AR BOSSUET, GRAND-ARCHIDIACRE DE METZ, COMMISSAIRE APOSTOLIQUE
M. A. Floquet, dans ses Études sur la Vie de Bossuet, tome II, pages 314 à 337, donne sur cet épisode de curieux détails, dont voici le résumé et les principaux traits.
L'événement se passe en 1664. Le Pape et le Roi ont donné à Bossuet et à un autre ecclésiastique commission de réformer les mœurs dans l'abbaye des Bénédictines de Sainte-GIossinde, près de Metz. Cette abbaye, exempte jusqu'alors de la juridiction épiscopale, ne relevait que du Saint-Siège ; Louis XIV voulut faire cesser cet état
de choses, afin de rétablir l'ordre dans le couvent. Mais le couvent résista, et défendit, aussi longtemps qu'il put, ses privilèges.
En 1647, a l'abbesse Louise de La Valette étant venue à mourir, les religieuses s'assemblèrent aussitôt, élurent sans bruit Tune d'elles, Françoise de Lenoncourt » ; et le pape Innocent X lui envoya ses bulles. Mais le Roi nomma une autre abbesse, Louise de Foix de Candale. Un grand procès s'ensuivit, qui dura six années. Trois arrêts successifs du Conseil donnèrent gain de cause à Louise de Foix : elle prit possession en 1654. L'autre fut forcée de se désister : et, après ce désistement, le Pape accorda des bulles à Louise de Foix, « le 4 des ides de novembre » 1654. Elle fut bénie le 26 mai 1658, avec solennité, aux Grandes Carmélites du faubourg Saint- Jacques 1 . Louise de Foix de Candale, selon l'usage, prêta serment de remplir toutes tas obligations que lui imposait son titre. Tout alla bien pendant quelque temps à Sainte-Glossinde sous la nouvelle abbesse ; mais bientôt on reprit les anciens errements qui, depuis •environ deux siècles, s'étaient fort écartés de la règle sévère de Saint-Benoit.
En 1480, sous le pape Sixte IV, un visiteur
1. On les appelait les Grandes, par opposition à celles qui avaient essaimé rue du Bouloy. Bossuet prêcha plusieurs fois aux unes et aux autres.
apostolique, Burcard Stoer, avait pris sur lui d'accorder à ce monastère une dispense étrange, « l'exemption pour toutes les religieuses de l'abstinence et du jeûne, à condition qu'une d'entre elles seulement, à son tour, jeûnerait et s'abstiendrait, toutes les autres vivant à Taise et mangeant indifféremment de toutes choses ». Avec le temps, on se relâcha encore, et Ton en vint à ce point, qne plus une seule religieuse ne s'astreignit ni à l'abstinence ni au jeûne. Les choses en étaient là lors de l'avènement de Louise de Foix.
En outre, la coutume s'était établie de ne recevoir dans ce monastère que les filles de très haute noblesse. Et l'on n'exigeait pas d'elles autre chose : sans profession solennelle, elles étaient admises sur ce pied-là parmi les dames de Sainte- Glossmde. Plus de simples religieuses : toutes étaient ou se disaient chanoinesses .
« Toutes ces dames, bientôt, prenant en dégoût la vie en commun, chacune d'elles avait voulu vivre à part dans son ménage, s'y gouvernant à sa fantaisie. »
La clôture ne fut pas plus respectée que l'abstinence et le jeûne : tout le monde « put venir librement à Sainte-Glossinde voir les dames, qui, du reste, sortant chaque jour et allant par la ville, étaient moins souvent à l'abbaye que dehors ».
Louise de Foix essaya d'abord de s'opposer à ce relâchement et de rétablir la règle ; puis, lasse de
lutter, elle laissa aller : et elle-même, peu à peu, se mit à faire comme les autres ; ou pis encore. « Elle qui avait juré de servir d'exemple aux religieuses de Sainte-Glossinde , les surpassa toutes en mondanité, en dissipation, pour ne pas dire plus... L'abbesse et les dames de Sainte-Glossinde, tant dans le monastère qu'au dehors, donnèrent au public les scènes les plus singulières. Metz, chaque jour, pouvait voir madame Louise de Foix, dans un carrosse attelé de quatre chevaux, allant faire des visites, assister à des repas, à des bals, à des divertissements, à des spectacles, à des jeux de marionnettes, à des danses sur la corde, à des ébattements de toutes sortes; imitée en cela par la plupart des religieuses... Dans sa maison de plaisance, non loin de Metz, appartenant au monastère, et où elle faisait de longs séjours, ce n'étaient que collations, repas, soirées, nuits de plaisir, où se trouvaient nombre d'hommes de guerre et d'artistes, et où les familiarités étaient poussées à l'excès '. Dans le monastère même, abbesse et religieuses vivaient avec moins de réserve encore, s'il se peut: presque chaque nuit de l'hiver, on donnait, dans les appartements de Louise de Foix, des soupers, avec musique, danses et jeux de
1. Information ou enquéle, faite à Metz par Jacques- Bénigne Bossue t , et Jean Royer ( nommé avec lui commissaire apostolique ), le 1 er juillet 1664.
toutes sortes, auxquels étaient conviés des gentilshommes, des officiers, des peintres..., dont plusieurs parfois y demeurèrent pendant des semaines... » Au carnaval, les portes de l'abbaye s'ouvraient \ des gens masqués, qui y dansaient toute la nuit, a Louise de Foix, un jour, fit revêtir, au portier du monastère, tous ses habillements d'abbesse, sa robe, son voile, son scapulaire, sa guimpe, sans omettre la croix pectorale ; ce valet, ainsi déguisé, le visage couvert d'un masque de femme, se promena par la ville, suivi des laquais de sa maîtresse (qu'il contrefaisait), alla chez les principaux habitants de Metz, chez le lieutenant du Roi, se faisant annoncer partout sous le nom de Madame de Sainte-Glossinde. . . — Pendant ce temps, elle aussi masquée, et déguisée en dame du monde, allait faire des visites pareillement : une jeune pensionnaire habillée en page portait la longue queue de sa robe. »
A un des bals qu'elle donna dans sa chambre, elle se déguisa en conseiller du Parlement. « Plusieurs religieuses y parurent, revêtues d'uniformes militaires : des habits, des épées, des chapeaux leur avaient été prêtés par les officiers de la garnison, empressés de se rendre à cette fêle, dont ils étaient priés, et de danser ainsi jusqu'au jour. »
Au travers de tous ces désordres, plus de prière, ni matin ni soir ; nul acte de religion.
Avec cela, Louise de Foix, d'un caractère très irritable, malmenait, battait les domestiques, même les novices et les professes. A l'enquête, plusieurs montrèrent les marques des coups qu'elles avaient reçus. L'abbesse, enfin, tournait à l'aliénation mentale , se plaisait à martyriser les gens . « Les traîner par les cheveux du haut en bas des montées, en leur donnant des coups de pied ; leur tordre le nez ; ces choses lui étaient passées en coutume . » Elle les menaçait parfois de les empoisonner : quelques-unes de ces femmes, effrayées, en étaient venues à ne plus manger, puis s'enfuyaient. Bref ; il n'en restait plus que quatre dans l'abbaye avec madame Louise.
Avec tous ces déportements, le temporel et les revenus de l'abbaye avaient été réduits à rien. ,Poiir continuer oes profusions extravagantes, on empruntait, et on ne payait même pas les intérêts. « Les futaies abattues avant le temps, les domaines engagés, les bâtiments en ruines, des procès avec tous, telle avait été l'administration de Louise de Foix. » Emportée par une sorte de folie, elle fit vendre les cloches, les ornements d'église, les étoffes et tapisseries, l'antique trésor de Sainte-Glossinde, les châsses mêmes des saints, et les reliques qui y étaient renfermées, « jusqu'à une sainte épine, en vénération depuis des siècles dans le pays »•
Ces scandales, à la longue, s'ébruitèrent, et furent signalés enfin au Saint-Siège. C'est alors que Bossuet et Jean Royer, qui, grâce à lui, avait été élu grand doyen en 1662, furent nommés commissaires apostoliques et chargés de l'information et enquête par le pape Alexandre VIL lean Royer était très âgé ; ce fut Bossuet qui fit tout, avec son zèle et sa vigueur. Il avait préalablement conféré avec le Roi sur cette affaire L'abbesse et les quatre seules religieuses restantes comparurent devant lui, et se défendirent comme elles purent : Louise de Foix contesta, se récria avec emportement ; puis prétendit que la règle de Saint-Benoît avait besoin de mitigations et adoucissements. Les quatre autres religieuses dirent comme elle. L'enquête dura six semaines. Louise de Foix se fit diriger dans ses contestations et dans sa résistance par des praticiens. Surtout elle défendait obstinément la nécessité de la haute noblesse des postulantes, quoiqu'il ne soit nullement question dans la règle de Saint-Benoit de ce qui regarde la naissance et le sang. Elle écrivit à Bossuet sur se point spécial une lettre, où on lit entre autres choses : « Je vous supplierai, Monsieur, de ne toucher point au privilège 4e la Maison pour la réception des filles . . . Elles doivent toutes être de naissance , et faire preuves de noblesse . Pour ce point, je ne saurais consentir de voir faire une loi si contraire au privilège que j'ai juré solen-
licitement de maintenir, qui est si honorable à ma Maison, et si utile aux personnes de qualité qui servent le Roi et l'État; privilège qui, depuis plus de onze cents ans, 'n'a pas été violé. . . Ne me donnez point l'affliction d'avoir, dans ce sujet, un sentiment contraire au vôtre... C'est la seule vertu (la vertu seule) qui a établi la différence des nobles aux roturiers : et, par ainsi, les personnes qui ont cette qualité sont plus propres à la Religion ; et on voit, par expérience, qu'elles réussissent beaucoup mieux en toutes choses... Pour tout le reste qu'il vous plaira ordonner, vous me trouverez fort soumise... jd
Les deux commissaires rendirent leur sentence les 1 er et 2 août 166*. Elle décidait qu'il serait établi à Sainte-Glossinde une communauté nouvelle, formée de religieuses choisies avec soin dans d'autres monastères, « et entre lesquelles seules pourraient être choisies, au scrutin , la Prieure et les autres officières. » On laissa seulement à Louise de Foix son titre d'abbesse et son rang ; mais toute la juridiction spirituelle et tout le pouvoir appartinrent à la nouvelle Prieure ; l'administration du temporel fut donnée à la communauté entière réunie en chapitre. Les quatre anciennes religieuses durent se tenir à part dans l'abbaye, sous la direction de la plus âgée d'entre elles. Une pension, d'ailleurs, leur fut assurée, à la condition qu'elles vécussent régulièrement.
Ainsi fut réglée la réforme de l'abbaye de Sainte- Glossinde. Mais, chose à peine croyable, cette affaire ne fut réellement et définitivement terminée qu'après une résistance de quinze à seize années, pendant lesquelles l'ancienne abbesse Louise de Foix , fortement appuyée par sa noble famille (elle était nièce du duc Bernard d'Épernon, qui avait été si fidèle au Roi pendant la Fronde), lutta de toutes ses forces, accablant les deux commissaires et principalement Bossuet d'injures, d'invectives, de factum, de libelles. Enfin, l'opiniâtre dame, que rien n'avait pu briser ni soumettre, fut transférée par lettre de cachet aux Ursulines de Ligny, et condamnée à n'en jamais sortir. La paix régna dès lors à Sainte-Glossinde, où la règle de Saint- Benoît avait été rétablie, Y observance toutefois un peu réformée et mitigée.
Tel est ce curieux épisode, où triompha la fermeté de Bossuet, longtemps avant qu'il fût évêque; et cela même fit voir sans doute qu'il était bien fait pour le devenir.
Voir â la page 229 et à la page 270.