De la libre pensée
2. Au reste, cette exégèse de Richard Simon, qui pouvait conduire si loin, était assez timide en elle-même, — sans quoi elle n'aurait pas pu se produire dans la mesure même où elle s'est produite, — puisque Richard 3imon a été seulement tracassé, mais non frappé.
Redoutant même les simples nouveautés d'opinion, il faisait réfuter par MM. de Port-Royal la philosophie de Malebranche, sur le livre duquel il avait tracé ces trois mots : Pulchra, nova, falsa. Il y trouvait de belles choses, mais principalement de nouvelles et de fausses. Nouveau et faux étaient, pour ce grand orthodoxe, à peu près synonymes. D entrevoyait la portée de la révolution cartésienne : il semble qu'il devinât, sans le connaître, le frère philosophique de Malebranche (qui toutefois le combattait), son terrible jumeau, Spinosa.
Tout en essayant d'emprunter à la doctrine de Descartes ce qui pouvait s'accommoder à la Foi chrétienne et la servir, il se méfiait de cette philosophie nouvelle et hardie ; car il était tout le contraire d'un philosophe. On n'est pas et # on ne peut pas être un philosophe quand on est un théologien, un orthodoxe et un évêque, puisque la philosophie est, avant tout, libre recherche, et qu'un théologien orthodoxe tient d'avance sa solution, ou plutôt est tenu par elle, et ne saurait s'en départir. Aussi a-t-on eu tort de vouloir, de nos jours, attribuer à Bossuet une philosophie. « Bossuet , écrivain et orateur sublime , dit M. Renan , n'a pas beaucoup à nous apprendre sur le fond même des choses. On lui a fait grand tort en le forçant d'avoir une philosophie ; il n'en avait d'autre que celle de ses vieux cahiers de Navarre et, quand il mit au net, pour son royal élève, ces
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rédactions d'école, il ne se doutait guère qu'un jour on les prendrait si fort au sérieux *. *
L'esprit de Descartes et celui de Bossuet, l'un qui représente la liberté et la raison, l'autre l'autorité et la foi, se partagent le dix-septième siècle, en France et hors de France. Aujourd'hui, l'esprit de Bossuet ne vit plus guère, si ce n'est par les généralités morales, qui sont la pâture éternelle et le pain quotidien de l'humanité ; l'esprit de Desc irtes subsiste, et se développe encore tous les jours : c'est Tàme même de la philosophie et de la science modernes. Bossuet était le représentant du passé : c'est pourquoi, malgré tout son génie oratoire, les événements, à mesure qu'ils se sont déroulés, lui ont donné tort. Il était l'apologiste de la monarchie absolue: la monarchie absolue est tombée. Il croyait le Protestantisme incompatible avec) existence d'un gouvernement régulier et d'une société prospère: que de grands peuples lui répondent ! Il était l'adversaire du libre examen : c'est le libre examen qui mène le monde, et qui le renouvelle sans cesse, par la science et la liberté. A elles appartient l'avenir. En dehors de la liberté, à quoi sert l'éloquence, la beauté oratoire, la poésie du style ? On pourrait retourner à Bossuet la phrase qu'il disait l'autre jour des grands hommes de l'antiquité :
1. Essais de morale et de critique, p. 93. Pari», Calmann Lévy.
Tant de beau style, tant d'éloquence, tant d'éclat, tant d'images, tant de majesté et tant de prestige, de quoi tout cela aura-t-il servi, hormis d'ornement, de décoration au siècle qui passe ? Recepit mercedem suam, vanus vanam. »
Mais non : un point survit pourtant , et ne passera pas comme le siècle. — « Que reste- 1- il de Bossuet ? » demande Manin. — Ce qui reste de Bossuet, c'est l'inspiration. Encore un coup, ce qui importe en toute œuvre de littérature et d'art, ce n'est pas tant la vérité des doctrines, que la sincérité de la conviction, l'intensité du sentiment de l'homme qui parle ou qui écrit. C'est pourquoi la grande trilogie du Dante s'appelle et s'appellera toujours la Divine Comédie *. Et madame de Sévigné, qui se connaissait en style, donne la même épithète aux grandes pages de Bossuet. Pendant son dernier séjour aux Rochers, en 1690, elle se plaisait à relire « de certaines choses qui lui paraissaient toutes nouvelles..., les belles Oraisons funèbres de Monsieur de Meaux. . . Ce sont, écrit-elle, des chefs-d'œuvre d'éloquence, qui charment l'esprit. Il ne faut point dire : « Oh ! » cela est vieux ! » — Non, cela n'est point vieux ; » cela est divin*. »
1. Bien entendu, cela n'exclut point le sens que le poète pouvait donner à ce titre, la Divine Comédie, c'est-à-dire le Drame de Dieu et de l'homme, — en trois actes : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis.