Tome I, p
dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place : astres, ciel, terre, éléments, plantes, choux, poireaux, animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vice, adultère, inceste ; » , Port-Royal abrège cette énumératioo, et, supprimant plusieurs de ces détails réels et bas, choux, poireaux, veaux, serpents, qui marquaient si bie» l'extravagance de l'homme, exténue l'argument et lui ôte sa force. A la place, il met une phrase banale, qui 'n'a rien du style de notre écrivain.
Celui-ci, dans un autre endroit, voulant prouver à quel point on est insensé de ne pas employer cette vie si courte à s'occuper uniquement du soin de son salut, avait écrit ces lignes : et Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, cette heure suffisant (s'il sait qu'il est donné) pour le faire révoquer, il est contre la nature qu'il employé cette heure-là non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer au piquet. » — Port-Royal a mis : « mais à jouer et à se divertir. » Ils ont peur de ces détails qui à leurs yeux manquent de dignité, et qui pourtant rendent l'idée bien plus sensible et entre-choquent bien mieux les deux extrêmes, qu'une expression générale, abstraite.
Pascal, qui aime la réalité serrée de près, en ses oppositions, en ses haut et bas, écrit quelque part ; « L'éloquence continue ennuie. » — Ils effacent cette phrase.
11 écrit encore : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence. » Et, dans d'autres passages» on découvre que cette éloquence dont il y a lieu de se moquer comprend celle même de Cicéron, précisément parce qu'elle est trop continue.
Qu'est-ce donc qu'il entend par « la vraie éloquence » ? C'est le naturel, le mot caractéristique, fût-il vulgaire, le mot qui fait voir la chose, et qui la fait entrer dans les yeux et dans l'esprit.
Je n'ai pas, ici, à faire l'analyse de la doctrine. Cette analyse, d'ailleurs, a été faite par M~ Havet d'une façon si magistrale et si définitive, qu'il n'y a point désormais à y revenir. Je dirai uniquement que, si les idées du janséniste nous étonnent et nous choquent, l'ardeur du combattant se communique à nous, et élève notre âme avec la» sienne. A côté des outrances qui nous révoltent, il a des accents émouvants qui nous ressaisissent, a Je blâme également, dit-il, et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. » — « 11 est bon d'être lassé ou fatigué par l'inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur. »■ — La Foi parfaite, c'est a Dieu sensible au cœur, non à la raison. » — a Qu'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer 1 » — Écoutez surtout ce passage, où il nous entraîne avec lui, comme, par
des degrés sublimes, du monde de la matière au monde de l'esprit, et du monde de l'esprit au monde de la charilé : a Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits : car il connaît tout cela, et soi, et les corps, rien.
» Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité : cela est d'un ordre infiniment plus élevé.
» De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir (ré-issir, sortir) une petite pensée; cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel. »
Quelle admirable gradation 1 quel crescendo magnifique! L'esprit, qui d'abord était tout, en comparaison de la matière, devient lui-même un rien en comparaison de la charité. Les coursiers des Dieux homéricfues, en trois pas, parcourent la terre ; Pascal, en deux coups d aile, s'élance de la matière au monde de l'esprit, et du monde de l'esprit à l'amour infini. — En même temps, quelle construction carrée! trois blocs cubiques, qui montent par-delà le ciel.
Et cependant, tout en étant ravi, on ne peut s'empêcher de voir ou cela mène : cela mène non
seulement hors du siècle, mais hors de l'humanité; cela peut faire des saints et des saintes, des anges même, si vous voulez ; mais, partant, ce ne sont plus des hommes ; de sorte que cette charité (au sens mystique, c'est-à-dire cet amour de Dieu ), cette charité que lui-même nomme surnaturelle , aboutit à un ascétisme impitoyable qui rompt tous les liens humains pour entraîner les âmes à Dieu . Pascal , après avoir , comme saint Bernard , précipité au couvent la moitié de sa famille , une de ses sœurs , et mademoiselle de Roannez avec son frère , n'écrivait-il pas à son autre sœur , madame Perier, « qu'elle ne pouvait, sans pécher mortellement et se rendre coupable d'un des plus grands crimes , engager sa fille à la plus basse des conditions, qui est le mariage ; que les maris , même sages devant le monde, sont de francs païens devant Dieu », etc. ? Selon lui, une âme véritablement touchée de Dieu c considère comme un néant ses parents, ses amis, ses ennemis ... »
Observez, je vous prie, que, poussée à un tel excès , la morale janséniste rejoint la morale moliniste, et que l'auteur des Provinciales, adversaire des Jésuites, en vient ici à parler comme eux. Que dit, en effet, Tartufe, leur élève? et que répète Orgon, stylé par lui?
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde.
Qui, je deviens tout autre avec son entretien :
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien ;
D# tontes amitiés il détache mon âme;
Et je Terrais mourir frère, enfants, mère et feniint*
Que je m'en soucierais autant que de cela.