‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 68 sur 106 · L'archevêque de Paris, M. de Harlay · texte numérisé non relu

L'archevêque de Paris, M. de Harlay

dans l'Essence éternelle du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Telle est cette péroraison, tout à la fois sévère et dramatique ; je n'ose dire théâtrale, car il s'agit d'une pompe sacrée, et cette pompe n'est autre que la réalité. La nouvelle religieuse se couchait dans un cercueil, et l'on chantait sur elle l'office des morts. La chute de la chevelure sous les ciseaux indiquait que l'on mourait au monde, que l'on abjurait toute envie de plaire. C'est peut-être pour cela que tout à l'heure l'orateur a choisi, parmi les paroles menaçantes que le prophète Isaïe prête à Dieu, ce trait à l'adresse des dames mondaines : « Je ferai tomber tous leurs cheveux. »

Yoilà seulement quelques passages de ce Sermon qui certes mérite de figurer parmi les Oraisons funèbres, et ne les dépare point.

La Reine, qui avec une charité si généreuse avait pris part à l'émouvante cérémonie, fut à son tour le sujet d'un discours semblable. Lorsqu'elle mourut huit ans après, le 30 juillet 1683, ce fut encore Bossuet qui fut chargé de l'Oraison funèbre. Il

la prononça à Saint-Denis, le 1 er septembre, trentedeux jours après la mort. Le Roi, au moment même où on lui avait annoncé cette mort, avait dit ces simples mots qu'aucune oraison funèbre ne saurait égaler : « Depuis vingt-trois ans que je vivais avec la Reine, je n'ai point eu d'autre chagrin de sa part que celui de l'avoir perdue. »

Le sujet, pour l'orateur chrétien, n'était riche que du côté des vertus. Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, reine de France et de Navarre, était une bonne et pieuse femme, sans beaucoup de caractère ni d'esprit, indulgente à son inconstant époux et aux rivales qu'il lui donnait publiquement devant toute la Cour. L'orateur ne trouve à louer que la dévotion de la Reine, sujet un peu insuffisant, même dans la chaire sacrée. Aussi se jette-t-il bien vite sur l'éloge du Souverain, à propos de son mariage, auquel il sut sacrifier, non sans peine, sa passion; vous vous rappelez l'histoire de Marie Mancini . C'est à cèîa que Bpssuet fait allusion dans ce passage : « Cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage ! Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même ! L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde; il peut bien y soulever des tempêtes, et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques et qui donnent des espérances aux insensés (voilà pour Marie Mancini) ; aaais il y a des âmes d'un ordre

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supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. » (Voilà pour le Roi.)

L'orateur, après avoir rappelé ce mariage qui donna la paix à la France et à l'Espagne : « Ile pacifique, où se doivent terminer les différends de deux grands empires, à qui tu sers de limites... », oppose tout à coup à cette journée heureuse les ombres de la mort : « Fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs raines? »

Bossuet fait donc comme le poète Simonide ayant à louer un athlète un peu mince et se jetant sur Féloge de Castor et Pollux : à propos de la Reine, il célèbre le Roi, ses victoires, tantôt sur lui-même, tantôt sur ses ennemis. Ici encore, nous rencontrons cette familiarité aisée, qui contraste si agréablement avec la grande éloquence, la détend et l'assouplit. Voici l'un et l'autre élément tour à tour; c'est à propos des conquêtes du Roi, tantôt en personne, tantôt par son fils et ses lieutenants généraux. « Il frappe, dit-il, de près et de loin, avec une égale force, nos ennemis le savent bien lire. » Conquête de la Flandre : « Gand tombe avant qu'on songe à le munir. » Bombardement d'Alger ; mouvements lyriques et bibliques : « Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche

des dépouilles de la chrétienté ! Tu disais en ton cœur avare i : « Je tiens la mer sous mes lois, et » les nations sont ma proie ! » La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance; mais tu te verras attaqué dans tes murailles, comme un oiseau ravissant 1 qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits . Tu rends déjà tes esclaves : Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire ! . . . »

Ainsi le vol de l'orateur s'élève sans effort à la poésie. De là vient que les citations de l'Écriture s'y mêlent sans disparate. Les traductions qu'il en fait à chaque instant, comme en courant, sont admirables. Et ses commentaires sont d'une couleur aussi vive que le texte même. De tout cela résulte un tissu rare et précieux, d'une harmonie puissante et comme semé de pierreries. Nourri de la Bible et des Pères, il en a fait passer la substance dans ses moelles. Par là, le plus mince sujet prend du relief et se relève. Les images abondent , et toujours naturelles en même temps que poétiques, comme chez Homère dont il était si épris 8 .

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