GUY DE POURTALÈS
« Le Moi est haïssable. » J'entreprendrai cependant de regarder Pascal en moi. Et ce n'est point par là que je croirai déplaire à son ombre. Il s'agit de bien entendre ce mot, ce mot de guerrier, si personnel, ce mot si vite suivi d'un « Je » : « Je le haïrai toujours », ce mot de l'écrivain qui fut le plus une personne et qui était si ravi de rencontrer le style naturel, parce qu'il trouvait un homme, au lieu d'un auteur, — disons tout — ce mot du maître qui, avec La Fontaine, écrit « Je » le plus fréquemment et le plus délibérément... « Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes... » « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois. » « S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante ; et je le contredis toujours... » « Je ferais trop d'honneur à mon sujet, si je le traitais avec ordre... » « Je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant. » « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle. »
On ne saurait soutenir sérieusement ni que tous ces « je » qui frémissent dans des notes ne se seraient pas retrouvés dans le calme de l'apologie définitive, ni qu'ils équivalent à des « on » d'observation ou de dialectique, ni même que, pour ne pas exprimer l'arrogance, ils expriment tous l'humilité et la modestie. Il n'y a jansé-
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nisme qui tienne, et, s'il n'est pas question de chercher dans Pascal un atome de vanité littéraire ou de gloriole quelconque, encore est-il qu'il était une personne puissante et agressive, de celles qui, le voulant ou non, font craquer toutes les disciplines au moindre geste, dont l'inquiétude et l'agitation émue ont besoin de se déclarer sans réserve, sans timidité, sans obéissance ; qui d'ailleurs savent leur prix et leur force, tout leur prix, toute leur force, et se délivrent de la fausse modestie avec d'autant plus d'aisance qu'ils connaissent, chose rare, le sens de la vraie. Remarquez-le, en effet : on croit fort couramment que la modestie suppose qu'on se méconnaît et qu'on rabaisse intimement son mérite évident. Mais pourquoi exiger cet excès invraisemblable et, dans la pratique appauvrissant, alors que le mot ne signifie que « mesure? » Il faut se connaître, comme on connaît les autres objets, exactement et dans son étendue. Pascal moraliste, fort approchant en cela de La Rochefoucauld, n'a aucune peur de discerner qu'il possède à peu près tout l'esprit de géométrie et tout l'esprit de finesse permis à un homme, avec tout l'entre-deux. De plus, il ne barguigne pas à écrire : « La manière d'écrire... de Salomon de Tultie (anagramme de Louis de Montalte, qui est Pascal) est le plus d'usage, qui s'insinue le mieux, qui demeure le plus dans la mémoire... » et il ne fait pas difficulté d'ajouter que la pensée qui précède la citation que nous venons de faire durera « toujours ». D'ailleurs quelle vanité lui donnerait son génie? Il sait qu'il le tient de Dieu. Certainement même, il pense que Dieu veut qu'il sache le prix de ce don d'élection, qui comporte des devoirs terribles. Et, si l'on nous poussait un peu, nous dirions que Pascal a connu la vanité proprement dite, ne fût-ce que pour la vaincre par un effort répété, parce qu'il a appris de Montaigne et de l'auteur des Maximes qu'elle se déguise et ne meurt pas. La fameuse pensée : <( La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme... » se
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termine par « et moi, qui écris ceci, ai peut-être cette envie... » (d'avoir bien écrit). Et ne négligez pas le « nous » dans mainte réflexion comme celle-ci : « Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu'on en parle. »
Car enfin, si les Pensées sont d'un Dieu plutôt que d'un homme (Chateaubriand), Pascal pourtant n'est pas Dieu. Il semble toujours que ses commentateurs l'oublient, tant ils sont montés de ton à son sujet. Voyez Ernest Havet. Cet esprit fort annote son auteur avec plus de mystique inspirée qu'un apologiste l'Évangile. Passe pour Vinet toujours sermonnaire, et chez qui, d'ailleurs, le protestant ose des contradictions ou des chicanes qui sentent la superbe et la rancune... Pour Pascal, Cousin se fait boufii, Faugère ou Molinier vétilleux et dévots, Boutroux ou Victor Giraud, plus tristes et nobles que d'habitude. Brunetière lui demande je ne sais quelle ordination pour être un peu plus rogue et autoriser ses coups de dents contre de pauvres gens. Il n'est pas jusqu'à Sainte-Beuve (qui d'ailleurs se surpasse en un si grand sujet) qui, dans son Port-Royal, ne déploie, à son occasion, un mélange assez tumultueux de magnificence sacerdotale et d'appareil dramatique. Brunetière écrit quelque part que Pascal ennoblit ses critiques et qu'on ne trouve pas dans son cortège des imbéciles, comme Beffara, qui portait en bague une soi-disant dent de Molière. Et, dans sa bienveillance, il en cite une demi-douzaine d'autres. Quoiqu'il trouve son compte à cette remarque, je la crois assez juste. Mais il pourrait ajouter que les commentateurs de Mohère commentent Molière, au lieu que la plupart de ceux de Pascal prennent texte de leur dieu pour se montrer et se démontrer. Il est peut-être temps, et ce sera une humble nouveauté, de dire ce qu'on a senti à propos de ce poète en prose. Car, après tout, ne pensez- vous pas qu'il se pourrait qu'il fût le plus grand poète qu'on ait vu depuis Platon?
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Ce point de vue me suffit, et je ne l'en crois point diminué. Au contraire : si je rapproche ainsi de moi son humanité, est-ce que je le réduis, pour autant, à l'état de lyre instinctive? Mais ceux qui parlent toujours de lui, comme s'il ne cessait d'être sublime et éloquent, oublientils que « l'éloquence continue ennuie »? Quand je le nomme poète, je veux dire que sa poésie contient son éloquence comme un tout petit département. Si l'on échoue inévitablement à définir la poésie, il se pourrait que ce fût parce qu'elle enferme toutes les catégories de l'esprit et tous les mystères de l'âme, sinon en éclat et en étalage, au moins en possibilités et en vibrations. Je ne consentirai jamais à en rétrécir la définition jusqu'à ne pas dépasser l'homme qui aura rythmé et rimé le mieux du monde un aveu comme : « Je souffre beaucoup, parce que cette femme m'a trompé » ou même « Dieu est bien loin et je suis bien seul ». Et le lyrisme de Pascal a ceci d'absolument supérieur et singulier qu'il n'émane pas d'une blessure accidentelle de sa sensibilité. Quelque intime qu'ait été l'accord de sa vie et de son œuvre, il n'en est pas de lui comme de Lamartine ou même de Gœthe, chez qui on a peine à imaginer le Lac sans Mme Charles et Werther sans Charlotte Kestner. Assurément, partie de ces mésaventures ou de plus plats mécomptes, il arrive à la poésie de Lamartine et de Gœthe de s'élever jusqu'à Pascal. Toutefois coupe-t-elle jamais ses racines, ou rompt-elle son câble? Nous ne parlons pas de ceux qui, comme Musset, traînent toujours l'aile de l'oiseau blessé sur le sol, parfois dans la fange. On est moins loin de Pascal, il ne paraît plus extraordinaire jusqu'à en être inconcevable, avec Vigny, Léopardi, osons ajouter avec Schopenhauer. Auparavant il y a de cette continuité, de ce vol dans les Rime de Michel- Ange, dans Shakespeare, il y en aura un peu dans Keats et Shelley. Mais encore sentent-ils tous avant de penser. La pensée de Pascal est toujours sentiment. C'est
pourquoi il n'est pas évident qu'on manque sa pensée en l'abordant par le sentiment.
Passé le cap de la cinquantaine, quelque intelligents qu'ils soient, comme on en a assez de ces guides à travers Pascal, tous avec leurs lampes infaillibles dans ces mystères, tous déductifs, systématiques, organisateurs, tous soucieux de porter une lumière crue dans les petits coins, tous déterminant les plans, les desseins, les dessous, restaurant les ruines, cimentant les lézardes, avides d'un Pascal habitable, bien exposé, doué de tout le confort moderne, en réalité méconnaissant cette âme jusqu'à la muer dans l'esprit de Descartes, de ce Descartes pour qui son antipathie était si forte qu'en vérité ce saint en aura connu quelque chose d'assez semblable à la haine. Je ne sais si on ne se définit pas mieux par ses horreurs que par ses tendresses. Du moins, c'est par là qu'on se discerne sans ombres. Les sérénités de Descartes ont déterminé dans l'âme de Pascal des souffrances profondes. Sa répulsion pour tant de calme va jusqu'à la tempête ; or, dans les tempêtes de Pascal, le fond du ciel éblouit, parmi les éclairs et les foudres. D'un poète, la poésie est l'essentiel. Imagine-t-on moins poète que Descartes? Et qu'est-ce qu'un Pascal cartésien? Je dis cartésien de squelette et d'aspect, quand même on aurait établi l'hostilité et jusqu'à l'antagonisme concerté des deux doctrines.
Si cet homme est Dieu, eh bien ! impiété pour impiété, outrance pour outrance, il me plaît qu'il soit l'Homme- Dieu. Il ressemble encore un peu plus à Jésus-Christ que Socrate, Au lieu d'édicter sa parole comme celle de Jéhovah ou du Père Étemel, au lieu de le vulgariser en développements normatifs, en homélies, en commandements et en défenses, j'ai envie de lui dire : « Je vous aime au plus haut de moi-même. Votre justice m'impose. Mais comme vous êtes bon ! Il n'y a pas toujours du raisonnement chez vous, il y a toujours du cœur. Ailleurs
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VOUS déduisez. Mais c'est votre cœur qui est prophète comme Élie et Jérémie. C'est du droit de votre bonté divine que vous avez révélé au monde les trois ordres de valeur. » Jamais un mot si important n'avait retenti depuis l'ère chrétienne : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d'un ordre infiniment plus élevé. » De toutes les affirmations du monde, celle-ci me paraît la plus évidente, et infiniment plus, en effet, que les vérités cartésiennes. Et, chaque fois que j'y repense, elle me paraît plus surprenante, encore qu'il semble que le premier homme ait dû s'en aviser. Mais, au fait, qui donc s'en avise dans le gouvernement de son âme et de sa conduite ? Tel se croit « distingué » pour ne pas égaler un boxeur à un penseur, qui ne démêle point l'excellence de François de Xavier ou la vraie supériorité de Pascal lui-même. Longtemps après la mort de celui-ci, on voit Corneille s'entêter de plus en plus dans son idolâtrie des grandeurs « de chair ». Il a traduit l'Imitation, et il ignore que « les saints ont leur empire, leur éclat, leurs victoires, leur lustre et n'ont nul besoin des grandeurs chamelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport ». Bien plus il a créé Polyeucte, en qui il y a tant de Pascal, et l'enseignement des Pensées est pour ce vieil orgueilleux comme s'il n'avait pas été. Et, tout autour de Pascal, dans ce grand siècle héroïque et dur, il règne une superbe et une libido sciendi qui font de l'homme le plus humain un isolé douloureux. Le premier écho que je trouve de son cœur, c'est dans le cœur de Rousseau. Car je compte pour rien trois ou quatre accents chétifs et délicats de La Bruyère... Je sais bien qu'il y a Bossuet. Mais vraiment il ne souffre pas assez. Celui-ci ne nous dit pas un mot où je n'entende l'admi-
rable paternité d'Œdipe : « Déplorables enfants, la douleur de chacun de vous ne tombe que sur lui et sur nul autre, tandis que mon âme à moi gémit sur le pays et sur moi et sur toi à la fois. »
Ainsi je voudrais qu'on approchât toujours Pascal avec l'humble enthousiasme qui respire dans la trop célèbre Prière sur l'Acropole. Et je l'en crois beaucoup plus digne que Minerve Promachos : c'est qu'il semble que le sens de l'auteur des Pensées ait étrangement fait défaut à Renan. Cette lacune est caractéristique aussi bien de celui qui n'est pas pénétré, que de celui qui se refuse à pénétrer. Cherchez le trou, le très gros trou de Renan, vous trouverez ce qui dans Pascal est comble, plénitude et solidité. Renan a bien trop d'esprit pour ignorer combien la langue du sentiment passe la langue de l'esprit. C'est pourquoi il irise toutes ses idées avec un certain prisme lyrique, mais ce n'est encore que jeu et délectation d'esprit. L'autre, le grand, aurait honte de penser avec son esprit pur. Quand il a jugé si durement la poésie, il parle déjà d'une poésie à la Renan, celle qui s'amuse et s'aime, et il ne faut que le bien entendre pour lire ce qu'il n'a pas écrit, que « la vraie poésie se moque de la poésie », tout comme il a écrit : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale », « se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher ». Rien n'est plus « divin » et ne tombe de plus haut que le mépris d'un poète pour les contrefacteurs de poésie. De Pascal à Renan, s'il l'eût connu, il y aurait eu un jugement et un arrêt d'une autre sévérité que le fameux vers de Musset :
Le dernier des mortels est celui qui cheville.
Il aurait prononcé quelque chose comme ceci : « Puisque votre sérénité est affreuse et incurable, pourquoi ce verbe aux palpitations délicates, pourquoi cette perpétuelle et diabolique habileté à traduire la sensibiUté muette
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et pudique des autres, à leur renvoyer en musique frémissante les accents qui viennent d'eux, que vous n'avez pas créés, que peut-être vous ne comprenez pas, et que toute votre attitude incomparablement orgueilleuse paraît railler? »
« L'homme n'est ni ange, ni bête... » Renan n'a pas fait l'ange, comme Epictête, ni la bête, comme Montaigne. Il a fait le diable. Il s'est complu à être le diable, il est vrai, avec des séductions angéliques, et c'est ainsi qu'on est le plus diable. Dans Polyeucte, le diable, aux yeux de Néarque, c'est Pauline, et Goethe a eu bien raison d'exiger que Méphistophélès fût beau. Il déclara expressément que ses gestes doivent être, non d'un singe, mais d'un chat, animal aux perversités délicieuses et aux perfidies déconcertantes. Pour mieux aimer Pascal, donc pour le mieux comprendre, j'ai besoin de déceler le fond insincère et mince de ce Renan si déchu et que j'ai vu exalter comme un Platon moins étroit et de plus souple et plus diverse intelligence.
Il m'a plu d'aimer et de définir Pascal par son contraire. C'est le sens de ce qui précède. Mais j'en tire deux autres leçons. C'est, en premier lieu, que la ruine de l'auteur de l'Avenir de la science est plus instructive qu'un accident individuel. Si Voltaire jugeait un peu vite que dire du mal de Boileau porte malheur, il semble plus sûr qu'ignorer Pascal ou le méconnaître, ou même ne pas lui faire une place d'élite dans sa réflexion émue, soit un signe funeste et, pour une gloire éclatante, le présage d'une caducité rapide. En second lieu, il y aurait à songer au diable, en dehors de tout credo et de toute église. Dégagez-le du catholicisme et du manichéisme, il est tout autre chose qu'un croquemitaine grandiose ; il vit, il est éternel. Et ce n'est pas, même devenu agnos-
tique au vingtième siècle, Pascal qui y renoncerait. Il y a dans l'homme le meilleur des racines d'injustice, des appétits de déloyauté, un goût, souvent une passion du mal pour le mal ('< Sou venez- vous, écrit ]\Iérimée à l'inconnue, qu'il n'y a rien de plus commun que de faire le mal pour le mal ») qui sont bien inexplicables, quand on a renoncé au péché originel. L'évolution, Schopenhauer et n'importe qui font ici long feu. A force de logique, ils n'expliquent rien. Car c'est justement le caprice et l'illogisme dans la malf aisance qui déroutent. Ni Baudelaire, ni Barbey d'Aurevilly, ni Victor Hugo ne se moquaient du monde, quand ils imaginaient si fortement, si personnellement un génie du mal. Leurs intuitions profondes s'illuminent d'intelligence à la lueur magnifique de Faust. Ce que l'on est tenté de croire, par l'exemple de Méphisto et de Renan, c'est qu'une certaine suavité n'est point bonne et que le jeu abusif et complaisant du cerveau dessèche, endurcit, parfois rend féroce. Toutes les délectations sont de vilaines soeurs, et ce n'est pas du tout par le dilettantisme qu'on doit espérer promouvoir le monde, quelque parade qu'on fasse de je ne sais quel nisus inconscient et d'un dieu inexistant, mais éventuel et probable.
« Je suis pour ceux qui cherchent en gémissant. » Voilà la parole pitoyable, évangélique, le cri d'amour blessé pour le prochain qui éclaire les antipathies par où Pascal rentre en lui dans ses fuites, et se découvre dans ses répulsions : il se connaît en se séparant de Descartes d'abord, puis d'Epictète et de Montaigne, puis de Renan, si vous voulez, c'est-à-dire de Méré, de Milton, des libertins à l'élégance insoucieuse, puis des savants et des philosophes présomptueux. Tous ces gens sont étemels. Leurs pâles et innombrables successeurs foisonnent aujourd'hui, et il faut être « ignorant comme un maître d'école » pour considérer Pascal ainsi qu'un grand homme très démodé, une antiquaille pour érudits ou un épouvantail scolaire, limité aux quatre points cardinaux par
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son jansénisme, inimaginable en un mot devant notre « modernité ». Au vrai, il y serait bien moins dépaysé que n'importe qui de son siècle... Sachez le lire, soyez digne de lui, il est d'une actualité frémissante, de celle qui porte toujours quelque part la réflexion opportune et hautaine qui sied après la lecture du journal et de ses niaiseries ou de ses misères quotidiennes.
On lit dans le Mystère de Jésus : « Je pensais à toi dans mon agonie; j'ai versé telle goutte de sang pour toi. » Je voudrais qu'on lût le plus parfait imitateur de Jésus en croyant entendre de sa bouche les mêmes paroles. Sans doute, elles ne seraient que figurées, puisqu'il n'est pas mort sur la croix. Mais cette métaphore ne serait pas une h5^erbole ou à peine. La charité la plus immense est l'âme de la poésie de Pascal.
Cette poésie, maintenant, j'essaie de la serrer de plus près et d'y démêler les principaux éléments qui me pénètrent et me possèdent. Je crois en entrevoir quatre essentiels ; l'idéal, l'héroïsme, le sens du mystère et ce que j'appellerai, faute d'un mot plus ramassé, l'intelligence du cœur.
Je nomme idéal, chez l'auteur des Pensées, cet essor incomparablement aisé par où il s'élève des obscurités du sentiment personnel et de l'angoisse lyrique vers ce qu'il y a de plus général et de plus sublime dans l'idée, sans s'arrêter aux régions intermédiaires, comme l'aigle de Vigny
Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend.
Ou plutôt (car ce n'est pas toujours cette ligne directe et ascendante) Pascal vole à l'idée, tantôt dans le triomphe de l'amour, tantôt dans la puissance agitée de la conquête, tantôt dans le désordre furieux d'une sorte dg
fièvre, avec des angles brusques, des retours, les agitations d'une intolérable indécision, tantôt enfin en planant largement et mesurant d'une aile égale les vastes champs altiers de la certitude, toujours à une extrême hauteur ; mais le noble oiseau est si grand qu'on ne le perd pas de \'ue. Il y a des moments de vertige : « Le silence étemel de ces espaces infinis m'effraie. » « Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment... » « Qui se considère de la sorte, s'effrayera de soi-même... » « Qu'il se perde dans ces merveilles. » D'autres fois, l'audace n'a d'égale que la sérénité ; ainsi dans la page célèbre entre toutes : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté... » Un mot résume, de quelque façon qu'elle se manifeste, cette invincible tendance vers l'idéal : « Qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. » Il faut que Pascal monte et surmonte. C'est l'amour sous sa forme la plus belle, l'enthousiasme pour la vérité qui soulève ses deux ailes énormes et légères. Aussi agile que celle du Timée et du Banquet de Platon, comme son inspiration est plus tendre et plus enivrée, puisque son Dieu est une personne à son image et que tout ce qui n'est qu'abstraction pour le grec païen ravit ses yeux et ses oreilles ardentes !
En second lieu, Pascal est poète en tant que héros. Comme son exemple emplit toute la définition de l'amour, il comble celle de l'héroïsme. Il aide à ennoblir le mot. Son grand contemporain. Corneille (dont les éditions, ne l'oublions pas, furent jusqu'à la Révolution quatre fois plus nombreuses que ceUes de Racine), a mis comme une marque pri\àlégiée sur le héros ; c'est son domaine, son monopole. Comme il doit au théâtre une popularité d'un aloi moins pur, mais d'un tapage plus grand que celle de Pascal, il est propre à nous asservir à l'idée très despotique, souvent très exiguë et très contestable, qu'il s'est faite du héros et dont il n'a cessé de sertir et de durcir
les contours. Comme Descartes et Montaigne à d'autres égards, Corneille est un excellent contraste pour caractériser l'héroïsme de Pascal. Non qu'il n'y ait de frappantes analogies. Ils sont tous deux de formidables logiciens. Ils tirent les conséquences des principes avec une hardiesse que le scandale du paradoxe fouette, au lieu de la déconcerter. Corneille veut être extraordinaire, et Pascal ne hait point de l'être, ou plutôt n'en a cure. Le premier a de l'effronterie naïve, le second de l'agressivité. La psychologie du premier, l'observation morale du second rencontrent l'éloquence en chemin. Tous deux voient grand, fier, coloré. Ils subissent d'abord, ils répandent ensuite autour d'eux une atmosphère héroïque. Elle se respire partout avant 1660. Mais que de différences, de contrariété ! Corneille, pendant sept ou huit ans, fait et presque consomme cette magnifique découverte, la vie intérieure dans le drame, puis il la méconnaît, la répudie, et peu s'en faut, la blasphème. Il perfectionne le mélodrame, le préfère, s'en éprend et le théorise. Les gestes remplacent les âmes ; les jactances faciles se substituent aux conflits des valeurs morales et aux victoires douloureuses. L'ambition et la vengeance deviennent prestigieuses, même chez les femmes. L'orgueil et même la vanité, cette basse flatterie à l'opinion, se déploient de toutes parts, comme des vertus empanachées. Et toutes ces aberrations s'imposent comme exemples, et formulent leurs outrances en lois étemelles. C'est ici que je crois entendre crier la souffrance de Pascal. Comment ne protesterait-il pas? Oui, c'est bien à Corneille qu'il en a, quand il rabaisse à leur plan les <( grandeurs de chair ». Sans y songer peut-être, il rencontre encore un élève des jésuites dans cet idolâtre des rois et des nobles. Lui, qui n'a peut-être connu du théâtre que Corneille, qui sait si ce n'est pas son indignation devant les maximes de Pertharite ou de Tite et Bérénice qui l'a rendu si brutal dans le geste par où il dépouille les princes, les magis-
trats et les médecins de leurs oripeaux? Quoi qu'il en soit, toutes les satires de l'époque, tous les sermons, toutes les railleries contre la royauté et les grands, paraissent de faibles déclamations au prix de ce qu'ose Pascal. Et ce n'est point rancune. C'est tendresse ; il faut désabuser le prochain. Et c'est conscience du véritable héroïsme, dont il est le modèle, mais dont il ne connaît en lui que l'appétit insatiable. Le véritable héroïsme est intérieur et consiste, pour commencer très chétivement, par savoir déplaire. Il n'est pas pour lui de public, puisque aussi bien « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste ». Il comporte encore plus de sacrifice que d'action. Ou plutôt, il est inconcevable sans la volonté de mourir à soi-même. J'appelle héroïque, et non mystique, le détachement de Pascal, parce qu'il reste admirable pour un incroyant ; je vois une volonté épique dans sa progression, point du tout ce qu'on nomme la grâce, qu'on entende par là le miracle, l'extase ou l'auto-suggestion. Il dompte le plaisir, il dompte la maladie, il réduit presque à rien les exigences de son pauvre corps. Et, comme cela dure une vie entière, c'est plus beau que Polyeticte qui dure un jour. Rien de sainte Catherine de Sienne, pas même de François de Sales ou de Fénelon. Rien de ravi, de dépossédé, de gracieux. Où a-t-on pu trouver mystique ce génie dru et viril, sinon en ce qu'il vit en pensée dans un autre monde, dont celui-ci n'est que le signe ou l'image? Et, si la profondeur de la sensibilité inquiète ou douloureuse est une part de la poésie, qui fut plus poète que cet homme?
Il l'est plus encore, et de façon plus rare, par le sens du mystère. Il suggère dix fois, cent fois au delà de ce qu'U dit. La capacité cartésienne des mots est étendue par lui à l'infini. Il est plus que le plus grand écrivain, on croirait qu'il invente le langage. L'art se perd chez lui dans le génie au point que c'est l'injurier que de le
nommer artiste. Et c'est bien en effet le style génial qu'il appelle le style naturel. Ce n'est rien de dire qu'il a, le premier, fait entrer la peinture et la musique dans la littérature, quoique, après tout, on lui fasse un déni de justice quand on attribue chez nous cette initiative ou cet enrichissement à Rousseau ou à Chateaubriand. Ces termes de manuels sentent la technique, la boutique et la rhétorique. Et qui niera le faste savant de René ou même ce qu'il y a de tendu et de volontaire dans la manière de Rousseau? Tous deux ne veulent-ils pas laborieusement leur nouveauté? Leur peinture et leur musique se savent musique et peinture : il y reste du plaqué, du contraint, surtout du superficiel. Toujours on sent le temps écoulé entre le sentiment et son mode d'expression : d'où l'insuffisance de cette expression. Les limites ou le factice de ces innovations éclatent chez les romantiques. Souvent, ce n'est plus que musicalité rossinienne ou pittoresque à la Louis Boulanger.
Ne parlons pas trop de la peinture de Pascal à propos du sens du mystère. Cet art n'en est certes pas incapable, témoins Giotto, Rembrandt, voire telle décoration murale de notre Salon d'automne actuel... La peinture, à devenir mystique ou à se charger de pensée, ne s'évanouit pas toujours, comme en Allemagne. Mais enfin le dessin, la couleur, les modelés, les perspectives sont des précisions sensuelles. Le clair-obscur, les raccourcis sont plus suggestifs ; ils abondent dans Pascal. Ils marquent souvent le dégoût pour les crudités illusoires de la matière qui ont blessé sa vue. Et, par ainsi, sensations d'une violence inouïe d'abord, ils aboutissent à de l'immatérialité, à de l'âme déchirée et mystérieuse... (« On jette de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais ». — Les « trognes armées » des soldats — l'homme qui a perdu son fils unique « tout occupé à voir par où passera ce sanglier. » — « L'étemuement absorbe toutes les fonctions de l'âme. » — « Le plus grand philosophe du monde sur une planche... » — « Notre
propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement. ») Remarquezvous le perpétuel étonnement. Peintre ou géomètre, Pascal est toujours étonné. Cet homme, que Voltaire appelle fanatique, n'a jamais son siège fait, au rebours de la plupart des écrivains qui démontrent ou décrivent avec outrecuidance, pour nous informer. Sa modestie en cela rejoint son sens du mystère, et il n'est pas un mot chez lui, même peint et réaliste, qui ne murmure en sourdine la rêverie d'Hamlet : « Il y a plus de choses, Horatio, sur la terre et dans les cieux, que notre philosophie n'en peut expliquer. »
Mais la musique de Pascal est bien autre chose ! Elle n'ajoute pas seulement au texte, elle fait voir l'invisible, sentir l'insensible. Surtout elle entoure tout ce qu'elle exprime d'un halo d'inexprimé qui atteint et remue toutes les profondeurs, comme sous-marines, de notre inconscient. Le mystère du monde et le mystère de l'âme s'y déclarent parfois dans de pâles éclairs, où l'œil n'aperçoit plus d'horizon. « C'est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part », et tant d'autres exemples ressassés, mais que l'on cite, à l'ordinaire, comme des réussites verbales et sans en mesurer la portée. Or c'est de là qu'il faudrait partir pour savoir si Pascal est au juste un dogmatique, un sceptique, un métaphysicien, un moraliste, questions sur quoi se divisent ses exégètes, questions toujours mal posées et peut-être illusoires, si Pascal est un poète.
Cela se verra mieux, et c'est notre dernier point, si nous nous hasardons à définir en lui ce que nous avons nommé l'intelligence du cœur. Cet homme si intelligent, méprise l'intelligence pure. Tout le bergsonisme flotte sur lui, comme une barque sur un grand fleuve. M. Boutroux ne consent pas à ce que les Pensées soient les linéaments d'une apologie. Ou'ont-elles à faire en effet avec
l'apologétique usitée avant lui? Un poète ne démontre point par ordre, il suggère. Toute la philosophie ne vaut pas « une heure de peine » et je ne discerne rien qui m'empêche de présumer que la théologie ne mérite pas mieux. Plus que tout le reste, il semble que la composition dans les Pensées soit d'un poète, telle, du moins que l'on doit la présumer. Il n'a pas manqué de lecteurs superficiels pour attribuer le désordre apparent du manuscrit à l'inachèvement de l'œuvre, et, le pis, ce sont toutes ces tentatives pour tracer, dans cette espèce de forum romain, des rues et des emplacements les moins éloignés possibles de nos architectures rectilignes. Le désaccord, en ce point, commence au lendemain de la mort de Pascal. Rien d'étonnant : son plan, si plan il y a, il en savait la nature inouïe. Mais il le constituait, dans le détail à chaque création. « J'écrirai ici mes pensées sans ordre, et non pas peut-être dans une confusion sans dessein ; c'est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même... je ferais trop d'honneur à mon sujet si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable. » Et l'on sait qu'il a proclamé son droit à la digression sur chaque point. Plusieurs fois, parlant de son dessein, il prend ce ton paradoxal à l'égard de la raison et de la déduction. L'intuition, voilà d'où il part, et ce qu'il veut atteindre en nous. « Le cœur a ses raisons que la raison n'entend pas. » Dans le cœur s'installe la grâce, et de là elle se répand. Ses sources et son effusion sont également obscures. C'est, à chaque mot, à chaque don, pour l'écrivain, comme une révélation amoureuse, plaintive, charitable, obsédante : l'apostolat, à chaque élan, est inédit, dans son fond qui emporte sa forme. Si bien que ce qu'il y a peutêtre de plus analogue à l'éloquence, à l'onction, à la ferveur, au zèle des Pensées, c'est la poésie de Lamartine.
Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
De toute cette poésie émane une affreuse tristesse, plus décourageante, semble-t-il, que celle de Dante. Toute sa foi, tout son amour n'ont pu procurer à ce janséniste une heure de paix. Il a empoisonné l'activité et le repos. Sa vie, qu'il cache, mais qu'on a recherchée avec passion, n'a pas un sourire, pas de rêverie, pas de rémission. La plaisanterie des Provinciales est sans joie. A la fin, il est torturé dans son corps et dans son âme, qui ne se sépare pas de son esprit. Il écrit les Pensées dans les trêves d'une agonie, et les cris qu'il y pousse paraissent étrangers à ceux qu'auraient pu lui arracher ses maux physiques. Il se ferme, il nous ferme tous les chemins qui ne conduisent pas à la croix. Quand il y arrive et l'embrasse, il semble haletant et épuisé. Ses espoirs sont des convulsions. Deux ou trois fois, il dit que l'univers est un cachot, et l'athéisme de Vigny reprendra l'image. Ainsi non seulement la poésie de Pascal est incomparablement triste, mais cette tristesse, qui n'est pas un élément de cette poésie, qui en est l'amer et meurtrier parfum, en exprime tous les sucs et nous plonge dans les abîmes les plus insondables de cette âme la plus humaine, la plus forte, la plus fière qui fût.
Je n'ai rien dit de sa doctrine. La partie de son dessein la plus discernable est celle où il amoncelle les ruines. Il en résulte une effroyable faillite de son objet et de ses espérances. Je ne conçois point l'aisance impertinente (en tous les sens du mot) avec laquelle des critiques incrédules et fort peu inquiets l'enseignent, le révèlent, discutent la qualité de son apologie par rapport à l'orthodoxie. Tous se croient provisoirement des fidèles et des théologiens, quelques-uns ont le ton de Bossuet, quelque arrogance en plus. Avec une gravité imperturbable, ces esprits forts finissent toujours par lui décerner un « satisfecit », une sorte de billet de confession, soyons plus polis, un bonnet de docteur irréfragable. Mais cela, c'est justement le bout de leur oreille : je ne sais pas de chrétien sérieux, donc
tourmenté, qui ne le fût davantage, à faire des Pensées son livre de chevet. Pour ce qui est de n'importe quel prêtre en 1922, oh ! j'en suis bien sûr, d'abord il tiendra le jansénisme pour une hérésie périmée (comme d'ailleurs le gallicanisme de Bossuet) et il aura cent et une manières de trouver dangereux ce terrible avocat, qui, avant d'anéantir les objections, les rend si puissantes et, par qui, dans tant de pages, Épictète, Montaigne et, déjà, Rousseau sont tellement plus Épictète, Montaigne et Rousseau qu'ils ne le sont chez eux.
Mais peut-être surtout l'Église moderne se défîe-t-elle de ce poète qui prêche le salut avec tant de désespoir et de cet ange de lumière, de cet inspiré indocile qui repense le Credo avec son cœur, enfin de ce père spirituel (ô scandale), de Vigny, de Léopardi, de Schopenhauer, de Nietzsche... J'abrège la liste : à dater de Chamfort, pas un pessimiste mécréant qui ne porte au front la ressemblance de l'Ancêtre. Mais ce n'est pas cela qui m'empêchera de l'aimer. Et justement je n'ai prétendu que dire pourquoi je l'aimais. Je ne sais quoi d'une intuition pascalienne m'assure que beaucoup l'aiment de la même manière.