‹ PascalChapitre 2 sur 17 · MAURICE BARRÉS · texte numérisé non relu

MAURICE BARRÉS

de l'Académie française.

La haute et noble figure de Jacqueline Pascal eût été, en toutes circonstances, de celles qui frappent et qui dominent. Aucune femme ne fut plus richement douée : mais ce qui la fit, dès sa petite enfance, aimer, rechercher, couvrir de caresses — sa beauté, ses talents, son charme — nous sommes tentés de l'oublier, comme ellemême décida un jour de l'ensevelir. Quand elle rompit avec le monde, ce fut de cette manière ferme et raisonnable qui sacrifie sans retour possible les petites choses aux grandes, l'accessoire à l'essentiel. Comment ne pas sentir, en méditant sur la beauté de cette destinée, qu'une âme grandit en proportion de son dépouillement ! Nous ne pensons plus qu'elle fut une petite fille, une femme charmante. Ce qui reste dans notre mémoire, c'est son attitude lorsque Dieu l'appelle, sa mise en marche, son orientation vers les plans supérieurs de la vie où atteignent seules les âmes magnifiques.

Mais il y a surtout, pour nous attacher, qu'elle fut la sœur préférée de Biaise Pascal. Elle est associée à sa gloire comme elle le fut à toute sa vie. Amie, confidente, souvent conseillère, elle a connu les plus intimes secrets de ce cœur royal. Aux heures décisives, c'est vers elle qu'il s'est jeté ; elle à recueilli, toutes brûlantes de leur premier feu, des confessions dont l'écho ne finira jamais d'émouvoir.

Depuis un demi-siècle, le goût de l'indiscrétion croissant chaque jour, on s'est beaucoup préoccupé de savoir si Pascal a été amoureux. Avec la publication, par Victor

Cousin, du Discours sur les passions de l'amour, la question fut soudain posée. Le mystère dont elle s'enveloppe ne permet guère d'espérer autre chose que des hypothèses ingénieuses. Sans doute ne saurons-nous jamais si Pascal a aimé d'amour ; mais nous savons par les témoignages les plus directs, les plus explicites, qu'il a eu pour Jacquehne une affection profonde dans laquelle son cœur tout entier était engagé. Cette tendresse a connu des crises — elle a été exigeante, jalouse, à certains moments presque tyrannique. Pascal n'était pas de ceux auxquels on résiste. Mais sa sœur, d'une personnalité non moins forte, et qui ne pliait que devant Dieu, lutta, discuta, s'arracha de lui, sans que fût tarie la charité tendre et compatissante qui fit toujours d'elle sa consolatrice.

Sous l'austérité, la robe de laine, la volonté définitive de renoncement, le cœur de Jacqueline ne nous trompe pas. Dans la dernière partie de sa vie, que l'affaire du formulaire combla d'amertume, des mots la révèlent : c'est sa beauté suprême qu'elle ait aimé ce qu'elle croyait être la vérité jusqu'à en mourir.

Les récits abondent sur son enfance merveilleuse. Elle aussi fut un petit prodige. Elle était la dernière venue au foyer, et d'une beauté, d'une gentillesse qui enchantaient. Gilberte Périer, dans le mémoire qu'elle lui a consacré, donne sur ses premières années des détails charmants.' Cette petite fille de sept ans, qui avait pour l'alphabet une vive répugnance, entend un jour lire de la poésie, s'enthousiasme, et réclame d'apprendre sa leçon dans un livre de vers. Elle en sait bientôt quantité par cœur et commence même à en faire « qui n'estoient pas mauvais », dit la sœur aînée, pleine d'indulgence et d'admiration.

A Paris, où M. Pascal installe sa famille, dans un milieu aimable, instruit et intelligent, chacun raffole de cette

enfant. Chez Mme Saintot, la maîtresse de Voiture, dont les deux filles sont ses amies, elle respire le bel esprit qui flotte dans l'air. Le roi et la reine la caressent, la grande Mademoiselle lui demande des épigrammes. Richelieu même se laisse séduire : « Voylà la petite Pascal », s'écriet-il, un jour fameux où elle a joué la comédie, avec d'autres enfants, et l'a fait rire à plusieurs reprises ; c'est dans ses bras qu'elle lui demande la grâce de son père, que des paroles imprudentes avaient compromis ; et il lui accorde ce qu'elle veut, la baise à tous moments et l'envoie goûter. La lettre où elle raconte cette scène à M. Pascal est délicieuse : « Pour moy, je m'estime extrêmement heureuse d'avoir aidé en quelque façon à une affaire qui peut vous donner du contentement. » Elle avait treize ans.

Mais, sous ces dehors brillants et mondains, il y a en elle un fond d'énergie et de stoïcisme. Après que la petite vérole, dont elle fut gravement malade, l'eut défigurée, elle fit des stances pour remercier Dieu. La perte de sa beauté ne la trouble ni ne la désespère :

Oh ! que mon cœur se sent heureux.

Quand au miroir je vois les creux

Et les marques de ma vérole !

Je les prends pour sacrez temoings.

Suivant votre sainte parole,

Que je ne suis de ceux que vous aimez le moins.

C'est à Rouen, où elle continue d'être fêtée, et obtient même un prix de poésie — pour lequel Corneille remercie à sa place — que le trait divin va la frapper. Les circonstances sont bien connues : au mois de janvier 1646, M. Pascal glissa sur la glace, se démit la cuisse et appela pour le soigner deux gentilshommes, MM. Deslandes et de la Bouteillerie, à la fois rebouteurs et médecins par charité, fort attachés aux doctrines nouvelles sur la grâce, qui s'installent chez lui et y introduisent les idées d'Arnauld et de Saint-Cyran. Biaise Pascal fut le pre-

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mier qu'ils s'efforcèrent de persuader : « Quand ils l'eurent gagné à Dieu, écrit Marguerite Périer, ils eurent toute la farnille. » Nous n'en sommes pas étonnés : le feu, l'autorité, le besoin de convaincre, tout ce qui éclatera dans les Provinciales et dans les Pensées, Pascal en fait d'abord armes sur les siens : son père, Jacqueline surtout, jusquelà bons chrétiens, mais ouverts aux pensées du monde. Personne ne résiste : Gilberte et son mari, quelque temps après, étant venus à Rouen, trouvent « toute la famille en Dieu » et entrent avec joie dans ces sentiments. Mme Périer, de caractère modéré, et que Jacqueline exhorta souvent à prier, devait rester peut-être à micôte dans cette voie royale et resserrée de la perfection. Elle ne renonça pas moins de bon cœur aux parures et ajustements ; quand elle revint à Clermont, elle vit avec horreur ses petites filles vêtues de robes pleines de galons d'argent. Elle les leur ôta et les habilla de camelot gris : « en sorte, écrit avec reconnaissance Marguerite Périer, que je puis dire que, dès l'âge de deux ou trois ans, je n'ay jamais porté ni or, ni argent, ni rubans de couleur, ni frisure, ni dentelle. »

M. Pascal, bien que converti, ne céda jamais tout à fait à Dieu. Le janséniste, dans la longue lutte contre sa fille, ne pouvait pas étouffer le père. Biaise Pascal devait revenir quelque temps au monde. Jacqueline seule, dès ce moment, se donne toute, ne regarde plus que vers son but. Jusque-là, elle n'avait pas eu la pensée d'entrer au couvent : « Au contraire en ayant un grand esloignement et mesme du mespris, déclare sa sœur, parce qa'elle croyait qu'on y pratiqiioit des choses qui n'estoient pas capables de satisfaire un esprit raisonnable. »

Combien ils sont beaux, ces Pascal, le frère et la sœur, qui ne peuvent concevoir un acte sans l'adhésion totale de l'intelligence ! Ils s'engagent jusqu'au fond de l'être dans ce qu'ils font. La résolution à peine formée est déjà parfaite. Bien des jeunes filles, à cette époque, prenaient

le voile sous la pression de leur famille ou des circonstances. Angélique Arnauld même, que l'on fit novice à huit ans, abbesse à onze, par supercherie, avait comprimé avec peine sa révolte intime : « Je crevais de dépit et disais en moi-même : si j'étais l'aînée, on me marierait — ne suis-je pas bien malheureuse de n'être née que la seconde des filles? » Ce cœur « extraordinaire », comme l'appela saint François de Sales, ne fut changé qu'après des années. Jacqueline, elle, lit les traités de M. de Saint- Cyran, accompagne son frère à Paris, va avec lui entendre M. Singlin, « et voj^ant qu'il parloit de la vie chrestienne d'une manière qui remplissoit tout à fait l'idée qu'elle en avoit conçue, depuis que Dieu l'avoit touchée, et considérant que c'estoit luy qui conduisoit la maison de Port- Royal, elle crut dès lors que l'on pouvoit estre là dedans religieuse raisonnablement » ; son frère, qui est à ce moment dans les mêmes sentiments, bien loin de l'en détourner, l'y confirme. Cette approbation de l'être qu'elle aime le plus au monde la remplit de joie. Ainsi appuyée sur lui, fortifiée par lui, elle va vers son Dieu exigeant et redoutable.

Ce ne fut donc pas, en elle, la lutte de Jacob avec l'ange, mais elle n'en eut pas moins beaucoup à souffrir. M. Pascal qui avait pour cette dernière fille, le charme de son foyer, une grande tendresse, ne put accepter l'idée de s'en séparer. Il reprocha même à son fils « d'avoir fomenté ce dessein sans le prévenir ». Il y eut de l'aigreur, de la contrainte, tout un drame de famille caché dans les âmes. Jacqueline se soumit à son père, sans rien changer à sa volonté, vécut chez elle comme une religieuse, retirée dans sa chambre, et communiquant avec M. Singlin « par adresse et par invention ». Il lui arriva encore, sur le conseil d'un bon religieux, de mettre un hymne en vers. Mais le scrupule l'ayant prise, elle écrivit à la mère Agnès qui lui répondit : « C'est un talent dont Dieu ne vous demandera pas compte, il faut l'ensevelir. » Ne le

regrettons pas. Ce n'est pas dans ces vers médiocres qu'il faut chercher sa quaUté d'âme. Aurait-elle pu, comme l'a écrit Sainte-Beuve, devenir en littérature une Mlle de Scudéry et mieux? Nous ne réussissons même pas à l'imaginer. La place où elle s'est mise est tellement audessus de ces vanités.

Mais, après la mort de M. Pascal, la grande lutte s'engage entre Biaise et elle. C'est maintenant son frère qui ne se résout pas à s'en séparer. Il demande au moins un délai. Sans doute il l'exige, avec impétuosité et ardeur, « d'une manière qui faisoit tellement voir qu'il s'en tenoit asseuré ». Toujours est-il qu'elle n'ose le contredire et dissimule ses projets pour que sa douleur ne redouble pas : elle partira sans le prévenir ni lui dire adieu.

Que l'on ne prononce pas le mot de dureté : c'est une chose terrible que la vocation. Sainte Thérèse même s'est débattue. Quand elle frappa un jour, en dehors d'Avila, à la porte du couvent de l'Incarnation, une douleur excessive lui ôtait presque le sentiment : « Il me semblait, raconte-t-elle, que mes os se détachaient les uns des autres. » Mais Thérèse de Ahumada est une Espagnole du seizième siècle. Jacqueline Pascal est une Française du dix-septième, lucide et ferme, secrètement tendre, la sœur de cette admirable Pauline, fille de Corneille, qui connaissait si bien son devoir.

M. Victor Giraud a dit la beauté incomparable de son départ. Sa sœur, qui n'a pas reposé de la nuit, va dans sa chambre où elle la trouve « fort endormie » : « Elle se leva, écrit Gilberte, s'habilla et s'en alla, faisant cette action comme toutes les autres, dans une tranquillité et une égalité d'esprit inconcevables. Nous ne nous dismes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me destournay de son passage lorsque je la vis preste à sortir. Ce fut le 4 janvier de l'année 1652, estant lors âgée de vingt-six ans et trois mois. »

De son couvent, elle écrit à Pascal une longue et admi-

rable lettre, pour lui demander son consentement et l'inviter à la cérémonie de ses vœux. Elle peut se passer de son approbation et de son aveu, lui dit-elle, puisqu'ils fi' y sont point nécessaires, mais elle ne laisse pas d'en avoir besoin. Il y a des mots tendres dans ces pages où se succèdent le tu et le vous ; il y a des révoltes et des mots durs : « Fais par vertu ce qu'il faut que tu fasses par nécessité. Donne à Dieu ce qu'il te demande en le prenant... Je suis ravie que vous ayez cette occasion de mériter... Ne m'obligez pas à vous regarder comme l'obstacle de mon bonheur. »

Quelque temps après, au sujet de la dot, un autre drame éclata, dont Jacqueline, devenue sœur de Sainte- Euphémie, a laissé une minutieuse relation. Cette fois, elle se voyait dans l'obligation d'être reçue par charité. Mais le jour où la mère Angélique la « tint une heure entière là tête appuyée sur son sein, en (1') embrassant avec la tendresse d'une vraie mère », elle ne pleurait pas seulement d'humiliation : c'était sur son frère tant aimé, qui lui causait une si cruelle déception, que coulaient ses larmes.

Pascal d'ailleurs fut plein de confusion, se ressaisit et fit le nécessaire. Après tant de heurts la paix revint entre ces deux cœurs. La paix et aussi la confiance totale et la soumission. Il suffit de voir le rôle de Jacquehne dans la seconde conversion. Sur les mouvements intérieurs de l'âme de Pascal, à cette étape décisive, nous avons mi document inestimable, les lettres qu'elle écrit à Mme Perler — pages où l'on sent passer un frémissement de joie toute sainte, le transport d'une foi exaucée.

A la fin de septembre 1654, Pascal, au parloir de Port- Royal de Paris, est venu voir sa sœur. Elle n'a jamais cessé de l'attendre, de prier pour que la miséricorde de Dieu opère dans une personne qui lui est si chère. Le voici. Un aveu s'échappe de ses lèvres, plus douloureux, plus déchirant qu'elle n'avait peut-être espéré : « A cette

visite, il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié. » Elle l'écoute, frappée au cœur d'un bonheur sans nom. Bien qu'il se plaigne d'être « dans un grand abandonnement du côté de Dieu », elle sent s'approcher la grâce.. « Cette confession, écrit-elle, me surprit autant qu'elle me donna de joie. » Et elle continue d'attendre, laissant se faire le travail profond. De ses instances auprès de Dieu, à ce moment, elle ne dit rien, mais nous devinons ce que dut être sa prière.

Pascal, dans cette période, revient sans cesse à elle, cédant à ce besoin de s'épancher, d'être consolé, que connaissent les âmes dévorées d'un tourment divin : « Si je racontais toutes les autres visites aussi en particulier, il faudrait en faire un volume ; car depuis ce temps, elles furent si fréquentes et si longues que je pensois n'avoir plus autre chose à faire. »> Enfin elle le remet entre les mains de M. Singlin.

Ainsi, dans les grands moments, nous voyons à côté les deux hautes figures, dont l'une est en quelque sorte, selon le mot de Sainte-Beuve, le double de l'autre. Pour la défense de Port- Royal, Pascal a donné son génie. Jacqueline, ce qui est bien dans la vocation des femmes, a donné sa vie, après une agonie intérieure qu'on ne peut décrire, « première victime du Formulaire » qu'elle avait été forcée de signer.

A côté de ce désespoir, voici que nous en évoquons un autre, celui-là touchant comme la faiblesse. Mlle de Roannez, que Pascal exhorta, qu'il aima peut-être, et qui défaillit quand il lui manqua, souffrit, elle, un autre supplice, la peine indicible de l'âme qui a renié ses vœux et s'épouvante d'y avoir manqué. A son lit de mort, elle avait demandé que son cœur fût porté à Port- Royal des Champs. On le lui refusa. Jacqueline Pascal qui avait une fois ^offert le sien ne le reprit jamais.

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