‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 103 sur 106 · Aujourd'hui quoi de Bill · texte numérisé non relu

Aujourd'hui quoi de Bill

à coup le batelet chavire : je vois le batelier essayer de nager; mais il s'y prenait mal. « Ce » maladroit va se noyer ! » me dis-je. J'eus quelque idée de me jeter à l'eau ; mais j'ai quarante-sept ans , et des rhumatismes ; il faisait un froid piquant. « Quelqu'un se jettera de l'autre côté », pensai-je. — Je regardais, malgré moi. L'homme reparut sur l'eau. Il jeta un cri; je m'éloignai rapidement. « Aussi ce serait trop fou à moi ! » me disais-je : « quand je serai cloué dans mon lit avec » un rhumatisme aigu, qui viendra me voir? qui » songera à moi? Je serai seul à mourir d'ennui, » comme Fan passé... Pourquoi cet animal se fait- » il marinier, sans savoir nager?... D'ailleurs, son » bateau était trop chargé. . . »

» Je pouvais être déjà à cinquante pas de la Seine : j'entendis encore un cri du batelier, qui se noyait et demandait du secours. — Je redoublai le pas. « Que le diable l'emporte ! » me dis-je ; et je me mis à penser à autre chose .

» Tout à coup je me dis : « Lieutenant Louant » (je m'appelle Louaut), « tu es un... poltron I Dans un » quart d'heure cet homme sera noyé, et toute ta vie » tu te rappelleras son cri. » v- « Poltron, poltron, » dit le parti de 'la prudence, c'est bientôt dit ! Et les d soixante-sept jours que le rhumatisme m'a retenu » au lit, l'an passé ?... Que le diable l'emporte ! Il » faut savoir nager, quand on est marinier • » Je

marchais fort vite vers l'École militaire. Tout à coup une voix me dit : Lieutenant L<maut 9 vous êtes un lâche I Ce mot me fit ïessautar. « Ah! ceci » est sérieux, » me dis-je ; et je mis à courir vers la Seine. En arrivant au bord, jeter habit, bottes et pantalon, ne fut qu'un moment. J'étais le plus heureux des hommes, « Non, Louaut n'est pas un » lâche ! non, non ! * me disais-je à haute voix. — Le fait est que je sauvai l'homme, sans difficulté, qui se noyait sans moi. Je le fis porter dans un lit bien chaud ; il reprit bientôt la parole. Alors je commençai à avoir peur pour moi. Je me fis mettre, à mon tour, dans un lit bien chauffé, et je me fis frotter tout le corps avec de l'eau-de-vie et de la flanelle. Mais en vain : tout cela n'a rien fait, le rhumatisme est revenu ; à la vérité, pas aigu comme l'an passé. Je ne suis pas trop malade ; le diable, c'est que, personne ne venant me voir, je m'ennuie ferme. — Après avoir pensé au mariage, comme je fais lorsque je m'ennuie, je me suis mis à réfléchir sur les motifs qui m'ont fait faire mon action héroïque, comme dit le Constitutionnel, qui en a rendu compte (numéro 3o0, du 16 décembre 1829, troisième page, en haut). Qu'est-ce qui m'a fait faire ma belle action? car héroïque est trop fort. Ma foi! c'est la peur du mépris; c'est cette voix qui m'a dit : Lieutenant Louaut, vous êtes un lâche I Ce qui me frappa, c'est que la voix, cette fois-là, ne me tutoyait pas 4

Vous êtes un lâche ! Dès que j'eus compris que je pouvais sauver ce maladroit, cela devint un devoir pour moi » Etc.

Oui, un devoir, il dit à la fin le mot juste, qu'il n'a point démêlé d'abord, ce brave lieutenant Louaut. il commence par dire : « C'est la peur du mépris/» — Mais du mépris de qui? Il était seul. C'est donc du mépris de lui-même, en présence de sa conscience. Et cette voix, qui l'a interpellé si rudement , au moment où il balançait entre le devoir de sauver un homme et la crainte de se perdre avec lui, ou du moins de faire revenir ses rhumatismes, qu'est-ce autre chose que la voix de cette conscience elle-même ?

Voir à la page 495, note /.

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