlant au frisson un charme, une joie*
Ainsi, aux. idées les plus vieilles, le grand orarateur sait donner , parce que son imagination en est émue, une nouveauté resplendissante. Prenez les mêmes idées, traitées soit par Bourdaloue, soit par Massillon, quel que soit le talent de ces deux autres prédicateurs, aussitôt vous retombez dans la froide rhétorique. M. Doudan a bien senti cela; parlant de Bourdaloue et de sa logique : « Ce sont, dit-il, des eaux, glacées, qui coulent lentement, sans un arbie, sans une plante sur leurs rives. » Au contraire, l'imagination oratoire et poétique de Bossuet le ravit. <t C'est là, s'écrie-t-il, qu'il y a de grands arbres, et toutes les montagnes du Liban, et des aigles qui planent, et des sources qui jaillissent. »
Jamais, en effet, plus grand souffle; et à la fois,
jamais pareille simplicité : un style tout à la pensée et au sentiment, au mouvement des choses mêmes, à l'ébranlement qu'elles donnent; ne songeant point à soi, aux parures frivoles, aux vains ornements , aux froides beautés ; courant droit à l'expression propre, d'une large touche et sans tâtonner ; une force aisée, une grâce saine ; un tour populaire et évangélique ; une majesté incomparable, familière et auguste en même temps : la parole la plus haute qui fut jamais.
Bossuet, fatigué par ses grands travaux, commença à souffrir des premiers symptômes de la pierre vers 1696. Le mal s'accusa vivement à la fin de 1701. Le malade consulta plusieurs médecins et chirurgiens successivement : entre autres Du Verney, Dodart, Tournefort, Fagon, Mareschal, et Saint-Martin. A dater de janvier 1702, comme le carrosse le fatiguait, il se faisait porter en litière pour une partie de ses voyages de Meaux à Paris ou à Versailles. Un jour, en cette dernière ville, à la fin de novembre 1702, il rendit une pierre. Le 31 mars 1703, à Versailles encore, Mareschal, chirurgien de la Charité de Paris, le sonda en présence de Tournefort, et reconnut la présence d'une autre pierre plus grosse. On eut soin de ne pas le dire d'abord au malade, de peur de l'effrayer ; enfin, pressé par ses questions, on le lui révéla, cinq jours après : il en fut très frappé, en effet, et fort troublé. — Au mois d'août 1703, le mal s'aggrava encore : de grands désordres se produisirent dans les organes: la tête s'embarrassa. Lorsqu'elle fut dégagée, il se confessa au curé de Versailles, Hébert 1 , et fit son
1. Le même qui avait désapprouvé les représentations d'Esther à Saint-Cyr,et qui devint ensuite évêque d'Àgen.
testament entre ses mains. En janvier 1704, l'état du prélat devint de plus en plus critique : les souffrances et les désordres redoublèrent. On ne put le résoudre à se laisser opérer. Après plusieurs alternatives de convalescence apparente et d'affaiblissement réel , au mois de mars , le mal reprit plus fort que jamais, et la désorganisation commença. Enfin le prélat mourut, à Paris, le 12 avril 1704, à quatre heures du malin, à l'âge de soixanteseize ans et demi. On ouvrit son corps, et on trouva dans la vessie une pierre grosse comme un œuf