‹ Pascal, La Rochefoucauld, BossuetChapitre 87 sur 106 · C'est-à-dire : au total, au bout du compte · texte numérisé non relu

C'est-à-dire : au total, au bout du compte

3. Apparemment les dettes dont il vient de parler, et dont il ne sut jamais entièrement s'affranchir, tant était grande sa négligence des soins matériels!

Bossuet d'être intéressé, je les soupçonnerais, moi, de ne rien entendre à la haute vie intellectuelle, ni même aux simples conditions du labeur de l'esprit; d'aimer, eux-mêmes, l'argent plus que le travail, et d'être plus avides des biens du monde que curieux des choses nobles et élevées.

Ce qui est plaisant, c'est que le maréchal de Bellefonds, qui croyait devoir morigéner Bossuet sur le cumul des bénéfices, pratiquait autant qu'il pouvait pour son propre usage ce qu'il blâmait chez son ami. Il avait reçu du Roi vingt-trois mille livres en 1666, trente mille en 1668, neuf mille en 1670 ; puis, à je ne sais plus quelles dates, une autre somme de douze mille trois cent cinquantesept livres, une autre de dix mille livres, une autre de douze mille ; puis, en 1676, une pension de six mille livres ; et une autre de douze mille livres en 1692.

Le Dauphin, ayant été malade d'abord, ne put commencer à recevoir les leçons de Bossuet qu'au mois de décembre 1670, où il revint de Saint- Germain à Paris avec le Roi et la Reine.

Disciple peu digne d'un tel maître. Son manque d'attention et d'application faisaient qu'il ne profitait guère. Saint-Simon dit que « son intelligence était nulle; sans aucune sorte d'esprit, sans lumières ni connaissances quelconques, et radicalement incapable d'en acquérir; sans discernement; absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres ».

On a essayé de réfuter ce jugement passionné ; on n'y a pas réussi. M. Floquet a rassemblé tout ce qu'il a pu, pour en appeler : Bossuet, quelques mois après son entrée en fonctions, lors de sa réception à l'Académie française, se félicite «d'avoir à cultiver l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde »• Mais on peut supposer qu'il ne connaissait pas encore très bien son élève, et que, ne demandant pas mieux que d'espérer, il lui faisait crédit. Plus tard, adressant au royal disciple un écrit sur l'inapplication, de incogitantia, il essaye de le corriger de ce défaut, qui menace de devenir une habitude et de rendre inutiles « les heureux dons qu'il a reçus de la nature », prœclaronatus ingenîo. M. Floquet allègue Pellisson, Roi* lin, Gerbais et quelques autres, comme ayant attesté aussi l'intelligence du Dauphin; toutefois, ayant à choisir parmi « les plus exprès, les plus éclatants témoignages publics », il cite celui-ci d'un magistrat lettré, Le Gonz de Saint-Seine, conseiller au Parlement de Dijon, qui écrit dans son journal intime : « Monseigneur a beaucoup d'esprit, mais son esprit est caché. » Peut-être que Saint-Simon, dans un moment de bonne humeur, supposé qu'il en eût, se fût rallié à ce jugement; lui-même ne dit-il pas ailleurs que Monseigneur avait,sinon de l'esprit,dumoins quelque bon sens ? « Monseigneur avait du sens assez 1 . »

1. Il avait, en tout cas, des sentiments dignes de sa naissance, qu'il révéla au siège de Philippsbourg, d'après le témoignage de Vauban. Le Dauphin, bien servi sans doute par son sang-froid, se montra de plus en plus « affriandé à la tranchée »

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Bossuet essaya donc d'éveiller cet esprit, sans y réussir. Et c'est pour lui qu'il composa le plus mémorable de ses ouvrages après les Oraisons funèbres, le Discours sur l'Histoire universelle.

Nous l'étudierons à présent.

Les uns Font porté aux nues, d'autres l'ont ravalé à l'excès; essayons de ne tomber ni dans Tune ni dans l'autre de ces deux exagérations.

IJ suffira de nommer, parmi les premiers, le cardinal de Bausset et Chateaubriand, et de citer seulement celui-ci. Dans ses éloges hyperboliques, conformes à la thèse et au titre de son livre, le Génie du Christianisme, il embouche ainsi la trompette : « C'est dans le Discours sur l'Histoire universelle que l'on peut admirer l'influence du génie du Christianisme sur le génie de l'Histoire. Politique comme Thucydide, moral comme Xénophon, éloquent comme Tite-Live, aussi profond et aussi grand peintre que Tacite, l'évêque de Meaux a, de plus, une parole grave et un tour sublime, dont on ne trouve ailleurs aucun exemple, hors dans le début du Livre des Macchabées. »

Vous vous demandez peut-être d'abord ce que veut dire cette antithèse : a l'influence du génie du Christianisme sur le génie de l'Histoire x> . Si cette influence existe, nous verrons quelle elle peut être et quelle elle est. Hais combien semble peu sérieuse

cette hécatombe de tous les plus grands historiens grecs et romains, immolés pêle-mêle à l'historien chrétien ! Toutes leurs qualités réunies ne suffisent pas encore à égaler celles de l'évêque auteur de ce Discours. On sent tout de suite le parti pris de louer, sans mesure, ni exactitude, ni conscience littéraire, je n'ose dire sans conviction *.

« Bossuet, continue-t-il, est plus qu'un historien, c'est un Père de l'Église ; c'est un prêtre inspiré, qui souvent a le rayon de feu sur le front, comme le législateur des Hébreux... », etc.

Sauf le mot « un Père de l'Église », qui est pris de La Bruyère, ce sont là des images vaines, des paroles flottantes , qui n'essayent même pas de serrer la réalité. Ces louanges vagues et creuses n'inspirent guère de confiance aux esprits désintéressés, qui veulent juger sans parti pris.

A l'extrémité opposée, rappelez- vous , dans la «urieuse conversation littéraire rapportée par M. Edmond Scherer en ses Études, la boutade de Raymond : « Bossuet ! un homme qui n'avait rien lu, qui ne savait rien! un homme qui n'a pas eu une seule idée dans sa vie!... Est-il rien de plus absurde que le Discours sur l'Histoire universelle?... »

On peut citer aussi, comme analogue, l'opinion

1. Pour exprimer cela d'un mot, un peintre dirait que a c'est fait de chic ».

de l'ancien dictateur de la République de Venise, Daniel Manin, telle que la rapporte M. Legouvé; nous y viendrons en finissant, . Tels sont les deux extrêmes des jugements sur ce livre de Bossuet. Entre les deux, on a de l'espace pour se mouvoir; examinons les choses en elles-mêmes avec impartialité.

tfossuet n'avait pas accepté à la légère les hautes fonctions de précepteur du Dauphin. Il mit d'abord entre les mains du Prince quelques abrégés composés par l'abbé de Brianville, Histoire sacrée, Histoire ancienne. Histoire universelle, Histoire de France, d'une forme rapide, simple et naïve, avec des portraits et des estampes, outre les cartes géographiques et les tableaux chronologiques. L'ancienne galerie des Ballets dans le château de Saint- Germain en était tapissée et remplie. On y avait placé ausrl un grand globe terrestre : Boyer, professeur particulier de géographie, l'enseignait au Prince, sous la direction de Bossuet. Mais Bossuet lui-même ne s'en remettait à personne du soin de réveiller l'attention de son élève sur le caractère propre de la France, « la France, assemblage de peuples d'humeur si différente, nation belliqueuse, ardente, remuante, mobile à l'excès, que ses Rois devront donc s'appliquer toujours à gouverner avec un art consommé a 1 . C'était seule-

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