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DES PENSEES

Pascal mourut le 19 août 1662. Il ne laissait de ses Pensées que des ébauches, ne les ayant pu pousser au point de perfection qu'il se proposait de leur donner. Ces fragments, tels qu'on les trouva « sur de méchants petits morceaux de papier », dit Brienne, étaient pourtant quasi célèbres. Ils avaient enthousiasmé ces messieurs de Port-Royal et, par ouï-dire déjà, inquiétaient leurs ennemis. Les « messieurs » songèrent tout de suite à les publier. Florin Périer, le beau-frère de Pascal, s'était fait octroyer un privilège pour l'impression de l'ouvrage dès le 27 décembre 1666. Mais on était à ce moment au fort de la persécution contre Port-Royal et le projet d'édition fut abandonné pour être repris seulement deux ans plus tard, lors de la faix de l'Église, en 1668. Amauld venait d'être reçu de manière très flatteuse par le roi, Port- Royal des Champs se reconstituait. Bien que délicate encore, la situation paraissait favorable et les jansénistes mirent à profit cette trêve pour arrêter le plan du livre dont la publication leur semblait être à la fois un devoir de conscience et le laurier le plus digne de leur glorieux ami.

Un petit comité fut nommé pour examiner et rassembler les illustres brouillons. Il comprenait Antoine Arnauld, Nicole, le duc de Roannez, Filleau de la Chaise,

M. Du Bois et Tréville, ce Tréville dont Saint-Simon disait qu'il était facile et léger, mais « excellait en tout par un goût difficile à atteindre ». C'était un bel esprit. Il y a quelque chose de touchant à voir ces graves solitaires recueillir avec modestie les avis littéraires de ce dévot brillant. Goibaud du Bois était de l'Académie française. Le duc de Roannez peut être dit l'ami le plus intime et le plus éclairé du bienheureux mort. Quant à Filleau de la Chaise, c'est lui qui rédigea le Discours sur les « Pensées », imprimé pour la première fois dans l'édition de 1672 (i). Le comité se mit à l'œuvre avec piété ; et, comme il fallait s'y attendre, montra plus de zèle à servir le but moral de l'entreprise que de respect pour l'intégrité du texte. Nous ne pensons pas qu'il l'en faille beaucoup blâmer. Avant d'être littérateurs, ces messieurs étaient chrétiens. On est même tenté de les défendre contre les vitupérations de Victor Cousin. Certes, de son point de vue d'homme de lettres. Cousin eut raison de dénoncer les falsifications qu'avait subi un texte si important pour l'histoire de notre littérature. Mais l'excuse des premiers éditeurs est justement d'avoir si bien senti cette importance, qu'ils se résolurent à ôter des Pensées ces admirables aspérités dont certains d'entre eux goûtaient aussi fortement que quiconque les beautés, plutôt que d'en priver tout à fait le public. Or, il est bien certain que, dans leur forme originelle, elles eussent froissé des susceptibilités en éveil et ranimé la flamme de disputes à peine éteintes. Aussi bien, cette pudeur intellectuelle que Pascal lui-même avait instituée, elle commandait de retrancher du livre tout ce qui pouvait paraître trop spontané, et certes n'y avait pas été mis pour être imprimé vif. Le comité y porta plus que des soins : de la vénération. Pouvait-il mieux réussir? Cela n'est pas évident et il est probable que les Portroyalistes de-

(i) Pour sa trop grande étendue il fut écarté en 1670.

meurent plus proches de la pensée intime de leur saint, que ses savants éditeurs du dix-neuvième siècle. Mme Périer s'émut toutefois des changements qu'on apportait aux reliques de son frère. On l'en approuve, et il n'est pas douteux que cette haute volonté eut raison de bien des objections un peu pusillanimes. Brienne, ancien secrétaire d'État, ancien Oratorien, méchant poète et dont la judiciaire devait plus tard se renverser quelque peu, mais pour l'heure tout féru de jansénisme, Brienne lui écrivait : « Je vous dirai, madame, que j'ai examiné les corrections avec un front aussi rechigné que vous auriez pu faire; que j'étais aussi prévenu et aussi chagrin que vous contre ceux qui avaient osé se rendre de leur autorité privée et sans votre aveu les correcteurs de M. Pascal ; mais que j'ai trouvé leurs changements et leurs petits embelhssements si raisonnables que mon chagrin a bientôt été dissipé et que j'ai été forcé, malgré que j'en eusse, à changer ma malignité en reconnaissance et en estime pour ces mêmes personnes que j'ai reconnu n'avoir eu que la gloire de monsieur votre frère en vue en tout ce qu'ils ont fait. » Nous voyons trop bien aujourd'hui ce que ces petits embellissements ont de malséant pour en garder une vraie rancune à ceux qui s'en rendirent coupables. Nicole était du nombre. C'est envers ce niveleur, ce ratisseur de style, que nous sommes tentés de nous montrer le plus sévères. D'abord parce qu'il faut le tenir pour suspect d'avoir donné les coups de serpe les plus irrémédiables; ensuite en souvenir de son mot à l'abbé de Saint-Pierre sur Pascal, qu'il traita un jour de ramassent de coquilles. Tout le hasardeux, le subtil lui échappe, Nicole l'a reconnu. Ce froid grammairien n'avait sans doute pas trop de goût pour le génie.

Autant qu'il parut nécessaire, le style de Pascal fut donc appauvri, éteint. C'est toujours dans ce sens-là, du reste, que se font les embellissements, et les œuvres de Molière furent taillées, quelque dix ans plus tard, de la

LES ÉDITIONS ORIGINALES DES u PENSÉES » 153 même façon (i). On eût remanié et embelli indéfiniment sans l'intervention redoublée de Mme Périer. Pascal, au surplus, eût peut-être corrigé autant, lui qui récrivit jusqu'à treize fois sa dix-huitième Lettre au provincial.

Quoi qu'il en soit, le volume enfin au point, il fallut s'assurer quelques-unes de ces approbations of&cielles qui sont les estampilles à quoi le public dévot distingue les livres recommandés. Certains prélats ne firent pas d'objections, l'évêque de Comminges, par exemple, qui osa . dire : « Nous n'étions pas dignes de la perfection de cet ouvrage. » D'autres proposèrent leurs doutes, et ce furent de nouveaux délais. « Cependant les docteurs, écrivait Amauld, y ont encore fait beaucoup de remarques, dont plusieurs nous ont paru raisonnables et qui nous ont obligés à faire encore de nouveaux cartons. » A la dernière minute, Harduin de Péréfixe, l'archevêque de Paris, souleva une dif&culté assez grave : il prétendit faire ajouter aux approbations un témoignage, rendu par le curé de Saint-Étienne, de l'esprit dans lequel Pascal était mort. Ce n'était rien de moins qu'une rétractation posthume de tout le jansénisme pascalien, et l'archevêque, un peu hésitant (on veut le croire), n'osa s'en ouvrir d'abord qu'à l'imprimeur Desprez. C'est une chose, lui dit-il, « qui pourrait bien ser\'ir à faire vendre votre' livre, et qui serait bonne à mettre au conmiencement ». L'honnête Desprez fit tout le détail de cet entretien à Amauld (2). Pour éviter les compUcations et en finir une fois pour toutes, il fut décidé que le Uvre serait mis en vente sans plus attendre. Un lancement brusqué eut donc lieu dans les premières semaines de l'année 1670. Ces menues précisions historiques sont indispensables pour suivre la bibUographie quelque peu embrouillée

(1) Vinot et La Grange ne trouvèrent point à leur convenance l'édition de 1674. préparée par MoUère lui-même ; ils firent celle de 1682, dont le texte remanié a généralement été suivi depuis.

(2) Cf. le Recueil d'Utrecht (1740), P- 360.

des premières éditions des Pensées. Elles expliquent jusqu'à un certain point les huit éditions originales publiées à peu près simultanément, et dont nous offrons ici un rapide aperçu.

1. — La première en date est l'édition de 1669, dont il n'a été signalé jusqu'ici qu'un seul exemplaire, découvert par le docteur Salacroux, et acquis en 1851 par la Bibliothèque nationale. Cet unicum est une sorte d'édition avant la lettre, sans les approbations ni les avertissements, avec une table des matières incomplète. Elle compte 365 pages, 41 feuiUets préliminaires et 10 feuillets de table. On a supposé pendant longtemps que cet exemplaire avait été tiré sur épreuves et remis soit au lieutenant de police, soit au syndic de la communauté des marchands libraires, soit enfin à la censure ecclésiastique. Jusqu'à la dernière minute, le comité des Pensées, inspiré par des scrupules d'orthodoxie et par la crainte (ajoute Sainte-Beuve) de donner prise aux attaques des adversaires de Port-Royal, introduisit des changements qui sont tous dans le sens d'un adoucissement de pensée ou d'expression. Cet exemplaire de 1669 est fort intéressant parce qu'il renferme encore quelques hardiesses, dont on se repentit toutefois, et qui furent aussitôt supprimées. Il ne paraît guère probable, pourtant, qu'il soit unique et il est sans doute qu'il fit partie d'un tirage très restreint, arrêté en cours de route par l'établissement de cartons nouveaux. En confirmation de cette hypothèse, nous ajouterons qu'une contrefaçon de l'édition originale renferme certaines de ces mêmes variantes.

2. L'édition de 1670 en 365 pages. — A quelques variantes près, cette édition est semblable à celle de 1669. Elle compte 41 feuillets liminaires comprenant la préface, les approbations des évêques et docteurs en théologie, l'avertissement, 10 feuillets pour la table et

un errata qui manque à beaucoup d'exemplaires (i). On la reconnaît au chiffre de l'imprimeur Desprez qui se trouve sur le titre, et à la vignette gravée en tête du premier chapitre. Cette vignette figure : au centre, le dôme de la Sorbonne ; à gauche, un premier étage régulièrement construit et qui attend son couronnement ; à droite, des pierres éparses parmi lesquelles un homme marche. Le tout est orné de cette devise : Pendent opéra interrupta.

3. L'édition de 1670 en 334 pages. — Le bibliographe Brunet a cru que cette édition était la première parce qu'elle porte, au verso du trente-neuvième feuillet préHminaire : « Achevé d'imprimer pour la première fois le 2 janvier 1670. » Ce n'est pourtant que la seconde, et même la troisième si nous comptons celle de 1669 comme la première. Elle n'a que 40 feuillets préliminaires (au lieu de 41) et 334 pages (lisez 358 à cause de deux erreurs de pagination). Cette édition ne comporte pas l'annonce seconde édition qui se ht sur le titre de la suivante. L'errata a été supprimé et les fautes sont corrigées. Elle est fort rare, et renferme un certain nombre de cartons supplémentaires qui n'avaient pas encore été établis pour l'édition à 365 pages. Ce sont ces resserrements, ces suppressions, qui ont réduit le texte de 7 pages. Quelques coquilles y subsistent. Ainsi, page 9, hgne 12, on lit : c'est ce que je dois, au heu de ; c'est que je dois ; le mot ce y est biffé à l'encre dans la plupart des exemplaires.

4. L'édition de 1670 en 334 pages. Seconde édition. — Le 23 mars 1670 Amauld écrit à M. Périer : «... Au reste, M. Desprez m'a demandé mon avis s'il mettrait deuxième édition à celle qu'il débite présentement, et je lui ai dit qu'il était très important de le faire, afin que M. de Paris ne parlât plus d'y rien ajouter, voyant que c'est une chose faite » (2). A vrai dire, cette lettre pourrait

(i) Il existe des exemplaires où les fautes sont corrigées.

(2) Cf. l'édition des Grands Écrivains (Hachette), t. XII, p. clx.xiii.

laisser supposer que ces messieurs, pour forcer les choses, avaient décidé de mettre en circulation, avant tous autres, des volumes portant la mention seconde édition. Ceux-ci ont aussi l'achevé d'imprimer à la date du 2 janvier 1670. Mais l'exemplaire de 1669 fournit la preuve que les volumes à 365 pages furent tirés en premier. Le texte de cette édition est exactement semblable à celui de la précédente.

5. Première contrefaçon de l'édition originale de 1670 en 365 pages. — Elle compte 40 feuillets préliminaires (au lieu de 41), 365 pages de texte et 10 feuillets pour la table. Le chiffre de Desprez ne figure pas sur le titre. Il est remplacé par un fleuron. La petite gravure en tête du chapitre premier en est absente aussi ; elle est remplacée par une ornementation banale. Le papier est mauvais et le caractère usé. Un vieux libraire parisien qui s'y connaissait, le père Claudin, la croyait fabriquée à Grenoble. Pour le texte, cette édition n'en est pas moins fort remarquable parce qu'elle contient certaines des variantes qui ne se retrouvent que dans l'exemplaire unique de 1669. Par quel hasard? Nous ne saurions le dire avec certitude ; mais il est permis de supposer que l'imprimeur s'était procuré un exemplaire de 1669, l'avait fait composer, et, le trouvant incomplet, l'avait collationné avec un volume de second tirage en tenant compte des corrections. Plusieurs d'entre elles, toutefois les moins importantes, lui auront échappé. Cette contrefaçon mérite donc l'attention des bibliophiles. Nous en donnerons ici cet exemple assez caractéristique.

Édition de 1669, P^ê^ 337» ' Jésus-Christ et saint Paul ont l'ordre de la charité, non de l'esprit ; car ils vouloient échaufer, non instruire. Saint Augustin de tnesme.

Édition de 1670, page 337.

Jésus-Christ et saint Paul ont bien plus suivy cet ordre du cœur qui est celuy de la charité que celuy de l'esprit ; car leur but principal n'estoit pas d'instruire, mais d'échaufer.

Contrefaçon, page 337.

Jésus-Christ et saint Paul ont bien plus suivy cet ordre du cœur qui est celuy de la'chaiité, que celui de l'esprit ; car leur but principal n'estoit pas d'instruire seulement mais d'échaufer. Saint Augustin de mesme.

6. Seconde contrefaçon de l'édition originale de 1670 (i). — Cette seconde contrefaçon, beaucoup mieux imprimée que la précédente et sur de meilleur papier, compte 35 feuillets préliminaires non chiffrés, 365 pages de texte, 10 feuillets de table, i feuillet pour le pri\'ilège (placé à la fin) et l'errata. Manquent le chiffre de Desprez sur le titre et la \àgnette de la Sorbonne. Ils sont remplacés par des fleurons, mais différents de ceux de l'édition précédente. Quant au texte, il est presque semblable à celui de l'édition authentique de 1670, mais renferme néanmoins quelques-unes des leçons de 1669. Le passage de la page 337, que nous venons de reproduire, s'y trouve rédigé encore un peu différemment.

Deuxième contrefaçon, page 337.

Jésus-Christ et saint Paul ont bien plus suivy cet ordre du cœur qui est celuy de la charité, que celuy de l'esprit ; car leur but principal n'estoit pas d'instruire, mais d'échaufer. Saint Augustin de mesme.

Il faut remarquer ce Saint Augustin de mesme, si soigneusement retranché, et pour cause, du volume authentique soumis par Desprez à l'approbation de l'archevêque de Paris. Or, fait curieux, ce Saint Augustin de mesme existe aussi dans les exemplaires de la deuxième édition en 334 pages, ceux qu'Amauld était si pressé de faire mettre en vente « afin que M. de Paris ne parlât plus d'y rien ajouter... » ni, sans doute, d'en rien ôter.

Enfin, pour être complets, mentionnons encore deux

(i) Nous remercions ici iL M. Escoffier, l'obligeant libraire de la Maison du bibliophile, qui a bien voulu mettre son exemplaire à notre disposition.

autres contrefaçons, la première en 325, la seconde en 348 pages. Elles ne présentent aucun intérêt pour le texte. On suppose qu'elles ont été imprimées l'une à Genève, l'autre à Lyon.

Qu'on nous pardonne ces minces détails. Ils méritaient d'être relevés non seulement pour les bibliophiles et les bibliographes, mais encore pour tous ceux qu'intéresse l'histoire littéraire d'un de nos plus grands écrivains français. On y trouve comme l'histoire intime du livre des Pensées. Et si, plus tard, l'abbé Bossut, Condorcet, Faugère, Havet, et, tout récemment, M. Brunschvicg ont enfin réussi à nous restituer dans sa pureté originelle le texte authentique de Pascal, il n'en reste pas moins que l'édition janséniste, dans sa timidité même, nous demeure comme un précieux et discret témoin du passé. Gageons qu'en dépit de leur insuffisance, les petits volumes datés de 1670 conserveront toujours cette valeur du souvenir, que l'appareil de notes critiques le plus complet ne remplacera jamais.

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